« Clint Eastwood » : comédien, persona, symbole

Le sociologue Jean-Louis Fabiani publie aux éditions La Découverte une étude sur Clint Eastwood. Il interroge sa persona, les valeurs véhiculées par ses films et les stéréotypes qui lui collent à la peau.

De modeste acteur de série télévisée (Rawhide), Clint Eastwood est devenu l’un des comédiens-réalisateurs les plus estimés du XXIe siècle. Celui qui avait à l’origine des difficultés d’allocution et un physique californien plutôt banal s’est frayé un chemin inattendu jusqu’aux cimes hollywoodiennes (quatre Oscars, cinq Golden Globes, notamment). Ce parcours exceptionnel, Jean-Louis Fabiani le retrace et le contextualise minutieusement. Et – cela ne surprendra personne – le tournant le plus déterminant de la carrière du natif de San Francisco eut lieu sur le vieux continent, aux côtés de Sergio Leone, dans un western spaghetti au budget dérisoire. Clint Eastwood y campe un étranger taciturne caractérisé (et de quelle façon !) par un chapeau, un poncho, un cigare et un pistolet. La persona est déjà en voie d’élaboration : Pour une poignée de dollars se distingue par sa virilité inébranlable, ses silences mystérieux et sa violence hors du temps.

La trilogie du dollar offre à Clint Eastwood une aura hollywoodienne. La série de films centrée sur l’inspecteur Harry lui succède en redéfinissant la persona du comédien et en lui accolant une étiquette fascistoïde durable. La critique de cinéma Pauline Kael voit ainsi en Clint Eastwood un obsédé de la violence arbitraire. Il faut dire que l’inspecteur Harry Callahan a l’habitude de se dresser contre les institutions, de se retrancher derrière son Magnum et de rendre une justice personnelle, volontiers brutale, qu’il estime plus efficace et judicieuse que celle des autorités compétentes. Jean-Louis Fabiani rappelle ici, à dessein, que le libertarisme du comédien constitue probablement une grille de lecture plus pertinente que de quelconques velléités fascistes. Il démontre par ailleurs les ambiguïtés morales et politiques de cette saga – Harry s’oppose par exemple à des policiers responsables d’exécutions punitives. Eastwood n’arrangera cependant pas son cas en s’associant à Don Siegel dans Les Proies : lesté d’un propos misogyne, promu par un cinéaste aux déclarations sulfureuses, le film inscrit Eastwood à mille lieues des préoccupations féministes.

Jean-Louis Fabiani fait ensuite état des différentes inflexions observées dans la filmographie de Clint Eastwood. Le comédien-réalisateur n’a probablement pas fondamentalement changé, il demeure ce libertarien conservateur se réclamant publiquement du camp républicain, mais il est aussi intuitif, capable de saisir l’air du temps et d’en exploiter les composantes. Il en va ainsi du point de vue féminin de Sur la route de Madison, de l’euthanasie finale de Million Dollar Baby ou de la représentation des minorités vietnamiennes dans Gran Torino. Ce dernier exemple est d’ailleurs symptomatique : Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, sert avant tout à témoigner de la dégradation de la condition ouvrière aux États-Unis, des liens familiaux qui se distendent et de la capacité des Blancs à s’ériger en sauveurs providentiels des immigrés. Même Space Cowboys ou La Mule tendent à célébrer une certaine idée de l’homme blanc : dans le premier, il s’agit de fraternité virile et d’un accomplissement tardif via un grand bond en arrière (conservatisme) ; dans le second, l’ordre phallique est restauré par l’offrande de deux jeunes femmes sculpturales à un nonagénaire moins anti-viriliste qu’il n’y paraît. Dans ces films, Clint Eastwood, pourtant vulnérabilisé par l’âge, semble se dérober partiellement à la vieillesse. Même le tant décrié American Sniper est perçu par l’auteur comme caractéristique de l’ambivalence de la filmographie du comédien-réalisateur.

L’ouvrage est aussi l’occasion d’évoquer la résonance singulière de Clint Eastwood dans les classes populaires et moyennes américaines. Bien né, l’acteur deviendra pourtant une icône du prolétariat, dont il partage, on l’a vu, les états d’âme dans un film tel que Gran Torino. Son passé de pompiste n’y est peut-être pas tout à fait étranger. Jean-Louis Fabiani revient par ailleurs sur les différentes formes de masculinité interprétées par le comédien californien ou sur la réussite de sa société de production Malpaso. L’étude est passionnante, bien exemplifiée et loquace dès lors qu’il s’agit d’identifier les thèmes récurrents de l’œuvre de Clint Eastwood. Mais elle permet avant tout de nuancer certains jugements hâtivement portés sur lui.

Clint Eastwood, Jean-Louis Fabiani
La Découverte, octobre 2020, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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