La Mort Apprivoisée : La parenthèse désenchantée du duo Powell/Pressburger

Déjà auréolé d’un grand succès avec Le Narcisse Noir et Les Chaussons Rouges, Michael Powell et Emeric Pressburger continuent leur collaboration avec La Mort Apprivoisée. Mais ici, exit les grandes ambitions colorées et oniriques du Technicolor, le duo nous offre un thriller intimiste sur fond de guerre, tourné en noir et blanc.

Un film noir aux multiples facettes

S’il peut être facile de l’omettre tant les précédents films du duo Powell/Pressburger ont la réputation de chefs-d’œuvre, La Mort Apprivoisée n’en reste pas moins un film très intéressant au sein de la filmographie du duo. C’est notamment grâce à un habile mélange des genres que l’absence de l’orfèvrerie omniprésente dans Les Chaussons Rouges arrive à être compensée. A la fois drame romantique, film de guerre ou satire de la bureaucratie militaire, le film n’a de cesse de jouer avec les attentes du spectateur à travers une narration aux frontières de l’expérimental.

Basé sur une nouvelle de Nigel Balchin sortie en 1943, La Mort Apprivoisée se déroule en plein cœur d’une Londres envahie par la Seconde Guerre mondiale. David Farrar, dans le rôle de Sammy Rice, joue un expert en artillerie, chargé d’analyser les différents systèmes d’armes ennemies au sein d’une équipe de scientifiques. On découvre rapidement le personnage de Susan ( Kathleen Byron ), une secrétaire avec laquelle il entretient une relation, et qui travaille dans le même bâtiment que lui. Mais leur relation semble être en sursis depuis que Sammy a été amputé de son pied droit. Il essaie de compenser sa douleur persistante par une consommation excessive de Whisky, les médicaments n’ayant aucun effet. La situation ne s’arrange pas pour le protagoniste lorsqu’un capitaine de l’armée lui demande son expertise. Notre héros doit déchiffrer le système des nouvelles bombes à retardements de l’ennemi allemand. Sammy accepte ce défi, mais dans le même temps, son équipe de scientifiques est mise à rude épreuve par les pressions des hauts dirigeants de l’armée, qui réclament l’approbation de l’usage d’un nouveau canon expérimental. Mais pour Sammy, cette arme n’est pas encore prête pour une utilisation sur les champs de batailles, créant la colère de son supérieur R.B Waring.

Et c’est là que La Mort Apprivoisée excelle. Chacun de ces aspects du film est maîtrisé avec brio tant au niveau de la mise en scène, toujours aussi brillante malgré l’absence du Technicolor, caractéristique des cinéastes, qu’au niveau de l’écriture. Celle-ci arrive à jongler entre ses sous-intrigues et les genres de manière intelligible, notamment dans l’écriture de son histoire d’amour et la sensualité qui se dégage de celle-ci via la mise en scène. Une scène en particulier dégage une touche d’érotisme très élégante grâce à la suggestion d’une scène d’amour. Les protagonistes s’évadent du cadre grâce à la maestria des cinéastes.

Un conflit mondial et un grand conflit interne

Quand bien même il est difficile de placer le film dans un genre précis, reste que le sujet principal de celui-ci est la lutte d’un homme face à son alcoolisme et ses traumatismes. Pourtant sorti peu de temps après la fin de la guerre, le film aborde avec justesse ses effets post-traumatiques. Sammy est en lutte permanente avec lui-même. Il n’ose jamais enlever sa prothèse, qui représente le fardeau de son traumatisme. Avec Susan, cette prothèse est un vrai tabou, Sammy a peur d’apparaître destitué de sa virilité. Le dispositif de mise en scène de Powell accentue cette détresse, en choisissant de faire évoluer son personnage dans un presque huis-clos. Il n’est jamais libre, suffoquant entre son appartement et son laboratoire, toujours enfermé.

Les compositions de plans sont clairement d’inspirations expressionnistes. Des gros plans de visages expressifs, l’utilisation d’angles complexes, ou l’utilisation du noir et blanc comme véritable artifice de l’oppression du personnage ne font que renforcer cette sensation de prison mentale. Cette oppression mentale culmine lors d’une scène surréaliste d’une ingéniosité folle. Sammy y essaie de résister à une bouteille de Whisky dans l’attente de Susan. La sensation de manque transforme l’espace mental du protagoniste en un véritable cauchemar. La bouteille de Whisky ainsi qu’une horloge deviennent ainsi de véritables monstres aux dimensions et aux sons décuplés.

Et lorsque le long-métrage rebascule dans son intrigue de thriller ou son histoire d’amour, c’est comme si celles-ci évoluaient en fonction de l’état de Sammy. Comme si il était le cœur du récit et que toutes ses sous-intrigues étaient dépendantes de lui. Lors d’une réunion avec les hauts-dirigeants de l’armée, il est chargé de lire des résumés statistiques concernant le nouveau canon expérimental. Mais petit à petit, les cinéastes transforment la séquence en un véritable folklore sonore. L’état mental de Sammy envahit la pièce, parasitée par des grands bruits métalliques. L’enjeu principal du personnage, son but, est d’arriver à désamorcer les bombes nazis. Mais pour y arriver, il doit d’abord réussir à vaincre ses démons.

L’une des scènes finales du film, où Sammy se rend sur le terrain pour désamorcer une bombe, représente le climax du film. Rempli de tension, filmée comme dans un thriller d’Alfred Hitchcock, elle préfigure également le Démineurs de Kathryn Bigelow. En montage alternée, la scène fait usage d’un traitement sonore extrêmement appuyé pour augmenter la tension. Une fois achevée, tous les conflits présentés jusqu’ici dans le film sont résolus. En affrontant cette bombe aux mécanismes complexes, le protagoniste affronte dans le même temps son traumatisme et son alcoolisme. On peut d’ailleurs voir dans cet appareil explosif une métaphore de la psyché du personnage, remplie de nœuds complexes et prête à exploser à travers son alcoolisme, le détonateur de la bombe.

Ainsi, une fois sa mission accomplie, Sammy retrouve la joie qu’il avait oubliée depuis bien longtemps. Dans la scène finale, le personnage retrouve son appartement avec Susan. Elle remarque un changement dans son visage, qui vient d’accepter un nouveau poste à hautes responsabilités. Ici, les ombres expressionnistes ont disparu, seul reste cet appartement où se trouve une bouteille de Whisky sur une table. Mais celle-ci est désormais accessoire. Et Susan, en même temps que nous, comprend que pour le héros, la guerre est enfin gagnée.

La Mort Apprivoisée : bande annonce

La Mort Apprivoisée : fiche technique

Titre original : The Small Back room

Réalisation : Michael Powell, Emeric Pressburger

Scénario : Michael Powell, Emeric Pressburger, d’après la nouvelle du même nom de Nigel Balchin

Interprétation : David Farrar ( Sammy Rice ), Kathleen Byron ( Susan ), Jack Hawkins (R.B Waring ), Michael Gough ( Captain Dick Stuart )

Photographie : Christopher Challis

Musique : Brian Easdale

Montage : Reginald Mills, Clifford Turner

Durée : 1h43

Genre : Drame, Thriller

Date de sortie : 1949

Pays : Royaume-Uni

Note des lecteurs5 Notes

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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