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Comment et pourquoi « filmer le quotidien » au cinéma ?

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Aux Impressions nouvelles paraît Filmer le quotidien, un ouvrage collectif questionnant le septième art dans ce qu’il a de moins spectaculaire : le caractère itératif et ordinaire de la vie privée et/ou publique, dans les chaumières comme dans les villes. Comment cette existence « de tous les jours » est-elle enregistrée, montrée et explorée sur grand écran ?

Cet ouvrage collectif s’articule comme suit : treize rédacteurs, pour la plupart professeurs, étudient chacun une facette du « quotidien » tel qu’il est présenté au cinéma. Ces auteurs sont placés sous la direction de Sarah Leperchey, maître de conférence en histoire et esthétique du cinéma, et José Moure, professeur en études cinématographiques, tous deux à l’Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, d’où est issue la majorité des contributeurs. Trois grands thèmes structurent l’essai : « Formes et Rituels », « Rythmes et Temporalités », « Conditions et Expériences de vie ».

Le quotidien, objet anti-spectaculaire mais complexe

Cela peut paraître contre-intuitif, mais le quotidien au cinéma peut être effeuillé de mille façons et qualifié à bon droit d’inépuisable. Dans « L’économe et la pelure », Térésa Faucon nous explique par exemple en quoi la formulation visuelle des gestes du quotidien peut traduire un état d’esprit. Dans le Printemps tardif de Yasujirō Ozu, le père pèle un serpentin de pomme dans une configuration telle qu’elle restitue dans un geste ordinaire toute la solitude et la tristesse dont l’homme est désormais porteur (suite au départ de sa fille). Toujours chez Ozu, José Moure note une mise en scène de la vie et de ses rituels. Les codes de représentation du quotidien, la densité émotionnelle sous-jacente, la tension entre l’objet filmé et la manière dont il l’est, les vues sans personnage instaurant l’accès à un tout immanent sont questionnés par l’auteur avec un regard clinique et passionnant.

Chez Judd Apatow, ce sont des séquences par épisodes, souvent en ouverture de ses films, qui viennent expliciter le quotidien des personnages. Dans Muriel ou le Temps d’un retour d’Alain Resnais, repas, promenades, mises au lit et conversations se mêlent à une description fine de la ville de Boulogne. Sarah Leperchey analyse alors la manière dont le quotidien peut s’avérer un biais pertinent pour évoquer la torture en Algérie. Le film laisse transparaître que la guerre est étouffée à la fois dans et par la vie quotidienne. L’auteure revient par ailleurs sur le hiatus entre le propos du film et les images qu’il montre. Et en filigrane émerge « le caractère discordant du confort moral et matériel dont se contente une grande partie de la classe moyenne française de l’après-guerre ».

De Wang Bing à Gustave Flaubert

Comme Ozu, Wang Bing fait également l’objet d’un chapitre à lui seul. Antony Fiant le décrit comme un cinéaste « ne cherchant finalement rien d’autre qu’à témoigner du quotidien ». Pour ce faire, l’homme recourt à une caméra numérique classique pourvue d’une focale courte et d’un simple micro intégré. Il s’intéresse aux laissés-pour-compte de l’expansion économique chinoise ou recueille les témoignages des victimes de la politique de Mao, toujours dans une position d’observateur « neutre » – pour autant que la neutralité soit possible dès lors qu’un thème est identifié et choisi, et sachant que le montage constitue déjà une forme d’écriture cinématographique. Le quotidien se révèle alors par le truchement de personnages, de situations et d’histoires eux-mêmes révélateurs d’une précarité protéiforme.

Ailleurs, on s’interroge sur le mode itératif du cinéma en l’opposant à la littérature de Gustave Flaubert (Dominique Chateau, « Le rythme du quotidien ») ; on note une résistance du quotidien à la représentation avant de se pencher sur « l’écriture du réel », socio-anthropologique, de Maurice Pialat (Fanny Cardin, « Figurer la cruauté au quotidien ») ; on met en exergue le couple quotidien-modernité-métropole et on évoque les symphonies urbaines faisant de la ville la scène prééminente de la modernité industrielle et de la foule, un fourmillement de formes et de couleurs fantasmagoriques (Steven Jacobs, « Siegfried Kracauer, les symphonies urbaines et le quotidien »).

Une pluralité de formes de représentation façonne le quotidien restitué au cinéma. Sans aucune prétention à l’exhaustivité, Filmer le quotidien fait état d’un travail minutieux, à finalités diverses, autour de l’ordinaire, dans ce qu’il énonce (Apatow), ce qu’il annonce (Resnais) et ce qu’il dénonce (Bing) – mais pas que. L’ouvrage est passionnant en ce sens qu’il se détache des analyses habituelles sur l’événementiel afin de se recentrer sur ce que le spectateur, lambda ou cinéphile, tend à traiter (à tort) en quantité négligeable. Après tout, que serait la caractérisation sans un travail de conception décomposé en scènes ordinaires ?

Filmer le quotidien, ouvrage collectif sous la direction de Sarah Leperchey et José Moure
Impressions Nouvelles, novembre 2019, 256 pages

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« Dédales » : Charles Burns dans ses œuvres

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Nous vous présentions récemment l’intégrale de Black Hole, qui comporte quelques-uns des thèmes de prédilection de Charles Burns : l’adolescence, l’irruption du fantastique dans la vie réelle, une description fine de l’Amérique moyenne. Dédales s’inscrit dans une lignée semblable, quelque part entre David Lynch et John Carpenter.

Charles Burns est une personnalité importante de la bande dessinée états-unienne. Chacune de ses publications est attendue avec l’impatience réservée aux grands maîtres. Il a ceci de particulier qu’il parvient perpétuellement à se réinventer tout en brodant autour des mêmes thématiques.

Alter ego

Illustrateur, auteur et… personnage. Charles Burns est partout à la manœuvre dans Dédales. Brian, son jeune héros, n’est autre que son alter ego. Un adolescent fasciné par le cinéma fantastique – il pleure devant L’Invasion des profanateurs de sépultures – qui a réalisé ses premiers courts métrages horrifiques dès quatorze ou quinze ans. Les premières planches donnent le la : alors qu’une fête bat son plein, Brian préfère se retirer pour dessiner son autoportrait dans une pièce voisine.

Deux précisions doivent déjà être ajoutées : d’une part, on assiste à un premier jeu de reflets (dans un grille-pain) dans une bande dessinée qui en comporte plusieurs ; d’autre part, l’autoportrait a quelque chose d’étrange et d’inquiétant, puisque ce sont des formes organiques surréalistes (et extraterrestres ?) qui remplacent le visage du jeune dessinateur. « Je suis un alien compressé, assis à une autre table, dans un autre monde. » Difficile de ne pas y déceler une allusion aux fuites intérieures, imaginaires d’un adolescent mal dans sa peau.

Quand Laurie, une rousse sculpturale vient engager la conversation avec lui, Brian semble sortir d’une longue torpeur. Il met un moment avant de répondre à celle qui va prendre une place prépondérante dans le récit (déstructuré et comportant des changements de narrateur). Charles Burns manie la narration de manière à laisser toujours quelque chose de grinçant en suspens, tout en dévoilant certaines étapes emblématiques de l’adolescence : l’éveil à l’autre, la naissance de certaines obsessions, la formation des goûts culturels, la place à trouver en toutes circonstances…

Le David Lynch des planches ?

Les planches, très soignées, sont découpées de manière classique, mais comportent toutefois plusieurs niveaux de restitution : il y a les illustrations du récit, les représentations des films entrecoupant l’histoire et les dessins de Brian. Cette multiplicité entre en résonance avec celle de Dédales, qui s’ouvre à différentes lectures sans en exclure aucune. Jusqu’à quel point le quotidien de ces jeunes adultes est-il lié au cinéma fantastique ? Qu’est-ce qui se joue dans l’inconscient de Brian et Laurie et dans leur vie réelle ? Si David Lynch, que l’on compare souvent à Charles Burns, a contaminé la réalité par le fantasme dans Mulholland Drive, Dédales produit quelque chose qui s’y rapproche beaucoup, et qui fait tout le sel de cette bande dessinée.

Dédales, Charles Burns
Cornélius, octobre 2019, 68 pages

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« De Caligari à Hitler » : formulation psychosociologique du cinéma allemand

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C’est en 1947, aux États-Unis, que le penseur juif allemand Siegfried Kracauer a publié son étude psychologique la plus célèbre et controversée, From Caligari to Hitler. Il y décrypte l’ère la plus féconde du cinéma teuton à l’aune des bouleversements politiques qui lui furent contemporains. Le critique de cinéma de la Frankfurter Zeitung entendait alors mettre en exergue les liens ténus entre l’expression filmique et la « mentalité » de la nation allemande.

On le sait, la société allemande d’après-guerre est un objet d’analyse extrême. Siegfried Kracauer interroge les innovations remarquées dans le cinéma teuton post-1918 – expressionnisme, éclairages, mobilité de la caméra, décors, iconographie – en postulant qu’elles s’inscrivent, en quelque sorte, à la remorque de la psychologie du peuple allemand. On retrouve là, sous une forme nouvelle, une vieille idée rousseauiste : les spectacles sont de nature différente parce que les peuples le sont tout autant. C’est là, probablement, la sève de l’ouvrage de Siegfried Kracauer : il existerait des interactions entre les valeurs d’un peuple et ses formulations culturelles. Le cinéma expressionniste (notamment) serait donc annonciateur d’un peuple basculant dans le nazisme. La filmologie de Kracauer n’a toutefois rien d’une inculpation à l’emporte-pièce. Plutôt qu’établir une quelconque responsabilité, elle entend questionner les parallélismes entre des films porteurs de significations politiques et une nation en pleine mutation. Si Hollywood, pour des raisons financières évidentes, ne peut faire abstraction des attentes de son public, Fritz Lang ou Robert Wiene, pour ne citer qu’eux, ne pouvaient s’affranchir des volontés et perceptions de leurs propres spectateurs.

Le Cabinet du docteur Caligari porterait ainsi en germe la crise de l’autorité, « en couplant une réalité dans laquelle l’autorité de Caligari triomphe avec une hallucination dans laquelle cette même autorité est renversée ». Caligari, Nosferatu ou Mabuse donneraient d’ailleurs une certaine idée des choix douloureux qui s’offraient alors au peuple allemand : les alternatives mises en scène dans leurs films se résument au chaos ou à la tyrannie. Mais l’élément-clé de la démonstration de Siegfried Kracauer pourrait être Metropolis et son alliance entre le travail et le capital. La morale du film et sa mise en scène y apparaissent antagoniques. La discipline totalitaire d’un enthousiasme dirigé y remplace symboliquement une discipline mécanique devenue caduque. « L’intermédiaire entre le cerveau et les mains doit être le cœur », y postule-t-on avec une ambiguïté que Kracauer pense percer à jour. Ce dernier établit un rapprochement entre la personnalité de l’industriel voulant laisser parler le cœur face à ses ouvriers et les thèses de Goebbels sur l’art de la propagande. L’usage ornemental des masses dans les plans de Fritz Lang transformerait par ailleurs le peuple en un amas dénué de tout individualisme.

Pour parvenir aux dispositions psychologiques qui prédominaient en Allemagne de 1918 à 1933, Siegfried Kracauer passe en revue les films de l’époque : Le Cabinet des figures de cire, Les Trois lumières, Le Triomphe de la volonté, Le Dernier des hommes, Les Secrets d’une âme, La Rue, Berlin : symphonie d’une grande ville, La Tragédie de la mine, Le Chemin du paradis ou Aurore s’ajoutent, parmi tant d’autres, aux œuvres précitées. Collectif dans sa fabrication et populaire dans sa vocation, le cinéma chercherait à satisfaire les désirs les plus profonds des masses et c’est en cela qu’il traduirait en images les convictions (et/ou les doutes) les plus intimes du peuple allemand. Quid alors d’un chef-d’œuvre réputé anti-nazi comme M le maudit ? Considéré sans surprise comme un « constat de la situation psychologique de l’époque », il « pénètre jusqu’au tréfonds de l’âme collective ». Siegfried Kracauer note au sujet de l’assassin que « ses penchants diaboliques l’accablent exactement de la même manière que les objets multiples enserrent son image sur l’écran ». Ce qu’il faut comprendre, c’est que « dans le sillage de la régression, de terribles flambées de sadisme sont inévitables ». M le maudit préfigurerait donc le nazisme, dans une oscillation (là encore) entre l’anarchie et l’autorité.

L’ouvrage, particulièrement dense, comprend également un chapitre sur les procédés cinématographiques exploités par la propagande nazie. Leur efficacité, la propension à user de tous les artifices permis par le montage, l’usage des qualités physionomiques des Allemands, l’incorporation et la manipulation de matériel filmique ennemi, le recours aux leitmotivs, le rôle de la musique sont tour à tour évoqués dans un « supplément » très intéressant. Le reste se répartit logiquement entre confidences, éléments historiques et de contextualisation ou encore genèses des films étudiés. Naturellement, il appartient au lecteur de prendre une distance adéquate avec les interprétations et assertions de Siegfried Kracauer – controversées aujourd’hui encore. Son essai n’en demeure pas moins passionnant, propre à alimenter la réflexion et édifiant quant à la capacité du cinéma à préfigurer les mutations en cours dans la société. Ignacio Ramonet, qui liait les périodes fastes du cinéma d’horreur aux crises sociopolitiques dans Propagandes silencieuses, n’est-il pas d’ailleurs un lointain héritier de Kracauer ?

De Caligari à Hitler, Siegfried Kracauer
Klincksieck Éditions, octobre 2019, 432 pages

La reine de Shabbat, c’est Zlabya la fille du rabbin/Joann Sfar

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Toujours aussi insolent et incontrôlable, le chat du rabbin revient pour un neuvième épisode intitulé La reine de Shabbat, cette reine n’étant autre que la belle Zlabya, fille du rabbin.

Joann Sfar remonte aux sources en commençant l’histoire avec la petite Zlabya et le chat (petit lui aussi) sur ses genoux, à l’image de la belle illustration de couverture qui respire bon une certaine idée de l’Orient : les orangers et le ciel bleu derrière une fenêtre grillagée avec des pointes et une petite ouverture. Sans oublier un large bureau richement décoré bien mis en valeur par la lumière du soleil.

Au commencement était le verbe

Autant dire que le retour aux sources n’est qu’une idée fugitive qui permet juste d’introduire l’album sur les quatre premières planches. On en sait désormais davantage sur la situation familiale de Zlabya et de son père. Et on apprend dans quelles circonstances le chat est venu trouver sa place dans la famille. Sfar se permet par la même occasion de montrer le chat, quelques années plus tard, commençant à s’exprimer en prenant la parole comme ses maîtres. Frayeur pour Zlabya et surprise (puis fureur) pour son père qui découvrent un chat utilisant d’emblée la parole d’une manière très personnelle, mais du déjà vu pour le lecteur qui connaît la situation depuis La bar-mitsva, premier album de la série (2002).

La jeune fille et le monde

L’intérêt pour Sfar d’effectuer ce retour en arrière (action située entre les albums 1 et 2 de la série), c’est de traiter le casse-tête devant lequel le rabbin s’est trouvé : comment se débrouiller avec une jeune fille au caractère fort, charmante et ayant visiblement passé le cap de l’adolescence, désireuse de s’épanouir ? Très naturellement, Zlabya souhaite alors sortir et voir du monde. Bien entendu, le rabbin voit tous les risques qu’elle peut courir et les ennuis que sa fille peut lui attirer.

Le Malka des lions

On se retrouve ainsi avec une situation comme Joann Sfar les adore, pour illustrer cette série où il confronte régulièrement le rabbin à des situations impossibles pour lui, le chat se permettant régulièrement des réflexions provocatrices. On a droit à quelques courtes séquences où le Malka des lions commente les actions du chat, puis plus longues où il se pose en sage ermite. A mon avis, les interventions du Malka n’apportent pas grand-chose à l’album, sinon le retour d’un personnage emblématique de la série. Malheureusement, ses interventions nuisent à la narration proprement dite. A moins qu’elles facilitent pour l’auteur certaines transitions d’un épisode à un autre.

Sfar et la religion

Dans cet album (71 planches) pour lequel il annonce d’ores et déjà une suite intitulée Retournez chez vous, le dessinateur (et scénariste) a de plus en plus de mal à freiner sa boulimie (de production), car ses cases sont de plus en plus arrondies et, par moments, on se dit que Zlabya prend des traits qui ne lui ressemblent pas vraiment. Surtout, on en vient à se dire que les grandes lignes du scénario peinent à se mettre en place. Comme si l’auteur voulait jeter sur le papier tout ce qu’il a en tête dans l’urgence, sans s’inquiéter d’éventuelles longueurs, puisque l’attente – réelle – sur cet album devrait confirmer le succès de la série. Et c’est vrai qu’avec la teneur générale de son discours, dans la droite ligne des précédents albums, les amateurs d’humour juif ne seront pas déçus. Il n’est absolument pas nécessaire – même si cela apporte un plus – d’avoir la moindre connaissance religieuse (juive ou autres confessions) pour apprécier cette BD et toute la série. Joann Sfar amuse en ironisant sur les pratiques et croyances des uns et des autres, avec un principe de tolérance inébranlable.

Le fou du roi

Le chat ne manque pas une occasion de mettre en évidence les contradictions du rabbin qui fait de l’étude de la Torah et de son application ses règles de vie. Il se veut modèle, sage indiquant aux fidèles comment ils doivent se comporter dans la vie de tous les jours. Soit un ensemble de préceptes bien beaux en théorie, mais qui se heurtent régulièrement au bon sens. Bien entendu, les réflexions du chat correspondent (comme sa façon de parler), à celles d’un homme (Joann Sfar en l’occurrence). A vrai dire, le chat se comporte à la façon d’un fou du roi. De sa gueule sortent des paroles certes provocatrices, mais à l’image de ce que fait régulièrement l’auteur. Joann Sfar fait partie des personnes n’ayant pas leur langue dans leur poche. Au niveau éditorial, il bénéficie d’un crédit enviable, résultat de ses succès publics sur la série notamment. Mais son omniprésence dans les médias lui vaut aussi quelques reproches. La rançon du succès, car, il faut bien le dire, si l’album peut être critiqué, globalement il assure encore une fois dans le même registre de qualité, avec notamment un dessin toujours séduisant, malgré une évidente tendance à viser une exécution un peu rapide. On peut également dire que la séduction exercée par le présent album vient de l’utilisation de belles couleurs harmonieuses signées Brigitte Findakly. Généralement plutôt lumineuses, ces couleurs mettent en évidence de bien belle façon quelques séquences nocturnes. Bref, un des points forts de l’album.

Enfin

Pour les amateurs de bons mots, un exemple du chat parlant de Zlabya à son maître le rabbin : « … Il faut jamais qu’elle se marie ! Jamais qu’elle ait d’enfants ! En tout cas, avec personne d’autre que moi. » Qui illustre le fait que le chat s’exprime comme s’il était un personnage humain.

La reine de Shabbat, Joann Sfar
Dargaud (collection Poisson Pilote), octobre 2019, 76 pages

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AFF 2019 : Proxima, d’Alice Winocour, loin des étoiles

L’Arras Film Festival est l’occasion de découvrir films français et européens, nouveautés et classiques du cinéma. Ce samedi, LeMagduciné a pu découvrir Proxima d’Alice Winocour (réalisatrice de Maryland, scénariste de Mustang), parcours d’une mère astronaute et de sa fille avant le départ de la première dans les étoiles.

Synopsis : Sarah est une astronaute qui s’entraîne avec acharnement au Centre spatial de Cologne, unique femme au milieu des astronautes européens. Elle vit seule avec sa fille de 7 ans, Stella, qu’elle couve d’un amour inquiet, se sentant coupable de ne pas pouvoir lui consacrer plus de temps. Quand Sarah est choisie pour partir à bord d’une mission spatiale d’un an, baptisée Proxima, sa vie et celle de Stella sont bouleversées.

Loin des étoiles, trop près du coeur

Avec Proxima, Winocour veut approcher l’espace avec un point de vue concret, terre-à-terre. Pas vraiment de héros ici, sauf lors des séquences de presse, mais des hommes et des femmes qui repoussent leurs efforts afin d’affronter l’espace et les conditions d’explorations humaines de ce cosmos inadapté à la vie telle qu’on la conçoit. Pourquoi vouloir aller dans l’espace ? Voilà une question à laquelle le film échoue à donner une réponse passionnée. Sarah explique avoir toujours eu l’envie d’être astronaute. Mais à part le rêve de gosse qui a motivé chacun d’entre nous, peu de raisons concrètes nous sont données. L’envie de repousser les frontières de l’exploration et les connaissances humaines est à peine évoquée par son mari astrophysicien, jamais par l’équipage de voyageurs de l’espace. On déclare aussi que ce voyage est la première étape de celui pour Mars, mais à quelles fins ? On ne le sait guère. Et puis, pourquoi aller dans l’espace, surtout quand tout nous retient ?

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L’un des quelques moments intéressants du film se tient dans ce plan où l’enjeu de la relation mère/astronaute-fille du métrage est justement capté.
Copyright : 2019 – Dharamsala, Darius films, Pathé films, France 3 Cinema

Sarah ne cesse de penser douloureusement à sa fille, Stella, qui lui manque, et qu’elle s’apprête à quitter pour un an. Un an loin de Stella, avec laquelle elle entretient un puissant lien de mère-fille. Pourquoi faire de Sarah une astronaute au rythme cardiaque bien entraîné, et dire que ce dernier ne peut plus dépasser un certain nombre de battements par minutes tant dans des moments sportifs qu’au quotidien, si c’est pour exposer dans plusieurs moments qu’elle ne peut se contrôler lorsqu’il s’agit de Stella ? Cette perte de contrôle est d’autant plus dommageable qu’elle emmène son personnage dans des situations irréalistes allant à l’encontre du récit pragmatique de Winocour ? Comment une astronaute peut-elle quitter un centre aérospatial pendant une nuit sans attirer l’attention de caméras, techniciens et autres autorités ? Pourquoi une enfant peut-elle assister à une réunion importante concernant le retour de la mission alors que le protocole l’interdit ? Et pourquoi les déplacements cavaleurs de la même gosse ne sont-ils pas repérés par des membres du personnel de la base de formation bien avant que la mère s’en inquiète ?

On pourrait nous reprocher de ne pas se laisser prendre par le romantisme de la scène et de son enjeu. Si tel est le cas, il faudrait peut-être d’abord penser à élaborer autrement le romantisme de son film que par quelques échanges verbaux, un usage de la voix off usée par la sur-illustration du propos, et quelques plans enfin investis par les enjeux de la séquence (voir l’image ci-dessus). Et puis, peut-être le romantisme aurait-il pu exister avec une expérience visuelle moins marquée par une lumière sans vivacité et un étalonnage franchement triste. Certes, l’approche pragmatique de la réalisatrice se défend : mais comment voulez-justifier l’envie d’aller dans l’espace malgré tout si le coeur retient l’héroïne et si l’expérience visuelle des astronautes, sans couleur, sans vivacité, nous fait remettre en question le pourquoi de cette entreprise –matériellement, humainement et financièrement – complexe ?

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Eva Green est Sarah, la femme astronaute qui doit se battre pour convaincre Matt Dillon, qui interprète l’astronaute américain nommé Jack, content d’avoir une Française dans son équipe car, paraît-il, elles sont douées en cuisine. Et non ce n’est pas le pitch d’un potentiel « OSS 117 versus Femina’ Apollo 11 ».
Copyright : 2019 – Dharamsala, Darius films, Pathé films, France 3 Cinema

Dans une interview avec SeriesDeFilms et LeMagduciné, la réalisatrice a confirmé l’approche réaliste du film. Elle explique notamment qu’elle a tout tourné dans les espaces bien réels de l’Agence spatiale européenne. Aussi voulait-elle mettre en avant la place de la femme dans les films d’espace qu’elle considère comme étant souvent « masculinistes » et « conquérants». N’oublions pas que certains de ces films de genre représentent des étapes de la conquête spatiale et que le milieu des astronautes a longtemps été masculin. Le film note d’ailleurs la réalité de ce dernier fait lors d’un dialogue entre Sarah et une dame du personnel du centre de formation. Toutefois, cette mise en avant de la femme astronaute passe par la mise en scène d’un astronaute masculin rigide, machiste pendant une partie du film, bien sûr américain et répondant évidemment au prénom « so fuckin’ usa» de Jack. Bien sûr, on lui fait dire à sa première apparition qu’il est content d’avoir une Française dans l’équipe car paraît-il, elles savent très bien cuisiner. De façon attendue, Jack va heureusement remarquer les capacités et la force de Sarah. Toutefois lors de scène de la « disparition » de Stella, c’est Jack la qui retrouvera, ce qui lui permettra de faire à nouveau la leçon à Sarah. Cela, en lui déclarant bien sûr une expression propre à la relation anatomique entre la mère et l’enfant naissant lorsqu’il lui dira de « couper le cordon ». Enfin il s’avèrera plus nuancé sur la dernière partie du film qui le présente comme un bonhomme sympathique, prêt à accomplir son devoir et ayant donc déjà accepté le départ loin de sa famille, même si cela lui est douloureux. La volonté féministe, aussi honorable et sincère soit-elle, pose problème faute d’une mise en action trop peu subtile : premièrement sur la mise en avant de personnages féminins qui fonctionne notamment via la vision caricaturale du genre masculin. On peut même penser à l’autre collègue de la femme astronaute, un gentil Russe nommé Anton. Le bonhomme soutiendra toujours Sarah, aussi aime-t-il la vodka et réciter des poésies en plein air. Et bien sûr, il est très inquiet pour sa mère malade, en bref, Anton est le gendre parfait. Deuxièmement, si la réalisatrice a désiré filmer « les fragilités» de ces figures de la mythologie moderne que sont les astronautes, elle a toutefois énormément présenté celles de son héroïne et très peu celles des hommes qui apparaissent ici comme des figures formidablement droites et stables – malgré un dialogue et/ou une scène évoquant sans voile une fragilité de chacun façon « ah lui aussi il a une souffrance intérieure qui se doit d’être révélée ». Ainsi, même si le final présente une Sarah posée avec une solide assurance, des mâles aux cerveaux légers et à la morale douteuse ne profiteraient-ils pas des maladresses du film pour préserver l’éveil de leurs pensées nauséabondes en déclarant par exemple qu’une femme n’a rien à faire dans l’espace, d’autant plus quand sa détermination est aussi floue ?

Au final, Proxima marque par son double échec : d’abord concernant sa représentation sans passion de l’aventure pré-spatiale, enfin sur l’élaboration peu subtile et non cohérente de la progression de cette astronaute tiraillée entre la maison et la mission.

Bande-annonce – Proxima, un film d’Alice Winocour

Fiche technique – Proxima

Réalisation : Alice Winocour
Interprètes : Eva Green, Zélie Boulant-Lemesle, Matt Dillon, Lars Eidinger, Sandra Hüller, Lars Eidinger, Aleksey Fateev, Nancy Tate
Scénario : Alice Winocour en collaboration avec Jean-Stéphane Bron
Photographie : George Lechaptois
Décors : Florian Sanson
Costumes : Pascaline Chavanne
Montage : Julien Lacheray
Musique : Ryuichi Sakamoto
Production : Isabelle Madelaine et Emilie Tisné
Sociétés de production : Dharamsla, Darius Films ; coproduit par Pathé, France 3 Cinéma et Pandora Films
Société de distribution : Pathé Distribution
Pays : France
Genre : Drame
Durée : 107 mn

Date de sortie française : 27 novembre 2019

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Trauma de Dan Curtis : un bonheur insoutenable

En 1976, le réalisateur et producteur Dan Curtis adapte un roman de Robert Marasco intitulé «Burnt Offerings ». L’histoire est celle d’une famille – un couple, leur fils et une vieille tante – qui tombe sous l’influence maléfique d’une immense maison louée le temps d’un été. Bénéficiant d’un casting intéressant avec Karen Black, Oliver Reed et Bette Davis, Trauma s’avère être un film captivant qui renouvèle le thème de la maison hantée. Rimini Editions en propose une réédition combo DVD &Blu-ray agrémentée d’un livret revenant sur le genèse du film.

Un projet compliqué

Il y a des films contre lesquels le sort semble s’acharner. Trauma en fait partie. Le roman de Marasco est d’abord un scénario longtemps considéré comme irréalisable. Bob Fosse (Cabaret) notamment s’y intéresse un temps avant d’abandonner le projet. Lorsque vient le tour de Dan Curtis d’envisager une adaptation, il se heurte à toutes sortes de difficultés à commencer par la réticence de la Fox à financer un nouveau film de maison hantée après The Legend of Hell House sorti en 1973. Au moment du tournage, ce sont les interprètes qui semblent animés par quelques démons.  Celui de l’acrimonie chez une Bette Davis peu satisfaite de son rôle et faisant planer sur le plateau un véritable climat de terreur.  Celui de l’alcool chez Oliver Reed qui non content d’avoir tenté de noyer le personnage de son fils dans le film, entraine un soir le jeune acteur dans une beuverie dont il était coutumier. Heureusement Dan Curtis put compter sur l’engagement sans faille de Karen Black tout droit sortie de Complot de famille (A. Hitchcock) et avec laquelle il avait déjà tourné Trilogy of terror.

Une maison de fou(s)

L’inquiétante demeure de Trauma n’est pas à proprement parler une maison hantée, au sens où elle serait occupée par une force invisible et maléfique. Dans le scénario imaginé par  Marasco, c’est la maison elle-même qui est animée d’une volonté de nuisance. Mais plutôt que de nous la montrer sous des atours sinistres, Dan Curtis opte au contraire pour une atmosphère  sereine et ensoleillée : le cadre idéal pour un séjour de vacances.  Chambres de rêves, piscine miroitante, serre fleurie, les Rolf accèdent ainsi, le temps d’un été, à un standing bien supérieur à celui de leur quotidien. Entre les lignes, c’est aussi à une critique sociale à laquelle se livre ici Dan Curtis. Toutes les frustrations – sexuelles notamment- et toutes les angoisses vont rejaillir au fur et à mesure que les Rolf vont investir la demeure estivale. La mère (Karen Black), incapable d’abandonner cette maison qui la subjugue, bascule peu à peu dans une psychose qui rappelle celle de Norman Bates (Psycho) ; son mari quant à lui perd pied, psychologiquement confronté qu’il est à la réminiscence d’un cauchemar traumatisant de son enfance. Filmée le plus souvent avec des angles peu orthodoxes  (Curtis était surnommé Monsieur Contreplongée) et accompagnée du thème musical daté mais efficace de Bob Cobert, la maison victorienne de plus en plus rayonnante, devient insensiblement un personnage monstrueux sous un ciel bleu immaculé.

Bande Annonce : Trauma

Fiche technique

Trauma (Burnt Offerings) réalisé par Dan Curtis en 1976 rejoindra la collection de Rimini Editions consacrée à l’horreur et au fantastique.

Le film raconte l’histoire de la famille Rolfe, qui, le temps d’un été, emménage dans une superbe maison victorienne. Très vite, d’étranges évènements surviennent dans la maison.

Considéré comme l’un des chefs d’oeuvre du film de maison hantée, Trauma est présenté pour la 1ère fois en France dans une copie Haute définition. Il est accompagné de 3 suppléments, proposées en Version originale sous-titrée : les interviews des comédiens Anthony James et Lee Montgomery, ainsi qu’une interview du scénariste William F. Nolan

Le film est également accompagné d’un livret de 24 pages, Un été d’enfer, écrit par Marc Toullec et bourré d’informations sur le film et son tournage.

  • Titre original : Burnt Offerings
  • Titre français : Trauma
  • Réalisation : Dan Curtis
  • Scénario : Dan Curtis et William F. Nolan d’après le roman Notre vénérée chérie, de Robert Marasco
  • Production : Dan Curtis, Robert Singer et Alberto Grimaldi
  • Sociétés de production: Dan Curtis Productions Inc. et Produzioni Europee Associati
  • Musique : Bob Cobert
  • Photographie : Jacques R. Marquette
  • Montage : Dennis Virkler (en)
  • Décors : Eugène Lourié
  • Costumes : Ann Roth
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Genre : Horreur
  • Durée : 116 minutes
  • Dates de sortie : 25 août 1976 (première États-Unis, 18 octobre 1976, (États-Unis)
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Knives And Skin : Girls Just Wanna Have Fun

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Carolyn Harper n’est pas dans sa chambre. Elle ne se rend pas au lycée, ni aux répétitions de la fanfare dont le costume est son emblème. Carolyn Harper a disparu ; on retrouve son chapeau, pas ses lunettes. Pas de bal du diable pour Car(ol)y(n), juste une absence qui dévisse le couvercle de l’ordre de surface auquel s’astreignaient sûrement ceux qui l’entouraient de près ou de loin. Ce n’est pas tout de grandir dans le Mad World de Yusuf, encore faut-il parvenir à s’y bâtir une place. Forts de l’état d’hypnose dans lequel il a su nous plonger, partons à la recherche de l’essence amère et onirique de Knives And Skin.

A Ghost Story

Nous vous avons menti. Enfin non, car parler d’absence était bel et bien justifié, mais la disparition de Carolyn en elle-même n’est qu’une fausse piste, un leurre, un bâton tendu pour attirer dans l’antre véritable du film, dont les néons ne suffisent pas toujours à atténuer la noirceur. Ce qui est neuf, c’est de faire d’une absente, non pas un personnage principal, mais un astre central autour duquel nous sommes invités à suivre la gravitation des autres. C’est un spectre iconique, et, paradoxalement, une présence, qui hante et aliène l’objet dans sa globalité. Un fantôme qui impose son autorité vivante en une scène de début et imprime sa trace en une autre finale que l’on voit venir dès l’incipit, mais que l’on savoure comme une première fois.

Tu seras une adolescente ma fille

Dans les empreintes laissées par un Levinson rageur (Assassination Nation, Euphoria), Reeder impose les siennes, dans le même mouvement déflagrant d’explosion des codes du Teen. Tout comme le premier, sa jeunesse n’a pas de parents, ceux-ci étant depuis longtemps enterrés dans leurs défaillances et leur incompétence régis par une morale nauséabonde. Sa jeunesse tire de sa souffrance une colère ravageuse, une volonté d’accès au bonheur par l’affirmation du moi intérieur, en dépit de toutes les charges dont on inonde leurs épaules. De leur look volontairement tapageur à leur manière de mener leurs relations affranchies, les teenagers de Reeder cultivent une décomplexion extravagante de façade dans le seul but de trouver, seuls donc, une façon de faire taire les complexes et les douleurs qui leur bouffent le cœur et l’esprit.

Le Deuxième Sexe

Knives And Skin, c’est aussi un essai monstre sur la mutation de la féminité, sur son affirmation découlant naturellement de l’exhumation des tabous. Ceux-ci sont tant représentés de manière frontale (le sang des règles qui parcourt les jambes de la mère qui se refuse à la fin de la maternité, les débats autour de ces fameuses règles dans toutes leur contraintes et la honte qu’elles éveillent si bien…), que de façon symbolique, métaphorique. Ce deuxième choix, à une époque où une simple publicité représentant enfin vulves et sang en choque plus d’un, déstabilisera à coup sûr en montrant ces objets que l’on CHOISIT de s’introduire dans le vagin et de s’échanger avec amour. Les jeunes femmes de Reeder ne sont pas autoritaires, elles sont femmes qui s’assument, posent leurs limites et imposent (toutes) leurs règles. On pense à la justesse de ce moment où, tandis qu’un garçon dénonce la « méchanceté » de Carolyn Harper, une de ses consœurs répond « c’est souvent tout ce qu’on a »…

J’ai encore rêvé d’elle…

Mais, en amont de toutes ces réflexions, il y a une atmosphère, une brume épaisse, hypnotique et repue d’un mystère qui se cultive, non toujours sans défaut ou fragilité, mais avec une soif de cinéma évidente qui, soit fascinera, soit laissera sur le bord de la route. Nous, nous ne craignons pas de vous confier à quel point nous nous sommes délectés d’arpenter ce chemin biaisé et outrageux. L’irrévérence néonneuse a eu l’effet hanté des expériences dont on ne revient pas complètement, et c’est tant mieux…

Carolyn, j’ai aimé te chercher et ne jamais vraiment te trouver…

Knives And Skin : Bande Annonce :

Knives And Skin : Fiche Technique :

Ecrit et réalisé par : Jennifer Reeder
Avec Marika Engelhardt, Raven Whitley, Tim Hopper, Ty Olwin, Audrey Francis, Kate Arrington, Tony Fitzpatrick, James Vincent Meredith
Produit par : Brian et Jan Hieggelke
Compositeur : Jenne Lennon
Durée du film : 112 minutes
Sortie : 20 novembre 2019
Genre : Drame
Distribution France : UFO Distributions

J’ai Perdu Mon Corps : « Je marche mieux quand ma main serre la tienne »

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Si puissant kaléidoscope d’images qui fixe les mouvements, imprime les gestes et les souvenirs, J’ai Perdu Mon Corps a l’effet stroboscopique des instants qui se succèdent, se chevauchent et se répondent dans l’écho sans fin du destin. C’est un poème fait des flashs fragiles, tranchants et sublimes de l’existence, de la vie qui refuse de s’endormir. De s’endormir loin de nous. Car, peu importe les routes à traverser, tant que je sais que ce qui doit m’attendre de l’autre côté ne bougera pas jusqu’à mon arrivée, jusqu’à pouvoir m’effleurer du bout de ses doigts afin d’aligner les astres dans le tracé qui m’a été attribué à l’instant même de ma venue ici-bas.

La beauté du geste, la simplicité du mouvement

Que vient de nous offrir Jérémy Clapin ? Une épopée à travers les champs éternellement cultivés des destinées ? Un geste romantique enveloppé dans la beauté ? Un haïku bercé par le rythme d’une mélancolie qui a la limpidité renversante de l’acoustique ? Un peu de tout cela en réalité, définissable plus globalement par un acte infiniment poétique, faisant l’éloge d’une multiplicité de gestes qui, s’ils nous sont bel et bien familiers, nous apparaissent ici dans leur rapport profond au Beau et dans la pureté qui s’y reflète. Comme le disait si bien Peter Falk dans Les Ailes Du désir, y a-t-il plus grand bonheur que de pouvoir frotter ses mains l’une contre l’autre dans les journées d’hiver interminables ? En effet, ici, les gestes même les plus simples ne sont jamais des mouvements anodins, oubliables. Ce sont au contraire des traces pourvues de l’immuabilité des souvenirs, que l’on encense et sublime (le sable qui s’échappe de la main entrouverte, la main qui berce le nourrisson, celle qui parcourt matières et instruments…).

De part et d’autre

J’ai Perdu Mon Corps fait aussi l’éloge du chant apaisant et bouleversant de la conversation constante qu’entretiennent le corps et l’âme entre eux, à distance ou côte à côte. Les membres qui nous constituent ne sont-ils pas en effet des extensions déguisées du moi intérieur ? L’un ne peut assurer la vie sans la survie du second. Les maux de l’un blessent l’étoffe de l’autre, les déchirures de l’autre amenuisent la force du premier. Ce n’est pas tant l’histoire d’un membre que l’on perd, que celle de l’opération de reconstruction des morceaux éparpillés par les regrets, la douleur et la culpabilité. C’est le récit de l’enfant que l’on n’est plus mais qui continue de se réveiller toutes les nuits, enlisé qu’il est dans les sables d’hier, sans promesse de lendemain, sinon celui d’une nouvelle solitude. A moins qu’on fasse la rencontre d’une autre dans laquelle laisser reposer sa main, entrelacer ses doigts.

Deux corps étrangers

Si mon corps est constitué de membres, il n’a d’égal que ceux qui ne m’appartiennent pas et qui sont appelés à entrer en collision avec ma propre vie. Ces âmes étrangères, familiales ou familières, sont les plus belles des fatalités, une raison de rester. Ces collisions sont écrites, leur début comme leur fin s’inscrivent dans la trame du destin qu’on ne peut éviter en changeant simplement de trottoir. Ces membres, bien que physiquement non rattachés à nous, sont pourtant l’extension sublime d’un corps qui s’ignore.

 

J’ai Perdu Mon Corps : Bande-annonce

Les années 2010 : Damien Chazelle, un cinéaste dans les étoiles

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Sur des airs de jazz, de comédie musicale et de mélodie lunaire, Damien Chazelle, le plus francophile des réalisateurs hollywoodiens, est entré sur la scène du cinéma mondial. Avec ses films Whiplash (Grand Prix du jury au Festival de Deauville 2014), La la land (Meilleur réalisateur aux Oscars 2017) et First Man (2018), le cinéaste a marqué la décennie 2010 du septième art. Une étoile montante qui a illuminé et renouvelé le cinéma américain.

De la Terre à la Lune

A 34 ans, Damien Chazelle a déjà gravi les célèbres pentes du Mont Lee, dont le versant sud héberge les neuf lettres immortalisées du panneau hollywoodien. Une ascension fulgurante, comme on en voit peu, qui lui a permis de connaître un succès critique et public retentissant, en moins de cinq années. Une histoire digne du rêve américain qui a commencé sur les bancs de l’Université d’Harvard, sur lesquels le réalisateur a étudié le cinéma et rencontré Justin Hurwitz, son ami et futur compositeur attitré.

Passionné par la musique, en particulier le jazz, Damien Chazelle se laisse volontiers séduire, et influencer, par les comédies musicales enjouées de Jacques Demy (Les parapluie de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort) qu’il cite encore aujourd’hui parmi ses films préférés. Ses premières d’œuvres, toutes musicales, démontrent d’ailleurs le goût prononcé du cinéaste pour le son, le tempo et le chant. Guy and Madeline on a Park Bench (2009), centré sur le jazz, raconte la romance contrariée entre un trompettiste et une chômeuse indécise. Le film, tourné en noir et blanc et envisagé initialement comme une thèse pour l’Université, a bénéficié d’une sortie limitée aux États-Unis.

C’est avec son deuxième film Whiplash, tiré du court-métrage éponyme réalisé en 2013, que Damien Chazelle accède à la renommée. Une œuvre prenante, viscérale, récompensée par le Grand Prix du jury au Festival de Deauville ainsi que par l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour la prestation, brutale et démentielle, de J.K. Simmons. Un face-à-face impitoyable et scotchant, au dénouement haletant, entre un jeune batteur très ambitieux, Andrew, et un professeur de conservatoire aussi réputé que sans pitié, le glaçant Terence Fletcher.

Deux ans plus tard, Damien Chazelle renoue avec la comédie musicale. Dans La La Land, le réalisateur s’inspire des œuvres de Jacques Demy tout en apportant sa patte personnelle et une touche hollywoodienne. Le film, grâce à son duo glamour Emma Stone/Ryan Gosling et à sa mise en scène inventive, repart avec pas moins de sept Golden Globes et six Oscars. La consécration d’un cinéaste qui fonce et danse dans les étoiles, à l’image de ses deux personnages Mia et Sebastian.

Fort de ses succès, Damien Chazelle s’attèle à un nouveau style. Il quitte le monde du musical, de la fiction pure, pour entrer dans l’univers bien réel de la vie d’un homme. First Man, film d’ouverture et Grand Prix du jury de la Mostra de Venise, retrace le parcours de Neil Armstrong d’un point de vue intimiste. Derrière le visage impassible de Ryan Gosling se cachent puis se révèlent les émotions voilées d’un astronaute endeuillé.

Peu après la sortie de First Man, Damien Chazelle s’est engagé dans production et la réalisation d’une série Netflix française, dont le tournage a commencé l’été dernier. Marquant le retour du réalisateur à la comédie musicale, The Eddy, interprété par Tahar Rahim et Leila Bekhti, se construit autour du propriétaire d’un groupe de jazz et de son groupe à Paris. Par ailleurs, Damien Chazelle travaille sur le projet de son cinquième long-métrage, Babylon, qui se déroulerait dans l’industrie hollywoodienne des années 1920, à l’ère de l’avènement du cinéma parlant. Emma Stone et Brad Pitt seraient pressentis pour en intégrer le casting.

La tête dans les étoiles

A l’instar de leur créateur, les personnages de Damien Chazelle sont des ambitieux, des rêveurs, des passionnés. Ils aspirent à un idéal, à vivre de leur art et à atteindre les étoiles. Andrew ne pense qu’à devenir le meilleur batteur de jazz de sa génération (Whiplash), Mia une grande actrice hollywoodienne, Sebastian un directeur de club de jazz (La la land), et Neil Armstrong le premier homme à marcher sur la Lune (First Man).

A travers ses films, Damien Chazelle nous enseigne la patience, le courage, la persévérance nécessaires pour réaliser nos rêves, et surtout à ne jamais les abandonner malgré toutes les épreuves de l’existence. Mia enchaîne ainsi les auditions et va jusqu’à monter son propre spectacle, sans se laisser décourager par des refus ou des critiques négatives, pour finalement obtenir le rôle qui lancera sa carrière. Le Neil Armstrong incarné par Ryan Gosling ne renonce pas davantage malgré ses souffrances émotionnelles, la mort de plusieurs de ses amis astronautes, les échecs technologiques et le risque probable de ne jamais revoir sa famille.

Dans Whiplash, cette dimension d’effort, d’endurance et d’obstination devient particulièrement viscérale. Elle se situe au cœur même des méthodes d’enseignement de l’implacable et tyrannique Terence Fletcher, qui affirme telle une maxime : « There are no two words in the English language more harmful than « good job » ». C’est l’horreur du travail bien fait, de l’autosatisfaction qui n’incite pas à se dépasser, à franchir ses limites. Impossible dans ses conditions d’assister à la naissance de véritables étoiles. Pas de Charlie Parker, alias « Bird ». Pour Terence Fletcher, il faut se battre, suer et saigner pour accomplir sa destinée. Une philosophie extrême, subie par Andrew, qui permettra pourtant à celui-ci, par esprit de combativité et de vengeance, de toucher l’inaccessible.

Avec Damien Chazelle, on croit à ses rêves, on les poursuit avec une foi et une obsession hors normes, mais on ne peut jamais les caresser, ne serait-ce que d’un doigt, sans faire des sacrifices. Le premier d’entre eux reste le couple, l’amour, vécu tantôt comme un soutien tantôt comme un frein à l’accomplissement d’une quête personnelle. Andrew rompt alors sa relation avec Nicole dans le but affiché de se consacrer exclusivement à la batterie. Dans La la land, Mia et Sebastian s’entraident face au doute, à la peur de l’échec et à la tentation d’abandonner qu’ils affrontent chacun dans leurs projets respectifs. Sebastian n’hésite donc pas à venir chercher Mia en voiture devant chez elle pour la conduire à une audition, lorsque Mia commence à baisser les bras. Le couple ne survit cependant pas à la recherche simultanée de deux voies opposées, qui amène les personnages à continuer la route chacun de leur côté. Réaliser ses rêves implique ainsi d’être accompagné, encouragé, mais aussi de faire des choix. Pour Mia et Sebastian, la passion, l’élévation personnelle, qui les rend heureux et donne un sens à leur vie, prime sur leur amour.

Dans First Man, le voyage vers la Lune implique aussi des renoncements, mais devient surtout une étape indispensable à l’évolution du cheminement intérieur du héros. Le Neil Armstrong de Damien Chazelle, homme d’apparence froide, hermétique aux émotions et coupé de son entourage, doit quitter la Terre pour renouer avec elle. C’est sur une Lune âpre, désolée et paisible qu’il parviendra enfin à faire le deuil de sa fille, comme si la paix avec soi-même ne pouvait se retrouver qu’au-delà des étoiles, dans l’infini de l’inconnu, au contact d’une dimension métaphysique échappant à l’humain. First Man rejoint bien ce nouveau courant de la science-fiction intimiste (Interstellar, Blade Runner 2049, Ad Astra), qui franchit les frontières terrestres pour plonger dans l’intériorité des personnages.

A la vitesse d’une étoile filante, Damien Chazelle a imposé son style au cinéma hollywoodien. Il a aussi marqué l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes qui croit en ses rêves et vise toujours plus haut. Court-métrages, films, séries, le réalisateur n’a de cesse d’explorer de nouveaux horizons.

 

Les années 2010 : Terrence Malick, le projet cinématographique de la philosophie de Kierkegaard

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Qu’il disparaisse des écrans pendant deux décennies ou qu’il enchaîne les créations tous les deux ans, Terrence Malick fait dans les deux cas parler de lui et sait se faire désirer par les amateurs de son cinéma. Les années 2010 marquèrent son retour à une production plus active et un perfectionnement stylistique ouvrant à de nouvelles formes de narration… pour le meilleur comme le pire ?

En réalisant plus de films en six ans que durant le reste de sa carrière lancée en 1973, Terrence Malick prend le risque de sacrifier la qualité sur l’autel de la quantité. Une telle frénésie créatrice avait de quoi dérouter, et dérouta considérablement plus d’un cinéphile dès 2011, avec The Tree of Life. Bien que toujours animés par des thématiques familières (sur lesquelles nous reviendrons en détail), les cinq derniers films de Terrence Malick rompent avec la structure narrative traditionnelle de ses films – et des films en général – pour prendre la forme de voyages introspectifs et contemplatifs faisant fi de toute linéarité, sans véritables scénarios ni rebondissements, laissant le spectateur sans repères face aux questionnements métaphysiques qu’ils développent. Adieu la guerre de La Ligne rouge, les récoltes des Moissons du ciel, l’escapade amoureuse de La Balade sauvage ou les conquêtes amérindiennes du Nouveau Monde : The Tree of Life, À la merveille, Knight of Cups, Song to Song et Voyage of Time seront des œuvres fuyantes, sans repères géographiques ou temporels concrets, sans but ni situation initiale distincts.

Les critiques ne tarderont pas à fleurir, de la part des détracteurs habituels comme des admirateurs déçus, criant à l’ennui, à la vacuité du propos, à l’élitisme, parlant même d’un réalisateur prétentieux qui se regarderait filmer. Malick, qui faisait autrefois une certaine unanimité tout de même, divise désormais radicalement. Pour comprendre le geste cinématographique à l’origine de cette violente rupture stylistique, pour comprendre en quoi cette décennie représente un passage obligé dans sa recherche et la mise en image de ses obsessions, il faut revenir aux thématiques transversales de son cinéma. Car cette décennie 2010 est sans aucun doute le passage charnière de sa filmographie, période difficile car multipliant les essais, le bon et le moins bon, pour parvenir à une forme de vérité cinématographique capable d’amorcer une troisième partie de carrière totalisatrice de son art, et qu’Une Vie cachée semble avoir lancée sur les chapeaux de roue.

Le cinéma de Terrence Malick, un lien étroit avec son passé philosophique.

Si l’objectif ici n’est pas de faire une dissertation de philosophie, mais avant tout de parler de cinéma, il ne semble pas totalement hors sujet, et même assez logique, quand on s’attaque à Terrence Malick, de parler de philosophie. Déjà, parce que ses films – et encore plus durant ces années 2010 – posent clairement des questions métaphysiques et interpellent la spiritualité des personnages comme des spectateurs ; ensuite, et surtout, parce que Terrence Malick, avant d’être réalisateur, suivit un enseignement philosophique universitaire le menant jusqu’à un doctorat au cours duquel il rédigea une thèse. Cette thèse concerna le concept de monde dans la philosophie de Søren Kierkegaard, penseur danois du XIXe siècle dont il est fondamental d’expliquer les grandes lignes de la pensée, afin de constater à quel point toute l’entreprise cinématographique de Malick en poursuit la cohérence et les problématiques. Que les plus sceptiques se rassurent, l’objectif n’est pas de sur-analyser, sur-interpréter à tout prix des images pour essayer de les rattacher à une philosophie dans l’unique but de paraître intelligent. Mon parti pris est radical, mon interprétation personnelle, mais, je crois – et pour avoir orienté moi-même mon domaine de recherche universitaire sur la philosophie de Kierkegaard –, assez évidente quand on connaît un minimum le mouvement stylistique et thématique de la filmographie de Terrence Malick.

Mon interprétation, la voici : le cinéma de Terrence Malick est, pris dans l’enchaînement d’ensemble de ses films, calqué sur la thèse des trois stades de Kierkegaard que Malick a mis en images, non pas dans chacun de ses films, mais dans chacune des trois périodes que j’ai pu délimiter dans sa carrière.

Au risque de ne pas être assez clair, expliquons simplement – et sans s’embarrasser des détails trop techniques – la thèse kierkegaardienne des trois stades. Une fois comprise, la résonance que lui offre le cinéma de Terrence Malick devrait jaillir aux yeux du lecteur avec la même force qu’elle jaillit à mes yeux lorsque j’en commençai la lecture. Une cohérence qui surgit comme par magie, et qui révèle un projet cinématographique démesuré, à grande échelle : à l’échelle d’une vie.

La philosophie des stades de Kierkegaard, en quelques mots simples.

Kierkegaard est donc un philosophe danois, mais le plus important pour nous ici : c’est un philosophe chrétien, profondément chrétien, qui voue toute son œuvre philosophique et littéraire à parler de la vie intérieure, du rapport à Dieu, de la souffrance, de la solitude et de l’échec de la communication par le langage de tout ce qui relève de la foi. Selon lui, le rapport que tout individu entretient avec sa propre existence peut évoluer selon trois « stades », qu’il faut entendre comme des étapes, comme une progression, allant du stade le plus « primitif » au stade le plus élevé dans lequel l’individu se réalise pleinement, et passant obligatoirement par un stade intermédiaire qui est celui dans lequel la grande majorité des êtres humains de notre époque réside toute sa vie.

Le premier stade est le stade « esthétique » : l’individu se laisse porter au gré de ses désirs immédiats, assouvissant ses pulsions, courant toujours derrière des buts intermédiaires sans parvenir à dessiner au loin un but réel et final à sa vie. C’est la figure typique de Don Juan, qui flâne de femme en femme, de désir en désir, sans attache. L’individu ne se soumet à aucune loi morale (il fait « ce qu’il veut »), ne se sent intégré à aucune communauté (qui suppose des règles communes).

Le deuxième stade est le stade « éthique » : l’individu accepte le « marché » de la loi morale, accepte de vivre en communauté et donc de réfréner ses désirs pour veiller au bien commun, participer à l’effort collectif, et orienter sa vie en vue du Bien et du bonheur. C’est la figure typique du père de famille, de l’homme occidental moderne, du mari aimant et du collègue de travail appliqué, du citoyen investi.

Kierkegaard marque un temps d’arrêt, en disant donc que c’est là où s’arrête la quasi-totalité des individus, se satisfaisant de cette vie, moins simple que celle du premier stade (car elle suppose des concessions) mais plus viable sur le long-terme donc plus souhaitable. Pourtant, pour celui qui a la foi, il est impossible de s’en contenter – même si Kierkegaard considère là encore que la quasi-totalité des chrétiens, ou plutôt de ceux qui se disent chrétiens, se complaît dans cette vie sans mise en danger, sans remise en question, sur des rails.

Le troisième stade, donc, le plus difficile à atteindre et finalement presque inaccessible, est le stade « religieux ». Le vrai religieux, celui de la foi authentique. Pour accéder à ce stade, l’individu doit accepter sa condition humaine de solitaire et rompre avec tout ce qu’il a construit durant ses années passées dans le deuxième stade. La foi ne peut pas s’expliquer par la raison partagée, elle va au-delà de ce que la morale sociale préconise, elle s’oriente en vue d’un Bien défini non plus par les conventions humaines mais par la loi divine. Ce repliement intérieur isole forcément l’individu qui doit accepter de ne pas être compris par les autres, qui lui demandent des explications, et il doit accepter de ne pas pouvoir en donner : sa foi ne peut pas s’exprimer dans des mots ; sa foi suppose le silence, la solitude, pour laisser à Dieu « toute la place ».

Pas d’inquiétude, nous arrivons très bientôt à Terrence Malick. Reste à préciser le comment du passage d’un stade à un autre, pour Kierkegaard. Chacun des deux passages nécessite ce qu’il appelle un « saut » : un acte volontaire, une impulsion personnelle qui implique une mise en danger et la possibilité d’un vertige (c’est ce que l’image du saut véhicule). Ce sont des choix de vie qui impliquent des ruptures radicales, et le passage par des phases de profonde solitude. Il faut faire l’effort de réfréner ses désirs immédiats pour accepter le « contrat social » (pour reprendre les mots de Rousseau), bien que cet effort soit facilité par l’éducation. Or le dernier saut, celui du deuxième au troisième stade, est impossible à enseigner, puisqu’il requiert la foi — qui, par définition, est une adhésion du cœur et non de la raison, et qui ne saurait être apprise dans les livres. C’est ce qui rend le deuxième saut, l’accès au rapport religieux à la vie, si difficile et éminemment personnel, intime.

L’œuvre de Terrence Malick, une philosophie en trois actes.

Et voici que Malick surgit ! En ayant en tête mon interprétation du début, et avec une connaissance exhaustive de la filmographie du cinéaste, on peut désormais identifier chaque film, ou plutôt chaque groupe de films, à l’un des stades : La Balade sauvage, Les Moissons du ciel, La Ligne rouge et Le Nouveau monde incarnent le stade esthétique. The Tree of Life, À la merveille, Knight of Cups et Song to Song Voyage of Time étant un peu à part — incarnent le stade éthique. Une Vie cachée amorce la dernière partie de carrière de Malick, celle correspondant au stade religieux (ce qui est d’autant plus crédible que son prochain film sera consacré à un épisode de la vie de Jésus). Mais n’allons pas trop vite, et explicitons encore la chose.

Période esthétique :

Dans La Balade sauvage, nous suivons deux individus qui ne trouvent pas leur place au sein de la société, qui ne font aucun cas des lois morales (Kit tue à tour de bras, et aucun des deux personnages ne semble trouver cela anormal), qui vagabondent au gré de leurs désirs immédiats et puérils, revenant à une existence quasi animale à vivre dans les bois, sans projet de vie, condamnés à errer le long des routes. Ils sont en plein dans le stade esthétique. Et l’échec total de la romance montre qu’ils ne sont pas encore non plus dans le stade éthique, car ils ne sont pas encore prêts à l’engagement social, à l’engagement envers l’autre, à la communication et à l’empathie.

Nous passerons plus vite sur les trois autres films du premier stade, car quiconque connaît à peu près bien ces œuvres pourra établir lui-même les relations de correspondance que j’ai ici détaillées pour ce premier cas de figure. Même échec de la relation amoureuse dans Les Moissons du ciel et même dépendance à l’immédiateté de la vie (à travers le travail de la terre) ; même échec de la rationalité et de la considération morale dans La Ligne rouge, où la guerre place l’homme face à l’inexplicable, l’incompréhensible, l’indicible et l’injustifiable ; même fragilité des tentatives de fondation d’une communauté et de la relation pacifique à autrui dans Le Nouveau monde, le paganisme indigène représentant un mode de vie au jour le jour, avec des rites ancrés dans la matière, dans le réel (quand les colons représentent, eux, la survivance d’une barbarie et d’une immoralité au sein même de la civilisation qui s’auto-proclame la plus « avancée »).

Période éthique :

Et nous en arrivons à The Tree of Life, aux années 2010, à ces films complexes et difficiles à appréhender. Le saut du stade esthétique au stade éthique a été effectué par Terrence Malick : désormais, la problématique de tous les films à venir sera la fondation de la communauté (que Le Nouveau monde avait esquissée), de la vie partagée et régie par les lois morales, la vie en société, les relations d’amitié et d’amour, la vie de famille. The Tree of Life en est le premier exemple, et peut-être le plus parlant : Malick scrute cette famille dont l’équilibre semble encore fragile, mais qui tente de maintenir debout son foyer malgré les tempêtes. Le personnage de Brad Pitt est un bon travailleur, un ingénieur, qui participe à l’effort de guerre de la société, en acceptant les concessions (son rêve de devenir pianiste) en vue du bonheur à long-terme de sa famille. Il est aimant mais surtout autoritaire : les bonnes manières, les grands principes de bienséance, la morale (« tu dois, tu ne dois pas ») lui sont chers et il compte bien les faire intégrer à ses enfants, coûte que coûte. Et pourtant nous sentons un malaise, un vide existentiel qui ronge les personnages. Les digressions cosmologiques ne sont pas gratuites, ce ne sont pas de simples caprices de cinéaste assouvissant une pulsion stylistique ou une lubie de cinéma d’auteur. Ces digressions montrent que les personnages pressentent l’existence d’un au-delà de leur condition, qu’ils pensaient avoir atteint sa pleine réalisation dans le fait d’être bon citoyen, bonne épouse, bon père. L’ouverture à des réflexions cosmologiques témoigne de cet attrait, encore profane et teinté d’aucune connotation chrétienne, mais déjà très spirituel, pour un Tout qui les dépasse. Pour l’instant, cette spiritualité qui sera celle du troisième et dernier stade leur est inaccessible, aussi doivent-ils se résigner à comprendre.

De la même manière, À la merveille interroge la cellule du couple, encore plus primitive, car d’un couple qui débute et tente de se construire. La fragilité de ce cocon naissant est très bien illustrée, avec les crises successives, les séparations, le divorce, le remariage. Pourquoi cet échec de la vie commune, encore une fois ? Parce que les personnages de Terrence Malick ont sans doute en eux un peu de lui-même : ils sentent que quelque chose manque, que quelque chose d’indicible se joue entre eux et qu’une barrière infranchissable sépare tout individu d’autrui. Là encore, la spiritualité commence à s’infiltrer, mais Dieu n’est pas encore là. Le personnage du prêtre le dit textuellement : il ne sent pas la présence de Dieu autour de lui. Encore une fois, tous ces personnages ne sont pas prêts à réaliser l’ultime saut.

Celui de Christian Bale, dans Knight of Cups, sera en quelque sorte le prolongement des personnages précédents. Mélancolique, presque désespéré, il en revient quasiment au stade esthétique en passant d’une femme à une autre, d’une fête à une autre, errant au milieu d’un monde urbain aliénant qui incarne la réussite totale du deuxième stade du point de vue de la société, mais en exprime également la froideur et la morosité. Rick veut plus, veut au-delà, et c’est cette impression de tourner en rond qui le rend fou. Il est le désespéré kierkegaardien par excellence, celui-ci qui prend conscience de la vacuité de sa vie malgré tous les projets et les perspectives de bonheur que lui promet la conduite morale, l’adéquation docile au système ; il ne peut plus continuer.

Dans Song to Song, cet ennui de la vie sage et facile du stade éthique éclate : les personnages sont en quête de nouveauté, s’adonnent à de nouvelles pratiques (sexuelles, notamment), papillonnent, bougent énormément d’une ville à l’autre, se lancent dans des projets novateurs, etc. Cette fois-ci, l’effet ressort est allé trop loin : les protagonistes sont retombés dans le stade esthétique, en cherchant à combler le vide de la vie éthique (le titre même du film, « D’une chanson à l’autre » en français, témoigne de ce retour à un rapport d’immédiateté à la vie, d’errance vaine). Inévitablement, c’est la séparation, l’incompréhension, voire le suicide du seul personnage croyant du film qui ne se sent plus compris, qui se sent humilié et ne peut supporter le poids du jugement moral. Un chrétien prisonnier du deuxième stade, dirait Kierkegaard, qui n’a pas réussi à se défaire de l’emprise de la morale pour assumer sa solitude et se tourner entièrement vers Dieu – que ce personnage n’a sans doute jamais trouvé.

Voici donc où nous en sommes, en ce mois de novembre 2019, à quelques semaines de la sortie d’Une Vie cachée, que j’ai eu l’occasion de découvrir lors du dernier Festival de Cannes, et qui est peut-être le film le plus kierkegaardien qui soit.

Période religieuse :

Sans ne rien dévoiler (qui ne soit pas dans les bandes-annonces), Une Vie cachée parle d’un paysan autrichien qui refuse de jurer fidélité à Hitler au nom de sa foi chrétienne, suscitant l’incompréhension, le rejet, qualifié de fou ou d’irrationnel (ce qu’il est ! Ou plutôt, la foi n’est pas une négation de la raison mais un dépassement du cadre de ce qui est compréhensible par la raison), rejeté par sa communauté, forcé d’abandonner sa famille quitte à mettre en péril la survie de celle-ci. Car comment justifier aux yeux des autres la décision d’aller au bout de sa conviction au détriment de la sécurité de sa famille, en sachant pertinemment que ce n’est pas raisonnable, puisque ce n’est pas ce pauvre acte isolé d’un seul homme qui changera quoi que ce soit à l’histoire et à l’entreprise maléfique de Hitler. Et tout cela au nom d’une foi, qui par définition, est intime, inexplicable dans le langage, injustifiable du point de vue de la morale, impossible à partager, et qui confine donc à la solitude et au silence. Toutes, absolument toutes les caractéristiques du « chrétien authentique » tel que le conçoit Kierkegaard dans le troisième stade, sont présentes dans le personnage principal d’Une Vie cachée. Le premier personnage malickien à avoir accompli l’ultime saut, à avoir atteint le stade religieux et à avoir donc pleinement réalisé sa vie en tant qu’individu et en tant que chrétien.

Les circonstances du film laisseront songeur quant à la viabilité d’un tel choix de vie, mais forcément admiratif également devant la force de conviction d’un individu seul au monde et seul contre tous. Certains crieront à l’obstination bornée, quand Malick ne parle ici que de foi, c’est-à-dire d’un sentiment profond, viscéral, qui est le vrai rapport à Dieu – selon Kierkegaard – mais qui, dans la société moderne, n’a plus sa place et avec lequel l’Église instituée n’a plus aucune espèce de correspondance. Kierkegaard comme Malick moqueront souvent l’Église, manipulant ses fidèles et les enjoignant à rester dans le stade éthique en leur faisant croire qu’ils sont de bons chrétiens, alors qu’ils n’en sont que des caricatures. Les vrais héros de la chrétienté, les « chevaliers de la foi », pour reprendre les mots de Kierkegaard lui-même, seront ces gens qui, de leur côté, sans faire de bruit, mais dans la pleine puissance de leur foi, résisteront au Mal et donneront leur vie pour ce qui est juste.

Le projet de toute une vie ?

Voilà où en est rendu le cinéma de Terrence Malick aujourd’hui. Lorsque cette correspondance entre la tripartition de sa carrière cinématographique et la thèse de la tripartition de l’existence selon Kierkegaard m’est apparue – et en sachant que Malick consacra des années de sa vie à l’étude de sa philosophie –, j’eus comme une impression de révélation, en n’exagérant presque pas. Tout prenait sens, enfin ! L’évolution de son cinéma, les ruptures stylistiques, tout s’insérait dans un mouvement en trois étapes d’une cohérence absolue. Et je compris par la même occasion pourquoi cette décennie 2010 était si importante pour le cinéma de Terrence Malick : les années séparant Le Nouveau monde (2005) et The Tree of Life (2011) sont les années requises pour réaliser le premier saut. Passant du stade 1 au stade 2, de l’esthétique à l’éthique, la rupture était inévitable avec tout ce qu’il avait fait jusqu’alors, et c’est pour cela que The Tree of Life divisa considérablement : certains n’y avaient vu que rupture, alors que le chemin continue de l’autre côté du gouffre. Cette rupture n’est pas tant destructrice qu’elle permet la transition entre ses films antérieurs et ceux qui viendront après. Certains n’étaient tout simplement pas prêts à accomplir le saut avec lui.

Un saut encore plus difficile sera requis pour accéder à la vérité de son cinéma futur, débuté avec Une Vie cachée. En touchant enfin à la question épineuse de la foi, plus d’un risque de rester sur le carreau. Moi-même m’y suis abîmé, d’où mon impatience de pouvoir revoir encore et encore ce nouveau film dès sa sortie prochaine (le 11 décembre). Malick clôturera donc la décennie par une ouverture vers ce qui, selon moi, sera le dernier mouvement de son grand projet cinématographique de mise en image de la philosophie de Kierkegaard, qui, plus qu’une simple érudition, semble correspondre à la vision du monde que Malick partage également. Sa discrétion médiatique, son silence, sa piété reconnue : tout ceci ne fait qu’aller dans le sens d’un cinéaste profondément convaincu par les thèses philosophiques de Kierkegaard, qu’il étudia étant plus jeune et qui le suivirent durant toute sa vie de cinéaste. Une Vie cachée initie une période d’aboutissement stylistique et thématique : le voyage initiatique quasi biblique de ses films de la première période, l’échec de la rationalisation et les envolées spirituelles de ceux des années 2010, pour un résultat qui n’est pas qu’un troisième type de cinéma, mais l’apprentissage, la conservation et le dépassement de tout ce qu’il a créé depuis plus de 45 ans.

Une œuvre à l’échelle d’une vie humaine, répétons-le, si telle a bien été l’ambition de Malick depuis le départ. Je le crois profondément, et ne laisse la place à aucune heureuse coïncidence face à la luminosité des parallèles qu’il est possible de tisser. Malick n’a sans doute pas explicitement voulu illustrer par ses films les thèses d’un autre – de Kierkegaard, en l’occurrence –, mais sa propre vision du monde et de la religion — Kierkegaard n’étant qu’une influence majeure acquise et assimilée au fil des années de travail à son sujet, et qui transparaît inconsciemment dans son cinéma. Pour moi, le résultat est le même, car Malick, peut-être malgré lui et inconsciemment, a incorporé la méthode même de Kierkegaard. Ce que ses films disent du monde et du rapport à la vie, à Dieu, à soi, acquiert dans le cinéma de Terrence Malick une valeur philosophique largement aussi importante (et digne) qu’une œuvre littéraire tout entière. Sans parler de la cohérence et de la patience qu’un tel projet demande, s’il a été un minimum réfléchi : savoir qu’il faut passer par des films qui racontent l’échec de l’humain, l’échec de telle ou telle manière de vivre, pour ne pouvoir qu’ultimement mettre en scène la version la plus aboutie de sa propre vision du monde — tout en l’ayant déjà, dès le début, entièrement en tête — ; cela relève du génie. Et c’est ce qui en fait, selon moi, l’inépuisable richesse et l’infinie beauté. Alors que tout ceci ne soit que sur-interprétation ou extrapolation, peu importe : il est quand même assez fabuleux d’y croire.

La Belle époque : l’usine à rêves de Nicolas Bedos

La Belle époque prouve une seconde fois que l’amour chez Nicolas Bedos est tantôt puissant, tantôt sarcastique. C’est surtout un long chemin semé de moments inoubliables, d’autres plus complexes à traverser. Pour le réalisateur, le cinéma comme usine à rêves est un vecteur parfait pour raconter l’union ou la désunion de deux êtres. Il le fait avec humour, mais aussi une petite dose d’émotion toujours désamorcée par le piquant de ses personnages.

Amoureux de ma femme

Le temps qui passe est une question âpre, douloureuse parfois. Elle est le thème de nombreuses œuvres de réflexion. Ce temps qui file et qui change les êtres est un leitmotiv de l’œuvre de Nicolas Bedos, en tout cas de ses deux premiers films. Après M et Mme Adelman, Bedos s’intéresse à la naissance d’un amour, qu’il met en parallèle avec son échec 40 ans plus tard. Ce parallèle ne se fait pas autour d’un grand flash back, car ce n’est pas avec son véritable amour jeune que Victor (le très en forme Daniel Auteuil) renoue, mais avec l’actrice qui rejoue avec lui leur rencontre. C’est l’idée complètement démente d’un entrepreneur sur les nerfs (Guillaume Canet vissé à son oreillette et qui bourrine à fond, très bien dirigé). Il met en scène pour des clients fortunés des époques qu’ils souhaitent vivre ou revivre. La plupart choisissent en réalité des moments historiques qu’ils n’ont pas vécus et se prennent tour à tour pour Hitler ou Marie Antoinette, mais Victor choisit lui de revivre une semaine très marquante de sa vie : celle où il le dit lui même, il a rencontré le grand amour.

Ce grand amour, ce grand moment est tour à tour dessiné ou revécu avec forcément des variations dans le scénario très cher et bien huilé d’Antoine. C’est que Margot ne l’entend pas de cette oreille et compte bien se rebiffer contre le metteur en scène qui n’est autre que son ex-compagnon un poil colérique. En se rebiffant, elle devient l’image idéale, hédonique pour un homme qui ne rêve que de revenir à un passé béni, nostalgique. Pour autant qu’il le recrée fidèlement, faisant du plateau de ces moments historiques en taille réelle de véritables coulisses de cinéma, Nicolas Bedos n’oublie pas aussi de moquer cette nostalgie, de prendre du recul par rapport au fameux « c’était mieux avant ». Pour Victor finalement il s’agit aussi de se reconnecter à sa vie présente. Cela paraît tout bête, tout fabriqué, mais même cela avec un habile mélange d’ironie et de grande honnêteté, le réalisateur parvient à le détourner. Quant à Nicolas Bedos, il se demande : comment raconter l’amour au cinéma ?

Retour vers le présent

En jouant habilement entre présent et passé, vrai et faux, fabriqué et réel, La Belle époque entraîne ses personnages dans un véritable tourbillon, presque un précipice. Pourtant, si le film à la tête dans les étoiles, utilise la machine cinéma comme une véritable construction d’univers, il garde aussi les pieds sur terre et ne part ni dans le pathos ni dans l’hystérie. Les personnages sont des petites fantaisies écrites pour leurs acteurs qui pétillent et s’amusent comme des enfants. Fanny Ardant joue à la femme connectée, qui s’efface derrière la technologie, quant à Doria Tillier en actrice fantasque, forte et débonnaire qui se cherche une grande histoire avec un homme effrayant, elle brille, comme souvent devant la caméra de Nicolas Bedos. Elle occupe l’espace, on ne voit qu’elle et Victor ne s’y trompe pas. Quand il l’observe, la dessine, la construit à son image et la laisse lui échapper, prendre le contrôle, il se laisse aller à l’adoration. Car La Belle époque est un film sur les toutes petites choses, les détails, les instants, qui nous font aimer les personnes. Ces mêmes détails dira Marianne elle-même qui peuvent devenir les fléaux qui font ensuite flancher ce même amour. Les personnes changent-elles vraiment ou finissent-elles simplement par perdre le goût d’être ensemble ? C’est l’habile question que pose Nicolas Bedos, tout en refusant à son film de se reposer. Il court, vole, déstructure, déconstruit, mais surtout en met plein les yeux. Il fait cinéma avec ce que cette fabrique à rêves a de plus beau, de plus carton-pâte aussi. En reconstruisant le passé, il dit la force des besoins d’échapper, de vivre en regardant, en observant, en vibrant, en ayant peur du vide tout simplement. Victor est au début du film comme un chat qui s’étire, qui ne veut pas qu’on le dérange alors que Marianne est une tempête qui veut tout vivre, tout de suite, tout tester, tout goûter, tout créer, quitte à s’effondrer.

« Je peux vivre sans toi oui, mais, le seul problème mon amour, c’est que je ne peux vivre sans t’aimer »

Finalement, La Belle époque est une comédie romantique facétieuse, souvent surprenante, parce que jouant habilement sur le thème de la projection que les amoureux se font l’un de l’autre. Mais le film est aussi et surtout un moment suspendu, habile, agréable qui assume ses excès, ses efforts pour en mettre plein la vue et refuser de se reposer. Le temps a une emprise certaine sur l’œuvre de Nicolas Bedos, il l’obsède et obsède finalement chacun de ses personnages. A l’image des deux amoureux de Mon inconnue, Marianne et Victor semblent eux aussi vivre dans un monde parallèle où ils ne s’aiment plus, mais où l’autre leur manque pourtant bien trop. Nicolas Bedos prouve avec La Belle époque que c’est en changeant de regard sur l’autre que l’on apprend réellement à vivre avec lui, quitte à accepter de faire sa propre introspection. La Belle époque se regarde comme on ouvre un calendrier de l’avent, avec envie et gourmandise et une grande part de magie, celle de l’imagination.

La Belle époque : Bande annonce

La Belle époque : Fiche technique

Synopsis : Victor, un sexagénaire désabusé, voit sa vie bouleversée le jour où Antoine, un brillant entrepreneur, lui propose une attraction d’un genre nouveau : mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, cette entreprise propose à ses clients de replonger dans l’époque de leur choix. Victor choisit alors de revivre la semaine la plus marquante de sa vie : celle où, 40 ans plus tôt, il rencontra le grand amour…

Réalisateur : Nicolas Bedos
Scénario: Nicolas Bedos
Interprète : Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Doria Tillier, Guillaume Canet, Pierre Arditi, Denis Podalydès, Michaël Cohen, Jeanne Arènes
Photographie : Nicolas Bolduc
Montage : Anny Danché
Production : Les films du Kiosque
Distribution: Pathé/ Organge Studio
Durée : 115 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 6 novembre 2019

France – 2019

3

The King (David Michôd) : Shakespeare in too much love

Présenté à la Mostra de Venise et adapté de deux pièces de Shakespeare, The King prend un titre minimaliste pour reprendre à son compte un des épisodes marquants de la Guerre de Cent Ans. Stylisé, magnifié et codifié à l’extrême, ce roi survivra t-il à l’un des exercices les plus redondants de la culture anglo-saxonne ?

Synopsis : Le futur roi Henri V d’Angleterre vit de débauches, en retrait du règne de son père Henri IV, marqué par la guerre et le retour des querelles intestines. Couronné presque malgré lui à la mort de ce rustre, il lui succède en entrant dans la grande Histoire, au prix d’une terrible confrontation dans une des plus grandes batailles de la Guerre de Cent Ans.

Morne plaine

On entre dans ce film par un champ de bataille langoureux, où les morts rampent parfois vers le mauvais côté. Entre Anglais et Ecossais, l’amour a souvent été vache et est aussi passé par quelques batailles rangées pleines de gros balourds un poil soupes au lait. Pourtant, c’est avec une forme de tenue toute britannique qu’on exécute les mourants perdus dans la boue, goûtant au dernier souffle de vent venu des terres ennemies. Bienvenue chez Shakespeare. On pourrait en faire un panneau, le poser dans un coin de ce premier plan majestueux, accompagné d’une délicatesse menue par deux mouvements de caméra très coulés. Fascinant comme un bateau fantôme, il pose et impose une esthétique qui ne bougera plus d’un cil, même le plus menu. Une superbe photo d’Adam Arkapaw, qui nous a déjà fait goûter en 2015 à la lumière de Macbeth avant de dessiner celle, parmi d’autres projets marquants, de Top of the lake, la série de Jane Campion. David Michôd, lui, qui n’a peut-être jamais eu autant de budget, jubile et cherche à partager ce sentiment très visible avec des figurants nombreux, des décors et des costumes gavant ces premières minutes comme un bonbon trop sucré.

Ghost in the shell

Sur un scénario librement adapté du grand S, par David Michôd et Joel Edgerton, qui joue également dans le film, The King commence très rapidement à affronter des fantômes. Ceux-là mêmes qui ont forgé des générations d’acteurs anglo-saxons, ceux qui avaient échappé à l’Actors Studio, qui ont pris à la gorge nombre de récits historiques et consacré des géants comme Laurence Olivier. Ces légions sont envoyées par un beau jeune homme à moustache, le crâne légèrement dégarni, et ce sont sous ses Fourches Caudines qu’il faudra passer. Shakespeare est tellement plus qu’un auteur, presque un prophète, que toucher à ses textes apporte autant de bénédictions que de malédictions. On peut tenter de s’en échapper, tourner autour, en jouer et en rire, à l’image de Shakespeare in love, vraie surprise, mais aussi film pop et périssable, cependant les auteurs reviendront toujours à l’essence même du patrimoine culturel incommensurable qu’une telle œuvre à laissé.

En route pour l’aventure. Enfin, doucement quand même…

Le film de David Michôd attaque donc la bête par la face nord, en plein hiver et sans bonnet. Les plans iconiques se succèdent dans un découpage aux petits oignons, devant lesquels on a l’honneur impérieux de s’ennuyer en bonne compagnie. Mettre en valeur un texte de théâtre par la grammaire cinématographique, même la plus léchée, est une vraie quadrature du cercle pour les cinéastes, et si l’écrin est splendide, l’exercice est si familier qu’il en devient rapidement un beau bijou triste. On le regarde sans trop vouloir le quitter, un peu penaud, car ces magnifiques scènes de batailles, ces belles armures et ces très bons acteurs rendent un travail en tout point admirable. Alors pourquoi l’ennui est-il devenu un ennemi ? Pourquoi reviendra t-on toujours aux racines shakespeariennes ? Comment concilier les deux ? Le cinéma patrimonial est devenu progressivement une plaie pour tous, devant et derrière l’écran. Mettre en scène des auteurs, des textes et des figures iconiques d’une culture commune n’a pas souvent donné de grands films, ni nombre de films populaires, au bon sens du terme. Entre l’élitisme désuet de certains de ses textes, l’impériosité nécessaire dans le jeu des interprètes, tous les regards ne se posent et ne se poseront plus de la même façon sur ces plans, perdus parfois comme un enfant de 5 ans dans le musée du Louvre. Sans guide.

Shake your spirit

C’est beau, et alors ? L’essence du récit shakespearien a inspiré nombre d’œuvres qui ont pu s’en détacher avec réussite, et pour lesquelles on peut citer un pan très large de la culture populaire. Falstaff, incarné par Joel Edgerton, une des créations comiques les plus connues de Shakespeare était un moyen de réussir ce pari. Bouffon orgiaque des années de débauche d’un futur grand roi, l’ancien chevalier redevenu grand sage, une fois rappelé à la cour par son ancien disciple le roi, paraît ici clairement sous-exploité. Enveloppé lui aussi par la patine, comme le score de Nicolas Britell tout en solennité, par de longues nappes tirant le récit vers le sombre, l’élégant, le sobre. Le bel ennui. C’est par la surprise, l’interprétation loufoque et jubilatoire de Robert Pattinson que le film démontre un réel intérêt, malgré même les railleries dont son accent français déclamant « victory » « victry » fâchera les plus anglophiles d’entre nous (et nous sommes peu). Ce jeu, cette provocation, outil essentiel pour percevoir le drame par le rire, devant rappeler à Falstaff qu’il est Falstaff, touche du doigt dans la dernière partie du film ce qu’il met le mieux en valeur. L’absurde illusion d’échapper à la guerre, pour le personnage d’Henri V, magnifiquement nuancé pendant 2h20 par Timothée Chalamet, prend tout son sens dans les chorégraphies fascinantes de la bataille d’Azincourt, qui précipita en 1415 la chute du royaume de France au fond du gouffre de la Guerre de Cent Ans.

Requiem pour des fous

Robert Pattinson en Louis de Guyenne, défiant en armure le Roi d’Angleterre, en glissant dans une boue qui a vu les ¾ de la chevalerie française être décapitée par les archers britanniques, est une scène absolument formidable. Elle a demandé à son interprète une vraie prise de risques pour jouer un personnage aussi ridicule, par qui la violence du conflit passe pourtant le mieux. On pourra déclamer sur la véracité historique, les libertés prises avec la grande Histoire, les mouvements d’escrime, les étendards et la couleur des plumeaux : il y a dans cette volonté seulement présente ici, à l’extrême conclusion d’une grande scène de bataille, le souffle shakespearien qui porte les grandes désillusions. Tant de personnages torturés n’ont pas eu la chance de croiser ainsi des antagonistes aussi dingues au bon sens du terme, ce qui me permet de saluer le petit rôle de Thibault de Montalembert, qui, en un seul long monologue pendant lequel il prend l’enveloppe du roi fou Charles VI déshéritant son fils, rappelle au récit comme au casting quels sont les grands personnages devant être mieux servis.

Être ou ne pas être…

Le Roi est un plaisir de cinéma, très connu et très joli, et on pourrait vouloir qu’il en soit beaucoup plus. Certains aimeront ces mornes plaines, ces dialogues, cette mélancolie gazouillant joliment sur l’actualité en montrant un grand Roi qui ne voulait pas diriger, comme une métaphore du pouvoir corrompant tous les esprits. C’est beau, c’est fort, parfois puissant mais ce n’est plus assez.

Le Roi (The King) bande-annonce

Fiche technique : The King

Titre français : Le Roi
Réalisation : David Michôd
Scénario : Joel Edgerton et David Michôd, d’après les œuvres de William Shakespeare
Direction artistique : Fiona Crombie
Décors : Matthew Hywel-Davies, Megan Jones, Géza Kerti et Kiera Tudway
Costumes : Jane Petrie
Montage : Peter Sciberras
Musique : Nicholas Britell
Photographie : Adam Arkapaw
Production : Joel Edgerton, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, David Michôd, Brad Pitt et Liz Watts
Coproduction : Ildiko Kemeny, David Minkowski et Anita Overland
Société de production : Plan B Entertainment ; Blue-Tongue Films, Netflix et Porchlight Films
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis, Drapeau de l’Australie Australie
Langues originales : anglais, français
Format : couleur
Genre : drame historique
Durée : 140 minutes
Dates de sortie :
Italie : 2 septembre 2019 (Mostra de Venise)
États-Unis : 11 octobre 2019 (sortie limitée)
Monde : 1er novembre 2019 (Netflix)

Distribution
Timothée Chalamet (VF : lui-même) : Henri V
Joel Edgerton (VF : Jérémie Covillault) : Sir John Falstaff
Robert Pattinson (VF : Thomas Roditi) : Louis de Guyenne

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3.5