Les Deux Papes, de Fernando Meirelles : faire tomber les murs

C’est désormais à Fernando Meirelles, célèbre réalisateur brésilien, auteur de La Cité de Dieu, de pointer chez Netflix pour un film humain, intelligent et émouvant, Les Deux Papes, avec Anthony Hopkins et Jonathan Pryce.

Depuis quelques années, le monde de la papauté attire l’intérêt des cinéastes. Après Nanni Moretti et son Habemus papam, ce fut Paolo Sorrentino qui fit une excellente série, The Young Pope, dans laquelle Jude Law incarne un pape plutôt déroutant. L’actuel pape, François, est aussi au centre des regards, avec, entre autres, un superbe documentaire/entretien avec le grand cinéaste allemand Wim Wenders.

Le film de Fernando Meirelles, Les Deux Papes, distribué sur Netflix depuis le 20 décembre, repose sur une situation pour le moins inédite dans l’église catholique : la présence concomitante de deux papes, l’un en exercice (Jorge Bergoglio, dit François) et l’autre en retraite (Joseph Ratzinger, dit Benoît XVI). Cependant, l’immense majorité du film se déroule alors que Bergoglio n’est encore d’un cardinal argentin.

Après une longue introduction en 2005, au moment de la mort de Jean-Paul II, le film va se déployer autour d’une série de conversations entre les deux hommes en 2012, d’abord à Castelgondolfo puis au Vatican. Bergoglio se rend en Italie convoqué par le pape, mais il avait préparé cet entretien depuis longtemps déjà. Il a même, en prévision, rédigé ce qui est, selon lui, le plus important : sa lettre de démission. Refusant d’occuper plus longtemps le poste de cardinal, il voudrait redevenir simple prêtre.

Le dialogue ne commence pas sous les meilleurs auspices. Les deux hommes confrontent brutalement leurs visions du monde, et les spectateurs peuvent craindre d’avoir à faire au duel caricatural de deux personnages monolithiques. D’un côté Ratzinger le traditionaliste, convaincu que l’Eglise doit rester ferme sur ses fondements et que cette solidité seule peut maintenir l’édifice. De l’autre Bergoglio, partisan d’une reconstruction de l’Eglise. Face au conservatisme du pape d’origine allemande, le cardinal argentin oppose des prises de position pour le moins détonantes, que ce soit sur le mariage des prêtres ou le sacrement accordé aux homosexuels.

La qualité et la pertinence des dialogues se font vite sentir (ce qui est primordial, puisque le film se base presque exclusivement sur eux). Ainsi, dans ce premier affrontement, mené à toute vitesse comme un duel de film d’action, les mots et les images employés font mouche. Par exemple, la métaphore du mur va être employée par les deux hommes dans un sens différent. Pour Ratzinger, le mur est ce qui permet la stabilité de l’édifice ; il faut donc le consolider. Pour Bergoglio, le mur est ce qui sépare l’église du monde, ce qui exclut une partie de la population ; en ce sens, il faut donc abattre le mur.

Derrière cette image, ce sont deux craintes qui vont se faire jour petit à petit. Confronté aux scandales à répétition, Benoît XVI sent l’Eglise vaciller sur ses fondements et ne sait pas quoi faire pour la sécuriser. En tant que pape, il pense que sa mission est de préserver l’institution catholique, quitte à la protéger de ses propres fidèles (qui désertent en masse). Le futur François, quant à lui, est convaincu que l’Eglise a une mission humanitaire à mener. A quoi peut servir de sauver l’Eglise si elle reste coupée des humains, en particulier des plus faibles qui ont le plus besoin d’aide et de soutien ?
Avec beaucoup d’intelligence, le réalisateur de La Cité de Dieu fera de ce dialogue de sourd une première étape vers quelque chose de beaucoup plus beau.

L’apparente opposition entre les deux hommes est une telle évidence que le film ne pouvait pas se limiter à cela, et Fernando Meirelles va au-delà des apparences. Au fil des dialogues, les deux hommes vont se rapprocher, se soutenir mutuellement. Les Deux Papes va nous montrer deux hommes blessés. Ratzinger est un solitaire : il mange seul, se déplace seul. Un homme seul qui souffre du poids des responsabilités. Conscient d’être peu aimé, il envie la popularité du cardinal Bergoglio, qui parvient en un rien de temps à se lier avec les gens autour de lui, surtout les plus humbles.

Le cardinal argentin, quant à lui, est écrasé par le souvenir de la dictature militaire qui s’installa dans son pays dans les années 70. Une dictature qui l’amené à prendre des décisions lourdes de conséquences dans le but de protéger les prêtres (en vain). Une situation dont il souffre toujours actuellement. Une situation subie qui le rapproche encore d’un Ratzinger qui, dans sa jeunesse, n’eut d’autre choix que d’entrer aux Jeunesses Hitlériennes.
Ces souffrances intérieures façonnent les personnages, et modifient l’aspect du dialogue. L’humilité reprend le dessus et chacun essaie de soulager l’autre. Benoît XVI tente de convaincre Bergoglio d’accepter l’absolution et le travail d’expiation, et le cardinal argentin donne à l’évêque de Rome la possibilité d’une ouverture au monde.

Au fil du film, les deux hommes se rapprochent donc, mais surtout nous, spectateurs, nous rapprochons d’eux. Ils deviennent plus humains, plus justes. Les effets réducteurs tombent pour nous permettre de mieux voir deux hommes avec leurs contradictions, leurs faiblesses, leurs peurs. Finalement, que ces deux personnages soient papes est presque secondaire : Les Deux Papes, c’est l’histoire de deux hommes qui apprennent à se connaître et s’apprécier.
La réalisation de Fernando Meirelles est très travaillée. Il instaure un rythme qui rend passionnante cette discussion. A chaque étape du dialogue, il donne un nouveau décor qui, petit à petit, va resserrer l’espace autour des protagonistes, depuis l’espace complètement ouvert des jardins de Castelgondolfo jusqu’à la petite arrière-salle derrière la chapelle Sixtine. La réalisation va d’ailleurs beaucoup jouer sur les espaces, l’ouverture et la fermeture, comme dans cette scène où le cardinal Bergoglio, en 98, fait un discours sur les inégalités et leurs conséquences mortelles : Meirelles montre différents murs qui matérialisent ce monde coupé en deux, où les privilégiés vivent repliés sur eux-mêmes, coupés de l’immense majorité de la planète.

C’est cette séparation que Bergoglio s’évertue à faire disparaître. Disparition de la frontière entre le pape et le peuple (voir cette scène magnifique où Ratzinger accepte de traverser la foule de la chapelle Sixtine sans protection rapprochée). Disparition de la frontière qui fait du pape un être humain à part (au risque d’être incompris, comme dans cette scène qui ouvre le film où Bergoglio essaie de réserver un billet d’avion, mais n’est pas pris au sérieux : pourquoi le pape appellerait-il lui-même, en personne, pour prendre une place normale dans un vol ordinaire ?). Disparition de la frontière entre les continents et les cultures, comme lors de sa visite à Lampedusa.
Le cinéaste emploie aussi les moyens du cinéma pour mettre en évidence cette volonté de briser les codes et de mélanger les genres. Ainsi, le choix des musiques qui accompagnent les scènes est très réfléchi et établit des contrastes (qui s’attendrait à ce qu’un futur pape siffle du ABBA ?).

Porté par deux acteurs vraiment convaincants, Les Deux Papes est un film aussi intelligent qu’émouvant, avec des images superbes et des propos très justes.

Les Deux Papes : bande annonce

Les Deux Papes : fiche technique

Titre original : The Two Popes
Réalisateur : Fernondo Meirelles
Scénario : Anthony McCarten
Interprétation : Anthony Hopkins (Joseph Ratzinger, Benoit XVI), Jonathan Pryce (Jorge Bergoglio, François)
Photographie : César Charlone
Montage : Fernando Stutz
Musique : Bryce Dessner
Production : Tracey Seaward, Dan Lin, Jonathan Eirich
Société de production : Rideback
Société de distribution : Netflix
Durée : 125 minutes
Date de diffusion : 20 décembre 2019

Royaume-Uni, Italie, Argentine, Etats-Unis – 2019

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4

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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