La complainte égyptienne de Youssef Chahine en un superbe coffret de 9 films chez Tamasa

En ces périodes de fêtes de fin d’année, impossible de passer à côté de ce qui s’impose comme le cadeau idéal pour cinéphiles avertis : le splendide coffret que Tamasa consacre au réalisateur Youssef Chahine : La Complainte égyptienne, 1954-1979.

Ce coffret est d’abord un objet magnifique. 9 DVD et un livre dans un bel écrin vert. 9 films judicieusement sélectionnés pour représenter la période exclusivement égyptienne de la carrière du cinéaste, avant ses coproductions internationales.
Des films qui permettent, dans un premier temps, de donner un aperçu de l’étendue du talent de Youssef Chahine. Ici, nous avons des drames sociaux, des comédies sentimentales, comédies musicales, films historiques… La modestie de Gare Centrale, un des plus beaux films de Chahine, côtoie le souffle épique de Saladin, immense fresque de 3 heures. L’humour et la légèreté de C’est toi mon amour contraste avec l’intensité dramatique des Eaux Noires.
Souvent, c’est au sein même des films que se constituent les contrastes, les ruptures de ton. Fréquemment, nous avons des percées d’humour en plein drame, des chansons viennent égayer des situations sombres, ou à l’inverse le drame social affleure sous la légèreté apparente… Chahine voulait filmer la vie sous ses diverses formes, en restant toujours proches de ses personnages. C’était cela qui animait le cinéaste : faire vivre des personnages dans toute leur complexité. Des personnages dont il sera toujours proche, sans jamais juger leurs erreurs ni simplifier leur psychologie.
Au milieu de tous ces êtres profondément humains, un personnage se détache, celui de Saladin. Faisant fi d’un quelconque souci de réalisme historique, il crée là un personnage volontairement symbolique dans lequel il place ses propres idées de tolérance (religieuse dans ce cas précis), mêlées à des allusions transparentes à la situation politique égyptienne depuis l’arrivée de Nasser. La Saladin de Chahine est là pour transmettre une conception du monde proche de celle du président égyptien (c’est par une forme de panarabisme que Saladin chevauche au secours des Arabes de Jérusalem), mais aussi proche de ce que pensait Chahine lui-même (en particulier lorsque Saladin prône le respect de toutes les religions, au point d’être accueilli dans Jérusalem par les volées de cloches des églises chrétiennes).

Chaque film est accompagné d’une présentation faite par Amal Guermazi, qui est à la fois musicienne et spécialiste du cinéma ayant dirigé une exposition consacrée à Youssef Chahine à la Galerie du Musée du Cinéma. Ses présentations parviennent, en un temps court (en moyenne 5 minutes) à poser le cadre dans lequel le film a été tourné et à donner les enjeux (politique en particulier) du film (d’ailleurs, le livre nous procure également une « chronologie calendaire » concernant l’Egypte et le monde arabe, très utile pour remettre en perspective les films du cinéaste).
Car la dimension politique des films de Chahine est flagrante, surtout en cette période de bouleversements dans l’histoire égyptienne. Dans le livre qui accompagne le coffret, on trouve, entre autre, un entretien avec le cinéaste qui dit au sujet de Ciel d’enfer (le premier film du coffret) :

« enfin, je commençais à avoir une compréhension des problèmes sociaux ».

Cet aspect est très important dans les films présentés ici : les personnages et l’action s’inscrivent bien souvent dans une dimension sociale particulière, qui influe sur les événements sans jamais tomber dans la caricature ou le manichéisme. Ce cadre social donne parfois à ses films des allures de néo-réalisme, sans être toutefois pleinement respectueux du cadre du genre.
Car Chahine aime autant le mélange des influences que celui des genres. Né dans une Alexandrie où se mêlaient des populations occidentales et orientales, Chahine partit faire ses classes de cinéma à Hollywood dans les années 40. D’une grande ouverture d’esprit, le cinéaste provient d’un milieu de tolérance et de brassage d’influences. Du coup, il ne faut pas s’étonner de retrouver toutes ces influences au sein même des films. Si Youssef Chahine est le plus célèbre réalisateur égyptien, c’est sûrement aussi parce qu’il a ouvert le cinéma de son pays à d’autres genres et tonalités. Comment ne pas voir la trace de la screwball comedy hollywoodienne dans C’est toi mon amour, qui raconte cet improbable voyage de noce de deux époux qui ne s’aiment pas, pourchassés par leurs amants respectifs ? Comment ne pas trouver des éléments caractéristiques du néo-réalisme dans la description que fait Chahine du peuple égyptien, avec de nombreux acteurs non-professionnels qui jouent leur propre rôle dans des films où la dimension sociale est primordiale ? Chahine parvient à reprendre les courants typiques du cinéma égyptien et à les approfondir en les métissant, sans jamais les trahir. Le résultat est un cinéma à la fois personnel, national et universel, inscrit dans son temps et intemporel en même temps.

C’est tout cela que les éditions Tamasa nous proposent de découvrir ou de revoir, avec des films devenus rares, dont la majorité n’était même pas éditée en France à ce jour. C’est dire l’importance de ce coffret pour les cinéphiles. La restauration offre une excellente qualité d’image, sauf pour le premier film, Ciel d’enfer (pour une raison expliquée avant le lancement du film : la disparition d’une des bobines).
En plus, les deux premiers films nous permettent de voir un jeune acteur qui en était à ses débuts, appelé dans le générique Omar El-Sheriff, et que l’on connaît mieux sous le nom d’Omar Sharif.

Caractéristiques du coffret

9 DVD
n&b et couleurs
Versions restaurées
16/9 formats respectés
Version originale
Sous-titres français
Durée totale : 17h30
Présentation des films par Amal Guermazi
9 documentaires
Un livre : Youssef Chahine, le divertissement de combat, 132 pages illustrées

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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