Les années 2010 : Jeff Nichols, l’humain comme raison de filmer

Durant cette décennie des années 2010, un cinéaste américain aura tiré son épingle du jeu, à la fois par la simplicité naturaliste de ses essais mais aussi grâce à la véritable humanité qui se dégageait de ses intentions. Ce cinéaste n’est autre que Jeff Nichols, un artiste autant inspiré par Terrence Malick que par Steven Spielberg, qui derrière l’humanisme naissant de ses intrigues, observe avec inquiétude les peurs de notre société contemporaine. 

Sans que cela ne soit une quelconque coïncidence, c’est intéressant de noter que Jeff Nichols et Steve McQueen sont deux réalisateurs passionnants et totalement différents qui ont éclos plus ou moins au même moment : un peu comme le Yin et le Yang. L’un avec un cinéma esthétisant qui analysait avec férocité la mécanique organique du corps pendant que l’autre n’avait cesse de parler d’une Amérique subalterne, effrayée et en perdition, celle d’une périphérie en discorde, avec une mise en scène sobre et fluide tout en jalonnant ses films d’une de ses thématiques phares : celle de la paternité et ses fêlures. Alors que son premier film Shotguns Stories avait commencé à installer les caractéristiques de son univers, Take Shelter, son deuxième film, fut un coup d’éclat comme on en a rarement vu en cette année 2012, contant alors l’histoire d’un père ayant des visions d’apocalypse, et qui par la force des choses sombra dans une forme de paranoïa contagieuse (ou prophétique) qui fit se télescoper autant la sphère privée (la vie de famille, le couple) que la sphère sociale (la peur de l’autre, l’Amérique ostracisée). 

Au-delà de la performance extatique et viscérale de Michael Shannon, c’est l’interprétation tout en colère silencieuse de Jessica Chastain qui donnera aussi ses lettres de noblesse à Take Shelter. Pourtant, tant dans le fond que dans la forme, la présence de Jessica Chastain, qu’on venait tout juste de découvrir avec The Tree of Life, dans Take Shelter, paraissait presque naturelle tant Terrence Malick est du premier coup d’oeil une influence saisissante du cinéma de Jeff Nichols, notamment en comparaison avec la période de La Balade Sauvage ou de Les Moissons du ciel. En ce sens, le cinéma de Jeff Nichols, malgré ses aspirations aériennes et de genre (la SF pour Midnight Special), est une ode à la nature et au questionnement sur la place de l’humain dans un environnement parfois obscur et tétanisant. Que cela soit de Take Shelter à Loving, en passant aussi et surtout par Mud, le réalisateur, avec une certaine humilité, déclare son amour pour la Nature et les paysages foisonnants de cette Amérique naturaliste et parfois dépeuplée par une certaine misère sociale. Mais le cinéaste ne fait jamais du prisme social, un combat de classe : il observe la défaillance d’un système (judiciaire pour Loving) et fait de ses histoires, des récits initiatiques de grande envergure, obligeant toujours ses personnages à combattre pour leurs idéaux malgré une certaine fuite en avant. 

Sans rentrer dans les errements purement contemplatifs d’un Terrence Malick ou même dans la dureté sensorielle d’une Andrea Arnold (American Honey), Jeff Nichols marie plus son art avec celui de Kelly Reichardt (Certaines femmes), celui d’un cinéma « terrien », qui oscille entre académisme et classicisme d’une élégance rare: un univers où l’économie de moyens n’en oublie jamais le romanesque, où l’interrogation sociale n’en demeure pas moins influencée par un vrai travail de mise en scène. Ce n’est pas dans l’abus de verbiage ou l’appui stylistique que le réalisateur américain va puiser les contours savoureux de son cinéma, mais plutôt dans la simplicité du trait, un plaisir inquiet face au mythe, le respect du genre, sa direction d’acteur flamboyante ( Matthew McConaughey dans Mud ou Ruth Negga dans Loving), et un regain d’intérêt pour le portraitisme cinématographique. Autant que le mythe américain, la figure du père et la notion de famille sont un point d’ancrage dans la récurrence de ses thèmes. C’est celle qui se rapproche et s’unit par le biais des sentiments et l’amour de l’autre, l’envie de protéger l’être aimé, et par le sacrifice de soi comme pouvait en témoigner son troisième film, Mud. La famille étant une bulle dans laquelle on peut ou doit se réfugier face à une société qui voit sommeiller en elle des démons ambivalents qui ne cessent de vouloir la désolidariser. 

Pendant que le cinéma américain abuse parfois de films misérabilistes sur une population « white trash » en décomposition – Joe de David Gordon Green par exemple -,  Jeff Nichols va quant à lui prendre avec finesse le pouls d’une société où la peur de l’autre et la haine de l’inconnu sont monnaie courante : de l’image du père dans Take Shelter, de celle du repris de justice dans Mud, de celle fils prodigue dans Midnight Special et surtout de celle du couple de Loving luttant contre le racisme étatique, le cinéaste américain a toujours voulu lier le sort de l’humanité et sa capacité au bon vivre ensemble avec l’emprise de la Nature omnisciente et quasi divine sur l’humain (ou inversement). A l’instar d’un photographe comme Wright Morris, Jeff Nichols portraitise les bâtisses, les frêles fondations du rêve américain, l’enclos familial ou même la faune environnante. Il s’empare du mythe de l’Amérique et dissèque la liberté de l’Homme dans un décorum aussi social que naturaliste : Jeff Nichols est un peu comme Jim Jarmusch, un cinéaste qui aime filmer les détails du quotidien et magnifie les choses de la vie de tous les jours qui épousent la narration douce du cinéaste. 

Et même s’il se permet certaines échappées dans le cinéma de genre qu’est la SF avec Midnight Special, il n’en demeure toujours pas moins un cinéaste de l’humain, qui cette fois-ci, voit ses références s’acheminer un peu plus vers la filmographie de Steven Spielberg. Sauf que derrière ces images de Nature, de plaines, du ciel infini ou de longues routes découpant l’immensité étasunienne, Jeff Nichols est un réalisateur qui pointe du doigt les peurs de notre société et qui observe non sans frayeur la contagion d’un mal être sociétal d’une grande modernité : la peur de fin du monde, la violence du monde, la dureté de la jeunesse, le déterminisme familial, la croyance et le sectarisme, le racisme, la course à l’armement…

Avec des films comme Take Shelter, Mud ou même Loving, Jeff Nichols est l’un des grands cinéastes américains de la décennie, un nouveau visage singulier du cinéma mondial, loin du cynisme rigolard et de la misanthropie viscérale d’un Yorgos Lanthimos par exemple. Il revient à des fondamentaux, d’un art plus sobre et d’une retenue qui fait éclore, à de nombreux instants, des émotions humaines salvatrices. Un cinéaste qui voit l’Amérique par le biais de son horizontalité visuelle (celle du Sud, surtout) et par sa propension à diagnostiquer les stigmates d’une société en proie à la dissension.

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