Mon Inconnue, comment raconter l’amour ?

De nos histoires d’amour, de nos passions et de nos ruptures, subsistent des souvenirs. Ils forment un récit qu’on s’approprie et qu’on se raconte loin de l’être aimé. Enveloppé dans une comédie romantique teintée de fantastique, Mon Inconnue interroge notre (in)capacité à écrire nos propres histoires. Finalement le dernier film de Hugo Gélin se regarde comme on se remémore nos amours passés.

« Tu vas me prendre pour un fou.. Depuis ce matin, je suis plongé dans un monde parallèle où toute ma vie a changé « confie Raphaël (François Civil) à son ami Félix (Benjamin Lavernhe). Après le sympathique et surprenant Demain Tout Commence, Hugo Gélin confirme son talent avec Mon Inconnue, qui raconte comment un jeune écrivain à succès va se réveiller dans un monde où il n’a jamais rencontré celle qu’il considère comme l’amour de sa vie. Il va alors tout faire pour reconquérir celle pour qui il est un inconnu.

L’idée amène d’abord des situations humoristiques qui font mouche, l’homme n’ayant plus rien de ce qui faisait son succès dans son monde. On ne peut que souligner la force comique exceptionnelle de Benjamin Lavernhe, qui excellait déjà dans Le Sens De La Fête ou Radiostars, pour rendre hilare à chaque apparition. Les scénaristes jouent avec les codes de la comédie romantique sans jamais nier la grande tendresse du récit.

Mais ce concept va avant tout être l’occasion pour Raphaël de revisiter sa relation ou du moins l’image qu’il s’en faisait. Après un flashback où les deux amoureux se rencontrent au lycée, le film s’ouvre véritablement sur une séquence musicale qui va raconter les dix ans de relation de Raphaël et Olivia (Joséphine Japy). Les plus beaux souvenirs comme l’on s’en rappelle quand on rêve de notre relation mais aussi les moments qui nous occupent juste avant une rupture. Les regards qui se font de plus en plus discrets, la passion qui s’étiole peu à peu, et le désamour qui s’installe. En quelques minutes, Hugo Gélin décrit une décennie d’amour dont les failles parleront à tous ceux qui ont déjà aimé. Bien qu’elles n’occupent qu’une très petite partie du film, ces scènes seront capitales pour toute la compréhension du film et son message. Car le plus important à retenir pendant tout le film, c’est que cette histoire d’amour n’est vue que via le prisme de Raphaël, le personnage de François Civil (toujours aussi exceptionnel et versatile).

Une histoire de mondes parallèles

Parce que dans ce monde parallèle, Olivia n’a rien à voir avec Raphaël. De son point de vue, elle n’a même aucune raison d’un jour croiser le chemin de Raphaël. Elle n’est à priori tout simplement pas celle que Raphaël aimait dans une autre vie. Proust dans A la Recherche du temps perdu nous disait que l’être aimé n’existe pas. Nicolas Grimaldi résumait cette idée dans le livre Les horreurs de l’amour :  » Car le véritable secret de la personne aimée n’est pas celui que nous souffrons d’ignorer ; c’est qu’elle n’existe pas. Nous l’avons inventée. Toutes ses qualités exquises, la délicatesse de ses sentiments et l’élégance du moindre de ses gestes, c’est nous qui les avons imaginées. Aussi nous sommes-nous moins attachés à la réalité d’un être qu’aux rêves que nous en avions formés avant de le connaître. «  Raphaël poursuit donc une femme qui n’existe plus. Ce voyage dans un monde parallèle est provoqué après une rupture.

On pourrait reprocher au long-métrage quelques incohérences. Comment un enseignant peut-il se faire passer pour un biographe de David Bowie et Zidane sans éveiller les soupçons ? Du moins, il ne le pourrait pas dans un monde réel. Et si cet univers dans lequel plonge Raphaël n’est que le produit de son fantasme ? Finalement le moyen d’accéder jusqu’à elle n’est qu’un prétexte. Même si elle ne l’a jamais rencontré, elle semble irrémédiablement attirée par lui. Ce monde parallèle pourrait n’être que l’espace mental post-rupture de Raphaël. Un endroit où son ami Félix retrouve son ex, un lieu de son imaginaire où Olivia peut encore exister pour lui et où il ressasse sa relation passée. Quel intérêt pour lui finalement de revenir dans un monde où elle ne l’aime plus ? Cette quête pour l’autre serait donc une dernière tentative désespérée pour retrouver l’être aimé avec ce qu’il pense savoir d’elle. Cela donnera d’ailleurs lieu à plusieurs moments comiques où Raphaël essaye d’anticiper les goûts d’Olivia, se rendant compte qu’elle ne partage pas les mêmes que dans son monde. Cela devrait donc encore plus sauter aux yeux qu’elle n’est pas celle qu’il aimait. Toute une partie de leurs goûts, de leurs habitudes ont été construits à deux, cette version d’Olivia n’a donc aucune raison d’aimer les madeleines à la coco (cela paraîtra obscur à qui n’a pas vu le film). Les histoires, elles, se construisent à plusieurs. Et pourtant cette écriture de nos propres vies joue un rôle fondamental dans Mon Inconnue. 

Raphaël n’est pas écrivain pour rien. Après sa dispute avec Olivia, il décide de tuer l’équivalent du personnage dans son roman. On comprend que c’est ce qui le fait basculer dans cet univers parallèle. A priori, c’est bien nos choix qui guident nos relations. C’est à travers l’écriture de Raphaël et la lecture d’Olivia que leur relation peut basculer d’un monde à l’autre. Ce « super-pouvoir » de Raphaël n’est là que pour illustrer la manière dont il a tué sa relation sans même s’en rendre compte. La révélation du film serait donc qu’il a définitivement perdu son histoire d’amour avec l’Olivia originelle et qu’il décide de se complaire dans son monde fantasmé où les êtres aimés se retrouvent toujours. Une belle image pour illustrer notre grande incapacité à contrôler nos histoires d’amour. C’est finalement entre les lignes qu’elles s’écrivent.

Bande-annonce – Mon Inconnue 

Fiche technique – Mon Inconnue

Réalisation : Hugo Gélin
Scénario : Hugo Gélin, Igor Gotesman et Benjamin Parent
Producteurs : Stéphane Célérier, Laetitia Galitzine, Valérie Garcie et Hugo Gélin
Sociétés de production : Zazi Films, Mars Films, Chapka Films, France 3 Cinéma, C8 Films
Société de distribution : Mars Films
Genre : comédie
Date de sortie : 3 avril 2019

Festival

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