TCM Cinéma Programme : La Balade sauvage, un film de Terrence Mallick : Critique

[Critique] La Balade sauvage

Un film disponible sur TCM Cinéma et TCM à la demande à partir du 13 juin 2016

Synopsis : Dans un village reculé du Dakota, la jeune Holly tombe sous le charme magnétique de Kit, un éboueur de 10 ans son ainé. Pour assurer leur relation, Kit est obligé de tuer le père de Holly qui s’y oppose brutalement. Ce ne sera que le premier d’une longue série de cadavres que laisseront derrière eux les deux amants fugitifs durant leur longue cavale.

Une ballade proto-malickienne

A la vue des derniers films de Terrence Malick, qu’il s’agisse de The Tree of Life, qui lui a valu une Palme d’Or en 2011 ou du plus récent Knight of Cups, il est difficile de concevoir que son cinéma ésotérique et formaliste si singulier puise ses racines dans l’esprit de révolte du Nouvel Hollywood des années 60-70. Il faut alors se pencher sur ses deux premiers films, Les Moissons du Ciel en 1978, et surtout La Balade sauvage cinq ans plus tôt pour saisir le lien entre cette période, marquée par les mouvements protestataires anti-militaristes et le désir d’indépendance des jeunes réalisateurs, et les divagations mystico-contemplatives qui caractérisent le style qui lui est propre. Lorsqu’il réalise son premier long-métrage, Malick n’est alors âgé que de 30 ans et est tout juste diplômé du prestigieux American Film Institute mais a déjà travaillé sur l’écriture de plusieurs scénarios, parmi lesquels L’inspecteur Harry (1971) ou encore Vas-y, Fonce (1971, la première réalisation de Jack Nicholson), des œuvres déjà bien ancrées dans l’esprit du Nouvel Hollywood, mais le pitch de son propre film va adopter une thématique chère à la mouvance, celle des amants fugitifs, au cœur de Bonnie & Clyde (Arthur Penn, 1967, historiquement reconnu comme le film-matrice du Nouvel Hollywood) ou bien encore de Sugarland Express (Steven Spielberg, sorti quelques mois plus tôt).

« Il voulait mourir avec moi et je rêvais de me perdre pour toujours dans ses bras… » _Holly

Déjà, la patte de ce qui deviendra le cinéma malickien est perceptible dans la façon que le réalisateur a de prendre à revers l’imagerie très brute de ses contemporains pour livrer une variation romancée et introspective de son sujet. Utilisant une voix-off – un élément qui deviendra récurrent dans son œuvre -, la narration prend soin de créer une distanciation entre la violence meurtrière de Kit et le regard amouraché que Holly nous fait partager. Une façon habile de sublimer cette brutalité qui semble être, aux yeux du cinéaste, un regrettable pilier de l’Amérique. Formellement aussi, le film est révélateur du gout de Malick pour les compositions musicales éthérées et entêtantes (ici, Gassenhauer de Carl Orff) ainsi que pour les grands espaces, magnifiés et filmés d’une façon qui place l’Humain au cœur d’une nature sauvage érigée à la fois comme refuge d’une civilisation déliquescente et Puissance Supérieure, dans un esprit proche du panthéisme chamanique. Le perfectionnisme dont a d’ailleurs fait preuve Malick sur le plan pictural, allant jusqu’à entrer plusieurs fois en conflit avec son équipe technique (deux chefs opérateurs furent limogés lors du tournage), lui valut alors sa réputation de réalisateur difficile ainsi que de virtuose de ces allégories naturalistes auxquels il donne plus de place dans la narration qu’aux actions de ses personnages.

L’effort que le jeune cinéaste a fait pour ne pas contextualiser le fait divers qu’il dépeint (inspiré d’une histoire vraie survenue 15 ans plus tôt) aboutit à une histoire intemporelle et universelle, celle d’un amour autodestructeur. Offrant leur premier grand rôle à Sissy Spacek et à Martin Sheen (qui connaîtront la gloire internationale quelques années plus tard avec, respectivement, Carrie au bal du Diable et Apocalypse Now), ce road-trip passionné est également l’occasion pour Malick de nous faire découvrir d’autres thématiques, probablement issu de son éducation chrétienne, dont il fera des leitmotivs. Parmi celles-ci, on peut citer le besoin de se libérer de la figure paternelle, ici interprétée par Warren Oates (un acteur très probablement choisi pour l’image virile que lui a valu sa collaboration avec Sam Peckinpah), de la figure du martyr (avec la façon qu’a Martin Sheen de ne pas reproduire « que » la coiffure de James Dean, mais aussi les postures christiques que l’acteur multipliait dans Géant) et enfin de la purification par le feu. Le tout étant perçu via le regard, imbibé de poésie à l’eau-de-rose, de Holly, le message contestataire du film vient paradoxalement de l’innocence avec laquelle est revendiquée la violence de son bien-aimé protecteur. Autre conséquence de ce point de vue : la fibre romanesque y est si omniprésente qu’elle justifie ce lapsus de la part du distributeur français qu’a été de vendre le DVD sous le titre « La Ballade (avec deux « L ») Sauvage ».

Sorti à l’époque dans une certaine intimité, La Balade Sauvage n’a depuis cessé d’inspirer les générations suivantes de cinéastes (notamment Quentin Tarantino lorsqu’il écrivit les scénarios de True Romance et Tueurs Nés), faisant de lui un classique du cinéma américain. Un constat qui, surtout lorsqu’il vient d’un premier film, est la marque d’un réalisateur de génie dont il est bon de voir les premières œuvres pour mieux en appréhender les suivantes.

La Balade sauvage : Bande-annonce (VOST)

La Balade sauvage : Fiche technique

Titre original : Badlands
Réalisateur : Terrence Mallick
Scénario : Terrence Mallick
Interprétation : Martin Sheen (Kit), Sissy Spacek (Holly), Warren Oates (Père de Holly), Ramon Bieri (Cato), Gary Littlejohn (Sherif), Alan Vint (Le second du Sherif)…
Photographie : Tak Fujimoto (remplaçant Stevan Larner et Brian Probyn, tous deux renvoyés)
Montage : Robert Estrin
Musique : George Aliceson Tipton
Directeur artistique : Jack Fisk
Budget : 450 000 $
Producteur : Terrence Malick
Sociétés de production : Badlands Company, Pressman-Williams
Distribution (France) : Warner Columbia
Durée : 89 minutes
Genre : Epopée romantique, Drame
Date de sortie : 4 juin 1975

Etats-Unis – 1973

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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