Critique de Vox Lux, un film de Brady Corbet : The Revolution Will Not Be Televised

Sous ses airs de film sur le monde de la musique, Vox Lux s’impose comme une dérangeante et fascinante oeuvre sur la décadence générationnelle où Brady Corbet assoit ses grandes qualités de cinéaste dans un cinéma qui divisera.

Synopsis : Sur une période de quinze ans, l’ascension de Celeste, une star de la pop.

D’abord acteur, qui a notamment joué sous la direction de réalisateurs tels que Gregg Araki et Lars Von Trier, Brady Corbet passa pour la première fois derrière la caméra en 2015 avec The Childhood of a Leader, film qui fut remarqué par son audace et son regard nihiliste d’une société qui cultive ses propres monstres en les élevant au rang d’idoles à suivre. Histoire fictive qui relate la montée en puissance du nazisme, sa première oeuvre était autant un film qui regarde vers le passé pour parler du présent et Corbet continue à suivre ses obsessions avec un Vox Lux mal vendu qui parle moins d’une star de la pop que du mal d’un siècle qui renie et cache ses propres dérives. Collant à l’actualité, liant frontalement son récit avec les fusillades dans les écoles et le terrorisme Vox Lux est un film au sujet sensible et dont le propos a traitement suffisamment vague pour être mal interprété. On ne peut nier l’audace du jeune cinéaste qui affirme ses thématiques avec une ferveur presque complaisante mais un brio certain, traçant la voie de son cinéma à mi-chemin entre le cinéma de Araki et de Darren Aronofsky.

Or, malgré son casting en or avec notamment Natalie Portman et Jude Law en tête d’affiche et son faux côté de film à paillettes sur une star de la pop, on s’attendait à ce que ce Vox Lux bénéfice d’un éclairage médiatique. Pourtant hormis un passage qui a divisé à la Mostra en 2018, et une sortie quasiment anonyme aux Etats-Unis, Vox Lux arrive en France dans le plus grand des secrets en passant directement par la case DVD. Un destin tragique mais qui finalement a plus à voir avec les sujets sensibles qu’aborde le film plutôt que  sa qualité. Car quand les choses touchent au terrorisme, cela à tendance à susciter un appel à la censure. C’est comme si Brady Corbet avait déjà préparé son coup : conscient que son film dérangera, il ne fait aucune concession sur la forme comme sur le fond, signant une oeuvre aussi austère que fascinante qui impressionne par sa maîtrise insolente. Divisé en deux parties, avec un prélude et un épilogue, le récit de Vox Lux commence très fort. D’ailleurs le film aura même du mal à se relever de son incroyable première partie et surtout de son prélude crépusculaire et brutal. Ce sera sans doute son deuxième acte qui lui donnera son sens et la morale de son histoire, mais le cinéaste se perd parfois dans des séquences explicatives un peu fumeuses, surtout qu’il a tendance à forcer le trait de la déchéance de sa protagoniste.

La deuxième partie manque donc un peu de force, surtout que Corbet n’évite pas un discours un peu simpliste parfois même s’il touche du doigt une problématique qui mérite réflexion quand il met en parallèle les frasques du star system et le terrorisme. Évoquant une génération plus obnubilée par ses idoles que les problèmes qui la rongent, Corbet s’emploie à désacraliser les institutions américaines souvent creuses et illusoires comme la religion et le fameux star system. Il élabore d’ailleurs intelligemment un film en manque de revendications, ni les terroristes anonymes réduits à de simples silhouettes, ni la protagoniste n’auront une quelconque revendication. Céleste, dont le film assume pleinement l’ironie du nom, assumait pleinement faire de la pop pour que les gens oublient les malheurs du monde. Un moyen qu’elle a d’oublier et de cacher son propre malheur, le film usant symboliquement de sa propre blessure au cou, qu’elle cache constamment, comme propos d’une génération qui cache ses cadavres sous un tapis doré et de paillettes.

Même si on ressent à travers le personnage principal une volonté de ne pas se laisser définir par le drame qu’elle a vécu, étant la seule survivante d’une tuerie qui a eu lieu dans sa classe où là aussi les motivations du tueur ne sont jamais évoquées, c’est en refusant de l’affronter qu’elle laisse ce jour fatidique guider sa vie. Dans ce constat assez nihiliste, Corbet n’évite pas un discours un peu pédant sur une génération perdue où les choses étaient « mieux avant » mais il possède aussi une ironie suffisamment prononcée pour remettre en cause sa propre vision des choses notamment à travers un final qui accouche d’une révélation trouble dont on s’interroge de la véracité et conclut le film sur un point final qui laisse songeur. L’épilogue se montre en ça assez brillant dans sa construction, nous faisant vivre une bonne partie du concert de sa star effaçant les interrogations de son récit comme ici l’horreur d’un massacre effroyable s’évapore dans les affres musicaux et la frénésie lumineuse. Le Vox Lux, « voix de lumière », qui baigne le monde dans l’insouciance et la passivité. Admirable, Vox Lux l’est assurément mais il n’est pas constamment plaisant à regarder. Par son manque de subtilité dans son récit par instants, privilégiant sa symbolique au profit parfois de sa narration, mais aussi par son rythme erratique notamment dans son deuxième acte qui traîne en longueurs.

D’ailleurs Brady Corbet se montre moins inspiré sur la deuxième moitié de son film, où il signe une mise en scène plus classique et un brin poseuse loin des fulgurances de son début. Le prélude est en ça une leçon de montée de la tension et d’imagerie crépusculaire. Le jeu de lumière y est sublime comme lorsque la silhouette de l’élève qui tuera par la suite ses camarades de classe se dessine doucement, sortant des ténèbres de la nuit, sur une route mal éclairée. Nous dévoilant ce qu’on devinera par la suite comme les débuts de sa folie meurtrière quand il filme une maison de banlieue paisible où le silence est déchiré par des bruits de coups de feu et un hurlement de terreur. La scène dans l’école, que ce soit la tuerie ou la découverte des faits par la police, émane d’une tension sidérante là où Corbet ne cède jamais au voyeurisme ou au sensationnalisme avant que celui-ci plonge sur un générique à l’onirisme envoûtant et aux élans de mise en scène prodigieux. L’imagerie qu’il créera autour de Céleste lors de son ascension marque la rétine au point qu’il ne parviendra jamais à dynamiser la deuxième partie de son récit avec les mêmes fulgurances de mise en scène qui jonchent la première. Le constat sera le même pour le casting, avec un Jude Law effacé mais surtout une Natalie Portman en surjeu, bien trop dans la performance pour paraître crédible. De plus elle succède à Raffey Cassidy, qui interprète la jeune Céleste dans le premier acte puis sa fille dans le second, qui avait mis la barre très haut dans le rôle. Véritable star du film, elle livre une performance tout en sensibilité vraiment saisissante et éclipse tout le monde par sa présence charismatique. Bonne surprise aussi pour une Stacy Martin faussement effacée et qui livre une prestation marquante en plus d’être le personnage le plus tristement solaire et attachant du film.

Vox Lux est une habile réinvention du genre de la grandeur et la décadence, se servant du destin hors norme d’une chanteuse pop pour le mettre en parallèle avec celui d’une société désabusée qui se désintéresse de ses horreurs. L’insouciance et la désinvolture qui émanent des personnages alarment et trouvent un écho pertinent du monde dans lequel on vit. Brady Corbet n’évite pas une certaine prétention et quelques défauts peuplent son film mais sont plus le résultat d’une envie de trop en faire que d’un manque de talent. Vox Lux divisera ceux qui s’essaieront à le voir, mais son audace impressionne dans sa façon de confronter l’actualité du terrorisme et d’ériger le star system comme le fanfaron volontairement pour détourner l’attention des vrais problèmes. Le triste portrait du 21e siècle comme se sous-titre lui-même le film, et du fait que sa sortie a globalement été privée des salles de cinéma et passée sous silence pour celle en VOD en France , on se dit que Vox Lux a peut-être touché une vérité cinglante sur la censure déguisée de notre époque. L’ironie vient du fait que c’est là que le film trouve toute sa légitimité.

Vox Lux : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Hlh9nDD0NW8

Vox Lux : Fiche technique

Réalisation : Brady Corbet
Scénario : Brady Corbet et Mona Fastvold
Casting : Natalie Portman, Jude Law, Raffey Cassidy, Stacy Martin, Willem Dafoe, …
Costumes : Keri Langerman
Photographie : Lol Crawley
Montage : Matthew Hannam
Musique : Scott Walker
Producteurs : D.J. Gugenheim, David Hinojosa, Andrew Lauren, David Litvak, Michel Litvak, Robert Salerno, Christine Vachon, Gary Michael Walters et Brian Young
Production : Killer Films
Durée : 114 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 2 octobre 2019 en DVD

États-Unis – 2018

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4

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Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

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