« Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille » : un tandem de cher et de sans

Après avoir effeuillé avec talent la saga Rocky, Quentin Victory Leydier publie Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille aux éditions LettMotif.

Dans sa préface, l’économiste Thomas Porcher rappelle qu’entre 2000 et 2013, la France a vu se succéder pas moins de 165 réformes sur l’ensemble des champs relatifs au marché du travail. Ces aménagements politiques à orientation libérale ont eu des conséquences concrètes sur la vie des gens : moins-disant social, pression accrue sur les travailleurs, individualisation de la problématique du chômage… Il n’en faut pas plus pour que le cinéma de Stéphane Brizé apparaisse déjà comme une manière de prendre langue avec trente années de choix économiques procycliques et libéraux.

Dans une structure libre et lâche, volontiers entrecoupée de digressions personnelles, Quentin Victory Leydier expose ce qui fait l’étoffe d’un cinéma amarré au réel et (accessoirement) itératif : les thématiques sociales (chômage, syndicalisme, dénuement…) et humaines (romance, filiation, fin de vie, burn-out…), mais aussi les procédés techniques qui les sous-tendent, cela allant de l’exploitation des écrans à l’emploi de plans longs. L’auteur explique avoir entrepris un dialogue avec les cinq films de son corpus : Mademoiselle Chambon, Quelques heures de printemps, La Loi du marché, En guerre et Un autre monde semblent résonner en lui autant qu’ils se répondent l’un l’autre – ce dernier point étant d’autant plus édifiant lorsque Quentin Victory Leydier expose la manière dont Thierry et Laurent se conçoivent en écho à travers deux films.

Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille est avant tout une affaire de personnages. « Des gens qui pourraient céder, qui devraient même sombrer dans le désespoir et l’apathie mais qui, n’ayant finalement que leur vie qui leur appartienne en plein, ne renoncent jamais tout à fait. » Les protagonistes des cinq films étudiés sont en butte : aux faux-fuyants de la vie amoureuse, à la détresse sociale, aux restructurations industrielles, aux tensions filiales, aux vulnérabilités psychologiques… Tous ont en commun d’évoluer dans des univers sur lesquels ils n’ont qu’une prise insignifiante et auxquels ils demeurent surtout strictement subordonnés. Leur humanité n’en transparaît que plus clairement : Thierry, las, négocie face à un vendeur sournois et en position de force ou essuie, impuissant, les remarques blessantes engendrées par une simulation d’entretien d’embauche ; Laurent, duquel émane un sentiment d’urgence permanent, défend son gagne-pain (et celui de ses collègues) face à un ennemi invisible et impalpable, l’économie de marché, l’incarnation de l’un s’inscrivant aux antipodes de la désincarnation de l’autre ; Jean expérimente la précarité sous toutes ses formes : celle d’une enseignante régulièrement mutée, mais aussi celle des sentiments amoureux et des fondations du couple (il est maçon, rappelons-le)…

En plus de se questionner sur l’image, les dialogues, la mise à distance des personnages ou encore le contexte social des films analysés, Quentin Victory Leydier se penche sur des situations a priori plus anodines, telles que les repas. Il note ainsi que « le repas est (…) un passage obligé dans ces récits car on voit bien que c’est durant ces moments que les personnages, qui sont occupés par le travail le reste du temps, peuvent se retrouver ». Pour bien comprendre de quoi il retourne, l’auteur revient longuement sur ces scènes de Quelques heures de printemps au cours desquelles le rituel dinatoire est scrupuleusement observé par la mère, tandis que le fils avale sur le pouce, dans la cuisine, quelques expédients sans saveur. L’incommunicabilité crève alors les yeux. Ailleurs, Quentin Victory Leydier exprime une véritable déclaration d’amour à Vincent Lindon et sa capacité à embrasser une forme d’authenticité, ou défend le personnage du fils handicapé dans La Loi du marché, parfois discuté en raison du misérabilisme dont il serait porteur – et qu’il conteste sans ambages.

Le plan fait également l’objet d’une analyse approfondie. Il est souvent long dans un cinéma où sa multiplication est pourtant la règle. Dans Mademoiselle Chambon, le plan-séquence sert à manifester une tension sensuelle préexistante. Dans La Loi du marché, l’instabilité du cadre et l’économie de la parole procèdent « comme si la caméra mimait l’inconfort dans lequel se trouve Thierry ». Dans une autre séquence, c’est le sentiment d’étouffement qui prévaut et Thierry, face aux critiques de ses interlocuteurs, semble prisonnier de l’image. En guerre est au contraire un film de l’urgence, une course contre la montre filmée caméra à l’épaule, aux focales longues et aux procédés stylistiques proches de l’observation participante. Un autre monde apparaît lui aussi plus découpé.

Si certains lui reprocheront probablement un manque de rigueur académique, Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille n’en demeure pas moins aussi passionné que passionnant. Quentin Victory Leydier pose un regard attentif et fasciné sur un cinéma fait d’humanité et d’enjeux sociaux, les deux étant dans le cas présent inextricablement liés.

Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille, Quentin Victory Leydier
LettMotif, février 2022, 260 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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