Cannes 2019 – Récap de la première semaine : Alain Cavalier, Give me Liberty, First Love…

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Le 72ème Festival de Cannes a commencé à séduire doucement connaissant peu de coups d’éclats mais quelques belles surprises. La deuxième semaine promet de bien belles claques de cinéma, mais en attendant de les découvrir, retour sur quelques films vus par nos rédacteurs. D’une séance spéciale d’Alain Cavalier en faisant un grand détour à la Quinzaine des Réalisateurs avec Alice et le maire ou encore First Love, jusqu’à Liberté d’Albert Serra et Jeanne de Bruno Dumont à Un Certain Regard, voici un pêle-mêle des films qui font Cannes 2019.

Cannes 2019 : Le Récap cinéma de la première semaine

Être Vivant et le savoir, de Alain Cavalier (séance spéciale)

Alain Cavalier nous offre une belle parenthèse désenchantée avec Etre vivant et le savoir. Un moment assez unique de compassion et de synthèse dans ce Festival de Cannes 2019. Il est difficile de décrire cette oeuvre qui s’étalonne entre le documentaire et la fausse fiction pour donner vie à un chant du cygne sur le deuil, le processus de création et la solitude même que peut procurer de tels projets. Mais le cinéaste donne vie à ce film aussi et surtout pour rendre un humble mais vibrant hommage à sa comparse scénariste, morte suite à son combat face à la maladie, Emmanuèle Bernheim. On ne saisit pas forcément toutes les idées d’Alain Cavalier lorsqu’il prend sa caméra pour filmer les éléments et détails de sa vie domestique, mais nous sommes d’emblée frappés par la simplicité du trait et la capacité du cinéaste à pouvoir nous émouvoir par le biais d’un dispositif minimaliste.

Sébastien Guilhermet

Liberté, d’Albert Serra (Un Certain Regard)

Liberté aurait dû faire l’objet d’un article à part entière, mais pour la première fois de ma vie, j’ai quitté une salle de cinéma avant le terme du film. 45 minutes de souffrances que je n’imaginais pas voir s’étendre sur 2h20. Filmé uniquement en plans fixes, sans aucune idée de mise en scène, avec de rares dialogues mais tous insupportables d’obscénité, Liberté est d’une vanité mortelle : 45 minutes où je n’ai rien vu d’autre que des hommes en habits typiques du mondain du XVIIe siècle errer dans une forêt nocturne tout en se masturbant, et en planifiant la réalisation de leur prochain fantasme sexuel. Appelant à des thématiques similaires, Fellini avait réalisé son célèbre Casanova ; Albert Serra n’offre que du vide, dont le rejet ne s’explique même pas par une quelconque intention provocatrice, sinon par l’horrible impression que le réalisateur se moque royalement de son spectateur… Une infamie indigne du cinéma.

Jules Chambry

Alice et le maire, de Nicolas Pariser (Quinzaine des Réalisateurs)

Les comédies ont désormais bien leur place à Cannes. Nicolas Pariser prouve son talent d’écriture dans des dialogues voire des monologues très bien interprétés par Fabrice Luchini, définitivement bon orateur, et Anaïs Demoustier, avec qui il forme un duo plein de charmes. Une comédie sur la politique risquait pourtant la caricature et l’ennui mais le réalisateur ne s’y heurte pas et offre au contraire un film intelligent qui évite tous les pièges. Des punchlines lancées directement au Président, il y en a peu, elles sont bonnes mais elles ne sont pas le gros morceau du film, qui choisit, au contraire, de dresser un tableau mitigé du monde politique actuel sans rendre responsables pleinement les têtes du pays d’aujourd’hui. Les torts sont partagés et les rires dans la salle, aussi.

Gwennaëlle Masle

The Thing, de John Carpenter (Cannes Classics)

« Big John » recevait cette année au Festival de Cannes une palme toute particulière : le Carrosse d’or, récompensant sa carrière pour son indépendance et l’aspect novateur de ses films. Précédant la masterclass du cinéaste, The Thing était projeté au théâtre Croisette afin de rappeler à toutes les générations de cinéphiles présentes que son chef-d’œuvre n’a pas pris une ride. Au contraire, The Thing est encore, 37 ans plus tard, une leçon de cinéma. Ce qui frappe d’entrée, ce sont les bruitages et l’ambiance sonore composés par Carpenter lui-même, et qui dans une telle salle jouissant d’une bonne sonorisation offrent un rendu des plus immersifs. Les effets visuels, les décors, les créatures sont encore impressionnants de réalisme ; le rythme est toujours aussi parfait. Qu’on le voie pour la première ou la énième fois, c’est toujours un immense plaisir de redécouvrir The Thing, l’un des plus grands thrillers du cinéma.

Jules Chambry

Give me Liberty, de Kirill Mikhanovsky (Quinzaine des Réalisateurs)

Le film russe est un joyeux bordel comme on dit, l’humour assez rustique ne fera pas rire tout le monde mais permettra de passer un bon moment en compagnie de tous ces personnages atypiques. Mais Mikhanovsky est loin de se contenter de faire rire sur un sujet fort, la place des marginaux dans cette Amérique rêvée, le réalisateur glisse quelques scènes puissantes où le changement de format permet davantage d’adhérer aux idées et de prendre les émotions en plein visage, autant visuellement qu’idéologiquement. Le groupe est au centre de ce festival et se place en personnage central de nombreux films après la cité des Misérables et le village de Bacurau. Give me Liberty dynamite un peu la Quinzaine avec son côté punk entraînant.

Gwennaëlle Masle

Jeanne, de Bruno Dumont (Un Certain Regard)

L’un des plus grands cinéastes français actuels, Bruno Dumont, revient au Festival de Cannes avec sa suite de Jeanette. Cette fois ci, Jeanne nous dévoile l’adolescence de la jeune fille et sa mise à mort. Avec un schéma moins chancelant, moins porté sur l’humour, il trouve le parfait équilibre entre sa volonté d’inscrire ses oeuvres dans une tonalité théatrale tout en retrouvant parfois son style d’antan, sombre et délabré. Mais derrière ce récit, c’est surtout la bande son et les apparitions musicales de Christophe qui nous éblouira et qui sera l’un des moments marquants de ce Festival.

Sébastien Guilhermet

First Love, de Takashi Miike (Quinzaine des Réalisateurs)

Le réalisateur de Audition, Visitor Q et même Ichi The Killer pose ses bagages à Cannes pour le plus grand plaisir des festivaliers. Loin des vociférations nihilistes et ultra violentes des films cités en amont, First Love s’avère être une petite bouffée d’air frais qui éblouit la Quinzaine de son versant parodique. On s’amuse du début à la fin dans un marasme de scènes d’actions bien troussées qui contiennent un sens du comique burlesque et outrancier qui fait mouche à chaque fois. First Love s’amuse avec allégresse des films de yakusa et de gangsters et ne s’en cache absolument pas. Construit en serpentin, le scénario n’est qu’un pur prétexte pour voir tous les protagonistes se retrouver au même lieu afin de se mettre sur la tronche et d’exposer la force de frappe visuelle du film. Un condensé virevoltant d’actions et de comédie.

Sébastien Guilhermet

Forman vs Forman, de Helena Trestikova et Jakub Hejna (Cannes Classics)

Belle surprise que ce documentaire consacré à la légende Milos Forman. Sa particularité, et sa grande qualité, est d’être entièrement monté à partir d’images d’archives et narré par Forman lui-même. On découvre ainsi un regard personnel d’un homme sur sa propre œuvre, faisant part de ses doutes, de ses regrets, de ses frustrations comme de ses moments de grâce, rendant ce documentaire touchant et intime. Intime, Forman vs Forman l’est d’autant plus lorsque l’on découvre certaines vidéos privées, capturées par Milos ou bien sa femme lors de scènes de vie familiale quotidiennes, plongeant le spectateur dans l’intimité d’un foyer normal, humain, passionné. Aussi le documentaire retrace-t-il moins sa carrière de cinéaste que sa vie personnelle, mais qui, de fait, a toujours été le point de départ de ses créations. Le cinéma au service de l’homme, de la vie, du bonheur, et comme forme ultime de leur expression.

Jules Chambry

Los Olvidados, de Luis Bunuel (Cannes Classics)

La célèbre salle Buñuel du Palais cannois, réservée aux projections Cannes Classics, a enfin le droit cette année à un cycle consacré au réalisateur éponyme : Luis Buñuel. Découvrir Los Olvidados, c’est replonger dans le Mexique des années 40-50, pauvre et meurtri par la délinquance. Buñuel tourna sur place, avec un mélange d’acteurs professionnels et de citadins locaux ; et c’est aussi pour cela que ce film dramatique sonne si vrai. Dans une copie 4K exceptionnelle restaurée pour l’occasion, suivre la vie de ces pauvres gens à travers les yeux des enfants n’a jamais été aussi déchirant. Los Olvidados est tragique, injuste, cruel parfois, mais il est surtout un témoignage poignant d’un pays et d’une époque, où l’espoir et les sourires se rencontraient à chaque coin de rue, avant que la mort et l’injustice ne les attendent au croisement d’après. La vie, quoi. À voir absolument.

Jules Chambry

La Gomera,  de Corneliu Porumbocoiu (Compétition)

La Gomera nous invite à s’évader tranquillement dans les lieux communs du polar et du film noir. Sans prétention aucune, La Gomera arrive aisément à lier le cinéma de genre et ses codes habituels avec un humour assez caustique. Un divertissement assez malin et doté d’une tenue visuelle indéniable, sans parler de son actrice principale diaboliquement charmante. Certes, on pourrait discuter et débattre sur la pertinence de voir le film en compétition du Festival de Cannes au regard de la qualité des autres œuvres, mais le jeu du chat et de la souris auquel nous assistons avec La Gomera s’avère facilement récréatif et bienvenue.

Sébastien Guilhermet

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