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Nope : Terreur sous les étoiles d’Hollywood

Si on ne compte plus les films de rencontre avec des extra-terrestres plus ou moins offensifs (E.T, Rencontres du troisième type, Mars Attacks, Independance Day, Men in black, La guerre des mondes), Jordan Peele, adepte des scénarios singuliers, promettait de nous offrir avec Nope une approche inédite de l’invasion alien. Après Get Out et Us, le réalisateur poursuit son analyse sociétale en interrogeant le rêve américain et la quête de célébrité dans un monde du spectacle. 

A la recherche d’un nouveau genre : entre thriller, science-fiction et western

Au contraire de Get Out et Us, films d’horreur par excellence, Jordan Peele inscrit Nope à la croisée des genres de l’épouvante, de la science-fiction et du western. Une manière d’élargir son horizon, de diversifier son cinéma et surtout d’exposer ses propres aspirations à travers une œuvre indéniablement plus riche, complexe et énigmatique. Ici, il ne s’agit pas d’un banal affrontement entre cowboys et aliens, à la sauce de l’affligeant Cowboys & envahisseurs. La fusion des genres sert évidemment le spectacle mais sans doute moins que les idées folles et nombreuses déroulées au long du film.

De prime abord, Nope nous présente une atmosphère de western. Un désert, un ranch isolé, un dresseur de chevaux, Otis Haywood, parlant avec son fils, OJ. Mais la journée tourne rapidement au cauchemar lorsqu’Otis est victime d’un accident aussi effrayant qu’insolite. Frappé à la tête par une pièce de monnaie inexplicablement tombée du ciel, il trouve subitement la mort sous les yeux d’OJ.

Dès sa magistrale scène d’ouverture, Nope installe ainsi une ambiance énigmatique et malaisante parfaitement maîtrisée. Le volet horrifique du film fonctionne à merveille grâce à une mise en scène toujours exceptionnelle et à la magnifique photographie signée Hoyte Van Hoytema, auteur des images d’Interstellar, de Dunkerque, et d’Ad Astra. Le danger paraît d’autant plus effrayant qu’il reste caché dans les méandres du ciel, au sein d’une mer de nuages mortelle et insondable. Il pèse comme une épée de Damoclès, une puissance divine au-dessus de personnages impuissants. Cette menace étrangère permet à Jordan Peele d’explorer, au cœur des profondeurs opaques des cieux, les tréfonds du rêve américain. 

A la poursuite des étoiles : l’allégorie du rêve américain

Au début du récit, OJ et sa sœur Emerald vivent difficilement de leur métier de dresseurs de chevaux. OJ, taciturne, laisse le soin à sa sœur, vive et communicative, d’assurer leur présentation sur les tournages. Dans son discours, Emerald s’empare toujours de l’exemple d’un jockey noir, Alistair E. Haywood, qu’elle présente comme son ancêtre et le cavalier du premier film en mouvement. Sur la scène, elle plaide avec brio pour le savoir-faire de sa famille. Malgré cette tribune, le public composé d’hommes blancs reste très peu réceptif. Pire, un incident malencontreux amène le réalisateur à congédier les Haywood du plateau. Jordan Peele illustre ainsi dans Nope la mise à l’écart des Noirs de l’industrie hollywoodienne.

Cet événement, vécu comme un déclencheur par les personnages, les amène à vouloir tout sacrifier pour retrouver leur place parmi les étoiles d’Hollywood. C’est justement dans le ciel que leur apparaît une opportunité sans précédent : celle de photographier un extra-terrestre. Mais un simple cliché ne suffit pas. OJ et Emerald aspirent à obtenir la photo parfaite, le « Oprah Shot » qui les conduira directement sous le feu des caméras. La référence à Oprah Winfrey, modèle de réussite du rêve américain, n’est évidemment pas un hasard. Cette quête de célébrité conduit les Haywood à organiser une véritable chasse à l’alien, ou plutôt à l’image, dans le ciel mystérieux de leur ranch. 

A quelques kilomètres de leur propriété, Ricky « Jupe » Park, star déchue d’une sitcom et dirigeant d’un parc à thème, essaie d’impressionner les visiteurs par des spectacles de chevaux. Il profite du peu de pouvoirs et de responsabilités qu’il lui reste en présentant des animations devant une tribune presque vide. L’intriguant nuage alien devient donc rapidement le clou d’une représentation difficile à maîtriser. Interprété par Steven Yeun, Ricky « Jupe » Park, relégué comme un jouet vétuste dans une arrière boutique de Los Angeles, symbolise la déchéance du rêve américain. 

Si Nope comporte dans sa première partie des liens avec l’univers de Steven Spielberg, le film s’en écarte rapidement et largement dans son traitement. L’extra-terrestre, loin de composer un sujet plutôt amical d’étude et de fascination, métaphorise ici les désirs vitaux de notoriété, enfouis, monstrueux et destructeurs. Les hommes sont absorbés, annihilés par la machinerie infernale du rêve américain. Les pièces en dollars tant convoitées les frappent à la tête avant même d’être gagnées. 

Pourtant, Jordan Peele n’appelle pas à renoncer à nos ambitions. Il semble même encourager ses personnages à se battre jusqu’à la mort pour réaliser leurs rêves. Le titre énigmatique « Nope » serait-il alors un « non » au renoncement ? Un « non » à la mise à distance des Noirs par l’industrie hollywoodienne ? Ou encore, un « non » aux blockbusters américains standardisés, sans message ni âme ? Libre à chacun de se forger son interprétation. 

 A la dérive d’une ambition : l’auto broyage d’un scénario conceptuel

Nope propose une histoire d’alien originale porteuse d’un contenu riche. Mais la machine des ambitions de Jordan Peele a tendance à broyer elle-même le scénario et les personnages. En effet, l’allégorie du rêve américain occupe tellement l’espace qu’elle réduit le scénario à cette parabole et délaisse la construction des protagonistes. OJ et Emerald Haywood se caractérisent donc presque exclusivement par leur quête de célébrité. S’ils ont chacun un caractère, ils restent globalement assez peu développés. De même pour Ricky « Jupe » Park, dont le rôle se limite à incarner l’étoile déchue recrachée par le rêve américain. 

En outre, la construction du scénario souffre d’un léger manque d’unité. Nope passe ainsi d’une séquence située au ranch à une scène passée issue de l’enfance de Ricky « Jupe » Park, sans véritable cohérence. D’ailleurs, les liens entre les Haywood et Ricky « Jupe » Park sont infimes. Une seule scène permet de justifier le rattachement un peu forcé du protagoniste de Steven Yeun à la trame globale centrée sur OJ et Emerald. 

Si Jordan Peele se perd un peu, à l’instar de ses personnages, en poursuivant de grandes aspirations, comment lui reprocher de nous offrir un thriller aussi audacieux questionnant notre rapport à l’image ? Bien au-delà du divertissement hollywoodien aseptisé, le film révèle l’affirmation d’un réalisateur indépendant qui, au sein d’une industrie cinématographique parfaitement huilée, a appris à dire « nope ». 

Nope – Bande-annonce :

Nope – Fiche technique :

Réalisation : Jordan Peele
Casting : Daniel Kaluuya (OJ Haywood), Keke Palmer (Emerald Haywood), Steven Yeun (Ricky « Jupe » Park), Michael Wincott (Antlers Holst)
Scénario : Jordan Peele
Producteurs : Jordan Peele, Ian Cooper
Pays d’origine : Etats-Unis
Genres : Thriller, horreur
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 10 août 2022

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3.5

Wild Men, de Thomas Daneskov : peaux de bêtes, cœur d’homme

Film danois se déroulant dans les forêts norvégiennes, Wild Men, de Thomas Daneskov, parvient à un subtil équilibre entre comédie et drame, ré-haussé par une réflexion sur notre rapport à la nature.

D’un côté, nous avons Martin. Il a préparé ses valises et dit à sa femme qu’il partait à un séminaire de cohésion d’équipe pour son entreprise. En réalité, il a tout lâché. Depuis dix jours, habillé de peaux de bêtes, il vit dans un camp en pleine forêt norvégienne et tente de survivre comme un chasseur-cueilleur d’il y a plusieurs millénaires, chassant avec un arc qu’il a fait lui-même.
Une vie en pleine nature qui est loin d’être simple : en bon homme moderne, Martin n’est pas un chasseur invétéré, il perd facilement la trace de ses proies, et quand la faim se fait sentir, prendre de la nourriture dans un petit supermarché local est une tentation trop forte.
De l’autre côté, nous avons Musa, délinquant danois parti avec ses deux collègues Simon et Bashir faire du trafic de hash à Guddalen, en Norvège. Victime d’un accident de voiture, il va abandonner ses compagnons et se réfugier dans les bois où, bien évidemment, il rencontrera Martin.

Ce qui va unir les deux personnages, dans un premier temps, c’est la fuite. Musa fuit la police qui sera inévitablement attirée par la voiture accidentée sur la route. Martin fuit une civilisation dans laquelle il ne se reconnaît plus. En forêt, pas de patron, pas de courrier, rien de ce qui l’oppressait dans sa « vie d’avant ». Même la présence d’un facteur angoisse Martin : il ne veut plus rien avoir à faire avec la civilisation.
Ces problèmes de relations sociales ne concernent pas que les deux protagonistes du film : on a vite l’impression que tous les personnages, même secondaires, ont des problèmes de communication et de relation avec leurs proches. Le policier ne cesse de se disputer avec son supérieur et se considère comme « mi-policier, mi-père de famille », mettant en évidence la difficulté croissante à concilier un métier prenant et une vie privée familiale. Un couple se dispute, elle lui reprochant d’être trop égoïste. Les deux collègues de Musa le poursuivent dans la forêt norvégienne avec des intentions visiblement malhonnêtes. En bref, tous les rapports sociaux sont compliqués. Symboliquement, le fait de placer des personnages majoritairement danois dans un environnement norvégien, avec les difficultés de compréhension inhérentes à une telle situation, offre une image assez juste des problèmes de communication que rencontrent les protagonistes.

Dans Wild Men, la nature est chargée de plusieurs significations.
Elle est d’abord perçue comme un lieu d’authenticité, à l’opposé d’une société vue comme un lieu de relations frelatées. Se retrouver en peau de bêtes loin de toute modernité serait, pour Martin, le meilleur moyen de « se retrouver ». Mais le film montre vite les limites de cette pratique : la société moderne s’invite partout, et s’en débarrasser n’est pas évident. Il est assez cocasse de voir Martin tenter de vivre comme au néolithique tout en écoutant de la musique sur son smartphone. Et lorsque le chasseur improvisé ne parvient pas à suivre sa proie, il est pratique d’avoir un supermarché à portée de main. Le comble est atteint par ce groupe de « vikings » que Martin et Musa tentent de rejoindre…
La forêt est aussi l’inverse de la civilisation. Martin s’y réfugie pour être seul, loin de tout le monde. A l’inverse, il faut voir la gêne des policiers lorsque leur chef leur ordonne de s’enfoncer dans la forêt à la recherche de Musa.
Lieu paradoxal, favorisant aussi bien l’isolement que le tourisme, la nature est surtout le lieu qui met en évidence les contradictions des personnages. Martin, par exemple, a besoin de s’isoler pour se rendre compte qu’il ne peut être loin de sa femme, ce qui, finalement, le rapproche du chef de police.
Ce sont ces éléments qui donnent une profondeur aux personnages de Wild Men. Le film dépasse alors son caractère subtilement comique (un humour qui naît du décalage entre les attentes des protagonistes et ce qu’ils sont effectivement) pour atteindre une émotion bienvenue. La réalisation de Thomas Daneskov ménage des moments plus contemplatifs propices à l’expression des sentiments, de même qu’à la réflexion sur notre rapport aux autres et à la nature.

Wild Men : bande annonce

Wild Men – fiche technique

Titre original : Vildmænd
Réalisation : Thomas Daneskov
Scénario : Thomas Daneskov, Morten Pape
Interprétation : Rasmus Bjerg (Martin), Zaki Youssef (Musa), Sofie Gråbøl (Anne)
Photographie : Jonatan Rolf Mose
Montage : Julius Krebs Damsbo
Musique : Ola Fløttum
Production : Lina Flint
Sociétés de production : Nordisk Film Spring, Handmade Films in Norvegian woods, The Danish film institute, Danish Broadcasting Corporation, Zefyr Media Fund, Nordisk Film Distribution
Société de distribution : Star Invest Films
Genre :
Durée : 102 minutes
Date de sortie en France : 24 août 2022
Danemark – 2021

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3.5

Vesper Chronicles : une petite fable SF d’une ambition folle

Alors que les blockbusters reviennent en masse après cette longue crise sanitaire, Vesper Chronicles débarque dans nos salles sans crier garer pour faire honneur au cinéma européen. Comment ? En nous offrant une fable de pure science-fiction ô combien crédible et envoûtante, qui parvient à égaler, voire à supplanter, la concurrence à gros budget.

Synopsis de Vesper Chronicles : Dans le futur, les écosystèmes se sont effondrés. Parmi les survivants, quelques privilégiés se sont retranchés dans des Citadelles coupées du monde, tandis que les autres tentent de subsister dans une nature devenue hostile à l’homme. Vivant dans les bois avec son père, la jeune Vesper rêve de s’offrir un autre avenir, grâce à ses talents de bio-hackeuse, hautement précieux dans ce monde où plus rien ne pousse. Le jour où un vaisseau en provenance des Citadelles s’écrase avec à son bord une mystérieuse passagère, elle se dit que le destin frappe enfin à sa porte…

En avez-vous marre de toutes ces productions hollywoodiennes qui pullulent sur nos écrans ? Ce genre de films dont la majorité – allons jusqu’à 90% des cas ! – se trouvent être de purs produits sans âme, à la direction artistique édulcorée, qui s’oublient facilement une fois le visionnage terminé ? Nous vous conseillons fortement de vous tourner vers du cinéma plus indépendant, autre qu’américain. Ne prenez pas cela comme la remarque d’un cinéphile pompeux sachant mieux que quiconque la qualité d’un film, loin de là ! Mais à trop se pencher sur les blockbusters, vous risquerez de louper beaucoup de titres qui vaillent le coup d’œil. Ne serait-ce ces dernières années en France, où nos studios se permettent de nous offrir des titres dignes de chez l’oncle Sam (Le Chant du Loup, Boîte Noire), ou de s’aventurer un peu plus vers le cinéma de genre (La Nuée, Teddy, L’Année du Requin). Et même sans parler de comparaison, il suffit de voir ce que le 7ème art européen nous a réservé rien que pour cet été avec La nuit du 12 – policier aussi douloureux qu’un uppercut – et As Bestas – thriller rural à l’efficacité redoutable. En cette fin du mois d’août 2022, nous pouvons également compter sur Vesper Chronicles, une fable SF à la teneur aussi imposante qu’un produit estampillé Disney, Universal ou bien Paramount… mais qui se montre bien plus méritant que ses aînés à 100 millions de dollars et des brouettes !

Ce n’est clairement pas la première fois que le «petit cinéma» s’essaye dans l’univers post-apocalyptique. Celui où la Terre a été ravagée par une catastrophe écologique provoquée par l’Homme – cela va sans dire ! – et obligeant quelques survivants à vivre dans un milieu hostile. À devoir exercer la loi du plus fort au premier degré. Mais rarement cet univers ne s’était montré aussi crédible et palpable qu’avec ce Vesper Chronicles littéralement sorti de nulle part. D’un film belgo-franco-lituanien au budget que nous devinons minuscule, nous obtenons une fable à la beauté plastique bluffante. Entre les costumes, les accessoires, les décors, les effets spéciaux… le duo de réalisateurs Kristina Buožytė/Bruno Samper parvient à faire suinter son œuvre d’une cohérence à toute épreuve. Et comme si cela ne suffisait pas, il apporte à ce long-métrage une richesse inimaginable par le biais d’idées scénaristiques (le père inerte communiquant via un drone), de narration (décrire l’univers par des dialogues savamment écrits pour pallier au limitation du budget) et visuelles (la diversité des mycoses/organismes visibles sur le moindre tronc d’arbre). Une richesse semblant tout droit sortie de Nausicäa de la Vallée du Vent – dont Vesper Chronicles semble pleinement s’inspirer – et même d’Avatar par moment – cette scène où l’héroïne nous dévoile ses plantes en pleine nuit – qui rend ce monde vivant au possible.

Et plutôt que de se contenter d’une réussite plastique indéniable, le film peut également se vanter d’avoir une patte artistique toute aussi irréprochable. Un constat qui se remarque par la photographie, cette dernière parvenant sans mal à jongler entre la tension et le mystère – la poursuite finale dans la forêt ou ces champs désertiques surplombés par des structures abandonnées– et l’envoûtement – ce plan final, d’une poésie à couper le souffle ! Sans oublier le fait qu’elle mette en valeur les acteurs, que ce soit un Eddie Marsan plus terrifiant qu’à l’accoutumée ou une jeune Raffiella Chapman héroïne malgré elle. Bref, une imagerie qui fait donc honneur en embellissant sans mal cet univers, tout comme le travail sonore. Que ce soit la musique captivante ou les bruitages minutieux – la respiration des soldats de la Citadelle –, Vesper Chronicles accentue sa sublime allure via une atmosphère de haute tenue.

Mais s’il fallait tout de même pointer un défaut du doigt, c’est bien du côté du scénario que Vesper Chronicles se perd. Bien évidemment, nous ne pouvons lui reprocher de faire dans le déjà-vu, le long-métrage présentant des personnages et des situations plutôt riches. En plus de tout le background qui nous est révélé au compte-gouttes pour captiver notre attention (les pèlerins, les Jugs, le trafic du sang…). Non, là où le bât blesse, c’est que le film doit constamment jongler entre son ambition démesurée et son manque de moyens qui, mine de rien, limite sa narration. Et pour cause, à trop nous décrire un univers qu’il ne peut véritablement montrer, Vesper Chronicles frustre. Bien évidemment, c’est au public de devoir jouer un peu de son imagination, mais étant donné l’ampleur du monde qui nous est présenté, il est dommage que le film ne puisse nous proposer plus, spectateurs gourmands que nous sommes ! Pour preuve de ce défaut, il suffit de voir à quel point l’histoire commence à piétiner à mi-parcours, cette dernière ne sachant comment réellement se terminer faute de pouvoir proposer un climax à la hauteur de son ambition. Cassant quelque peu le rythme et donc notre intérêt pour l’intrigue, ce qui est fort dommage.

Malgré cette ombre au tableau, nous ne pouvons que vous conseiller de voir Vesper Chronicles. De donner votre chance à un cinéma européen qui en a fortement sous le capot. De vous laisser emporter dans un monde qui lamine sans aucune difficulté les singeries glaciales et archi-numériques des blockbusters des studios américains. Le film de Kristina Buožytė/Bruno Samper est la preuve qu’avec de l’ambition et du cœur à l’ouvrage, nous pouvons obtenir un film avec une âme. Et aller voir ce film, c’est également inciter des studios de production/distribution à oser exploiter ce genre de long-métrage un peu plus souvent. Les salles de cinéma ont plus que besoin de se refaire une santé. C’est l’occasion de les sauver !

Vesper Chronicles – Bande annonce

Vesper Chronicles – Fiche technique

Titre original : Vesper
Réalisation : Kristina Buožytė et Bruno Samper
Scénario : Brian Clark, Kristina Buožytė et Bruno Samper
Interprétation : Raffiella Chapman (Vesper), Eddie Marsan (Jonas), Rosy McEwen (Camellia), Richard Brake (Darius), Edmund Dehn (Elias)…
Photographie : Feliksas Abrukauskas
Décors : Raimondas Dicius et Ramunas Rastauskas
Costumes : Dovile Cibulskaite, Christophe Pidre et Florence Scholtes
Montage : Suzanne Fenn et Justin MacKenzie Peers
Musique : Dan Levy
Producteurs : Kristina Buožytė, Daiva Jovaisiene, Asta Liukaityte et Alexis Perrin
Maisons de Production : Natrix Natrix, Rumble Fish Productions, Ev.L Prod et 10.80 Films
Distribution (France) : Condor Entertainment
Durée : 114 min.
Genre : Science-fiction
Date de sortie :  17 Août 2022
Lituanie, France, Belgique – 2022

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3.5

Woodstock 99 : voyage musical vers le chaos

WOODSTOCK. Plus qu’un festival, un mouvement qui a marqué des générations entières de jeunes dans les années 60 et 90. Une première édition qui a tellement transporté les foules qu’elle a voulu retenter sa chance une deuxième fois en 1999 : mais à quel prix ? Après la sortie du documentaire Woodstock 99: Peace, Love and Rage par HBO en 2021, la mini-série documentaire de Netflix donne la parole aux principaux intéressés pour raconter la descente aux enfers de l’édition 99 de Woodstock. Décryptage d’un festival raté, sauvagement bien raconté.

Synopsis : En 1969, Woodstock était un festival de musique et de paix. Comment l’édition 1999 a-t-elle pu sombrer aussi rapidement et aussi facilement dans le chaos et la violence ?

3 jours de festival, 3 épisodes

En choisissant de raconter ce fiasco en une mini-série de trois épisodes, Jamie Crawford a pris le parti de faire monter la tension crescendo, comme si le spectateur, lui aussi, vivait les trois jours de festival en passant par les différentes émotions qui les ont rythmés : excitation, tension et chaos.

Le témoignage sincère et face caméra des invités ainsi que la quantité impressionnante d’archives de l’édition 99 donnent du relief à ce souvenir. En ayant le témoignage d’anciens festivaliers, le spectateur entre directement dans le récit et dans la confidence. Une proximité se crée dès les premières minutes et une question nous trotte dans la tête tout au long du visionnage : pourquoi en est-on arrivé là ?

Face caméra, les anciens festivaliers racontent leurs souvenirs avec vivacité et passion comme si tout ceci s’était déroulé hier. Dans leur regard, plusieurs émotions défilent : excitation, incompréhension, rage, tension… c’était comme s’ils revivaient chaque concert, chaque rencontre, chaque contact avec le tarmac brûlant. Tout est mimé et revécu à la lettre près, 23 ans après. Les gestes accompagnent leurs paroles, la voix s’élève avec passion, comme si nous écoutions un vétéran de guerre nous raconter comment il a survécu et a combattu l’ennemi.

Une descente aux enfers 

Au départ pensé comme une deuxième édition porteuse des mêmes valeurs que la première édition que sont l’amour, la paix, la fraternité et l’entraide, il en est tout autre : Woodstock est une marque. Et ce qu’on veut d’une marque, c’est qu’elle rapporte…de l’argent. Beaucoup d’argent. Construit sur des bases de profit, Woodstock 99 partait d’une intention bancale, pour finalement mener à sa perte. Des bouteilles d’eau à des prix indécents et jetées par milliers sur scène, de la nourriture inabordable, une hygiène déplorable, un manque d’effectif et de staff, des prix qui ne cessent d’augmenter au fil de la demande et des jours… Woodstock est loin de reposer sur les mêmes valeurs que l’édition de 69 et semble être le berceau d’un capitalisme si peu chéri par le public qu’il accueille.

On y apprend au fil des épisodes la sombre réalité de ce festival. Une chaleur éprouvante et insoutenable, des toilettes qui débordent, une foule incontrôlable, des agressions sexuelles, une sécurité peu expérimentée et craintive, des autorités bridées, une organisation inexistante, une jeunesse qui n’a plus de limites et surtout, des organisateurs pris en flagrant délit de leur désillusion.

Face à cette mauvaise gestion du festival, la joie et l’excitation des premiers jours laissèrent place à la folie, l’anarchie et la violence sous toutes les formes. Pendant trois jours, c’était comme si tout paraissait autorisé, sans limite. En se rendant à Woodstock, c’est comme si la jeunesse voulait faire passer un message, vivre quelque chose de fort. En ignorant les besoins du public, les organisateurs de Woodstock ont créé une véritable bombe à retardement qui a explosé en 3 jours. Plus de 250 000 personnes laissées pour compte et  réunies au même endroit pendant 3 jours, des autorités au-dessus d’eux : serait-ce, quelque part, une métaphore politique de la société de l’époque ? 

Par ce documentaire, Netflix nous emmène dans les coulisses d’un événement incontrôlable, contrasté et apocalyptique, où notre cœur vacille entre euphorie des concerts et violence des festivaliers. La plateforme de streaming prouve encore une fois sa capacité à réaliser de bons documentaires et faire monter la tension, comme elle a pu le faire avec Fyre Festival.  

Plus qu’une organisation désastreuse, Woodstock 99 montre le pouvoir de la foule et la peer pressure pour mener à bien tous les actes qui ont été faits pendant ce festival. Chacun, à son échelle, a pu contribuer au chaos : artistes, festivaliers, organisateurs et politiques. Finalement, dépasser les bornes peut très vite arriver dans un festival et le documentaire montre que cela peut encore arriver aujourd’hui. Malgré tout, et aussi étonnant que cela puisse paraître, les anciens festivaliers affirment que malgré tout ce qui s’est passé, ils ne regrettent pas, car c’était une expérience inoubliable à vivre “once in a lifetime”.

Fiche technique : Woodstock ’99

Titre original : Trainweck: Woodstock ’99
Réalisation : Jamie Crawford
Distribution : Netflix
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Documentaire
Durée : 45 minutes par épisode
Date de sortie : 3 août 2022

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« Les Extraterrestres au cinéma » : à travers les genres et les époques

En mai 2017, Stéphane Bénaïm publiait aux éditions LettMotif Les Extraterrestres au cinéma. Dans cet essai, l’auteur, docteur en esthétique et technologie des arts, revient sur la place de ces entités venues d’ailleurs dans le septième art, entre sous-textes sociopolitiques, détournements de genre ou encore dimension horrifique.

Quel est le point commun entre Alien, le huitième passager, Avatar, Star Wars, E.T., Starship Troopers, Paul et Premier Contact ? Si ces œuvres investissent des genres aussi différents que le film fantastique, la comédie, le space opera ou le blockbuster familial à grand spectacle, ils sont liés par la mise en scène d’extraterrestres sans qui ils perdraient toute raison d’être. Stéphane Bénaïm ne s’y trompe d’ailleurs pas en accordant à ces entités non terriennes une analyse étayée : c’est à travers elles que Ridley Scott a redéfini le film de monstre, que George Lucas a bâti une franchise au succès retentissant, que Paul Verhoeven a livré un discours antimilitariste acerbe, que James Cameron a interrogé l’écocide et les crises énergétiques et que Denis Villeneuve a poussé à son paroxysme l’hypothèse linguistique de Sapir-Whorf. Et si la présence d’extraterrestres au cinéma remonte aux Sélénites de Georges Méliès, repoussant plus loin encore l’exotisme recherché dans son jeune âge par Gaumont, Pathé ou les frères Lumière, elle s’est depuis étendue, diversifiée, au point d’être porteuse ou promotrice de toutes sortes de messages et de procédés techniques.

Dans son essai, Stéphane Bénaïm établit une ligne de démarcation en désignant The War of the Worlds et Forbidden Planet comme des œuvres si pas fondatrices, au moins novatrices. Les deux films apportent en effet leur lot d’effets spéciaux, visuels et sonores, sans compter que Forbidden Planet prend pour cadre une planète lointaine et fourmille de gadgets visionnaires comme de décors mirifiques. Plus tard, Predator et Alien installeront les extraterrestres en menaces mortelles et cauchemardesques, avant que Tim Burton et Edgar Wright ne les tournent en dérision ou que d’autres y voient la marque du super-héroïsme – de Superman à Thor – ou s’en emparent pour interroger l’intégration et le racisme –District 9 – ou la dualité – du complot de X-Files aux natures dissimulées de The Thing ou Invasion of the Body Snatchers. Même le cinéma d’animation y va de ses propositions, entre Toy Story et Le Géant de fer. Ainsi, du récit horrifique à la fable politique, de l’inventivité débridée au minimalisme d’un Under The Skin, ces entités personnifiant mieux que quiconque l’altérité et l’allogène sont à l’origine d’une production féconde qui va profondément changer la face du cinéma.

Sans démonstration empesée, en demeurant accessible, Stéphane Bénaïm se livre à un examen minutieux et passionné des extraterrestres au cinéma. Il en dévoile le caractère protéiforme et métaphorique, des invasions hostiles aux fables humanistes, et témoigne de la manière dont ils ont été employés pour traiter de thèmes aussi divers que l’incommunicabilité, la religion, la transition vers l’âge adulte, la violence ou encore la guerre froide. Spectaculaires, familiaux ou intimistes, les films mettant en scène des créatures extraterrestres continuent de fasciner, à tel point que leur nombre ne cesse de croître année après année. Stéphane Bénaïm l’explique de différentes façons, puisqu’au-delà d’une « adaptabilité exceptionnelle » et d’un « champ infini de possibilités », ils se distinguent par leurs « mystères » et leur « fantasmagorie ».

Les Extraterrestres au cinéma, Stéphane Bénaïm
LettMotif, mai 2017, 236 pages

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4

« Merel » : sur un malentendu…

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Les éditions Dupuis publient Merel, de Clara Lodewick. Prenant pour cadre un petit village de Flandre, le récit s’appuie sur un personnage malmené par les événements, Merel, une journaliste sportive quadragénaire victime de ragots mensongers.

Merel est un souffre-douleur. Cette journaliste sportive habitant un petit village de Flandre et proche du club de football local va agir comme une sorte de fusible. Parce qu’entourée de ménages dysfonctionnels, caractérisés par les non-dits, les jalousies et les désirs inavoués, elle voit s’abattre sur elle une série de rumeurs infondées et particulièrement délétères. On la dit, sans l’ombre d’une preuve, un peu trop intime avec les sportifs qu’elle côtoie, donc potentiellement menaçante pour toutes ces familles qui, sous des dehors respectables, cachent pourtant des fêlures parfois profondes.

Pour convaincre son lecteur des tourments en écho occasionnés par ces ragots, la scénariste et dessinatrice Clara Lodewick n’épargne personne : Merel se désole d’être la victime de harcèlement, Suzie est inconsolable dès lors qu’elle prend conscience du mal dont elle s’est rendue coupable, son fils Finn est lui aussi touché par les événements, après avoir pris part, d’un peu trop près, à la chasse aux sorcières en cours au village. Très tôt, on perçoit les intentions de l’auteure : le drame social est en suspens et il suffit d’une légère étincelle pour mettre le feu aux poudres. Cette dernière proviendra d’une blague innocente mais surinterprétée au point d’en devenir le prétexte à toutes les dérives.

À la lecture de Merel, on songe forcément à la psychologie sociale, et plus particulièrement à celle des foules, mise en lumière par Gustave Le Bon. Consciemment ou non, Clara Lodewick met parfaitement en vignettes la manière dont les comportements individuels peuvent être affectés par des phénomènes sociaux qui les enveloppent et les animent. Le petit village qui sert de cadre au récit, articulé autour d’une équipe de football et d’un café, où les gens se croisent au supermarché et où les maisons sont protégées par des barrières à repeindre (non sans clin d’œil à Mark Twain), devient le puissant incubateur d’actions grégaires débouchant sur la désignation d’un bouc émissaire. Dans cette histoire, Merel est victime de sa non-conformité : parce qu’elle n’a pas d’enfant, parce qu’elle s’intéresse au football, parce qu’elle peut se prévaloir d’une forme d’indépendance, elle voit circuler à son sujet des affabulations destructrices, qui, des parents, iront ensuite contaminer les enfants.

Bien ficelé, plus dense qu’il n’y paraît, le roman graphique de Clara Lodewick pourrait se réclamer, pour partie, de films tels que La Chasse (Thomas Vinterberg, 2012) ou La Poursuite impitoyable (Arthur Penn, 1966). Graduellement, Merel va voir son monde basculer, ses liens aux autres se distendre, s’effilocher, jusqu’à la rupture consommée qui semble alors la priver d’humanité. Elle n’est coupable de rien, mais pourtant responsable de tout aux yeux des autres. Les commérages, le rejet, les animaux pris pour cibles, les cheveux coupés : la gradation de l’ostracisme est en cours et c’est sur elle que se fonde l’essentiel de Merel. À son apogée, John Carpenter n’avait pas son pareil pour filmer un mal extérieur s’insinuant dans une communauté sans histoire. Ici, Clara Lodewick joue la même partition mais avec un autre instrument : elle décline la nature humaine, la frelate, avant d’atteindre une forme de rédemption.

Merel, Clara Lodewick
Dupuis, août 2022, 160 pages

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3.5

« Le Cinéma de Jeff Nichols » décrypté par Jérôme D’Estais

Jeff Nichols figure sans conteste parmi les meilleurs cinéastes de sa génération. Dans un essai passionnant paru aux éditions LettMotif en septembre 2017, Jérôme D’Estais revient sur ce qui constitue l’étoffe de son cinéma, cela allant de ses personnages populaires, abîmés et parfois enlisés dans des histoires familiales tragiques au récit initiatique ou au conte sur la violence prenant invariablement pour cadre le Sud des États-Unis.

Jérôme D’Estais fait les présentations : Jeff Nichols, c’est ce cinéaste touche-à-tout hybridant les genres, attaché à sa région natale, le Sud des États-Unis, influencé par Terrence Malick, Steven Spielberg, John Ford, Mark Twain ou Clint Eastwood et entouré d’une troupe de fidèles comprenant notamment le chef opérateur Adam Stone, l’acteur Michael Shannon, le compositeur David Wingo et l’ami/conseiller David Gordon Green. À peine formulé, ce portrait est déjà caduc, car incomplet : il faudrait y ajouter, et l’auteur le fait à raison, les références à Stanley Kubrick, une admiration éprouvée pour Paul Newman, la convocation occasionnelle de comédiens tels que Reese Witherspoon ou Matthew McConaughey et tout un symbolisme par lequel le jeune réalisateur (43 ans) saisit la nature, détourne les motifs (un fleuve, un bateau, un crachat, la figure du père) et s’attache à dépeindre des personnages marginaux à fort relief humain.

Le Cinéma de Jeff Nichols est un livre important, car il s’échine à saisir tôt, après cinq films passionnants, les tenants d’une filmographie encore en construction. Jérôme D’Estais papillonne autour des protagonistes nicholsiens, décrits comme « taiseux, stoïques, rugueux, pudiques, dévorés de l’intérieur, combatifs tout autant qu’anxieux, frappés par les déterminismes et les injustices ». L’auteur analyse leur rapport à la nature et à la famille, tout en rappelant que Jeff Nichols, qui se perçoit d’abord comme un scénariste, porte sur eux un regard empathique, conciliant, étranger à tout jugement. Plus largement, le cinéma nicholsien est exigeant, poétique, empreint d’humanité et souvent traversé de violence, parfois muette ou institutionnelle (comme c’est le cas dans Loving). C’est un cinéma qui met à nu les fragilités, les obsessions (on pense forcément à Take Shelter et Shotgun Stories), les failles affectives (Mud). Qui oppose l’individu, la structure, à son environnement, la superstructure, mais aussi l’intérieur et l’extérieur, l’amour et la paranoïa, la famille et l’incommunicabilité, autant d’éléments sur lesquels revient abondamment, et en clerc, Jérôme D’Estais.

« L’intime et l’universel ». Le sous-titre de cet essai semble porteur d’une promesse que Jeff Nichols est en passe d’honorer. Celle d’une œuvre effeuillant l’individu en impliquant le public le plus large possible, capable de s’affranchir des productions indépendantes et d’embrasser les circuits mainstream tout en conservant son essence. En moins de 200 pages aérées et agréables, Le Cinéma de Jeff Nichols fait état d’une mécanique filmique déjà bien rodée ; Jérôme D’Estais énonce précisément en quoi cet intime et cet universel qui caractérisent ensemble la filmographie nicholsienne en font, après seulement cinq films, un objet de fascination difficilement réfutable.

Le Cinéma de Jeff Nichols, Jérôme D’Estais
LettMotif, septembre 2017, 194 pages

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4

Trois nouveaux ouvrages dans la collection « Espace des sciences » des éditions Apogée

Le Système solaire, Vie et mort des étoiles et Du Big Bang à nos jours paraissent simultanément aux éditions Apogée, dans la collection de vulgarisation « Espace des sciences ». Priscilla Abraham et Bruno Mauguin y usent de leurs capacités de synthèse pour rendre accessibles au plus grand nombre des matières cosmologiques pourtant complexes.

C’était il y a 13,7 milliards d’années. L’univers s’est concentré en un point si restreint que la température y a atteint plusieurs milliards de milliards de degrés. Il s’est ensuite brusquement dilaté dans une explosion considérée comme originelle, avant que les températures ne chutent et que la force gravitationnelle n’apparaisse. Cette genèse nous est contée très clairement par Priscilla Abraham et Bruno Mauguin dans Du Big Bang à nos jours, qui prend le parti de raconter l’évolution de l’univers selon un calendrier cosmique où une seconde équivaut à 500 ans. Une échelle de temps qui renvoie l’extinction des dinosaures sur Terre (- 65 millions d’années) au 29 décembre à midi et l’avènement des hominidés (- 6 à 7 millions d’années) au 31 décembre à 20 heures. De quoi relativiser notre place dans la grande Histoire.

D’autres données incitent à l’humilité. Ainsi, les auteurs nous apprennent dans Le Système solaire que notre galaxie, la Voie lactée, contient entre 200 et 400 milliards d’étoiles. Le soleil a beau représenter 99,87% de la masse totale d’un système au sein duquel il occupe une place centrale, il n’est, de manière quasi insignifiante, que l’une de ces innombrables étoiles. Et ce d’autant plus qu’on dénombre quelques centaines de milliards de galaxies dans l’univers, chacune contenant en moyenne 100 milliards d’étoiles. On sait finalement peu de choses de cette vertigineuse immensité. La Voie lactée, en revanche, nous est beaucoup plus familière. Elle se compose de planètes telluriques caractérisées par une croûte solide composée de roche (comme la Terre) et de planètes gazeuses sur lesquelles on ne peut ni marcher ni déposer de matériel (comme Jupiter). Toutes circulent sur des trajectoires appelées des orbites.

Le Système solaire va à l’essentiel et explique de quoi est constitué l’environnement immédiat de la Terre. Le Soleil est une étoile qui brille depuis cinq milliards d’années et dont le diamètre représente 109 fois celui de notre planète. Il s’agit d’une énorme boule de gaz, composée essentiellement d’hydrogène portée à de très hautes températures et soumis à des pressions importantes, se transformant en hélium par réaction de fusion thermonucléaire. Mercure est un monde désolé et dépourvu de vie. Sa surface ressemble à celle de la Lune : elle est criblée de cratères d’impact de météorites. Il y fait jusqu’à 430 degrés le jour et – 180 degrés la nuit. Vénus a une pression atmosphérique à peu près 90 fois supérieure à celle qui s’exerce sur Terre et se compose essentiellement de gaz carbonique, ce qui rend son atmosphère irrespirable. Des pluies acides, de puissants orages d’altitude et un effet de serre maintenant des températures moyennes au sol avoisinant les 450 degrés s’y conjuguent. Mars est un désert de glace balayé par des vents violents pouvant atteindre jusqu’à 400 km/h et occasionnant d’importantes tempêtes de sable. Son atmosphère est principalement constituée de gaz carbonique et elle est dépourvue de couche d’ozone permettant d’absorber les rayons UV nocifs. Du liquide y aurait circulé et il est donc possible que durant son histoire, la planète rouge ait connu des conditions favorables au développement d’une forme de vie.

Un même travail de vulgarisation s’applique à Vie et mort des étoiles. Les auteurs y rappellent que la compréhension du cycle de vie des étoiles remonte aux observations des Chinois au XIe siècle, et notamment à l’endroit de la nébuleuse du crabe. Les galaxies contiennent en moyenne 100 milliards d’étoiles. Ces dernières « s’allument » quand la matière s’agite, un mouvement amorcé par une onde de choc ou par un réchauffement brutal. Du globule de Bok aux réactions de fusion nucléaire dégageant d’énormes quantités d’énergie, Priscilla Abraham et Bruno Mauguin narrent une épopée cosmique fascinante. Et au passage, ils prennent le contrepied de plusieurs idées reçues. L’une d’entre elles stipule par exemple que les étoiles les plus massives seraient celles qui durent le plus longtemps. Une autre porte à croire que l’étoile est un système figé, alors que son équilibre peut être perturbé, ce qui nécessitera alors un réajustement structurel. La spectroscopie, une longue description de la mort du Soleil (avec des phases d’expansion durant lesquelles son diamètre ne cesse de grandir jusqu’à former une supergéante rouge), la fabrication de la matière (nous sommes tous constitués de résidus d’étoiles explosées) complètent cette lecture riche en enseignements et accessible au profane.

Enfin, Du Big Bang à nos jours reprend les grands événements de la genèse de l’Univers et du monde tel qu’on le connaît. Les premières galaxies apparaissent 600 à 700 millions d’années après le Big Bang. Elles sont alors plus proches les unes des autres, mais aussi plus petites qu’aujourd’hui. Elles se sont en fait regroupées au fil du temps pour former des amas de plusieurs galaxies. C’est ainsi que notre Voie lactée s’est formée à partir de cinq petites entités auparavant indépendantes. De premiers indices d’activité biologique datent de 3,85 milliards d’années. Il s’agirait de molécules ARN ayant la possibilité de se répliquer sans apport de protéine. Il y a 530 millions d’années apparait une grande diversité d’espèces animales marines. Puis, les premières plantes terrestres, il y a 475 millions d’années, et les premiers reptiles, il y a 315 millions d’années. Ainsi, en compagnie des deux auteurs, nous remontons un calendrier cosmique à travers lequel certaines interactions se font jour. La matière, les éléments, la vie font suite à des processus longs et complexes, tirant leur origine d’une explosion séminale. Un phénomène qui transparaît clairement dans les trois ouvrages, lesquels se complètent utilement et offrent une documentation précieuse sur les études cosmologiques.

Le Système solaire, Vie et mort des étoiles et Du Big Bang à nos jours
Priscilla Abraham et Bruno Mauguin
Apogée, août 2022, 72 pages

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4

« Crédit illimité » : humanité démonétisée

L’auteur Nicolas Rey publie Crédit illimité aux éditions Au Diable Vauvert. L’ancien chroniqueur de France Inter y met en scène Diego Lambert, quasi quinquagénaire, mais surtout désargenté au point d’en appeler au paternel honni, directeur d’une grande entreprise de céréales.

Diego Lambert n’est pas seulement le personnage principal de Crédit illimité : il en est aussi un puissant élément perturbateur, agissant en parasite sur les ordres économique, familial, judiciaire ou psychique. C’est d’ailleurs là que l’auteur Nicolas Rey va puiser toute la dimension satirique de son roman : ce presque quinquagénaire sans le sou, fiché à la Banque de France, ancien héroïnomane, n’hésite pas à faire les poches de ses grands-parents, à porter un dernier clou au cercueil marital de sa thérapeute et à mettre fin aux agissements sournois d’un PDG, son propre père, restructurant ses entreprises au bénéfice exclusif de leurs actionnaires. Toute l’ironie amorale du récit découle de cette improbable trajectoire : diminué en tant qu’homme – car désœuvré, secrètement et désespérément amoureux de sa psychologue et sous le coup d’un interdit bancaire –, Diego Lambert va finalement jouer son va-tout en planifiant l’assassinat de son père, en multipliant les mensonges (à la justice, à sa thérapeute Anne, à ses proches), sacrifier un innocent sur l’autel de son propre salut et, à chaque fois, s’en tirer avec les honneurs.

Crédit illimité s’avère critique envers un système capitaliste broyant les travailleurs pour satisfaire aux exigences des financiers. Il est tout aussi mordant envers l’institution du mariage, perçue comme une source de désillusions, car caractérisée par la violence, l’ennui ou l’écœurement. Les relations filiales y apparaissent éminemment dysfonctionnelles, puisque Diego aime et déteste à la fois un père à l’instinct prédateur, tandis que Théo, le fils d’un imposant syndicaliste, « le haïssait pour l’ensemble de son œuvre », au point de mentir à la police pour le faire accuser d’un meurtre qu’il n’a pourtant pas commis. Ainsi, personne n’est tout à fait innocent dans le roman de Nicolas Rey : les individus sont abîmés par la vie, souvent désespérés, prêts à s’affranchir des lois, de la morale et même de l’humanité la plus élémentaire s’ils le jugent nécessaire. Il y a là un peu d’American Beauty (Sam Mendes), de The Company Men (John Wells), voire de Ressources humaines (Laurent Cantet). Dans cette première fiction pure, Nicolas Rey charpente un monde en décrépitude, plongé dans une pénombre au sein de laquelle seul l’amour inconditionnel de Diego pour sa thérapeute semble apporter un (relatif) filet de lumière.

Souvent amusant, bien troussé, délicieusement satirique, Crédit illimité demeure cependant lacunaire dans son examen du système capitalistique, se contentant d’en saisir l’écume là où un Stéphane Brizé, pour ne citer que cet exemple, se montre plus dense et transversal. Le roman se rapproche davantage du récent exercice d’Alexandre Labruffe, qui avait fait d’un jeune pompiste, dans ses Chroniques d’une station-service, un observateur privilégié de l’absurdité consommée du monde. Chez Nicolas Rey, on ne s’embarrasse d’aucun scrupule, sauf à considérer un policier dont la nuque démange quelque peu devant trop d’évidence, ou une responsable des ressources humaines dont le caractère virginal s’explique peut-être avant tout… par une absence totale dans l’action du roman. La renaissance de Diego n’a rien d’une rédemption : bien que soucieux du sort des employés qu’il est censé licencier pour le compte d’un père et industriel cynique, il ne fait que s’engoncer dans le mensonge et l’abjection, substituant une violence économique et/ou symbolique par une autre, plus tangible et exacerbée. Est-ce là le « crédit illimité » du titre ?

Crédit illimité, Nicolas Rey
Au Diable Vauvert, août 2022, 224 pages

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3

« The Ex People » : en croisade vers le renouveau

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Le scénariste belge Stephen Desberg et l’illustrateur d’origine russe Alexander Utkin s’associent à l’occasion de la sortie de The Ex People (éditions Bamboo, collection « Grand Angle »), une bande dessinée inventive et rythmée mettant en scène sept personnages abîmés et en quête de rédemption.

Jérusalem, 1271. Un groupe pour le moins bariolé, composé d’un oiseau à la libido débordante, d’une sorcière à la peau carbonisée ou encore d’un adulte enfermé dans un casque d’enfant, cherche son salut auprès de Dieu. Ces ex-gens (« ex people ») ont tous connu des mésaventures les ayant boutés hors des sentiers battus. Blaise a été l’écuyer d’un lord « méchant, vulgaire, cupide » entouré de soldats vieillissants et uniquement soucieux de ses menus plaisirs personnels. Il a fini enfermé et oublié dans une prison du château, où il n’a cessé de grandir jusqu’à avoir la tête coincée dans un casque emprunté à sa Majesté. Gertrude était une gamine insouciante. Elle avait pour compagnons une araignée et deux serpents, ce qui lui a valu l’animosité du village et une condamnation au bûcher pour sorcellerie. Giovanni, « si beau et si grand », est l’archétype du playboy italien passant de femme en femme… à ceci près qu’il s’agit d’un oiseau. Volant et volage, il subit le courroux de maris lassés de se voir cocufiés. Ces personnages quelque peu loufoques, mais très attachants, forment le cœur battant de ce premier tome de The Ex People.

La première moitié de ce diptyque s’appréhende comme une grande phase d’exposition. Construite sur base de flashbacks, elle éclaire le passé des protagonistes et revient sur leur arrivée à Jérusalem, en quête d’une forme de rédemption. Ces derniers n’y trouveront toutefois pas le réconfort escompté, puisque les services de Dieu se monnaient chèrement… et avec de l’argent proprement gagné ! Coloré, pétillant, volontiers facétieux, l’album multiplie les références (de Disney à Ghibli en passant par Tolkien) tout en satirisant la famille nucléaire classique, la royauté ou encore l’obscurantisme. En cela, Stephen Desberg parvient à tirer son épingle du jeu, puisqu’il greffe à un récit léger et amusé un double fond plus critique et substantiel, liant ses personnages à des contextes/institutions rigides et/ou liberticides. Et à ce savant mélange entre le comique de façade et ses dénonciations sous-jacentes, il juxtapose une épopée d’ampleur biblique, faite de rencontres inattendues, de batailles spectaculaires et de révélations douloureuses. Joann Sfar n’aurait certainement pas renié la formule…

The Ex People, Stephen Desberg et Alexander Utkin
Bamboo, août 2022, 80 pages

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3.5

La Mort Apprivoisée : La parenthèse désenchantée du duo Powell/Pressburger

Déjà auréolé d’un grand succès avec Le Narcisse Noir et Les Chaussons Rouges, Michael Powell et Emeric Pressburger continuent leur collaboration avec La Mort Apprivoisée. Mais ici, exit les grandes ambitions colorées et oniriques du Technicolor, le duo nous offre un thriller intimiste sur fond de guerre, tourné en noir et blanc.

Un film noir aux multiples facettes

S’il peut être facile de l’omettre tant les précédents films du duo Powell/Pressburger ont la réputation de chefs-d’œuvre, La Mort Apprivoisée n’en reste pas moins un film très intéressant au sein de la filmographie du duo. C’est notamment grâce à un habile mélange des genres que l’absence de l’orfèvrerie omniprésente dans Les Chaussons Rouges arrive à être compensée. A la fois drame romantique, film de guerre ou satire de la bureaucratie militaire, le film n’a de cesse de jouer avec les attentes du spectateur à travers une narration aux frontières de l’expérimental.

Basé sur une nouvelle de Nigel Balchin sortie en 1943, La Mort Apprivoisée se déroule en plein cœur d’une Londres envahie par la Seconde Guerre mondiale. David Farrar, dans le rôle de Sammy Rice, joue un expert en artillerie, chargé d’analyser les différents systèmes d’armes ennemies au sein d’une équipe de scientifiques. On découvre rapidement le personnage de Susan ( Kathleen Byron ), une secrétaire avec laquelle il entretient une relation, et qui travaille dans le même bâtiment que lui. Mais leur relation semble être en sursis depuis que Sammy a été amputé de son pied droit. Il essaie de compenser sa douleur persistante par une consommation excessive de Whisky, les médicaments n’ayant aucun effet. La situation ne s’arrange pas pour le protagoniste lorsqu’un capitaine de l’armée lui demande son expertise. Notre héros doit déchiffrer le système des nouvelles bombes à retardements de l’ennemi allemand. Sammy accepte ce défi, mais dans le même temps, son équipe de scientifiques est mise à rude épreuve par les pressions des hauts dirigeants de l’armée, qui réclament l’approbation de l’usage d’un nouveau canon expérimental. Mais pour Sammy, cette arme n’est pas encore prête pour une utilisation sur les champs de batailles, créant la colère de son supérieur R.B Waring.

Et c’est là que La Mort Apprivoisée excelle. Chacun de ces aspects du film est maîtrisé avec brio tant au niveau de la mise en scène, toujours aussi brillante malgré l’absence du Technicolor, caractéristique des cinéastes, qu’au niveau de l’écriture. Celle-ci arrive à jongler entre ses sous-intrigues et les genres de manière intelligible, notamment dans l’écriture de son histoire d’amour et la sensualité qui se dégage de celle-ci via la mise en scène. Une scène en particulier dégage une touche d’érotisme très élégante grâce à la suggestion d’une scène d’amour. Les protagonistes s’évadent du cadre grâce à la maestria des cinéastes.

Un conflit mondial et un grand conflit interne

Quand bien même il est difficile de placer le film dans un genre précis, reste que le sujet principal de celui-ci est la lutte d’un homme face à son alcoolisme et ses traumatismes. Pourtant sorti peu de temps après la fin de la guerre, le film aborde avec justesse ses effets post-traumatiques. Sammy est en lutte permanente avec lui-même. Il n’ose jamais enlever sa prothèse, qui représente le fardeau de son traumatisme. Avec Susan, cette prothèse est un vrai tabou, Sammy a peur d’apparaître destitué de sa virilité. Le dispositif de mise en scène de Powell accentue cette détresse, en choisissant de faire évoluer son personnage dans un presque huis-clos. Il n’est jamais libre, suffoquant entre son appartement et son laboratoire, toujours enfermé.

Les compositions de plans sont clairement d’inspirations expressionnistes. Des gros plans de visages expressifs, l’utilisation d’angles complexes, ou l’utilisation du noir et blanc comme véritable artifice de l’oppression du personnage ne font que renforcer cette sensation de prison mentale. Cette oppression mentale culmine lors d’une scène surréaliste d’une ingéniosité folle. Sammy y essaie de résister à une bouteille de Whisky dans l’attente de Susan. La sensation de manque transforme l’espace mental du protagoniste en un véritable cauchemar. La bouteille de Whisky ainsi qu’une horloge deviennent ainsi de véritables monstres aux dimensions et aux sons décuplés.

Et lorsque le long-métrage rebascule dans son intrigue de thriller ou son histoire d’amour, c’est comme si celles-ci évoluaient en fonction de l’état de Sammy. Comme si il était le cœur du récit et que toutes ses sous-intrigues étaient dépendantes de lui. Lors d’une réunion avec les hauts-dirigeants de l’armée, il est chargé de lire des résumés statistiques concernant le nouveau canon expérimental. Mais petit à petit, les cinéastes transforment la séquence en un véritable folklore sonore. L’état mental de Sammy envahit la pièce, parasitée par des grands bruits métalliques. L’enjeu principal du personnage, son but, est d’arriver à désamorcer les bombes nazis. Mais pour y arriver, il doit d’abord réussir à vaincre ses démons.

L’une des scènes finales du film, où Sammy se rend sur le terrain pour désamorcer une bombe, représente le climax du film. Rempli de tension, filmée comme dans un thriller d’Alfred Hitchcock, elle préfigure également le Démineurs de Kathryn Bigelow. En montage alternée, la scène fait usage d’un traitement sonore extrêmement appuyé pour augmenter la tension. Une fois achevée, tous les conflits présentés jusqu’ici dans le film sont résolus. En affrontant cette bombe aux mécanismes complexes, le protagoniste affronte dans le même temps son traumatisme et son alcoolisme. On peut d’ailleurs voir dans cet appareil explosif une métaphore de la psyché du personnage, remplie de nœuds complexes et prête à exploser à travers son alcoolisme, le détonateur de la bombe.

Ainsi, une fois sa mission accomplie, Sammy retrouve la joie qu’il avait oubliée depuis bien longtemps. Dans la scène finale, le personnage retrouve son appartement avec Susan. Elle remarque un changement dans son visage, qui vient d’accepter un nouveau poste à hautes responsabilités. Ici, les ombres expressionnistes ont disparu, seul reste cet appartement où se trouve une bouteille de Whisky sur une table. Mais celle-ci est désormais accessoire. Et Susan, en même temps que nous, comprend que pour le héros, la guerre est enfin gagnée.

La Mort Apprivoisée : bande annonce

La Mort Apprivoisée : fiche technique

Titre original : The Small Back room

Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger

Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger, d’après la nouvelle du même nom de Nigel Balchin

Interprétation : David Farrar ( Sammy Rice ), Kathleen Byron ( Susan ), Jack Hawkins (R.B Waring ), Michael Gough ( Captain Dick Stuart )

Photographie : Christopher Challis

Musique : Brian Easdale

Montage : Reginald Mills, Clifford Turner

Durée : 1h43

Genre : Drame, Thriller

Date de sortie : 1949

Pays : Royaume-Uni

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Man on the Brink : le polar matriciel d’Alex Cheung à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Man on the Brink d’Alex Cheung, polar matriciel de la nouvelle vague Hongkongaise à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Ho Wing-Chui est un jeune policier intègre et nouvellement promu. On lui donne pour mission d’infiltrer les triades hongkongaises. Acceptant de ne rien dire à sa famille et sa fiancée, le jeune flic motivé ne tarde pas à participer à certaines activités criminelles de plus en plus violentes. Les effets de cette double vie se font pesant et l’enfer ne fait que commencer.

Le spleen du flic infiltré : tradition et modernité

Man on the Brink emploie tous les motifs du film de flic infiltré et surfe sur l’énergie et l’esprit nihiliste des années 70s. Cela afin de permettre au spectateur de plonger, comme le personnage, dans un état de torpeur et de désespoir notamment héritier du Nouvel Hollywood. Cet attachement à raconter une double vie est aussi un élément propre au cinéma Hongkongais, déjà marqué par le cinéma d’espionnage et attaché à méditer par le genre sur leur identité sino-britannique entre traditions orientales et mœurs occidentales.

À l’instar du premier film du cinéaste, Cops and Robbers, ce Man of the Brink s’inscrit ainsi dans une certaine histoire du cinéma. Le film va toutefois revitaliser le récit de l’undercover cop movie qui deviendra alors l’un des grands filons du cinéma hongkongais. Attaque de bande non coordonnée mais effrayante de par le débordement de violence à la machette, et cela, filmée caméra à l’épaule ; home invasion ; scène d’action d’une brutalité sèche alternant entre vraisemblance et spectacularité ; imagerie urbaine entre violence pragmatique, rêverie contemplative et utopie civilisationnelle qui ne sont pas sans évoquer Michael Mann. Ces éléments évoqués parmi d’autres vont ainsi composer par la suite tout un pan du cinéma Hongkongais, en particulier le polar, précisément, le sous-genre du film de flic infiltré.

Film essentiel de la nouvelle vague Hongkongaise portée – entre autres – par Ann Hui, Tsui Hark et Alex Cheung, Man on the Brink possède une force émotionnelle toujours aussi juste et par conséquent efficace. Tel que dans les films de ses confrères, Alex Cheung propose une écriture des personnages qui n’est jamais soumise à la progression du récit, cédant ainsi à des moments d’errance. Ces derniers permettent d’obtenir une narration organique qui suit discrètement les grandes étapes du genre : l’infiltration ; la solitude ; la perte de repères moraux ; le désespoir.

Certains pourraient par ailleurs être surpris d’entendre des extraits de bandes-sonores originales telles que celle d’Alien dans des moments de suspense impliquant des truands sociopathe. C’est pourtant là tout le génie du cinéma Hongkongais que d’avoir excellemment digéré leurs références au point de pouvoir les recycler, soit les renouveler. Dans le film de Scott, le monstre était autant littéral que symbolique, en étant à l’intérieur de chacun, prêt à se révéler brutalement. Justement, Ho Wing-Chui, notre flic infiltré, va devoir lutter contre tous ces monstres intérieurs cachés derrière des mines sympathiques dans un milieu clinquant et fondé sur les faux-semblants. Pire, notre protagoniste va devoir combattre le pire de lui-même lorsqu’il sera au bord du gouffre, on the brink.

Ci-dessous, un extrait de la bande-son de Man on the Brink.

Man on the Brink en Blu-ray

Le deuxième long métrage d’Alex Cheung débarque en France dans une édition Blu-ray soignée par Spectrum Films.

Entre la présentation visuelle de ce film et celle de son premier métrage – Cops and Robbers – réalisé en 1979 et aussi édité chez Spectrum Films, on peut dire que c’est le jour et la nuit. Ici le rendu visuel est plutôt remarquable, que ce soit au niveau de la gestion du grain, de la précision de l’image, de l’équilibre colorimétrique et de la stabilité de l’image. Quelques artefacts subsistent, on a pu noter ici et là une griffe ou mèche. Le tout est soutenu par un solide encodage.

Du côté du son, le bât blesse un peu. En effet, la piste 5.1 a des dialogues sourds, qui frôlent la saturation, malgré un équilibrage sonore loin d’être mauvais. Un son peut être noté en arrière-plan, mais il ne semble pas tant s’agir d’un souffle que d’un effet sonore relativement gênant. La piste stéréo est bien au-dessus en termes de dynamisme même si elle manque elle aussi d’amplitude. Elle reste toutefois notre préférée.

L’expérience de Man on the Brink est complété par de multiples et intéressants bonus : une courte mais efficace présentation du film par notre habituel Arnaud Lanuque qui revient sur l’importance de ce long métrage sur le paysage filmique Hongkongais et notamment sur le sous-genre du film de flic infiltré, ainsi que sur la carrière d’Alex Cheung qui sera moins florissante par la suite. On trouve aussi une nouvelle longue interview du cinéaste autour du film : sa genèse, le pitch du film, la dangerosité du tournage et le besoin de nouveaux codes. Vous pourrez aussi approfondir – et nécessairement réentendre certaines informations – avec une table ronde consacrée au film et richement accompagnée par Alex Cheung, son collaborateur de longue date, le producteur Teddy Kwan, son chef opérateur ou encore son accessoiriste. On félicitera aussi la présence d’un essai vidéo Alex Rallo (d’une vingtaine de minutes) sur le film et la manière dont il s’inscrit dans une forme d’héritage du cinéma hongkongais (le film d’espionnage par exemple) tout en y inscrivant un sous-genre rafraichissant, le film de flic infiltré, aux ramifications stylistiques passionnantes. Le podcast Steroïds mené par Capture Mag, ici représenté par Arnaud Bordas et Stéphane Moïssakis, n’apporte pas grand-chose à l’ensemble, même si quelques commentaires restent bienvenus pour les néophytes : le rappel de la différence entre la nouvelle vague Française et celle Hongkongaise ; le jeu surprenant des tons ; la comparaison d’une scène de Man on the Brink avec une autre de City on Fire de Ringo Lam. On constate à nouveau un manque de précision et d’assurance dans les podcasts Stéroïds présents sur les éditions Spectrum. Précision : ce podcast créé dans le cadre de la sortie de cette édition est désormais disponible en ligne. Enfin, vous pourrez (re)découvrir la bande-annonce originale du film.

Pour les aficionados comme pour les curieux, cette édition de Man on the Brink signée Spectrum Films est clairement conseillée.

Bande-annonce – Man of the Brink (Alex Cheung, 1981)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080p HD – Encodage MPEG-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Cantonais DTS-HD Master Audio 2.0 & 5.1 – Sous-titres français – Hong-Kong – Polar – 1981 – Durée : 101 mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Nouvelle interview d’Alex Cheung

Table ronde autour du film

Making of en Super 8

Hong Kong dans l’entre-deux : essai video sur le film

Podcast Stéroïds dédié au film

Bande-annonce du film

Sortie le 30 juin 2021 – prix de vente conseillé : 25,00€ TTC

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4.5