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Bienvenue « dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter »

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Le vidéaste Gaëtan Boulanger se penche sur les adaptations vidéoludiques de la saga Harry Potter. Il raconte avec force détails, en se basant sur une centaine d’entretiens exclusifs, les réalisations de différents studios placés sous l’égide d’Electronic Arts, ainsi que leurs relations professionnelles parfois difficiles et les écueils (temps, organisation, gameplay, etc.) qu’ils ont traversés.

Concevoir un jeu vidéo est une entreprise complexe. Il faut soigner les graphismes, réduire au maximum les temps de chargement, concevoir un univers cohérent tant dans son ensemble que dans ses parties, dessiner les personnages, imaginer les actions, respecter certains principes fondamentaux de narratologie, optimiser le gameplay, insérer ou pas des cinématiques, réfléchir au level design ou encore, pour beaucoup d’équipes créatives, résister à l’un ou l’autre crunch, ces périodes intensives où les concepteurs semblent courir derrière le chronomètre jusqu’à l’épuisement. L’exercice est encore plus ardu quand il s’agit d’adaptation : à toutes ces considérations (non exhaustives), il convient alors d’ajouter l’observation plus ou moins stricte des bases narratives et visuelles préexistantes, la capacité d’identifier et de décliner les idées-forces de l’œuvre adaptée, mais aussi, comme c’est le cas avec la saga Harry Potter, de composer avec une série d’intervenants plus ou moins ouverts à vos idées – de J.K. Rowling à Electronic Arts en passant par les studios Warner Bros., tous pouvant faire valoir, à des échelles diverses, un droit de regard.

Pour raconter une histoire pluriannuelle couvrant la création de quinze jeux sur différentes consoles et impliquant pas moins de six studios, Gaëtan Boulanger a dû investiguer, comme il nous l’a précisément expliqué. « J’anime une chaîne YouTube avec des amis à moi, The NAYSHOW, pour laquelle on réalise souvent des rétrospectives des jeux qui nous ont marqués […] Notre nouveau challenge était Harry Potter ! On aime compléter nos vidéos à l’aide d’informations sur la création des jeux, afin de faire à la fois une partie historique et une partie analyse, puisque certains éléments de la genèse d’un titre peuvent expliquer ses qualités et ses défauts. Le problème pour Harry Potter était qu’il n’y avait aucune information ! […] Alors on a commencé à interviewer quelques développeurs nous-mêmes, en les contactant via LinkedIn simplement en reprenant les crédits des jeux, et on a eu plein de réponses très intéressantes ! Mais certaines réponses n’arrivaient qu’après le tournage de nos vidéos, et certains échanges continuaient longtemps, car il y avait toujours de quoi creuser. J’étais frustré que cette mine d’anecdotes passionnantes ne serve à rien, alors j’ai réfléchi à l’idée d’en faire un livre… » De ces échanges est né Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, un ouvrage passionnant et foisonnant de détails (504 pages en format 16×24 cm).

L’auteur remonte aux premiers succès d’Electronic Arts pour narrer l’adaptation de la saga Harry Potter sur différentes consoles – PlayStation, GameCube, Xbox, Game Boy Color, Game Boy Advance ou encore PC. Et quand on lui demande si un tel succès aurait été possible sans le concours d’EA Games, il se montre prolixe. « La sortie simultanée, sur toutes les plateformes possibles et à la même date partout dans le monde, est un tour de force qu’EA Games maîtrisait. Ils faisaient ça pour beaucoup de leurs franchises, dont FIFA évidemment. Ce n’était vraiment pas le cas de tous les éditeurs à l’époque […] Même des gros éditeurs comme Ubisoft avaient parfois un peu de mal à proposer leurs jeux sur toutes les consoles en même temps : Splinter Cell est d’abord sorti sur Xbox avant de sortir sur les autres machines de nombreux mois plus tard […] Mais un autre éditeur aurait peut-être privilégié une seule machine et, ce faisant, aurait pu se concentrer pour réaliser un meilleur jeu. Aurait-il cependant réussi à sortir son jeu en même temps que le film ? Aurait-il touché autant de joueurs sur une seule console ? Ce n’est pas sûr. Les premiers Harry Potter par EA Games étaient dans l’ensemble de bons jeux, sans être exceptionnels pour autant, mais je ne sais pas si on aurait pu faire mieux avec pour exigence le fait de sortir en même temps que le film… »

Dans le détail des adaptations

Tout au long de son ouvrage, Gaëtan Boulanger s’intéresse aux difficultés et spécificités qui ont entouré et caractérisé chaque jeu. Il rappelle que le recours à des studios externes s’explique pour partie par le manque de temps (quinze mois environ) dont disposait EA Games pour décliner Harry Potter sur plusieurs consoles. L’objectif pour Electronic Arts UK est alors de superviser l’ensemble des productions tout en s’assurant de la préservation d’un équilibre graphique et narratif d’ensemble. Au départ, le mot d’ordre est simple : « Soyez Harry Potter ! » C’est ce principe élémentaire qui va guider les équipes d’EA Games, d’Eurocom, d’Argonaut Games ou d’Amaze Entertainment. Très vite, Bullfrog Productions est phagocyté par EA Games, un tiers du personnel démissionne et le reste des effectifs est alloué à la réalisation des jeux Harry Potter. Danny Bilson assure la liaison entre Warner Bros. et EA Games. Les sorts et le bestiaire sont plus ou moins harmonisés. Et J.K. Rowling participe à des réunions créatives tout en mettant de précieux documents à disposition des équipes artistiques. « J.K. Rowling était très occupée par le début de la rédaction du cinquième tome, par son travail avec les équipes du film et par la rédaction de ses petits livres Les Animaux Fantastiques et Le Quidditch à travers les Âges. Quelque part au milieu de tout ça, elle a réussi à se montrer disponible pour rencontrer les équipes d’EA Games au cours de nombreuses réunions créatives. Elle a pu expliquer en détail son univers, imposer des règles que les développeurs devaient absolument respecter. Elle apportait des retours constructifs sur ce qui lui plaisait et ne lui plaisait pas. Si jamais elle devait fermer une porte, elle proposait toujours une nouvelle éventualité aux développeurs. Tous ceux ayant eu la chance de la rencontrer n’en disent que du bien. En plus de ces réunions, elle a aussi envoyé des tas de documents à EA Games et son équipe, et s’est montrée quotidiennement disponible pour répondre aux questions des développeurs. A priori, tout ce qui est dans les jeux a au préalable été validé par elle ou ses équipes. En cela, elle a vraiment eu un rôle de consultante. »

La seconde adaptation, Harry Potter et La Chambre des Secrets, implique cinq jeux sur sept machines différentes et voit Warner Bros. resserrer la bride en se montrant plus interventionniste. Ce n’est qu’une nouvelle épreuve parmi tant d’autres : avant et après La Chambre des Secrets, et en dépit des succès rencontrés par les adaptations vidéoludiques, le travail effectué sur la saga Harry Potter a donné lieu à des périodes successives d’euphorie et de détresse, dans des proportions qu’il serait impossible de quantifier avec justesse. Résistances au sein des équipes créatives, écueils dans l’extension de l’univers de J.K. Rowling, pressions dues à l’urgence perpétuelle, gameplay insatisfaisant, incohérences, moteurs à développer ou à améliorer, character design sujet à moqueries (Hagrid sur PS1), positionnement incertain sur la 2D, la 2,5D ou la 3D, difficultés inhérentes à la jouabilité du Quidditch, démissions en cascades, collaborations impromptues (sur Catwoman par exemple), film avancé occasionnant un crunch, incompatibilité entre le temps imparti et la volonté de concevoir des jeux AAA : les adaptations vidéoludiques de Harry Potter ont été à la fois formatrices et douloureuses, un état de fait que Gaëtan Boulanger parvient à restituer avec clarté et talent. Mais au fond, que retient-il lui-même, en tant que joueur, de ces jeux ?

« Si la série Harry Potter occupe une place de choix dans l’industrie vidéoludique, c’est surtout dans le coeur des joueurs qui ont grandi avec. Ce sont des titres qui étaient particulièrement adaptés à un jeune public, d’autant plus à une époque où Harry Potter était au centre de l’attention et faisait déjà rêver ces joueurs plus jeunes. À part cela, cependant, difficile de dire que les jeux Harry Potter occupent une place particulière : ce ne sont pas des jeux qui révolutionnent quoi que ce soit, ils n’ont pas eu un impact particulier dans l’industrie et, en cela, c’est plutôt étonnant d’écrire un ouvrage sur cette série. Mais il n’empêche que ce sont des jeux qui restent dans les mémoires, qui ont bercé toute une génération (la mienne) comme la génération précédente a pu être bercée par les Roi Lion ou Aladdin sur NES/Mega Drive, et c’est déjà suffisant pour en faire un sujet d’étude intéressant ! »

Pour en attester, il suffira au lecteur de se reporter à cet ouvrage captivant.

Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, Gaëtan Boulanger
Pix’n Love, novembre 2019, 504 pages

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4.5

« L’Histoire du monde par les cartes » : l’humanité cartographiée

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Un pays se distingue par ses traditions, sa culture, sa langue, son histoire. Il se caractérise aussi par sa géographie, ses fleuves, ses montagnes, ses territoires disputés, ses bases militaires, ses zones de conflits ou ses ressources naturelles. L’Histoire du monde par les cartes a la particularité de conjuguer l’un et l’autre pour livrer, en 360 pages, du berceau africain à la mondialisation contemporaine, une cartographie de l’humanité.

Des articles concis, des cartes, des illustrations, des repères temporels, des symboles légendés, des encadrés didactiques… L’Histoire du monde par les cartes rassemble de nombreux spécialistes pour conter les différentes étapes de l’évolution de l’humanité. Comme son titre l’indique, le parti pris de ce beau-livre consiste à s’appuyer sur un travail cartographique remarquable pour mettre en exergue des événements historiques dont l’importance apparaît inéluctable. Jugez plutôt : naissance de l’écriture, âge du fer, essor de l’empire perse, cités-États grecques, dynasties chinoises, religions, empire byzantin, croisades, grands navigateurs, Renaissance, essor scientifique (Newton, Galilée, Copernic), traite négrière, Révolution agricole, Lumières, Révolution française, abolition de l’esclavage, migrations, guerre de Sécession, conflits mondiaux, Grande Dépression, superpuissances, décolonisations, Vietnam, chute du communisme…

L’ouvrage s’ouvre avec l’apparition des premiers humains en Afrique, il y a six ou sept millions d’années. La survivance de l’homo sapiens et la disparition progressive des autres homininés sont évoquées, de même que le premier exil du continent africain il y a 177 000 ans. Une carte retrace judicieusement les déplacements dans le temps de l’homo sapiens. Le recours à la cartographie et aux illustrations permet ensuite de mentionner le peuplement des Amériques en provenance de Sibérie, les origines de l’agriculture, la mutation des villages et l’avènement des premières villes, les premières cités des Amériques à partir de 3500 av. J.-C. sur les côtes péruviennes, Rome et ses invasions par les peuples nomades de l’Est, la route de la soie qui fonctionnera pendant 1500 ans, le commerce et les communautés juives en Europe médiévale, la colonisation de l’Amérique du Nord au début du XVIIe siècle, les Révolutions américaine et industrielle (coton, charbon, fer, puis avènement de l’Allemagne et des États-Unis industriels), la colonisation de l’Afrique (en 1914, 90% du territoire est réparti entre sept nations), les guerres (mondiales, froide, révolutionnaires, etc.).

Le choix des fiches répond à plusieurs impératifs : rendre compte, de manière limpide, des événements marquants de l’aventure humaine tout en veillant à une certaine continuité historique. C’est ainsi que différentes parties de l’ouvrage semblent directement se répondre : il en va notamment ainsi des processus de colonisation/décolonisation, des dynasties chinoises, d’un Japon présenté à différentes périodes de son histoire, des Révolutions françaises, américaines ou soviétiques s’opposant à un ordre déterminé par des siècles d’évolution, etc. C’est parce qu’il est parfois plus facile d’expliciter un événement par une carte que par un long développement écrit que L’Histoire du monde par les cartes prend tout son sens.

L’Histoire du monde par les cartes, ouvrage collectif
Larousse, octobre 2019, 360 pages

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4.5

Dahmérismes et conséquences

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L’histoire de Jeffrey Dahmer, c’est l’histoire vraie d’un jeune américain qui finira tueur en série. Son adolescence présentée ici donne des pistes pour expliquer pourquoi il en est arrivé là. Malheureusement, personne n’a rien fait, sans doute parce qu’à l’époque personne n’imaginait son futur.

L’album commence par un dessin pleine planche qui en dit déjà extrêmement long. Dahmer est montré de dos, solitaire, marchant face au soleil couchant, au bord d’une route de campagne. Il habite avec ses parents à Bath, bourgade dans la campagne vallonnée de l’Ohio, dans une maison moderne mais à l’écart de la ville. L’angle de vue, une légère plongée, permet de profiter magnifiquement de la perspective : une route rectiligne qui épouse les creux et bosses du terrain (un plan typique du paysage routier américain). Dahmer n’est encore qu’une silhouette (le dessin fait sentir ses mouvements un peu gauches), dont on se rapproche aux planches suivantes. Le tout est dessiné dans un superbe noir et blanc qui met en valeur les contrastes et les reliefs. Le style apparaît rapidement, d’abord très cinématographique pour faire sentir la démarche et l’isolement de Dahmer, puis avec le dessin des visages qui sont déformés verticalement pour donner une sensation de malaise. Nulle référence à Modigliani, aucun doute que le style du dessinateur (Derf Backderf) est très personnel (pour les visages, voir l’illustration de couverture), une sorte de ligne claire propre à mettre en valeur chaque situation.

Origines du malaise

Découpée en 5 parties (avec un prologue, un épilogue et un dossier de sources), l’histoire fait monter l’inévitable malaise. A la base, Dahmer est un garçon renfermé, le genre plus ou moins inadapté à la vie en société. Un épisode montre sa mère (sujette à des crises nerveuses) recevoir un architecte d’intérieur. La « légende » veut que cet homme soit affecté de tics nerveux que Jeffrey reproduit. Pourquoi ? Difficile à dire. Peut-être parce que c’est le seul moyen pour lui de faire l’intéressant ? Peut-être même y voit-il un comportement facile à singer (un signal d’alarme inconscient) ? Quelque chose qui devient le reflet de son mal-être. Toujours est-il qu’il se met à l’occasion à prendre une attitude très bizarre accompagnée de bruitages oraux à l’avenant. Bref, quelque chose qui dénote un vrai malaise le classant dans la catégorie des êtres hors normes. Mais c’est quelque chose qu’il entretient, au point qu’autour de cette attitude, un fan-club de Dahmer se monte au lycée (Revere High School). Derf Backderf en fait partie. Il évoque tous les « dahmérismes » dont il est témoin, des comportements relevant du difficilement descriptible (quelques bouts de phrases issus d’un cahier de l’époque, en anglais, perdent toute leur saveur avec le recul). Bref, Dahmer est le préposé aux provocations en tous genres dont les adolescents sont friands. Il met les nerfs des uns et des autres à rude épreuve (documentaliste, enseignants). Jusqu’au jour où ses « camarades » décident de lui demander de faire le spectacle à la galerie commerciale du coin. Pour cela, ils vont jusqu’à l’acheter, chacun apportant sa contribution pour alimenter la cagnotte. Dahmer est d’accord, mais il doit se mettre en condition. Pour cela, il va s’enfiler un pack de canettes de bière sur le chemin (ils ont 16 ans et peuvent conduire, nous sommes aux États-Unis). Tous les éléments sont en place, Jeffrey Dahmer ne parviendra jamais à sortir de son rôle et de son milieu qui se désagrège à vue d’œil : ses parents se séparent et sa mère quitte le foyer, l’abandonnant à son père qui ne voit pas le malaise de son fils souvent livré à lui-même. Ce n’est que plus tard, une fois à l’université, que ses camarades vont réaliser l’étendue du désastre, Dahmer se retrouvant isolé de sa génération, n’ayant plus rien ni personne à quoi se raccrocher.

Quel lien entre Jeffrey Dahmer et Derf Backderf ?

Avec le recul de la lecture, le malaise commence dès le titre. Pourquoi l’auteur parle-t-il de Dahmer comme un ami ? Rien ne vient confirmer qu’il aurait considéré Dahmer comme tel. On peut juste penser qu’avec le recul, il a mal au cœur de voir ce que Dahmer est devenu (emprisonné, Dahmer a fini assassiné). Pas plus lui que les autres n’ont imaginé pendant leurs années de lycée que Dahmer deviendrait un tueur en série. Oui, ils l’ont vu comme une personne à part, mais pas comme quelqu’un de potentiellement dangereux (malgré l’épisode des animaux dans des flacons d’acide).

Pourquoi certains deviennent-ils tueurs en série ?

Il faut donc bien garder en tête que ce roman graphique ne parle pas d’un tueur en série, mais d’un adolescent qui deviendra un tueur en série. On évite donc ici l’essentiel des aspects malsains qui pourraient attirer des lecteurs avides de sensations. Par contre, on ne peut pas lire cette BD sans se demander pourquoi Dahmer est devenu tueur en série. Autant dire qu’une des qualités du récit est de fournir un maximum d’éléments à propos de Dahmer (récit basé sur des souvenirs très précis et d’une grande fiabilité), sans aller jusqu’à donner la moindre certitude sur la ou les raisons qui ont conduit Dahmer sur la voie du meurtre. Le récit se clôt sur la période où il a commis son premier meurtre, mais les protagonistes du roman graphique n’en avaient absolument pas conscience à ce moment-là. Par contre, l’ambiance dans la bourgade où tous demeuraient me semble bien rendue. On observe que le passage à l’acte de certains pour devenir tueur en série marque les esprits, parce que ce qu’on ne comprend pas comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités. Malheureusement, toute société engendre des effets qui sont les conséquences de son fonctionnement. Ici, on remarque en particulier que tout se construit sur des relations où, pour avoir la paix, il faut être du côté de ceux qui représentent la force, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, pendant toutes ses années de lycée, Dahmer a joué le rôle de mascotte (un rôle peu glorieux), pour ses condisciples qui aimaient profiter de son aptitude à jouer les inadaptés capables de crises (et de détourner l’attention d’autres comportements). Bizarrement, Dahmer s’est finalement révélé capable de produire ces « crises » à la demande, comme si, à force d’entrer dans un rôle, il n’avait plus été capable d’en sortir. Mais, est-ce lui qui s’est enfermé dans ce rôle, ou bien le groupe qui n’a accepté de l’intégrer qu’à la condition qu’il joue ce rôle ? Avec le recul, Derf Backderf aime parler de Dahmer comme son ami, mais c’est juste le moyen qu’il a trouvé pour supporter son sentiment de culpabilité. Car il était avec les autres pour profiter du comportement « incontrôlable » de Dahmer.

Pouvait-on prévoir et prévenir les drames ?

Un roman graphique intelligent et percutant, qui se lit très bien et qui pose énormément de questions. Pourquoi s’intéresse-t-on aux tueurs en série ? Sans doute parce qu’ils font peur. S’ils font peur, c’est parce qu’on ne comprend pas les raisons profondes de leurs agissements. Malheureusement, on arrive à la conclusion qu’il n’existe pas de cause à effet identifiable de façon certaine (ce serait trop simple). Pour Dahmer, on peut avancer qu’il a grandi dans un milieu familial peu propice à son épanouissement et qu’il ne s’est jamais senti vraiment à l’aise avec ceux de sa génération. La seule voie d’intégration qu’il ait jamais trouvée fut un comportement déviant. Le vrai problème, c’est que personne n’a jamais identifié ce comportement comme un signe de danger potentiel. Au vu du ressenti de l’auteur, on imagine que tout l’entourage de Jeffrey Dahmer le considérait comme inoffensif. On peut aller jusqu’à se demander si cela n’a pas pu jouer un rôle dans le passage à l’acte (le meurtre) de Dahmer. Maintenant, pourquoi s’en prendre à telle ou telle personne et dans quelles conditions ? Questions trop complexes pour émettre ici la moindre hypothèse. On peut quand même supposer que le premier meurtre a agi comme l’ouverture d’une vanne. Une fois qu’une personne franchit ce pas, la suite peut quasiment couler de source. Qui sait si Dahmer n’a pas attaqué des personnes représentant à ses yeux des personnages occupant des positions dans la société qu’il savait définitivement inaccessibles pour lui ? Qui peut mesurer les dégâts dans un jeune cerveau, lors de scènes répétitives où l’adolescent se retrouve dans une situation dégradante ? Sans parler de l’isolement qui l’amène à ressasser ses frustrations toujours plus importantes.

Mon ami Dahmer, Derf Backderf
Éditions ça et là, février 2013, 224 pages

Existe en format de poche et en édition de luxe avec le DVD du film.

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4.5

« Les enfants vont bien » de Nathalie Quintane : adieu au langage ?

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Poétesse et écrivaine, Nathalie Quintane s’intéresse depuis longtemps à la question des réfugiés. Dans Les enfants vont bien, elle coupe et monte les mots des uns (politiques, textes de lois, administration, presse…) pour en faire apparaître les contradictions internes et leur manipulation volontaire ou non du langage, et des autres (réseaux d’aide) pour confronter des visions tellement opposées que l’on pourrait se demander si tous parlent de la même chose.

Nathalie Quintane n’a rédigé que cinq pages de Les enfants vont bien, celles de l’avant-propos dans lequel elle explique sa démarche. Le livre ne comporte en effet sur chaque page que quelques phrases, souvent tronquées, souvent seulement quelques mots, disposés différemment et dans une police d’écriture spécifique selon la personne qui les a écrits ou prononcés. Tous ces propos ont été collectés approximativement entre 2014 et 2017 et concernent les réfugiés arrivés en France durant cette période. Cinq provenances sont à dénombrer : les paroles politiques (présidents de la République et ministres de l’Intérieur), les textes de loi, l’administration des centres d’accueils, la presse quotidienne et les réseaux d’aide.

Des réfugiés, Nathalie Quintane dit que « le sort qui leur est fait est fabriqué, puis justifié et légitimé ». Mais de qui parle-t-on, au juste ? Une des premières choses qui frappe à la lecture de ce livre – à lire d’une traite – est que chacun désigne les réfugiés selon un vocable qui témoigne de sa fonction dans la société. Dans Les enfants vont bien, on voit que la loi parle toujours d’« étranger », tandis que l’administration des centres d’accueils parle souvent de « résidents », parfois de « nos amis » ou de « nos gars », témoignant d’une certaine volonté de bien faire autant que d’un indéniable paternalisme. Dans la bouche des militants des réseaux d’aide, ce sont les mots « famille » et « enfants » qui reviennent fréquemment. Du côté de la presse, le mot « migrant » est utilisé à toutes les sauces, souvent associé à des adjectifs qui semblent renvoyer ces êtres humains à une condition quasi animale : ici, des migrants « percutés », là, d’autres « effrayés par le bruit », comme on parlerait de sangliers au bord de la route. Chez les politiques, dans un autre type de registre animalier, on évoque un « taureau » qu’il s’agirait de prendre par les cornes. Les « quelques personnes » qu’on « laisse s’installer » risquent de se transformer en « milliers » : comme dirait un ancien ministre de l’Intérieur qui s’épargnait la langue de bois, « quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ». Parallèlement, il est question dans les propos présidentiels et ministériels de « nos citoyens », dont il faut assurer la « sécurité », et qui sont de « braves gens », des « gens bien élevés » – eux ? – mais exaspérés.

Au-delà de cette impossibilité à parler la même langue, le livre donne à voir les préoccupations et les obsessions de chacun. On ne sera pas surpris de trouver dans la langue politique le souci de la « circulation des marchandises » dans un livre consacré à des êtres humains qui ne jouissent pas de la même liberté. Les termes « efficacité », « fermeté » et « maîtrise » reviennent fréquemment, de même que « générosité », « solidarité » et « humanité » : ces deux groupes de mots sont cependant souvent séparés par des « mais » qui en disent plus long que n’importe quel discours. La langue politique est celle du cynisme, celle qui s’en prend aux « belles âmes » qui donnent des « leçons de morale insupportables », celle qui ne fait preuve de « cœur » que si celui-ci est « intelligent ».

La langue législative permet à l’autrice d’isoler des formulations dont on se demande comment elles ont pu être écrites sérieusement (le classique « raisonnable de penser », le joli « paralléliser les interventions »…), voire des passages entiers difficilement compréhensibles pour les non-initiés : il est pourtant également question de « simplification administrative »… Du côté des centres d’accueils, on a parfois l’impression d’être dans une colonie de vacances, avec un « programme […] sympa » et de nombreuses « activités », ou encore à l’école (bien « amener leur cahier », « assiduité »). C’est certainement dans ces citations que l’on trouve le plus d’ambivalence : le réel revient parfois en pleine figure (rester « discrets quant aux TS »), de même qu’une curieuse passion/répulsion pour le langage administratif : alors qu’on cherche constamment du concret, il est question d’« essayer de tendre […] vers cette planification », en travaillant « de façon un peu plus cadrée » sur des « besoins maintenant plus clairement identifiés ». Derrière ces dramatiques autant que cocasses aveux d’impuissance, on se rappelle parfois que « ce sont des personnes adultes, intelligentes » : mais pourquoi en arrive-t-on à devoir réaffirmer cette évidence ?

La langue médiatique a en commun avec la langue politique l’usage de mots qui frappent immédiatement l’imaginaire : « implosion », « tensions », « incompréhensions », « émeutes » sont les mots qui viennent lors de l’apparition de cette catégorie au bout d’une centaine de pages. Comme chez les politiques, on se préoccupe plus des forces de l’ordre chargées de traquer les « migrants » que de ces derniers, y compris lorsqu’un jeune soldat glisse sur une plaque de neige et se blesse « légèrement ». Les « migrants » ne constituent guère plus qu’un « sujet » qui « fait », « encore », « l’actualité », comme si ce n’était pas précisément les médias qui « font » cette « actualité » en choisissant de traiter « encore » tel ou tel « sujet » – sur le même mode. Comme si, aussi, ce n’était qu’un sujet comme un autre, un marronnier remplissant commodément les pages d’un journal qu’il faut bien vendre : contrairement à la neige en hiver ou à la canicule en été, les migrants sont mobilisables quelle que soit la saison.

La langue militante, quant à elle, est souvent la langue de la lassitude et du découragement : « inaccessibles », « violent », « indignes », « sans fin », « gesticulations »… Elle est aussi celle de la lutte, malgré tout, déclinée dans un programme sur plusieurs pages du livre. Elle est surtout celle de « citoyens ordinaires », « démunis devant ce drame ». Elle est enfin, parfois, celle de l’espoir : c’est elle qui affirme que, au moins, « les enfants vont bien ». Mais c’est celle qui est reléguée par Nathalie Quintane en notes de bas de page, celle qui semble être le moins entendue, qui a le moins de portée.

Mais les mots ne suffisent pas. Pour renforcer leur effet, Nathalie Quintane les fait rentrer en résonance par le biais du montage, permettant de souligner l’ambivalence tristement comique des politiques ou des textes de loi. Ainsi, sur une double page, deux citations politiques se répondent : la première s’en prend aux « solutions gentillettes » et aux « demi-mesures », quand la seconde annonce l’installation de… « sanitaires mobiles ». De même, un extrait législatif évoque sur une page de droite une durée de retenue qu’il s’agit de « limiter » puis, en tournant la page, qu’il s’agit désormais d’« allonger ». D’autres fois, ce sont deux paroles différentes qui se heurtent l’une à l’autre : la fameuse « efficacité » du politique butant contre l’indéchiffrable charabia juridique, l’absence d’aide pour les réfugiés contre une prime promise aux policiers par un ministre, l’absence de l’Etat dénoncée par les réseaux d’aide contre les préoccupations réelles dudit Etat (« sécurité », « circulations des marchandises »), les « longs débats » rapportés par la presse sur un centre d’« urgence » contre l’expulsion, réalisée « brutalement », de la famille d’un jeune homme handicapé.

« A nous de parler et d’écrire autrement », conclut Nathalie Quintane dans son avant-propos après avoir également souligné que ce qui se passe pour les réfugiés peut concerner « tous ceux qui ne sont pas assez vigoureux et « fermes » pour être en tête ». Le « sujet » traité ici méritait bien un livre tel que celui-ci, mais on pourrait en imaginer d’autres tout à fait similaires sur les Gilets Jaunes ou le mouvement de grèves contre la réforme des retraites. Les gouvernements qui se succèdent depuis une dizaine d’années, quelle que soit leur couleur politique, sont passés maîtres dans l’art d’énoncer de manière imperturbable des mots dont ils violent consciencieusement le sens. Il est question ici d’un « projet de loi totalement équilibré » (et aussi d’une circulaire « extrêmement caricaturée »). Le président du groupe LREM à l’Assemblée Nationale, Gilles Le Gendre, a qualifié la réforme des retraites comme étant « la plus juste et la plus protectrice en France depuis 1945 ». La lutte contre les inégalités de toutes natures et leur développement accru au nom de l’idéologie dominante passe aussi, surtout, par une réappropriation du langage : « Les enfants vont bien » en constitue une brillante et revigorante preuve.

Les enfants vont bien, Nathalie Quintane
P.O.L., novembre 2019, 240 pages

Les 15 personnalités cinéma de l’année 2019

L’année 2019 va bientôt tirer sa révérence, et il est temps pour la rédaction du Magduciné de faire le tour de 15 personnalités marquantes de cette année cinématographique 2019. De Brad Pitt à Adèle Haenel, 2019 nous aura offert de nombreuses surprises.

Brad Pitt

A 56 ans, Brad Pitt reste en pleine forme ! Il nous est apparu dans 2 films cette année 2019, en tant qu’acteur :

– d’abord dans Ad Astra de James Gray, dans lequel il est acteur et producteur : il illustre le rôle principal avec Roy McBride, un astronaute solitaire qui mène une quête interstellaire. Six ans après World War Z, Brad Pitt et Ruth Negga sont de nouveau réunis dans ce film poétique, dans lequel une introspection met en lumière la relation compliquée avec son père. Un astronaute brillant mais solitaire, une immensité spatiale qui donne le vertige, une esthétique irréprochable qui nous rappelle First Man (pour le jeu interiorisé et minimaliste) ou encore Gravity et Interstellar (pour les scènes dans l’espace) : Ad Astra est avant tout un voyage contemplatif.

– Et aussi avec son rôle de cascadeur dans Once Upon a Time… in Hollywood de Q. Tarantino : un film sur une époque révolue, où une star du petit écran Rick Dalton (Di Caprio)évolue aux côtés de Cliff Booth (Brad Pitt), un cascadeur flegmatique. Un puits de références teinté de nostalgie, où certaines scènes mettent en lumière son talent : la séquence où Cliff rentre à sa caravane en décapotable, puis donne à mange à son chien en regardant la télé – ou encore celle du ranch, quand Cliff ramène une jeune hippie à la famille Manson.

En tant que producteur, Brad s’est fait remarquer en 2019 notamment avec Vice. On verra aussi Le Roi ou encore My Beautiful Boy, 2 films qui mettent en lumière le talent du jeune Timothée Chalamet qui crève l’écran grâce à ses interprétations.

On remarque la relation père-fils assez présente dans ses films cette année : doit-on y voir un lien avec la relation compliquée avec son fils Maddox, avec qui il semble avoir peur de ne jamais se réconcilier ?

Fred Jadeau

Bong Joon Ho

Si l’évidence de son génie était déjà palpable dans les 2000’s, les dix années suivantes nous ont démontré que Bong Joon Ho n’était pas seulement un grand cinéaste : il pouvait l’être n’importe où. Y compris au contact des frères Weinstein, boogeymans de la plupart des réalisateurs ayant eu le malheur de céder à l’appel méphistophélique du duo aux doigts crochus. Mais même eux n’ont pas eu raison de la détermination de Bong sur Snowpiercer, son adaptation de la bande-dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. Un projet de longue date pour le réalisateur, qui préserve la singularité d’un cinéma dont les fulgurances de mise en scène constituent autant d’hydres à deux têtes s’adressant simultanément à tous les étages de l’inconscient du spectateur. Même son de cloche pour Okja, production Netflix qui arborait là l’une de ses premières prises de guerre d’envergure.

Un véritable conte moderne dont le point de vue à hauteur d’enfants décuple la cruauté du propos et l’impact viscéral d’images qui ont continué à hanter le public de la rétine à l’estomac. Une première sélection cannoise pour le réalisateur, qui reviendra deux ans plus tard pour décrocher la timbale avec Parasite. Et force est de constater que Thierry Frémeaux n’aurait surement pas pu imaginer un tomber de rideau plus idéal sur la décennie. En effet, non content d’avoir rencontré une unanimité presque parfaite, la Palme d’Or 2019 continue encore aujourd’hui de battre des records au box-office sur tous les continents. Grâce à Bong Joon Ho, Cannes est ainsi redevenu l’espace d’une édition ce qu’il n’était plus depuis très longtemps : l’interlocuteur privilégié du grand-public avec l’élite du cinéma mondial. Il fallait au moins s’appeler Bong Joon Ho pour remettre le doigt de la Croisette sur le Zeitgeist.

Guillaume Meral 

Adèle Haenel

En 2019, au festival de Cannes, elle est présente dans trois films. Le Daim (Dupieux), Les héros ne meurent jamais (A-L Rapin) et Portrait de la jeune fille en feu (Sciamma) qui obtient le prix du scénario. Après deux césars de suite (2014 et 2015), une reconnaissance de la critique et un accueil du public pour lequel elle élargit encore ses bras, en allant chercher d’autres registres comme la comédie (En liberté, Salvadori, 2018) cette première sentence semblait suffire à tout résumer. C’est vrai, que dire de plus, pour une actrice qui est capable de jouer la fille du peuple, la combattante, une apprentie comtesse, tout ce qui marche et qui parle, en nous faisant à chaque fois la redécouvrir avec une forme niaise de béatitude ? Le 3 novembre 2019, Mediapart publie une enquête où celle-ci accuse Christophe Ruggia d’attouchements et de harcèlement sexuel, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Elle accepte de porter plainte, peut-être pas tout de suite de porter le drapeau que d’autres mains lui tendent pour guider le radeau #metoo vers d’autres dénonciations. Celles de Valentine Monnier contre Roman Polanski, quelques jours après, et de toutes celles et ceux ensuite, au quotidien victimes d’abus sexuels et de silence. Elle en jouera sûrement quelques uns d’entre eux, pour prolonger ce nouvel engagement politique qui fait de ces icônes des figures bien plus belles à regarder que les peaux lisses.

Romaric Jouan 

Quentin Tarantino

Dans une galaxie cinéphile qui ne jure que par lui, voir Quentin Tarantino porté aux nues comme l’une des personnalités de l’année a tout d’une évidence. Et on n’osera pas contredire le ghota du Festival de Cannes qui a cru bon de l’inviter pour présenter son très attendu Once Upon A Time In Hollywood. Et bien en a pris la clique à Thierry Frémaux tant le film susvisé respire l’amour du cinéma oui, mais surtout l’emprise de son auteur. Tarantino ici use de son médium de prédilection pour mieux exorciser une année qui aura durablement imprimé l’industrie dans laquelle il a brillé mais qui continue de le hanter. L’art comme exutoire ? Ça n’a jamais été aussi vrai avec Tarantino qui signe ici son film le plus personnel mais surtout le plus mélancolique. Alors forcément, quand il arrive à inviter dans son délire des pointures telles que Brad Pitt, Margot Robbie ou Leonardo DiCaprio, on ne peut que se féliciter de compter un Tarantino dans notre galaxie car il manquerait cruellement autrement.

Antoine Delassus

Céline Sciamma

Si Céline Sciamma a déjà fait parler d’elle avec ses trois premiers films, Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, il est clair que 2019 cristallise une consécration de la pureté de son art avec l’ardent Portrait de la jeune fille en feu. La rédaction du Mag du Ciné retient Céline Sciamma comme l’une des personnalités de l’année, et l’on sait pourquoi. Sa récente nomination aux Golden Globes américains dans la catégorie “Meilleur film étranger” avec ce même dernier film prouve le rayonnement mondial de son cinéma. Un cinéma neuf, un renouveau, un enchantement. Céline Sciamma met en scène des femmes, représentation qui s’inscrit parfaitement dans le paysage sociétal et politique contemporain et place le concept d’égalité au cœur de son travail. Elle offre des “rondes de regards”, comme elle le dit elle-même, dans lesquelles elle inclut le spectateur, et c’est cette position, si habituelle pourtant, qui séduit. Au mieux apprendre à se regarder, au pire ré-apprendre, ce n’est pas grave, tant qu’il y a cette séduction qui en 2019 aura été plus présente que jamais. Parce qu’elle sait prendre le temps, et ce dernier film, qu’elle présente comme une avancée “en combustion lente” avant un merveilleux embrasement, en est le paradigme. Prendre le temps de faire ses films aussi, puisqu’il aura fallu attendre cinq ans avant de la retrouver au cinéma. Alors qu’elle prenne le temps nécessaire, nous pouvons bien attendre le temps qu’il faut avant de vivre un nouveau choc Sciamma sur grand écran.

Audrey Dltr

François Civil

En quelques années, François Civil est devenue la nouvelle égérie du cinéma français. Après s’être fait connaître dans la série Dix pour cent et dans les films Five et Ce qui nous lie, l’acteur de 29 ans a multiplié les têtes d’affiche en 2019. Dans le thriller haletant Le chant du Loup, réalisé par Antonin Baudry, il incarne un sous-marinier expert en acoustique, usant de ses oreilles d’or pour identifier et classifier les bâtiments ennemis. Il a également joué dans la comédie Celle que vous croyez, aux côtés de Juliette Binoche, dans Mon inconnue en duo avec Joséphine Japy, rôle pour lequel il a obtenu un prix d’interprétation au Festival international du film de comédie, et encore dans la romance Deux moi de Cédric Klapisch. En 2019, François Civil a en outre été membre du jury du Nikon Film Festival et du Festival international du film policier de Beaune. Une année extrêmement riche pour un comédien charmeur, sensible et adaptable à tous les registres, dont la jeune carrière ne fait que débuter.

Ariane L. Emmanuelle

Ari Aster

Et soudain la naissance du cauchemar. Après seulement deux longs-métrages, Ari Aster se pose déjà comme une figure incontournable du cinéma d’horreur contemporain. A ne pas s’y méprendre : ce n’est pas le nouveau James Wan. Vous ne verrez pas dans son cinéma une pléthore de créatures démoniaques, de jumpscares ou de longues expositions sur l’origine du mal. Non. Ari Aster développe des visions où la terreur s’installe là où on ne l’attend pas. Que ce soit au cœur d’une famille en deuil, ou dans un village suédois où jamais le soleil ne s’éteint, le réalisateur ne nous dit jamais ce que l’on doit désigner comme le mal. Il y a le démoniaque qu’on identifie comme tel, et celui bien plus insidieux. Est-ce la relation toxique et bien réelle entre Dany et Chris ou cette secte suicidaire et envahissante ? Le mal est-il bien seulement ce diable païen ou le pire était déjà arrivé à cette famille remplie de non-dits ? Bavard, surdoué, obsédé, Aster continue d’offrir des cauchemars éveillés qui peu à peu effondrent nos repères moraux. Nous laissant nus et déboussolés dans des finals cathartiques et épuisants. De très près, la paix côtoie l’enfer. La frontière entre le bien et le mal s’effrite. En 2019, après Hérédité, Ari Aster confirme l’essai. On redoute les prochaines nuits blanches qu’il sera capable d’offrir mais sans aucun doute la prochaine décennie sera la sienne.

Roberto Garçon

Ladj Ly

On n’avait pas vu telle rage, tel cri de colère sur la situation des banlieues depuis La Haine de Matthieu Kassovitz en 1995. Enfant de Montfermeil, Ladj Ly a connu la galère, les répressions, les bavures et la caméra. Inspiré par le « copwatch », mouvement né aux États-Unis, qui consiste à filmer la police lorsqu’elle débarque, Ladj Ly va être marqué par l’expérience. Un jour, il filme une bavure et alerte les médias. C’est de ce tragique événement que naîtra le scénario des Misérables. A contrario de l’image que certains politiques ont voulu lui accoler, à savoir un film anti-flic, Les Misérables prend le contre-pied. Avec une finesse d’analyse nécessaire de la situation, Ladj Ly n’oublie pas de faire du cinéma. Les Misérables est un vrai film politique, en ce sens qu’il adopte un positionnement très à charge contre le système libéral actuel. Les misérables, ce sont tous les personnages, flics comme gamins. La fin se veut percutante, mais le geste est suspendu. Le dialogue n’est plus possible mais les solutions existent. De cette immersion brutale, on en tire un constat accablant mais la main est tendue, le dialogue est ouvert. C’était vital et c’est grandiose.

Jonathan Rodriguez 

Lupita Nyong’o

Après de timides apparitions dans tout un tas de productions Disney (Star Wars – elle prête sa voix à Maz –, Le Livre de la jungle version 2016 ou encore Black Panther), Lupita Nyong’o semble avoir enfin lancé sa carrière en cette année 2019, décrochant deux premiers rôles du côté du cinéma horrifique. Récemment, on la retrouvait dans la comédie de zombies Little Monsters, pour un résultat pas franchement mémorable. Mais en début d’année, c’est devant la caméra de Jordan Peele, dans Us, que Lupita Nyong’o s’est révélée : admirablement filmée, jusqu’à faire de l’ombre au reste du casting, elle y livre une prestation saisissante et glaçante, capable d’être aussi convaincante dans le rôle de la mère effrayée et protectrice que dans celui du double maléfique détraqué et sanguinaire. Ses expressions, son regard, et son jeu en général dans ce film prouvent que Lupita Nyong’o a tout d’une grande actrice, à condition d’être dirigée par de bons réalisateurs ou réalisatrices. Le genre horrifique lui sied bien, mais espérons qu’elle saura voler de ses propres ailes vers d’autres horizons plus dramatiques et profonds – car elle en a largement le potentiel. Une actrice à suivre de près.

Jules Chambry

François Ozon

François Ozon fait partie du paysage cinématographique chaque année ou presque avec plus ou moins de réussite. En 2019, il a marqué les esprits avec Grâce à Dieu. Il s’est rapproché de films tels que Spotlight ou encore Pentagon Papers, sortis récemment. En osant tout, si on osait nous-mêmes un jeu de mot douteux avec son nom de famille, Ozon offre une chronique édifiante et très forte car humaniste d’un scandale qui éclabousse encore aujourd’hui l’Eglise et il le fait sans tomber dans aucun piège attendu avec une grande minutie et beaucoup de dignité. C’est presque une nouvelle facette du réalisateur découverte cette année, forte et douce à la fois qui regarde « le monde en face », et qui a surtout réussi le pari de s’entourer de grands acteurs , une des forces de son cinéma en général. Un cinéma qui se veut populaire et exigeant en acceptant de suivre l’humain avant tout, même tout petit face à un système trop grand pour lui, et que le cinéma rassemble pour rendre plus fort.

Chloé Margueritte 

Joaquin Phoenix

Le Joker version Joaquin Phoenix aura indéniablement marqué l’année 2019. L’interprète d’Inhérent Vice ou de I’m Still Here avait déjà montré par le passé son aptitude à se fondre littéralement dans la peau de ses personnages. Mais la Phoenix touch réside surtout dans cette part d’arbitraire, dans ce pas de côté, cette inquiétante étrangeté propres à la plupart de ses rôles. C’est le cas d’Arthur Fleck alias le Joker, bouc émissaire à l’âme torturée qui inspire la pitié face aux violences du monde mais dont la face sombre nous fascine tout autant. Avec ce personnage kaléidoscopique, Joaquin Phoenix s’affirme définitivement comme un des plus grands acteurs de sa génération.

Serge Théloma 

Hu Bo

Trajectoire de vie funeste. En octobre 2017, Hu Bo jeune réalisateur de 29 ans se suicide. Les causes ne sont toutes établies mais en lien, le conflit avec ses producteurs quant au montage et la durée monstre (4h) de son premier film : A Elephant Sitting Still. Geste ultime, absolu, d’une âme torturée. À la fois promesse et testament, ce film au ton unique, à la dimension démesurée restera l’un des plus beaux films de l’année 2019, l’une des audaces les plus singulières. Rarement un film n’a autant imprimé l’impression de spleen sur sa pellicule. Intensément désespérées, ces quatre heures d’errance d’âmes tourmentées dans une Chine industrielle grise deviennent le témoin précieux d’un monde en décrépitude. L’espoir s’est envolé avec son réalisateur mais A Elephant Sitting Still est là pour l’éternité, afin de nous rappeler que le septième art est magnifique lorsqu’il devient cathartique.

Jonathan Rodriguez 

Leonardo Di Caprio

On ne présente plus le grand Leonardo DiCaprio. L’acteur de 45 ans, qui a plus de trente ans de carrière derrière lui, ne passe jamais inaperçu lorsqu’il revient sur grand écran. L’année 2019 marque ses retrouvailles avec le réalisateur Quentin Tarantino après l’inoubliable Django. Loin de l’exécrable Calvin Candie, esclavagiste sans pitié, Leonardo DiCaprio interprète dans Once Upon a Time in Hollywood le comédien Rick Dalton, une ancienne star de série télévisée qui tente tant bien que mal de relancer sa carrière en déclin. Aux cotés de Brad Pitt, il impressionne dans ce rôle de personnage égocentrique, alcoolique, colérique, et doutant de son avenir au sein d’une industrie hollywoodienne en pleine révolution. Avec l’incroyable scène du lance-flamme, d’ores et déjà mythique, nous ne sommes pas prêts d’oublier de sitôt sa prestation d’acteur. S’il en était besoin, Leonardo DiCaprio démontre à nouveau qu’il est capable de tout jouer, pour le meilleur comme pour le pire.

Ariane L. Emmanuelle

Terrence Malick

Terrence Malick n’a cessé de diviser ces dernières années. Beaucoup pensaient qu’il s’était perdu dans ses expérimentations et dans l’abstraction de ses récits minimalistes et existentialistes. Le cinéaste américain, avec Une Vie cachée, revient au sommet de son art. Une vie cachée est une mélodie, une symphonie céleste, un astre d’une autre galaxie venu nous émerveiller de toute son humanité. Terrence Malick a bien caché son jeu : après son dernier triptyque – A la Merveille, Knight of Cups et Song to Song – qui s’appesantissait autour de l’abstraction des sentiments et de la dérégulation d’un certain consumérisme de nos existences, le réalisateur revient à ses premiers amours autour d’un scénario dont la ligne parait plus limpide et plus claire. Une vie cachée, une oeuvre à l’universalité débordante, un récit féerique et fantastique porté par sa mise en scène toujours aussi mouvante et captant avec poésie les moindres faits et gestes du quotidien de ces fermiers et fermières : s’amuser en famille dans les herbes, travailler durement la terre, scruter les nuages frappés par la lueur des montagnes, voir danser les villageois pendant les fêtes communes.

Sébastien Guilhermet

Martin Scorsese

Il s’appelle Martin Scorsese, il a 78 ans et il fait des films. Une carrière aussi emblématique ne mérite pas l’effronterie d’être résumée aux gangsters et à Robert de Niro, surtout quand il a gratté ses plus gros budgets dans ses dernières productions, pour continuer à tutoyer les sommets : Aviator, les inflitrés, Hugo Cabret, Shutter Island… Martin est devenu un vieux sage, une icône vivante qu’on aime écouter parler sous l’arbre et il le sait. En une réplique, il réussit à snapper l’univers Marvel en leur refusant le qualificatif de films. C’est violent, tranchant comme un rasoir, celui de the big shave, son premier court en 1967, mais sort tout un ressentiment international des cinéphiles résistants contre ces mastodontes devenus indifférents. Du haut de son statut et de ses oscars, il mène l’affrontement final, réfugié chez Netflix. Et obtient un nouveau golden globe pour The irishman. Que le grand N l’accueille à tombeaux ouverts en dit long sur ce que risque de devenir l’industrie du cinéma : aux grandes salles les grands films et les petits sujets, aux plateformes de streaming quelques grands cinéastes et le cinéma indépendant, avec les derniers fans devant leur télé, chassés des salles. C’est encore une exagération, mais l’année 2020 d’un Mr Scorsese qui a traversé tous les âges du 7ème art, a survécu au nouvel Hollywood et s’est fait à toutes les innovations techniques, tient pourtant en elle tous les germes d’un avenir inquiétant, plus flippant encore que Thanos et ses amis.

Romaric Jouan 

 

 

 

Laura : Histoire d’une sombre fascination

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Film mythique s’il en est, Laura est l’un des plus beaux exemples qui puissent exister d’osmose parfaite entre toutes les pièces d’une même œuvre. Sommet d’élégance que ce soit en termes d’écriture, de mise en scène ou d’interprétation, le film de Preminger clame sa réussite bien au-delà du simple registre du film noir, en étant une référence aussi bien en matière de portrait féminin que d’étude psychologique.

Synopsis : Qui a tué Laura Hunt, une ravissante jeune femme qui doit une partie de sa notoriété au chroniqueur Waldo Lydecker ? L’inspecteur Mark McPherson mène l’enquête et interroge notamment Lydecker, qui considère Laura non seulement comme sa création, mais aussi comme un être lui appartenant.

Érigé au rang de chef-d’œuvre indépassable du film noir, présenté comme un incontournable pour tout bon étudiant en cinéma, Laura, à l’instar de son personnage éponyme, semble souvent être réduit à une image malheureusement bien trompeuse. C’est seulement en oubliant l’aura iconique que l’on pourra le voir tel qu’il est vraiment, comme un puzzle psychologique fascinant, un drame noir particulièrement troublant, un geste artistique qui influencera bien des œuvres à venir (L’Aventure de Mme Muir, Mulholland Drive, etc.).

Le film noir en lui-même est un genre déjà bien particulier. Apparu durant les années 40 avec Le Faucon Maltais de John Huston, il fait aussi bien écho aux romans noirs (Chandler, Hammett…) qu’au contexte socio-historique de cette époque. Pour le dire autrement, le film noir traduit merveilleusement à l’écran les traumatismes et les non-dits d’une société marquée par la guerre. Une guerre justement qu’Otto Preminger fuit, comme tant d’autres évidemment, apportant ainsi au cinéma hollywoodien ce qui fera la belle singularité de Laura, à savoir le recourt à l’expressionnisme allemand et à une technique de mise en scène héritée du théâtre viennois. Par son esthétisme s’exprimera l’ineffable ou l’émotion (doute, peur, etc.), par son sens du cadre et sa gestion de l’espace se manifestera la motivation ou la psychologie des personnages. C’est ainsi que Preminger fait de Laura un objet artistique complexe, croisant malicieusement le whodunit à la Agatha Christie et le hard boiled à la Dashiell Hammett, les coups de théâtre épiques et la subtile mystification.

C’est celle-ci, d’ailleurs, qui s’opère dès les premiers instants, influençant déjà notre imaginaire et notre subjectivité. Le film, en effet, s’ouvre sur une voix over et un écran noir, sur une phrase éminemment troublante : « I shall never forget this week-end, the week-end Laura died». Cette prééminence d’une voix qui anticipe l’image et qui est empreinte d’émotions refaçonne aussi bien le visuel que notre manière d’appréhender la séquence. Notre subjectivité est ainsi déjà convoquée : c’est par le prisme de Lydecker que nous découvrons Laura, c’est à travers son point de vue subjectif que nous recherchons la vérité. Et lorsque ladite Laura apparaîtra au tiers du récit, c’est bien notre confiance accordée au narrateur qui est remise en cause : qui croire ? Comment trouver la vérité, lorsqu’on ne peut discerner le vrai du faux, le réel de l’imaginaire ?

Un trouble que le cinéaste va entretenir avec malice, en potentialisant notamment ses différents effets de mise en scène. Sur le plan sonore, par exemple, le travail réalisé lui permet d’exalter une constante ambiguïté, en investissant le registre de l’émotivité et donc de la subjectivité (la voix de Lydecker qui devient off lors des flash-backs ; le leitmotiv musical, signé David Raksin, qui reprend la musique initialement produite par le phonographe…), ou encore celui de la psychologie (la seconde tentative d’assassinat, par exemple, se fait avec un son intra et extradiégétique, permettant une confrontation des deux facettes de Lydecker). Une ambiguïté que le visuel traduit également avec grand soin, en jouant notamment sur l’apparence des différents protagonistes (la théâtralité de Clifton Webb, le jeu très physique de Dana Andrews, la présence/absence de Gene Tierney…), ou encore en tirant profit de l’éclairage low-key, permettant de forts contrastes et un jeu d’ombres assez marqué. D’une façon générale, la manière de filmer induit une véritable dichotomie, opposant schématiquement la clarté (les investigations de McPherson dans le milieu bourgeois) à l’obscurité (l’enquête nocturne concernant Laura), nous faisant passer insidieusement du roman à énigme au roman noir…

Mais le trouble, plus que toute autre chose, émergera surtout de celle vers qui tous les regards convergent. Traditionnellement dans le film noir la femme fatale a une fonction bien définie : elle fascine l’homme, le bouleverse, et l’entraîne dans un milieu bien souvent criminel. Mais surtout, comme l’action demeure vue par le personnage masculin, elle incarne une figure moralement ambivalente : l’attirance que l’homme ressent est-elle décente ou corrompue ? Toute la force du film résidera ainsi dans sa manière de jouer sur la symbolique de la “femme fatale”, en faisant évoluer l’image que l’on se fait d’elle au fur et à mesure de l’intrigue, pour questionner l’émotion que peut procurer la représentation.

Dès le début, c’est la multiplication des points de vue extérieurs qui façonne l’image de Laura : elle est un souvenir que Lydecker relate à travers un flash-back, elle est un fantasme qui obsède McPherson lors d’une soirée alcoolisée, etc. Ainsi, contrairement à ce qui se faisait jusqu’alors dans ce type de production, c’est la multiplication des points de vue masculins qui fait de la “femme fatale” une figure insaisissable et donc troublante : elle nous apparaît, suivant les circonstances, comme étant une victime ou une coupable, une Galatée soumise ou une hypocrite manipulatrice… Une impression judicieusement entretenue par les différents effets de mise en scène, jeu sur l’image et montage notamment (ombre chinoise ou écran de fumée qui renforcent le sentiment d’opacité, jeu sur les temporalités qui trouble nos représentations, etc.).

La séquence la plus emblématique demeure bien sûr celle où Laura réapparaît, puisque rien ne nous permet d’affirmer s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité. La présence concomitante, dans le même plan, de Laura et de son tableau (souligné par l’opposition entre le blanc et le noir des tenues) pose avec élégance la question de nos représentations : où se situent le vrai et le faux ? La décence et l’immorale ? En occultant progressivement le tableau, en réunissant au centre de l’image McPherson et Laura, Preminger nous laisse voir où se situe l’essentiel : dans les sentiments naissants, seules données incontestables de l’intrigue.

Dès lors, Laura peut quitter son statut “d’objet” (objet d’enquête, de décoration murale, de fantasme…) pour se muer en femme, en être aimée et aimante. C’est sans doute là où réside le plus grand tour de force de Preminger, à savoir faire apparaître au cœur d’une intrigue truffée de noirceur et de mystère les contours de l’amour véritable. C’est-ce que nous indique avec élégance la séquence de l’interrogatoire, durant laquelle McPherson baisse la lampe pour se glisser à côté de Laura, pour être son égal et lui avouer ses sentiments ! Rêve ou réalité, on ne le saura jamais mais qu’importe : la femme sera toujours là pour inspirer, même malgré elle, le plus irrésistible des amours.

Laura : Bande-Annonce

Laura : Fiche Technique

Réalisation : Otto Preminger
Scénario : Jay Dratler, Samuel Hoffenstein et Elizabeth Reinhardt, d’après le roman de Vera Caspary
Photographie : Joseph LaShelle
Production : Otto Preminger pour la Twentieth Century Fox
Genre : film noir
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 13 juillet 1946 (France)

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Notre Dame de Valérie Donzelli ou comment « être soi-même » loin des clichés

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Donzelli est une fantasque parmi les fantasques, type de réalisateur assez rare, notamment en France, pour être revendiqué ici. On peut lui associer notamment une Sophie Fillières et ses films comme Arrête ou je continue. C’est d’ailleurs un peu le leitmotiv de Notre Dame, une sorte de pépite burlesque où chacun continue plus loin que l’autre tant qu’aucun n’a bien déterminé son périmètre identitaire.

De nous à elle

Dans Notre Dame, les personnages ne sont jamais totalement eux-mêmes et notamment Maud Crayon qui est au centre de toutes les attentions au point de se confondre presque ironiquement avec le monument dont elle s’empare « Notre Dame ». Valérie Donzelli le faisait très justement remarquer en expliquant les origines de son titre : Notre Dame est tout autant le monument que Maud Crayon elle-même dont chacun s’empare pour la modeler à l’image qu’il désire. Si l’œuvre échappe au créateur, Donzelli dit également que le créateur échappe à lui-même une fois lancé dans un défi d’une telle portée. Car oui, et d’autant plus désormais qu’elle a été au centre de toutes les attentions en 2019 lors de son incendie, Notre Dame est un objet collectif, un symbole. Donzelli profite de ce symbole pour fustiger tout en douceur mais avec beaucoup de piquant tout de même une société en pleine décrépitude qui se trouve des divertissements pour ne pas se regarder en face. A l’image de cette fausse nouvelle d’attaque chimique qui se répand comme une traînée de poudre et crée la panique. A ce stade le simulacre de procès dans lequel Maud Crayon (là encore ironie du sort que ce nom) se trouve embarquée malgré elle. Car dès lors qu’elle s’envole littéralement loin d’elle son œuvre « de cœur et de couleur » lui échappe, elle devient un symbole phallique, de rébellion et aussi de déconstruction mais ce n’est pas vraiment ce à quoi Maud avait pensé au départ. N’oublions pas que tout ça n’est qu’une histoire d’aire de jeux pour elle.

Morcelée

Maud est présentée d’emblée comme un personnage fictif avec le recours à la voix off qui est une habitude dans le cinéma de Valérie Donzelli. Ainsi elle y est décrite d’une certaine manière mais peut échapper à cette caractérisation. Cela fait en effet écho au dernier né de Noah Baumbach, Marriage Story, dans lequel les deux protagonistes du couple en plein divorce sont décrits tour à tour par le partenaire. Une partie du film et de ses péripéties viendra décrédibiliser ou renforcer cette description première. Au final comme dans le portrait d’abord fait d’Héloïse par Marianne dans Portrait de la jeune fille en feu, la première vision, première idée est souvent la moins bonne. En effet, Orelsan le dit mieux que moi  « ouais, méfie-toi des apparences  (basique) ». Cependant cette idée si simple et si basique est oubliée par beaucoup tant les films enferment bien souvent des personnages sans grande perspective d’évolution et à ce petit jeu de massacre psychologique-là, la comédie française est une grande championne. Ainsi Maud Crayon n’est pas qu’une simple gourde que tout le monde guide car elle serait incapable de prendre une décision. Il lui faut simplement tout une heure et demi et un peu plus de 6 mois dans la vraie vie pour enfin se retrouver entière à elle-même. Etre soi-même n’est pas ici un mantra mais une nécessité et devrait-on plutôt dire « être à soi-même ».

Hybride 

En matière de cinéma, Donzelli aussi n’est pas qu’une ligne toute tracée, son film empruntant à des formes multiples pour se renouveler sans cesse de plans en plans avec beaucoup de fantaisie. C’est un petit amas de réussites inventives qui évitent de faire ronronner le film. Quant aux personnages ils en sont réellement, c’est-à-dire des êtres inexistants car construits pour la fiction, irréels presque mais qui dessinent chacun une silhouette humaine en pleine construction. Déjà de sa propre vie autrefois Donzelli avait tiré une pure fiction avec La guerre est déclarée. Il s’agit alors comme pour Jeunet avec sa Audrey Tautou dans Un long dimanche de fiançailles d’observer avec une caméra pleine de trouvailles tous les petits détails du quotidien qui feront basculer celui de l’héroïne. Ainsi Mathilde voyait dans tous ces moments autant de signe que Manech n’était pas vraiment mort. Quant à Maud Crayon, elle voit dans les péripéties qui arrivent sans qu’elle ait vraiment prise sur elles, la nécessité qu’elle reprenne sa destiné en main et devienne non plus notre Dame mais une femme libérée, avec une légèreté somme toute très aérienne à en croire le dernier plan du film.

Notre Dame : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ErMOYOP0Qio

Notre Dame : Fiche technique

Synopsis : Maud Crayon est née dans les Vosges mais vit à Paris. Elle est architecte, mère de deux enfants, et remporte sur un énorme malentendu le grand concours lancé par la mairie de Paris pour réaménager le parvis de Notre-Dame…
Entre cette nouvelle responsabilité, un amour de jeunesse qui resurgit subitement et le père de ses enfants qu’elle n’arrive pas à quitter complètement, Maud Crayon va vivre une tempête. Une tempête, qu’elle devra affronter pour s’affirmer et se libérer.

Réalisation : Valérie Donzelli
Scénario : Valérie Donzelli, Benjamin Charbit
Interprètes : Valérie Donzelli, Philippe Katerine, Virginie Ledoyen
Images : Lazare Pedron
Montage: Pauline Gaillard
Producteurs: Alice Girard, Edouard Weil
Sociétés de production: Rectangle Productions, Scope Pictures
Distributeur :Ad Vitam
Date de sortie : 18 décembre 2019
Genre : Comédie

Durée : 89 minutes
France – 2019

Les Deux Papes, de Fernando Meirelles : faire tomber les murs

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C’est désormais à Fernando Meirelles, célèbre réalisateur brésilien, auteur de La Cité de Dieu, de pointer chez Netflix pour un film humain, intelligent et émouvant, Les Deux Papes, avec Anthony Hopkins et Jonathan Pryce.

Depuis quelques années, le monde de la papauté attire l’intérêt des cinéastes. Après Nanni Moretti et son Habemus papam, ce fut Paolo Sorrentino qui fit une excellente série, The Young Pope, dans laquelle Jude Law incarne un pape plutôt déroutant. L’actuel pape, François, est aussi au centre des regards, avec, entre autres, un superbe documentaire/entretien avec le grand cinéaste allemand Wim Wenders.

Le film de Fernando Meirelles, Les Deux Papes, distribué sur Netflix depuis le 20 décembre, repose sur une situation pour le moins inédite dans l’église catholique : la présence concomitante de deux papes, l’un en exercice (Jorge Bergoglio, dit François) et l’autre en retraite (Joseph Ratzinger, dit Benoît XVI). Cependant, l’immense majorité du film se déroule alors que Bergoglio n’est encore d’un cardinal argentin.

Après une longue introduction en 2005, au moment de la mort de Jean-Paul II, le film va se déployer autour d’une série de conversations entre les deux hommes en 2012, d’abord à Castelgondolfo puis au Vatican. Bergoglio se rend en Italie convoqué par le pape, mais il avait préparé cet entretien depuis longtemps déjà. Il a même, en prévision, rédigé ce qui est, selon lui, le plus important : sa lettre de démission. Refusant d’occuper plus longtemps le poste de cardinal, il voudrait redevenir simple prêtre.

Le dialogue ne commence pas sous les meilleurs auspices. Les deux hommes confrontent brutalement leurs visions du monde, et les spectateurs peuvent craindre d’avoir à faire au duel caricatural de deux personnages monolithiques. D’un côté Ratzinger le traditionaliste, convaincu que l’Eglise doit rester ferme sur ses fondements et que cette solidité seule peut maintenir l’édifice. De l’autre Bergoglio, partisan d’une reconstruction de l’Eglise. Face au conservatisme du pape d’origine allemande, le cardinal argentin oppose des prises de position pour le moins détonantes, que ce soit sur le mariage des prêtres ou le sacrement accordé aux homosexuels.

La qualité et la pertinence des dialogues se font vite sentir (ce qui est primordial, puisque le film se base presque exclusivement sur eux). Ainsi, dans ce premier affrontement, mené à toute vitesse comme un duel de film d’action, les mots et les images employés font mouche. Par exemple, la métaphore du mur va être employée par les deux hommes dans un sens différent. Pour Ratzinger, le mur est ce qui permet la stabilité de l’édifice ; il faut donc le consolider. Pour Bergoglio, le mur est ce qui sépare l’église du monde, ce qui exclut une partie de la population ; en ce sens, il faut donc abattre le mur.

Derrière cette image, ce sont deux craintes qui vont se faire jour petit à petit. Confronté aux scandales à répétition, Benoît XVI sent l’Eglise vaciller sur ses fondements et ne sait pas quoi faire pour la sécuriser. En tant que pape, il pense que sa mission est de préserver l’institution catholique, quitte à la protéger de ses propres fidèles (qui désertent en masse). Le futur François, quant à lui, est convaincu que l’Eglise a une mission humanitaire à mener. A quoi peut servir de sauver l’Eglise si elle reste coupée des humains, en particulier des plus faibles qui ont le plus besoin d’aide et de soutien ?
Avec beaucoup d’intelligence, le réalisateur de La Cité de Dieu fera de ce dialogue de sourd une première étape vers quelque chose de beaucoup plus beau.

L’apparente opposition entre les deux hommes est une telle évidence que le film ne pouvait pas se limiter à cela, et Fernando Meirelles va au-delà des apparences. Au fil des dialogues, les deux hommes vont se rapprocher, se soutenir mutuellement. Les Deux Papes va nous montrer deux hommes blessés. Ratzinger est un solitaire : il mange seul, se déplace seul. Un homme seul qui souffre du poids des responsabilités. Conscient d’être peu aimé, il envie la popularité du cardinal Bergoglio, qui parvient en un rien de temps à se lier avec les gens autour de lui, surtout les plus humbles.

Le cardinal argentin, quant à lui, est écrasé par le souvenir de la dictature militaire qui s’installa dans son pays dans les années 70. Une dictature qui l’amené à prendre des décisions lourdes de conséquences dans le but de protéger les prêtres (en vain). Une situation dont il souffre toujours actuellement. Une situation subie qui le rapproche encore d’un Ratzinger qui, dans sa jeunesse, n’eut d’autre choix que d’entrer aux Jeunesses Hitlériennes.
Ces souffrances intérieures façonnent les personnages, et modifient l’aspect du dialogue. L’humilité reprend le dessus et chacun essaie de soulager l’autre. Benoît XVI tente de convaincre Bergoglio d’accepter l’absolution et le travail d’expiation, et le cardinal argentin donne à l’évêque de Rome la possibilité d’une ouverture au monde.

Au fil du film, les deux hommes se rapprochent donc, mais surtout nous, spectateurs, nous rapprochons d’eux. Ils deviennent plus humains, plus justes. Les effets réducteurs tombent pour nous permettre de mieux voir deux hommes avec leurs contradictions, leurs faiblesses, leurs peurs. Finalement, que ces deux personnages soient papes est presque secondaire : Les Deux Papes, c’est l’histoire de deux hommes qui apprennent à se connaître et s’apprécier.
La réalisation de Fernando Meirelles est très travaillée. Il instaure un rythme qui rend passionnante cette discussion. A chaque étape du dialogue, il donne un nouveau décor qui, petit à petit, va resserrer l’espace autour des protagonistes, depuis l’espace complètement ouvert des jardins de Castelgondolfo jusqu’à la petite arrière-salle derrière la chapelle Sixtine. La réalisation va d’ailleurs beaucoup jouer sur les espaces, l’ouverture et la fermeture, comme dans cette scène où le cardinal Bergoglio, en 98, fait un discours sur les inégalités et leurs conséquences mortelles : Meirelles montre différents murs qui matérialisent ce monde coupé en deux, où les privilégiés vivent repliés sur eux-mêmes, coupés de l’immense majorité de la planète.

C’est cette séparation que Bergoglio s’évertue à faire disparaître. Disparition de la frontière entre le pape et le peuple (voir cette scène magnifique où Ratzinger accepte de traverser la foule de la chapelle Sixtine sans protection rapprochée). Disparition de la frontière qui fait du pape un être humain à part (au risque d’être incompris, comme dans cette scène qui ouvre le film où Bergoglio essaie de réserver un billet d’avion, mais n’est pas pris au sérieux : pourquoi le pape appellerait-il lui-même, en personne, pour prendre une place normale dans un vol ordinaire ?). Disparition de la frontière entre les continents et les cultures, comme lors de sa visite à Lampedusa.
Le cinéaste emploie aussi les moyens du cinéma pour mettre en évidence cette volonté de briser les codes et de mélanger les genres. Ainsi, le choix des musiques qui accompagnent les scènes est très réfléchi et établit des contrastes (qui s’attendrait à ce qu’un futur pape siffle du ABBA ?).

Porté par deux acteurs vraiment convaincants, Les Deux Papes est un film aussi intelligent qu’émouvant, avec des images superbes et des propos très justes.

Les Deux Papes : bande annonce

Les Deux Papes : fiche technique

Titre original : The Two Popes
Réalisateur : Fernondo Meirelles
Scénario : Anthony McCarten
Interprétation : Anthony Hopkins (Joseph Ratzinger, Benoit XVI), Jonathan Pryce (Jorge Bergoglio, François)
Photographie : César Charlone
Montage : Fernando Stutz
Musique : Bryce Dessner
Production : Tracey Seaward, Dan Lin, Jonathan Eirich
Société de production : Rideback
Société de distribution : Netflix
Durée : 125 minutes
Date de diffusion : 20 décembre 2019

Royaume-Uni, Italie, Argentine, Etats-Unis – 2019

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Emma Peeters : une approche du suicide entre humour et désenchantement

Avec, Emma Peeters, comédie dramatique qui se laisse agréablement regarder, la réalisatrice Nicole Palo signe son premier long-métrage. Tourné à Paris, son casting et sa production sont cependant internationaux. 

Nicole Palo, réalisatrice ayant la double nationalité belge et américaine, est une jeune quarantenaire, au parcours intéressant, avec une formation en cinéma riche (Université Libre de Bruxelles et European Film College au Danemark). Elle se distingue très tôt, suite à un appel à projets de films dits « à micro-budgets » et voit Get Born retenu, réalisé, et diffusé sur ARTE en 2009, puis presque dans la foulée en format DVD. Elle est, de surcroît, une collaboratrice appréciée, pour ses conseils avisés, au service du Programme MEDIA de L’Union Européenne, mais travaille aussi pour des sociétés de production diverses. 2017 est une année bénie, pour Nicole Palo, puisque qu’elle réalise un film pour une diffusion sur le grand écran, ce qui est le rêve de tout cinéaste.

Il s’agit de Emma Peeters, dont elle signe également le scénario, et qui est une comédie dramatique, curiosité dont la production est belge et canadienne. Ce long-métrage, court cependant (87 minutes), nous est proposé, avec une sortie en France, depuis le mercredi 18 décembre 2019. Monia Chokri, actrice québécoise, née en 1982, vouée d’abord à une carrière au théâtre, qui a été retenue pour le rôle principal, est délicieuse, en trentenaire perdue dans sa vie, et aussi dans un Paris revisité par la caméra délicate et désenchantée de Nicole Palo. La philosophie d’Emma est simple : à l’âge de 35 ans, ses espoirs de percer, comme comédienne, se sont révélés être des velléités, à l’exception d’une pub crétine ; elle prend acte de disparaître, sans se louper, et planifie, son suicide, pour le jour même de son anniversaire, ce qui n’est pas une affaire si aisée, contrairement à tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

On parle souvent de la trentaine comme une période charnière, où l’on ne court plus après ses chimères, mais où l’on commence a se résoudre au sort qui nous échoit. Emma a eu une vie de galère à vendre des réfrigérateurs, ce pendant dix longues années ; dix années durant lesquelles elle s’est également battue pour s’accomplir, c’est à dire devenir une comédienne. Le tout -presque- en vain.

Elle dresse, par conséquent, un bilan noir de son existence. Emma ne prévoit pas de disparaître en toute discrétion. Mais personne, dans son entourage, ne croit à un passage à l’acte, qu’elle souhaite réussi, car orchestré avec minutie. Elle a une famille et des amis qui l’aiment et pensent tout simplement à un blues passager. Le tout tourne d’abord à la loufoquerie, lorsqu’elle se rend aux pompes funèbres, où un prénommé Alex Bodart, campé par Fabrice Adde, excellent dans son rôle équivoque, la reçoit. S’il tombe d’abord des nues, son professionnalisme s’efface devant un double désir : il désire aider Emma dans son souhait le plus profond, et en même temps, il désire Emma, en tant que femme.

La réciprocité est de mise et leur relation prend une tournure amoureuse. Leurs folies additionnées,  que nous savourons en souriant, iront-elles jusqu’au suicide d’Emma ? Dans sa note d’intention, la réalisatrice Nicole Palo ne diabolise pas le suicide (sans l’encenser pour autant), à l’heure où notre société désabusée cherche des réponses auprès des chantres du développement personnel et de la pensée positive. « Ce film est conçu comme une pilule thérapeutique pour quiconque a un jour pensé « tout envoyer balader » sans jamais oser le faire » nous dit-elle.

Synopsis court : Une comédienne projette de se suicider pour ne pas rater sa vie et rencontre un employé de pompes funèbres qui va lui offrir son aide… pour le meilleur et pour le pire.

Bande-annonce officielle :

Fiche technique :

Réalisatrice et Scénariste : Nicole Palo
Acteurs principaux :  Monia Chokri et Fabrice Adde
Nationalités : Belge et Canadienne
Producteurs : Take Five et Possibles Média
Genre : Comédie dramatique
Durée : 87 minutes
Date de sortie (France) : 18 décembre 2019

Auteur : Eric Françonnet

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La complainte égyptienne de Youssef Chahine en un superbe coffret de 9 films chez Tamasa

En ces périodes de fêtes de fin d’année, impossible de passer à côté de ce qui s’impose comme le cadeau idéal pour cinéphiles avertis : le splendide coffret que Tamasa consacre au réalisateur Youssef Chahine : La Complainte égyptienne, 1954-1979.

Ce coffret est d’abord un objet magnifique. 9 DVD et un livre dans un bel écrin vert. 9 films judicieusement sélectionnés pour représenter la période exclusivement égyptienne de la carrière du cinéaste, avant ses coproductions internationales.
Des films qui permettent, dans un premier temps, de donner un aperçu de l’étendue du talent de Youssef Chahine. Ici, nous avons des drames sociaux, des comédies sentimentales, comédies musicales, films historiques… La modestie de Gare Centrale, un des plus beaux films de Chahine, côtoie le souffle épique de Saladin, immense fresque de 3 heures. L’humour et la légèreté de C’est toi mon amour contraste avec l’intensité dramatique des Eaux Noires.
Souvent, c’est au sein même des films que se constituent les contrastes, les ruptures de ton. Fréquemment, nous avons des percées d’humour en plein drame, des chansons viennent égayer des situations sombres, ou à l’inverse le drame social affleure sous la légèreté apparente… Chahine voulait filmer la vie sous ses diverses formes, en restant toujours proches de ses personnages. C’était cela qui animait le cinéaste : faire vivre des personnages dans toute leur complexité. Des personnages dont il sera toujours proche, sans jamais juger leurs erreurs ni simplifier leur psychologie.
Au milieu de tous ces êtres profondément humains, un personnage se détache, celui de Saladin. Faisant fi d’un quelconque souci de réalisme historique, il crée là un personnage volontairement symbolique dans lequel il place ses propres idées de tolérance (religieuse dans ce cas précis), mêlées à des allusions transparentes à la situation politique égyptienne depuis l’arrivée de Nasser. La Saladin de Chahine est là pour transmettre une conception du monde proche de celle du président égyptien (c’est par une forme de panarabisme que Saladin chevauche au secours des Arabes de Jérusalem), mais aussi proche de ce que pensait Chahine lui-même (en particulier lorsque Saladin prône le respect de toutes les religions, au point d’être accueilli dans Jérusalem par les volées de cloches des églises chrétiennes).

Chaque film est accompagné d’une présentation faite par Amal Guermazi, qui est à la fois musicienne et spécialiste du cinéma ayant dirigé une exposition consacrée à Youssef Chahine à la Galerie du Musée du Cinéma. Ses présentations parviennent, en un temps court (en moyenne 5 minutes) à poser le cadre dans lequel le film a été tourné et à donner les enjeux (politique en particulier) du film (d’ailleurs, le livre nous procure également une « chronologie calendaire » concernant l’Egypte et le monde arabe, très utile pour remettre en perspective les films du cinéaste).
Car la dimension politique des films de Chahine est flagrante, surtout en cette période de bouleversements dans l’histoire égyptienne. Dans le livre qui accompagne le coffret, on trouve, entre autre, un entretien avec le cinéaste qui dit au sujet de Ciel d’enfer (le premier film du coffret) :

« enfin, je commençais à avoir une compréhension des problèmes sociaux ».

Cet aspect est très important dans les films présentés ici : les personnages et l’action s’inscrivent bien souvent dans une dimension sociale particulière, qui influe sur les événements sans jamais tomber dans la caricature ou le manichéisme. Ce cadre social donne parfois à ses films des allures de néo-réalisme, sans être toutefois pleinement respectueux du cadre du genre.
Car Chahine aime autant le mélange des influences que celui des genres. Né dans une Alexandrie où se mêlaient des populations occidentales et orientales, Chahine partit faire ses classes de cinéma à Hollywood dans les années 40. D’une grande ouverture d’esprit, le cinéaste provient d’un milieu de tolérance et de brassage d’influences. Du coup, il ne faut pas s’étonner de retrouver toutes ces influences au sein même des films. Si Youssef Chahine est le plus célèbre réalisateur égyptien, c’est sûrement aussi parce qu’il a ouvert le cinéma de son pays à d’autres genres et tonalités. Comment ne pas voir la trace de la screwball comedy hollywoodienne dans C’est toi mon amour, qui raconte cet improbable voyage de noce de deux époux qui ne s’aiment pas, pourchassés par leurs amants respectifs ? Comment ne pas trouver des éléments caractéristiques du néo-réalisme dans la description que fait Chahine du peuple égyptien, avec de nombreux acteurs non-professionnels qui jouent leur propre rôle dans des films où la dimension sociale est primordiale ? Chahine parvient à reprendre les courants typiques du cinéma égyptien et à les approfondir en les métissant, sans jamais les trahir. Le résultat est un cinéma à la fois personnel, national et universel, inscrit dans son temps et intemporel en même temps.

C’est tout cela que les éditions Tamasa nous proposent de découvrir ou de revoir, avec des films devenus rares, dont la majorité n’était même pas éditée en France à ce jour. C’est dire l’importance de ce coffret pour les cinéphiles. La restauration offre une excellente qualité d’image, sauf pour le premier film, Ciel d’enfer (pour une raison expliquée avant le lancement du film : la disparition d’une des bobines).
En plus, les deux premiers films nous permettent de voir un jeune acteur qui en était à ses débuts, appelé dans le générique Omar El-Sheriff, et que l’on connaît mieux sous le nom d’Omar Sharif.

Caractéristiques du coffret

9 DVD
n&b et couleurs
Versions restaurées
16/9 formats respectés
Version originale
Sous-titres français
Durée totale : 17h30
Présentation des films par Amal Guermazi
9 documentaires
Un livre : Youssef Chahine, le divertissement de combat, 132 pages illustrées

Box-office : Solo, l’échec préprogrammé de Star Wars

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Les studios Disney et Lucasfilm semblaient plus que confiants en l’exploitation de la licence Star Wars au point de cumuler les projets à l’instar de Marvel. Il aura suffi d’un seul film, d’un spin-off pour tout faire capoter. Solo : A Star Wars Story, ou le long-métrage qui aura mis fin aux rêves de Kathleen Kennedy et consorts de profiter pleinement de l’héritage de George Lucas.

Chers lecteurs, la rédaction de votre cher site se lance dans une série d’articles ayant pour but de revenir sur certains titres cinématographiques par le biais de leurs recettes. D’analyser leur succès ou bien défaite au box-office. Mais aussi de comprendre ce qui a bien pu se produire pour en arriver à un tel score, à un tel constat. Tout en explorant les diverses conséquences qui ont pu être amenées par ces résultats. Ou comment parler cinéma, opinion publique et descriptif en se basant sur le parcours d’une œuvre par ce que les cinéphiles purs et durs préfèrent renier : l’aspect commercial du long-métrage. Et pour commencer les festivités et à l’occasion de la sortie du neuvième opus, nous allons revenir aujourd’hui sur un véritable cas d’école en matière de ratage commercial avec Solo : A Star Wars Story. Un spin-off qui, encore aujourd’hui, perturbe les plans de Disney quant à l’exploitation de l’iconique saga créée par George Lucas.

Le résumé par les chiffres

Avant de continuer, il faut bien évidemment s’arrêter sur l’aspect financier du projet. Pour voir à quel point Solo est une véritable épine dans le pied de la saga Star Wars. Un vilain petit canard pour les studios Disney. Car si le film n’est pas honteux en matière de blockbuster, il reste toutefois une véritable catastrophe pour un titre de la franchise. Nous pouvons même dire que le spin-off affiche les pires scores de la saga et ce depuis ses débuts en 1977 – si nous exceptons le long-métrage d’animation The Clone Wars, sorti en 2008 et pilote de la série éponyme –, c’est pour dire ! En effet, ayant un budget de 250 millions de dollars (avoisinant celui du Réveil de la Force) et auquel viennent se rajouter une centaine de millions de frais marketing, autant dire que Solo était un projet fort coûteux qui devait à tout prix cartonner pour permettre à la production d’avoir un gain d’argent. Pour Disney, la douche a été bien froide quand le film a vu arrêter son exploitation internationale à plus de 386 millions. Ce qui est inférieur aux 418 millions du Retour du Jedi, et bien loin des 2,06 milliards du Réveil de la Force. Même le premier spin-off de la franchise estampillé A Star Wars Story, Rogue One, avait su convaincre avec plus d’1,05 milliards. Du côté de la France, le constat n’est pas des plus fameux non plus, bien que le film parvienne à dépasser le million d’entrées. Mais il ne parvient à pas à surpasser les 4 millions d’entrées de L’Empire contre-attaque et encore moins les 10,5 millions d’entrées du Réveil de la Force.

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Le regard soucieux du personnage en dit déjà bien long…

Sans compter que le film fut un véritable bide aux États-Unis avec 213,6 millions de dollars au box-office domestique. Un chiffre bien inférieur au budget. Et comme un long-métrage rapporte bien plus de bénéfices sur son sol natal, autant dire Solo s’est littéralement ramassé en public. Même question exploitation. Car si le film fait mieux que L’Empire contre-attaque (209,3 millions), sa rentabilité ne lui arrive pas à la cheville à cause son exploitation en salles (plus de 4380 écrans contre 1300 pour l’Épisode V). Ajoutons à cela une piètre performance à l’internationale et notamment en Chine, pays qui, par plusieurs alliances de studios, parvient à sauver les comptes de certains blockbusters (Warcraft, par exemple). Avec seulement 16 millions contre les 124 millions du Réveil de la Force. Oui, il n’est plus besoin de continuer pour dire que malgré son appartenance à l’une des sagas les plus vénérées du cinéma, Solo s’est avéré être un échec cuisant pour la franchise et Disney. Un échec qui, a bien y réfléchir, était inévitable.

Menace fantôme sur le tournage

Dans son optique de lancer plusieurs spin-offs en parallèle à la nouvelle trilogie, Disney et Lucasfilms avaient lancé la production de Solo : A Star Wars Story assez rapidement. Tout en voulant poursuivre l’optique de base, à savoir confier les films de la saga à de nouveaux artisans. À d’autres réalisateurs désireux de se frotter à Dark Vador et consorts pour en livrer une vision qui leur est propre. Mais derrière ce tableau idéaliste, les choses ne se sont pas passées comme prévu. Et pour cause, sur les nouveaux titres depuis Le Réveil de la Force a vu des exemples de « divergences artistiques » qui ont provoqué certains remaniements des longs-métrages dans leur ensemble. Que ce soir Rogue One avec ses quelques reshoots (non orchestrés par le cinéaste Gareth Edwards) et l’évincement de Colin Trevorrow sur L’Ascension de Skywalker (entraînant des changements dans le scénario), nous sommes bien loin de cette « chance » que voulait offrir Kathleen Kennedy à ces nouveaux réalisateurs. Mais si ces exemples restent mineurs aux vues des résultats (Rogue One étant principalement aimé du public), c’est malheureusement Solo qui en a le plus souffert. Si le tournage semblait tendu et ce dès le début, celui-ci a pris du plomb dans l’aile cinq mois après, avec le renvoi des réalisateurs Phil Lord et Chris Miller (21 Jump Street, La Grande Aventure LEGO). Entre la vision du personnage qui divergeait avec le scénariste Lawrence Kasdan, des problèmes de planning et un sérieux manque de liberté créative selon le duo de cinéastes, la production a eu vite fait de trouver un remplaçant en la personne de Ron Howard. Qui, augmentant ainsi le budget initial du film (qui devait être bien en-dessous des 250 millions enregistrés), s’est vu remanier voire retourner 70% de ce qu’avaient déjà livré Lord et Miller.

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On sourit pour la photo, et après retour à la dure réalité !

S’ajoutaient également à cela diverses rumeurs sur l’ambiance houleuse du tournage mais aussi sur le jeu d’acteur d’Alden Ehrenreich (certains parlaient même de l’intervention d’un coach pour son interprétation du personnage) et le résultat final jugé comme raté, qui n’ont fait que parvenir aux oreilles des nombreux fans. Ces derniers ayant donc commencé à paniquer quant à la qualité de Solo car se rappelant de la débandade qu’avait été Justice League un an plus tôt – changement de réalisateur en cours de route, visions différentes pourtant garder dans le résultat final… Et dans une époque où ce genre d’informations nous parviennent en un clin d’œil via internet et les réseaux sociaux, Solo se forgeait une mauvaise réputation bien avant sa sortie. Ce qui, pour le coup, en faisait un projet quasiment mort-né.

Un très mauvais timing dans la date de sortie

Ce qui a également pénalisé Solo, c’est bien tout ce qui entoure son marketing et sa sortie en salles. Car désireux de nous offrir un film Star Wars tous les ans en décembre, Disney et Lucasfilm ont préféré exploiter le spin-off dès mai 2018, soit six mois seulement après Les Derniers Jedi. Ne pouvant pas démarrer la promotion du film – celui-ci n’étant pas terminé à cause des reshoots et retards du tournage – et ne pouvant empiéter sur celle de l’Épisode VIII, la campagne marketing de Solo n’a démarré qu’à partir du 5 février 2018, lors du super bowl, soit cinq mois ans. Ce qui, pour un blockbuster de cette envergure, est bien peu pour faire naître un certain engouement. Il faut dire aussi que, sans doute conscient d’aller droit dans le mur avec ce film, les studios ont voulu limiter la casse en diminuant au possible les dépenses marketing, vendant ainsi le long-métrage et ses produits dérivés au pied levé. À titre de comparaison et malgré ses reshoots, Rogue One avait eu droit à un bien meilleur traitement, le premier teaser ayant été dévoilé un an avant sa sortie. Et les diverses bandes-annonces mettant en avant l’aspect et la dramaturgie de son récit en comparaison de ce Solo.

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Le regard des Avengers était braqué sur cette galaxie fort, fort lointaine

Sortir le film en mai 2018 n’était pas non plus le choix le plus judicieux. Bien que le titre ait bénéficié d’une participation hors compétition au Festival de Cannes et que les producteurs semblent s’être reposés sur les lauriers de la franchise, ses résultats au box-office ont dû faire face à deux poids lourds. Il s’agit d’Avengers : Infinity War – sorti cinq semaines plus tôt est dévorant tout sur son passage pour dépasser les 2 milliards de dollars – et de Deadpool 2 – sorti une semaine auparavant, surfant sur le succès surprise du premier opus avec plus de 761 millions. Avec ces deux concurrents victorieux d’entrée de jeu par la notoriété et le peu d’engouement envers Solo, ce dernier ne pouvait que se laisser tranquillement écraser. Acceptant que quelques curieux daignent bien lui laisser sa chance.

La fin d’une marque ?

Comme quoi, avoir pour titre Star Wars n’a pas suffi à Solo pour créer l’événement comme ses prédécesseurs. Il faut dire aussi que depuis quelques années, les spectateurs doivent accepter de la part des studios hollywoodiens l’exploitation en masse de grandes sagas. Et si cela fonctionne du feu de Dieu pour certaines (le MCU), d’autres n’ont pas cette chance. En rachetant Lucasfilm en 2012 et en annonçant d’emblée un film Star Wars tous les ans à partir de l’Épisode VII, Disney a sans doute surestimé la marque de la franchise. Sans se douter qu’une telle exploitation pouvait lasser le public. Car si les spectateurs étaient au rendez-vous du Réveil de la Force, de Rogue One et des Derniers Jedi, les nouveaux films n’ont pas fait l’unanimité auprès des fans (Rogue One ayant été le plus apprécié). Notamment l’Épisode VIII réalisé par Rian Johnson, qui a vu bon nombre de détracteurs proférer leur haine envers le long-métrage. Au point de lancer une pétition afin que le titre soit refait ou bien de harceler les comédiens sur les réseaux sociaux (la pauvre Kelly Marie Tran, interprète de Rose Tico). Solo arrivant juste après la bataille, il n’a pu éviter l’étiquette du film Star Wars de trop. Le statut de produit sans âme ni saveur et ce bien avant que les gens ne le visionnent.

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La saga devenue un label

D’autant plus que le concept même du projet faisait déjà parler de lui auprès de la communauté des aficionados. Beaucoup voyant en ce film une opportunité inutile et mercantile de revenir sur un personnage culte de la saga. Car pour eux, le contrebandier Han Solo est un protagoniste qui n’avait pas besoin d’être plus étoffé que ça pour avoir leur sympathie. Sa présence, les mystères entourant son histoire, le charme et le talent de Harrison Ford se suffisaient à eux-mêmes. A contrario encore une fois de Rogue One qui revenait sur un événement évoqué dans la première trilogie (les plans de l’Étoile de la Mort) mais pouvait donner un récit inédit, avec des personnages jamais vus dans la saga mis en avant. Rien qu’avec ce constat, Solo marquait dès son annonce un désintéressement du public, qui ne voyait donc plus un film Star Wars comme un rendez-vous événementiel mais un film de plus.

Un nouvel espoir ?

Bien que nous ayons un nouveau film Star Wars un an après Solo avec l’Épisode IX, la débandade commerciale du spin-off s’est avéré être un véritable frein pour Disney et Lucasfilm. Car si le film n’a pas été descendu par les critiques – certaines qualités de divertissement ayant été relevées –, la perte de gain enregistrée par les studios (entre 50 et 80 millions de dollars) a remis en doute la politique d’exploitation de la franchise. Alors que plusieurs autres films dérivés étaient annoncés – une trilogie sur Han Solo, un spin-off sur Boba Fett réalisé par James Mangold, un autre sur Obi-Wan Kenobi…– , tous se sont vus tout bonnement annulés. Mettant ainsi fin à la saga parallèle que devait être A Star Wars Story. Les studios ont également revu leur planning des sorties, annonçant il y a de cela quelques mois qu’il faudra désormais attendre deux ans pour une nouvelle trilogie, chaque épisode sortant à deux ans d’intervalle (pour caler les suites d’Avatar suite au rachat de la Fox par Disney). Sans compter le départ sur Netflix des créateurs de la série Game of Thrones (David Benioff et D.B. Weiss) alors qu’ils étaient rattachés à une nouvelle trilogie, et celle toujours en suspens que doit préparer Rian Johnson, autant dire qu’à la suite de ce cuisant échec, l’avenir de Star Wars reste assez incertain dans les mois à venir. D’autant plus que, selon les dernières déclarations de Kathleen Kennedy, l’heure ne serait plus à la création de trilogies mais à la réalisation de films indépendants, afin de se concentrer sur l’histoire et les personnages.

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The Mandalorian, ou le retour de la licence par le petit écran

Il n’empêche que Disney et Lucasfilm pourront continuer l’aventure. Car si beaucoup appréhendent L’Ascension de Skywalker (retour de J.J. Abrams à la réalisation, l’après-Derniers Jedi toujours pas digéré…), il est quasiment sûr que la saga retrouvera son prestige commercial avec le dernier épisode de cette trilogie. Rien que cette étiquette et la campagne promotionnelle virulente du film devrait inciter le public à se rendre en salles pour voir la fin. Surtout qu’entre Solo et l’Épisode IX, il se sera déroulé 18 mois avant qu’un film Star Wars ne débarque sur grand écran. Un temps sans doute suffisant pour laisser l’eau couler sous les ponts. Surtout que depuis le lancement de sa plate-forme de streaming Disney +, la saga confirme son engouement avec le succès indiscutable la série The Mandalorian. D’autant plus que Disney s’apprête à poursuivre sur cette voie-là, ayant annoncé la mise en chantier d’une série centrée sur… Obi-Wan Kenobi. Oui, Solo : A Star Wars Story a été un gros échec pour la saga. Une remise en question totale. Mais pour une machine aussi imposante que celle de Disney, cela reste un petit rouage qu’il aura fallu replacer pour continuer l’exploitation comme elle l’entend. Car il faut bien se l’avouer, celle-ci n’est en rien terminée !

Bande-annonce :

Star Wars : Les influences d’Akira Kurosawa dans l’œuvre de George Lucas

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Si Star Wars est devenu, plus qu’une franchise, un véritable univers unique et codifié au sein de la culture populaire, son identité singulière n’est pas le fruit du hasard. Sans rien enlever à l’authenticité de la saga la plus culte de tous les temps, revenons sur l’une des influences les plus évidentes et fertiles de George Lucas : le cinéma d’Akira Kurosawa.

La Forteresse cachée, oui, mais pas que…

Mille fois il fut remarqué et répété – parfois à visée dépréciative – que La Guerre des étoiles présentait de troublantes accointances avec un cinéma fort, fort lointain pour nous autres occidentaux : le cinéma japonais. On en vint même à dire que Star Wars n’avait rien inventé, dans le fond, n’étant qu’un remake à l’américaine du chef-d’œuvre d’aventure La Forteresse cachée, qu’Akira Kurosawa réalisa en 1958. Sans être autant dans le décalque que put l’être Les Sept Mercenaires à l’égard des Sept Samouraïs, ou encore plus officieusement Pour une poignée de dollars à l’égard de Yojimbo, Star Wars peut s’appréhender comme une libre adaptation de La Forteresse cachée. Ceci étant dit, tâchons de ne pas confondre inauthenticité (voire plagiat) d’une œuvre et antériorité chronologique d’une autre. Tâchons plutôt de concevoir La Forteresse cachée – et le cinéma d’Akira Kurosawa en général – non pas comme un matériau fini qu’il ne s’agirait que de réadapter pour un autre public, mais comme une source vive d’inspirations qui permirent à Lucas, loin de se reposer sur ses lauriers en reprenant le travail d’un autre, d’accoucher d’un cinéma de divertissement aux techniques renouvelées et à l’univers aussi dépaysant qu’immédiatement familier.

Ce petit préambule informatif étant achevé, la chasse aux indices peut commencer. Car s’en tenir au simple constat d’une étonnante similarité entre La Guerre des étoiles et La Forteresse cachée atteint vite les limites de sa pertinence. Bien d’autres éléments, dans bien d’autres films du cinéaste japonais, sont susceptibles d’être mis en perspective avec des pans entiers de l’univers de Star Wars. Certes, La Forteresse cachée est le point de comparaison le plus facile et remarquable au premier coup d’œil : les ressorts de l’intrigue gravitent autour de deux personnages en apparence « secondaires » (C3PO/R2D2, dans La Guerre des étoiles ; les deux paysans vagabonds, dans le film de Kurosawa), dont la relation et les traits de caractère sont très similaires (le petit malicieux et le grand bêta, qui se chamaillent à longueur de temps), et auxquels il arrive des mésaventures là encore très, très similaires.

Sur le plan formel, une autre évidence se remarque du côté des légendaires transitions en « volets », rendues célèbres par Star Wars mais déjà présentes dans certains films de Kurosawa. La manière de filmer l’armée impériale, dans Star Wars, n’est pas sans rappeler le film de propagande réalisé par Kurosawa durant la Seconde Guerre mondiale, Le Plus Dignement, qui faisait la part belle aux défilés chorégraphiés et quasiment cinématographiques de l’armée japonaise. Plus léger, le coucher de soleil sur Tatooine rappelle celui tout aussi orangé de Dersou Ouzala, cadré à l’identique, et dans lequel le personnage éponyme, vieux sage d’un autre temps vivant seul et en harmonie avec la nature, aurait tout à fait pu servir de modèle à celui de maître Yoda dans L’Empire contre-attaque.

Sur le plan thématique, si Lucas ne l’a pas vraiment exploité au cours de sa trilogie originelle, la question de la pauvreté, de l’esclavage ou de l’impossibilité de s’extirper d’un milieu social délétère, que l’on sait chère à Kurosawa (Dodes’kaden, Les Bas-fonds, etc.), se trouve effleurée dans La Menace fantôme lorsque Anakin Skywalker est découvert sur Tatooine. En termes de personnages, on retrouve dans leurs deux cinémas la figure de la princesse au caractère bien trempé, les personnages secondaires chargés de la dimension humoristique, un antagoniste prenant souvent la forme d’un empire ou d’un ordre social autoritaire, des voyages initiatiques et tout un tas de figures paternelles pour guider les héros dans leur quête.

Mais si tous ces détails peuvent difficilement dépasser le statut d’hommages ou d’influences inconscientes, il est un autre, central, dont la filiation avec les films d’Akira Kurosawa ne fait aucun doute : la figure du chevalier Jedi.

Les chevaliers Jedi, samouraïs d’une autre galaxie ?

Figures fascinantes et idolâtrées des plus jeunes spectateurs, les chevaliers Jedi incarnent l’essence même de Star Wars, dans toute sa dimension épique, noble, charismatique et mythologique. Des chevaliers, au sens occidental et historique du terme, ils n’ont que l’appellation ; car tout ou presque, de leur ordre à leur spiritualité, en passant par leurs vêtements et leurs techniques de combat, renvoie aux samouraïs et autres rônins du Japon féodal.

Les Sept Samouraïs, Yojimbo, Sanjuro, Ran, Kagemusha, etc. : autant de films de cape et d’épée à la japonaise s’insérant dans un genre très codifié : le Chanbara, et notamment le sous-genre du Jidaigeki, qui serait d’ailleurs une explication possible au terme de « Jedi » (jidai). Dans ces films, comme dans Star Wars, le héros est un guerrier solitaire (souvent un rônin), sans attache (Luke n’a ni famille ni véritables amis, ou bien les a perdus), mu par un code d’honneur aux règles strictes (le bushido d’un côté, le code Jedi de l’autre), muni d’une longue épée légère et maniable (le katana d’un côté, le sabre laser de l’autre), portant des vêtements légers (la toge Jedi, notamment celle d’Obi-Wan, étant directement inspirée du kimono), et dont la maîtrise de soi est la principale vertu. Ajoutons à cela le design hautement japonisant de l’armure de Dark Vador, dont le casque n’est autre qu’un kabuto (casque traditionnel du samouraï japonais) légèrement lifté, pour achever ce comparatif visuel et structurel.

Mais le plus intéressant se trouve dans la relation maître-disciple que Kurosawa et Lucas mettent en scène, autour d’une spiritualité analogue influencée par le bouddhisme zen. Le zen est une pratique bouddhiste consistant à méditer en position assise, pour faire le vide et unifier sa conscience avec l’instant présent. N’est-ce pas là exactement ce qu’incarne Maître Yoda ? Yoda répète à Luke de ne pas vivre tourné vers l’horizon, mais dans le présent ; de faire le vide, de se débarrasser de toute attache matérielle et de tout sentiment tirant la conscience vers l’extérieur, pour faire l’expérience d’un Tout unifié dans la conscience, c’est-à-dire communier avec la Force ; d’accepter les échecs et la souffrance pour mieux les dépasser. L’enseignement de Yoda n’est en rien différent de celui du bouddhisme zen, et c’est de lui que les personnages les plus vénérables tirent leur sagesse dans Star Wars comme dans les films de Kurosawa.

« Personne par la guerre ne devient grand », dit-il dans L’Empire contre-attaque. Comment ne pas penser au Ran de Kurosawa, inspiré du Roi Lear de Shakespeare, où les ambitieux s’enlisent dans des batailles jusqu’à en devenir misérables et pathétiques ?

Dans Star Wars comme dans le cinéma de Kurosawa, l’héroïsme passe par un apprentissage de la sagesse et non par une bravoure au combat. Dans la plupart des grands films du Japonais, cet apprentissage passe par une relation maître-élève : La Légende du grand judo, L’Ange ivre, Chien enragé, et bien sûr Les Sept Samouraïs, Barberousse, Dersou Ouzala, ou encore Vivre et Madadayo. Dans tous ces films, et comme dans Star Wars, la transmission n’est pas théorique, par la lecture de livres ou l’apprentissage de préceptes (comme le souligne à merveille Les Derniers Jedi), mais par l’expérience accumulée au fil des aventures (Luke achève sa formation en allant combattre Vador, et non en restant sur Dagobah ; de même qu’Anakin devient Vador en tuant Windu, figure emblématique du code Jedi).

La relation avec le maître, dans Star Wars, va au-delà du monde physique puisque la communication est encore possible dans l’au-delà, grâce aux « fantômes » de la Force par lesquels Obi-Wan et Yoda se manifestent. Là aussi, on peut penser à Kagemusha de Kurosawa, où un imposteur prend la place de l’empereur à sa mort, lequel continue de le hanter et dont la présence se fait encore sentir ; il semble toujours « là », quelque part, comme s’il manipulait un nouveau pantin depuis l’au-delà. De quoi nous interroger sur le traitement que L’Ascension des Skywalker réservera à la figure spectrale de Dark Sidious…

Les personnages de Kurosawa sont tous des chevaliers Jedi, d’une certaine façon. Visuellement déjà, pour certains, mais spirituellement surtout, pour la plupart. Par la relation avec la figure paternelle, l’apprentissage de la maîtrise de soi et l’acceptation de la perte et du détachement, les héros du cinéaste japonais sont, à l’image de celui incarné par Setsuko Hara dans Je ne regrette rien de ma jeunesse, des esprits forts et entêtés, prêts à tout sacrifier pour échapper à leur condition souvent précaire (ou source de malheur) et persévérer dans leur être. Se détacher de tout (le deuil de Tatooine), épouser une forme de solitude existentielle (l’exil sur Dagobah) pour apprendre l’humilité et communier avec le Tout (l’apprentissage de la Force), et ainsi prendre sa vie en main, surmonter les obstacles et finalement donner un sens à sa vie : tel serait aussi bien le credo du héros kurosawaien que du chevalier Jedi.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les liens entre l’œuvre du maître japonais et l’univers transgénérationnel de l’Américain, le but n’étant pas ici d’être exhaustif, mais plutôt de lancer des pistes de réflexion, car les parallèles sont évidents. Pour les cent ans de la naissance d’Akira Kurosawa, la série animée The Clone Wars dédia un épisode à sa mémoire, proposant une aventure dont le récit était directement inspiré de celui des Sept Samouraïs. Récemment, l’épisode 4 de The Mandalorian faisait lui aussi référence au chef-d’œuvre de Kurosawa, en réadaptant une fois de plus cette histoire de villageois en proie à des pillards, et que des chasseurs de primes vont secourir. Mythologique, le cinéma de Kurosawa n’a pas fini de résonner dans une culture populaire en manque d’inspiration pour accoucher de nouveaux grands héros, de nouveaux grands récits initiatiques. Des légendes qui n’ont jamais été aussi puissantes que dans ce cinéma du soleil levant que George Lucas a su, quoi qu’on dise, admirablement et intelligemment se réapproprier.