« Dictionnaire Terrence Malick » : mettre des mots sur un cinéma ineffable

Docteur en études cinématographiques et spécialiste du cinéma américain, Damien Ziegler se penche sur Terrence Malick dans un dictionnaire lui étant entièrement consacré, publié chez Lett Motif. L’occasion d’étudier plus avant un cinéaste réputé pour sa rareté et sa discrétion, caractérisé par sa science du mouvement et son attachement à la nature et avec lequel tant de vedettes hollywoodiennes ont travaillé – ou aspirent à le faire.

L’ouvrage de Damien Ziegler s’ouvre sur Brooke Adams, « une des plus belles incarnations de l’amour terrestre chez Malick », et se referme sur Hans Zimmer, avec lequel le réalisateur américain connut quelques divergences de vues lors de la mise en musique de La Ligne rouge. Deux entrées qui nous font (déjà) passer des Moissons du ciel à la fresque militaire, de 1978 à 1998, des considérations de distribution à celles de la composition sonore. Cette diversité des approches caractérise l’ensemble du dictionnaire, puisque Martin Heidegger, par exemple, voisine avec Hollywood ou le philosophe grec Héraclite. Pour en dire quoi ? direz-vous. Pour nous apprendre, en l’occurrence, que Terrence Malick consacra à Harvard une thèse à Heidegger, pour situer « le jeu entre l’être et l’étant heideggeriens », pour nous rappeler qu’Héraclite demeure néanmoins le penseur ayant le plus d’emprise sur le cinéma malickien, pour identifier, enfin, les liens et les antagonismes entre le centre névralgique du cinéma américain et l’auteur radical du désabusé et potentiellement autobiographique Knight of Cups.

La nature, ses principaux motifs, ses plans référentiels irriguent évidemment tout l’ouvrage. Il en va ainsi des oiseaux ou de la plage de The Tree of Life ou de La Ligne rouge, des ciels surexposés de Néstor Almendros dans Les Moissons du ciel, des insectes de Knight of Cups, du « paradis perdu » ou du motif du jardin, nanti à lui seul d’une entrée de cinq pages et décrit comme « une figure récurrente prodiguant [à Terrence Malick] une nouvelle occasion de jouer sur cet entre-deux entre nature et culture ».

Sur la narration, et sur la continuité plus précisément, Damien Ziegler exprime la chose suivante : « Les principes formels chez Malick ont été rassemblés en dogme par le chef opérateur Emmanuel Lubezki et ont conduit à une approche du récit de plus en plus détachée du déroulement chronologique traditionnel. La rupture avec la continuité du récit classique au profit d’un flux narratif davantage en osmose avec le déploiement de la nature et de la conscience humaine a ainsi pris une importance toujours croissante jusqu’à fragmenter l’histoire en petits morceaux épars tels qu’ils pourraient être rassemblés par un sujet en train de regarder en arrière pour se remémorer son existence. Cette existence forme un tout qui ignore la scission entre passé, présent et futur, et se contente d’avancer en engrangeant une masse d’informations au sein de laquelle chacune est susceptible de renvoyer à toute autre sans qu’une explication causale stricte puisse être avancée. »

L’exégèse est à la fois passionnée et extrêmement précise. Sont ainsi scrupuleusement consignés l’Oklahoma où Terrence Malick passa une partie de son enfance, la technique du « torpillage » consistant à déstabiliser les comédiens en faisant intervenir un élément inattendu durant le tournage, l’influence de Léonard de Vinci, la perle comme « bijou emblématique de la féminité et du mystère de la nature », les relations complexes avec Ennio Morricone à l’occasion des Moissons du ciel ou le cas d’une science-fiction étrangère au cinéaste américain, mais explorant pourtant en clerc ses thèmes favoris – le deuil, l’être et le non-être, la nature… Sur la notion de mouvement, Damien Ziegler livre plusieurs pages éclairantes, liant notamment le geste malickien aux innovations techniques (dont la fameuse Steadicam) et expliquant que « le cinéma de Terrence Malick n’est pas un cinéma de la distance et du plan de grand ensemble paysager romantique », mais « au contraire un cinéma de l’intime, même en présence du grandiose naturel ».

Ce dictionnaire se montre par ailleurs particulièrement prolixe – et pertinent – sur l’ambivalence des éléments – eau, terre, feu, air –, leur stabilité, leur symbolique ou leur cryptage. Et de rappeler : « L’intérêt nourri pour les quatre éléments traditionnellement reconnus en Occident […] ne traduit pas chez Malick une démarche scientifique visant à affirmer la prédominance d’un élément sur les trois autres […] Ce qui perdure, c’est l’être des choses, le fait qu’elles soient, qu’on ne remarque pas, tandis que l’accident, l’éphémère sont ce qui attire l’attention. »

CARACTÉRISTIQUES DÉTAILLÉES

Auteur : Damien Ziegler
Editeur : Lett Motif
Date de parution : 01/05/2019
EAN : 978-2367162652
ISBN : 2367162654

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?