La Belle époque : l’usine à rêves de Nicolas Bedos

La Belle époque prouve une seconde fois que l’amour chez Nicolas Bedos est tantôt puissant, tantôt sarcastique. C’est surtout un long chemin semé de moments inoubliables, d’autres plus complexes à traverser. Pour le réalisateur, le cinéma comme usine à rêves est un vecteur parfait pour raconter l’union ou la désunion de deux êtres. Il le fait avec humour, mais aussi une petite dose d’émotion toujours désamorcée par le piquant de ses personnages.

Amoureux de ma femme

Le temps qui passe est une question âpre, douloureuse parfois. Elle est le thème de nombreuses œuvres de réflexion. Ce temps qui file et qui change les êtres est un leitmotiv de l’œuvre de Nicolas Bedos, en tout cas de ses deux premiers films. Après M et Mme Adelman, Bedos s’intéresse à la naissance d’un amour, qu’il met en parallèle avec son échec 40 ans plus tard. Ce parallèle ne se fait pas autour d’un grand flash back, car ce n’est pas avec son véritable amour jeune que Victor (le très en forme Daniel Auteuil) renoue, mais avec l’actrice qui rejoue avec lui leur rencontre. C’est l’idée complètement démente d’un entrepreneur sur les nerfs (Guillaume Canet vissé à son oreillette et qui bourrine à fond, très bien dirigé). Il met en scène pour des clients fortunés des époques qu’ils souhaitent vivre ou revivre. La plupart choisissent en réalité des moments historiques qu’ils n’ont pas vécus et se prennent tour à tour pour Hitler ou Marie Antoinette, mais Victor choisit lui de revivre une semaine très marquante de sa vie : celle où il le dit lui même, il a rencontré le grand amour.

Ce grand amour, ce grand moment est tour à tour dessiné ou revécu avec forcément des variations dans le scénario très cher et bien huilé d’Antoine. C’est que Margot ne l’entend pas de cette oreille et compte bien se rebiffer contre le metteur en scène qui n’est autre que son ex-compagnon un poil colérique. En se rebiffant, elle devient l’image idéale, hédonique pour un homme qui ne rêve que de revenir à un passé béni, nostalgique. Pour autant qu’il le recrée fidèlement, faisant du plateau de ces moments historiques en taille réelle de véritables coulisses de cinéma, Nicolas Bedos n’oublie pas aussi de moquer cette nostalgie, de prendre du recul par rapport au fameux « c’était mieux avant ». Pour Victor finalement il s’agit aussi de se reconnecter à sa vie présente. Cela paraît tout bête, tout fabriqué, mais même cela avec un habile mélange d’ironie et de grande honnêteté, le réalisateur parvient à le détourner. Quant à Nicolas Bedos, il se demande : comment raconter l’amour au cinéma ?

Retour vers le présent

En jouant habilement entre présent et passé, vrai et faux, fabriqué et réel, La Belle époque entraîne ses personnages dans un véritable tourbillon, presque un précipice. Pourtant, si le film à la tête dans les étoiles, utilise la machine cinéma comme une véritable construction d’univers, il garde aussi les pieds sur terre et ne part ni dans le pathos ni dans l’hystérie. Les personnages sont des petites fantaisies écrites pour leurs acteurs qui pétillent et s’amusent comme des enfants. Fanny Ardant joue à la femme connectée, qui s’efface derrière la technologie, quant à Doria Tillier en actrice fantasque, forte et débonnaire qui se cherche une grande histoire avec un homme effrayant, elle brille, comme souvent devant la caméra de Nicolas Bedos. Elle occupe l’espace, on ne voit qu’elle et Victor ne s’y trompe pas. Quand il l’observe, la dessine, la construit à son image et la laisse lui échapper, prendre le contrôle, il se laisse aller à l’adoration. Car La Belle époque est un film sur les toutes petites choses, les détails, les instants, qui nous font aimer les personnes. Ces mêmes détails dira Marianne elle-même qui peuvent devenir les fléaux qui font ensuite flancher ce même amour. Les personnes changent-elles vraiment ou finissent-elles simplement par perdre le goût d’être ensemble ? C’est l’habile question que pose Nicolas Bedos, tout en refusant à son film de se reposer. Il court, vole, déstructure, déconstruit, mais surtout en met plein les yeux. Il fait cinéma avec ce que cette fabrique à rêves a de plus beau, de plus carton-pâte aussi. En reconstruisant le passé, il dit la force des besoins d’échapper, de vivre en regardant, en observant, en vibrant, en ayant peur du vide tout simplement. Victor est au début du film comme un chat qui s’étire, qui ne veut pas qu’on le dérange alors que Marianne est une tempête qui veut tout vivre, tout de suite, tout tester, tout goûter, tout créer, quitte à s’effondrer.

« Je peux vivre sans toi oui, mais, le seul problème mon amour, c’est que je ne peux vivre sans t’aimer »

Finalement, La Belle époque est une comédie romantique facétieuse, souvent surprenante, parce que jouant habilement sur le thème de la projection que les amoureux se font l’un de l’autre. Mais le film est aussi et surtout un moment suspendu, habile, agréable qui assume ses excès, ses efforts pour en mettre plein la vue et refuser de se reposer. Le temps a une emprise certaine sur l’œuvre de Nicolas Bedos, il l’obsède et obsède finalement chacun de ses personnages. A l’image des deux amoureux de Mon inconnue, Marianne et Victor semblent eux aussi vivre dans un monde parallèle où ils ne s’aiment plus, mais où l’autre leur manque pourtant bien trop. Nicolas Bedos prouve avec La Belle époque que c’est en changeant de regard sur l’autre que l’on apprend réellement à vivre avec lui, quitte à accepter de faire sa propre introspection. La Belle époque se regarde comme on ouvre un calendrier de l’avent, avec envie et gourmandise et une grande part de magie, celle de l’imagination.

La Belle époque : Bande annonce

La Belle époque : Fiche technique

Synopsis : Victor, un sexagénaire désabusé, voit sa vie bouleversée le jour où Antoine, un brillant entrepreneur, lui propose une attraction d’un genre nouveau : mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, cette entreprise propose à ses clients de replonger dans l’époque de leur choix. Victor choisit alors de revivre la semaine la plus marquante de sa vie : celle où, 40 ans plus tôt, il rencontra le grand amour…

Réalisateur : Nicolas Bedos
Scénario: Nicolas Bedos
Interprète : Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Doria Tillier, Guillaume Canet, Pierre Arditi, Denis Podalydès, Michaël Cohen, Jeanne Arènes
Photographie : Nicolas Bolduc
Montage : Anny Danché
Production : Les films du Kiosque
Distribution: Pathé/ Organge Studio
Durée : 115 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 6 novembre 2019

France – 2019

3

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.