Adapté du roman éponyme de Georges Simenon, la dernière réalisation de Jean Becker dresse le portrait déclinant et poétique d’un comédien célèbre dans le Paris des années 70.
Synopsis des Volets verts : « Les Volets verts » dresse le portrait d’un monstre sacré, Jules Maugin, un acteur au sommet de sa gloire dans les années 70. Sous la personnalité célèbre, l’intimité d’un homme se révèle.
Face à la Méditerranée, dans sa somptueuse villa près d’Antibes, le comédien Jules Maugin explique pourquoi il ne s’y rend jamais. Il n’aime pas les Volets verts, et la couleur verte en général. Campé par un Gérard Depardieu envoûtant, Jules apprend via son cardiologue qu’il a le coeur vieux et rouillé. Un coeur qui dépérit. S’il arrête de boire, néanmoins, il peut encore vivre de longues années.
Le spectateur le sait bien, ce n’est pas l’alcool qui fait souffrir notre comédien, mais son amour perdu, en lequel s’incarne Jeanne Swann, interprétée par Fanny Ardant. Disons-le d’emblée, les Volets verts est un film de désunion, de sentiments qui fuient et du monologue amoureux de Jules. Il est l’amant, au sens de Roland Barthes, s’abîmant de façon morbide, alors que l’objet aimé continue de jouer à ses côtés. Jeanne est aussi comédienne, mais repousse son compagnon de scène en lui demandant d’arrêter de lui écrire des lettres.
Il n’y a d’absence que de l’autre, disait Barthes. Nous suivons la déambulation d’un Gérard Depardieu dans le Paris chic des artistes et, bien qu’il soit adulé, fait de son personnage un buveur invétéré de vodka, rejetant peu à peu les diktats et les codes de son milieu. Maintenu à flot, tant bien que mal, par son ami Félix (Benoît Poelvoorde) et par Alice (Stefi Celma), une jeune mère célibataire pour laquelle il se prend d’affection.
Naviguant entre la capitale et la Côte d’Azur, Jules essaye de se sauver grâce aux gens qu’il aime. Poursuivi par le fantôme de son désir intarissable, sa vaine quête ne peut aboutir qu’à une lente chute implacable, scrutée par un spectateur tantôt émerveillé tantôt hilare devant la dévorante aura de Depardieu.
Le scénario, adapté par Jean-Loup Dabadie peu avant sa mort en mai 2020, est un véritable hommage à la langue française, d’une écriture fine, en témoigne la mise en abyme de l’expression théâtrale en lien avec l’histoire intime des personnages. Jeanne, dans le rôle d’Elvire, dit sa tirade « Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été aussi cher que vous […] ; et toute la récompense que je vous en demande c’est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte », et Jules quitte la salle non sans se faire remarquer.
Les Volets verts est un joli long-métrage, ode au langage, comme on en voit assez rarement dans le cinéma français aujourd’hui. Un cinéma simple, qui ne brille pas par sa réalisation mais par la performance et la générosité de ses acteurs.
Bande-annonce : Les Volets verts
Les Volets verts – Fiche Technique
Réalisation : Jean Becker
Scénario : Jean-Loup Dabadie
Interprétation : Gérard Depardieu, Fanny Ardant, Benoît Poelvoorde, Stefi Celma, Fred Testot..
Photographie : Yves Angelo
Décors : Loïc Chavanon
Costumes : Anaïs Romand
Musique : Frédéric Vercheval
Producteurs : Michèle et Laurent Pétin
Maisons de Production : ARP Sélection
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 24 Août 2022
A défaut de proposer un divertissement qui révolutionne le genre et préférant ne pas prendre de risque, Beast reste une agréable surprise pour tout amateur de film de « monstres ». Un survival sachant aller à l’essentiel et se montrer efficace pour se présenter comme un spectacle de bonne facture.
Synopsis de Beast : Le Dr. Nate Daniels, revient en Afrique du Sud, où il a autrefois rencontré sa femme aujourd’hui décédée, pour y passer des vacances prévues de longue date avec ses deux filles dans une réserve naturelle, tenue par Martin Battles, un vieil ami de la famille, biologiste spécialiste de la vie sauvage. Mais ce repos salvateur va se transformer en épreuve de survie quand un lion assoiffé de vengeance, unique rescapé de la traque sanguinaire d’ignobles braconniers, se met à dévorer tout humain sur sa route et prend en chasse le docteur et sa famille…
Un temps relégués à la case des DTV dont il vaut mieux ignorer l’existence, il semblerait bien que les majors hollywoodiennes soit à nouveau attirées par la production de films d’animaux mangeurs d’hommes. Il suffit de voir les dernières périodes estivales, où se sont enchaînés des titres tels qu’Instinct de survie (2016, Sony Pictures), En eaux troubles (2018, Warner Bros.) et Crawl (2019, Paramount Pictures). En cet été 2022, c’est donc le studio Universal Pictures qui se permet d’occuper la place avec Beast, un énième long-métrage du genre dans lequel une petite famille va devoir faire face à un lion hors normes. Par « énième », vous comprendrez bien vite qu’il ne faudra pas attendre monts et merveilles de la part du scénario, ce dernier reprenant le schéma narratif inhérent à ses congénères. Certes, le film troque les requins et autres crocodiles par un lion, imposant ainsi la savane africaine comme lieu d’action. Mais à part cela, rien ne change côté écriture : une famille dysfonctionnelle/marquée par un drame – le récent décès de la mère suite à un cancer – qui va trouver dans ses péripéties avec l’antagoniste le moyen de se retrouver. De se reconstruire. Le tout sans chercher à innover quoique ce soit, se permettant même par moment de copier ses aînés – les héros coincés dans une jeep avec le lion rôdant aux alentours fait irrémédiablement penser à Cujo. Vous l’aurez compris, Beast n’a rien d’original à nous mettre sous la dent… et pourtant, le titre parvient à se démarquer quelque peu de la concurrence.
Car conscient de son statut de divertissement estival sans prise de tête, le titre ne perd aucun seconde pour nous plonger dans le bain. Et ceux alors que les films du genre commencent à avoisiner les 110 minutes, pour finalement pas grand-chose. Juste pour meubler de manière artificielle une durée de visionnage qui n’en avait pas forcément besoin. Allant par moment dans le too much pour justifier le spectacle. Beast, c’est comme Crawl ou encore Don’t Breathedans un autre style : un titre qui préfère aller directement à l’essentiel, et ce sans fioriture ! Et pour cause, après son introduction et la présentation des personnages, le film garde un rythme effréné et soutenu dès l’entrée en scène du lion. Le tout pour se terminer exactement là où il faut, sans jamais paraître trop long et évitant les incohérences propres au genre. Ces dernières sont tout de même présentes – le lion qui se « téléporte » sur la fin et un combat durant lequel le héros semble encaisser sans mal des coups pourtant mortels – mais restent ainsi en dose suffisante pour ne pas parasiter l’ensemble.
Un rythme soutenu qui trouve également sa force dans la mise en scène du réalisateur islandais Baltasar Kormákur. Si le bonhomme n’a jamais vraiment brillé durant sa carrière hollywoodienne, il a toutefois su livrer des titres certes oubliables mais pour le moins sympathiques et efficaces. Comme peuvent en témoigner Contrebande, 2 Guns ou encore Everest. Nous pouvons dès lors ranger Beast dans la même catégorie, le cinéaste livrant ici un survival diablement tendu. Faisant de la savane un endroit où pèse le danger, qui peut surgir de n’importe où. Pour arriver à ce constat, Baltasar Kormákur a joué à fond la carte des plans-séquences et du hors champ pour créer une atmosphère immersive, oppressante. Le tout servi par des effets spéciaux de bonne facture, une musique qui sait se faire entendre quand il le faut et un casting plutôt impliqué. Et ce sans avoir peur des effets gores, sans toutefois en abuser ni des jump scares purement gratuits. Ce qui lui permet de se prendre au sérieux sans jamais mettre sa générosité de côté, évitant toute légèreté malvenue comme tout Marvel qui se respecte (n’est-ce pas, En eaux troubles ?).
Bref, Beast ne prétend à aucun moment être autre chose qu’un banal divertissement, qu’un survival que l’on aurait déjà vu des milliers de fois. Et même s’il ne cherche pas à renouveler le genre, le long-métrage fait suffisamment preuve de qualité pour être l’un des titres les plus appréciables de ces dernières années. De quoi satisfaire les spectateurs qui auraient été déçus cet été par L’Année du Requin et qui apprécient les films de « monstres » tout ce qu’il y a de plus classiques. Reste à savoir si les prochains titres des studios hollywoodiens – pour dire, nous parlons d’un remake à Anaconda depuis quelques temps – sauront continuer sur cette lancée. Ou si, une nouvelle fois, nous retrouverons très vite ce genre aux côtés des Sharknado et autres séries Z désespérantes.
Beast – Bande annonce
Beast – Fiche technique
Réalisation : Baltasar Kormákur
Scénario : Ryan Engle et Jaime Primak Sullivan
Interprétation : Idris Elba (Nathanael ‘Nate’ Samuels), Sharlto Copley (Martin Battles), Leah Jeffries (Norah Samuels), Iyana Halley (Meredith ‘Mery’ Samuels), Martin Munro (Kees), Tafara Nyatsanza (Banji)…
Photographie : Philippe Rousselot et Baltasar Breki Samper
Décors : Jean-Vincent Puzos
Costumes : Moira Anne Meyer
Musique : Steven Price
Producteurs : Baltasar Kormákur, James Lopez et Will Packer
Maisons de Production : Universal Pictures, RVK Studios et Will Packer Productions
Distribution (France) : Universal Pictures International
Durée : 93 min.
Genre : Thriller, survie
Date de sortie : 24 Août 2022
Etats-Unis – 2022
Ouvrage collectif placé sous la direction du docteur en géopolitique Frank Tétart, ce Grand Atlas 2023, le dixième du genre, entend nous offrir les clefs de compréhension et d’analyse de l’actualité internationale. Il prend aussi le parti de revenir sur dix faits marquants de la décennie passée et de poser un regard panoptique sur la Russie, dont les visées ukrainiennes s’affichent en bonne place…
L’année 2022 a basculé le 24 février, quand la Russie a lancé en Ukraine ce que le Kremlin a rapidement baptisé une « opération spéciale ». Une terminologie sous forme d’euphémisme, qui a eu des répercussions profondes, dont certaines nourrissent abondamment ce Grand Atlas 2023. Car si l’envolée des prix, les pénuries de matériel, les tensions sur les marchés des matières premières ou la fin des illusions occidentales ont largement été commentées dans la presse, il faut y ajouter l’influence des visées russes sur l’indépendance taïwanaise, la hausse du budget de la Défense en Allemagne (porté à 2% du PIB), les instruments financiers européens favorisant la livraison d’armes en Ukraine ou encore une insécurité alimentaire accentuée alors même que 800 millions de personnes continuent à être sous-alimentées ou carencées dans le monde.
2023 s’appréhende aussi comme un moment post-Covid – malgré une inégalité d’accès à la vaccination propre à favoriser l’apparition d’éventuels variants – mais permacrise : économique, écologique, politique… Les États-Unis sont actuellement plus que jamais partagés entre l’Ukraine et l’Asie, entre les menaces russes et chinoises. Dans une Europe post-Brexit (repris dans les dix moments marquants de la dernière décennie), la gouvernance d’une France fracturée (le RN a rassemblé 40% des électeurs aux dernières présidentielles, l’abstention demeure le premier parti de France) et des Balkans aux croisements des influences occidentales, turques, chinoises et russes ont largement de quoi nous préoccuper. Un peu plus loin de nous, les auteurs se penchent sur le Qatar, qui s’apprête à accueillir la coupe du monde, la première à être disputée au Moyen-Orient. Ils contextualisent cet événement sportif à la lumière du soft power, du renforcement de la dynastie Al-Thani, des flux de la mondialisation et de l’exacerbation de la fierté nationale. Ils n’oublient pas non plus l’Afghanistan, où les droits des femmes sont battus en brèche et où l’arrêt de l’aide internationale vient gréver de manière significative le budget national.
On redoute d’ailleurs de voir l’Afghanistan redevenir la plaque tournante du terrorisme international. Et de terrorisme, il en est également question au Mali et dans le Sahel, comme le démontrent des cartographiques présentant une vaste zone d’action des groupes djihadistes. Le Mali, c’est en outre pas moins de deux coup d’État militaires en deux ans, alors que l’Afrique a vu cinq de ses pays renouer avec ces vieux démons antidémocratiques en 2021 : le Soudan, le Tchad, le Burkina Faso, la Guinée et donc le Mali. Ce Grand Atlas 2023 passe aussi par quelques incontournables : les inégalités mondiales et régionales, les questions démographiques, climatiques et agricoles, les grands défis de demain – de la transition énergétique à la smart ou safe city… Il donne aussi la parole à des experts en revenant sur les dix événements ayant caractérisé la décennie écoulée, du printemps arabe aux accords de Paris sur le climat en passant par la crise migratoire syrienne.
Synthétique mais non moins passionnant, l’ouvrage s’enrichit en outre de plusieurs articles issus d’un partenariat avec Courrier International et France Info. La faim en Afghanistan, la question du nucléaire iranien, les bidonvilles au cœur de Séoul, la disparition de la presse indépendante en Russie ou encore l’état de la démocratie française sont autant de sujets passés en revue et complétant utilement l’atlas. Au bout du compte, en moins de 150 pages, Frank Tétart et ses coauteurs dressent un panorama saisissant de l’état du monde en 2022, pour mieux préparer 2023.
Grand Atlas 2023, ouvrage collectif sous la direction de Frank Tétart Autrement, août 2022, 144 pages
Avec un parti pris graphique peu conventionnel, se jouant des formes tout en mettant en exergue les traits de crayon, l’auteur et illustrateur britannique James Albon raconte, dans Recette de famille, l’épopée culinaire et agricole de deux frères ayant quitté leur petite île écossaise pour la vie londonienne. Pour le meilleur et pour le pire.
C’est nanti d’un héritage inattendu que Tulip et Rowan arrivent dans la périphérie londonienne, pour découvrir la maison que leur a léguée leur défunte tante. Derrière eux, ils laissent une vie champêtre, autarcique, étrangère au tumulte urbain et rythmée par les conseils obsessionnels de leur mère, qui a en horreur la modernité, la société de consommation, la médecine occidentale et tous leurs avatars. Rowan rêve alors de cultiver la terre de manière éthique, pour y faire pousser les aliments les plus sains. Tulip envisage d’ouvrir son propre restaurant, avec l’ambition de faire goûter aux Londoniens empoisonnés par la malbouffe des plats raffinés confectionnés avec des produits bio et locaux.
Les planches colorées de James Albon semblent dans un premier temps épouser ce mouvement : Rowan s’épanouit à tel point que, passant ses journées dans les champs, il met du temps à réellement découvrir une maison portant les stigmates d’un couple en état de rupture consommée ; Tulip forme une équipe capable de l’assister, s’attache les services d’une cuisinière hors pair et attire, les bons soirs, une foule conséquente. Un élément va toutefois venir impulser une nouvelle dynamique : les étranges – et succulents – champignons que Rowan découvre sur ses plantations.
Cet ingrédient va faire la renommée du restaurant de Tulip et peu à peu contaminer toute la carte du chef. Ce dernier prend de la distance avec ses objectifs initiaux, premier signe de perdition, et s’appuie sur son nouveau maître d’hôtel pour promouvoir son établissement – en attirant une clientèle huppée, en usant des réseaux sociaux, en changeant entièrement la décoration pour quelque chose de plus clinquant… Bientôt, aidé par des investisseurs ayant flairé le bon coup, il ouvre des restaurants aux quatre coins de Londres et réfléchit même à une stratégie de développement international passant par New York, Los Angeles ou Paris.
Partant, Recette de famille va creuser le sillon de la rupture. Elle est d’abord familiale et fraternelle, puisque la communication devient impossible entre les différents personnages. Tulip est accaparé par ses projets professionnels au point d’en oublier des rendez-vous avec son frère. Rowan décide un moment de couper les ponts, retourne sur son île écossaise, mais prend soudainement conscience de l’aigreur et du sentiment de supériorité qui animent sa mère. De retour à Londres, il ne peut que constater, las, une autre forme de rupture, qui touche cette fois à la personnalité même de Tulip : les frontières entre l’acceptable et l’inacceptable se sont brouillées dans son esprit, tant et si bien que, constatant que ses champignons poussent en réalité sur des cadavres humains, il accueille la nouvelle comme un soulagement – les macchabées ne manquent pas et la formule garantissant la production régulière de cette denrée si précieuse est désormais (enfin !) connue.
En s’engonçant dans la haute société londonienne, le personnage principal de James Albon va se corrompre. Recette de famille y gagne en aspérités et prend alors la forme d’une satire sur la nature humaine, sur la soif de pouvoir, de richesse et de reconnaissance. Celui qui se lamentait volontiers au kebab du coin refuse désormais de venir en aide à cet ami restaurateur qui le soutenait. Celui qui voulait initier les Londoniens à la qualité et l’éthique culinaire projette des assassinats ou des détournements de cadavres pour faire pousser les champignons qui lui assurent un train de vie confortable. James Albon met ainsi en vignettes un personnage phagocyté par la réussite, non pas pour le plaisir qu’elle occasionne (qui apparaît bien chiche), mais à travers toutes les mécaniques adjacentes qu’elle implique (de la renommée aux responsabilités en passant par le besoin d’aller toujours plus loin).
Recette de famille, James Albon Glénat, août 2022, 320 pages
Le scénariste El Diablo et le dessinateur Romain Baudy remettent le couvert après un très engageant « Darwin’s Lab » : en trois récits aussi courts que fulgurants, ils mettent en scène des créatures extraterrestres confrontées à la nature humaine.
« Alien traficante » s’inscrit quelque part entre Le Salaire de la peur et Predator. Des hommes sont chargés d’acheminer de la drogue à travers une jungle luxuriante. Bien que pressés par le temps, ils s’enlisent, ce qui leur fait craindre la colère, apparemment innommable, de leur chef El Tiburon. Les trois convoyeurs vont toutefois faire une découverte des plus surprenantes, puisqu’ils rencontrent des aliens en panne de carburant, qui leur proposent aussitôt un marché profitable à tous : échanger quelques kilos de leur cocaïne contre une drogue extraterrestre capable de « révolutionner la consommation de stupéfiants » – et dépourvue du moindre effet indésirable. Ces petites mains des cartels latinos tiennent-ils de quoi appâter El Tiburon ? Probablement. Cependant, devant la proposition des aliens de rendre le produit accessible à tous, ils décident de les liquider… afin de ne pas hypothéquer leur marché.
« Roadkill » commence comme une tragédie familiale dans l’Amérique redneck. Un enfant chétif se plie en quatre pour satisfaire aux exigences d’un père désœuvré et alcoolique. Insensible, ce dernier passe ses journées à réprimander son rejeton, ou à malmener les quelques animaux qu’ils croisent. C’est justement l’un d’entre eux, un cerf percuté lors d’un trajet en voiture, qui va agir comme un puissant élément perturbateur. Caché par Zack, il se transforme peu à peu, à l’insu de son père Hugh, qui le croit au fond d’un congélateur prêt à être consommé. El Diablo et Romain Baudy rendent une situation de nature horrifique particulièrement jouissive, puisque le personnage détestable du père va se voir supplanté par une créature probablement extraterrestre, et ardamment recherchée par les autorités.
Ce second volume de Space Connexion se clôture enfin par un très ironique « Lanceur d’alerte ». Venu du futur à l’instar d’un Terminator, un scientifique renommé cherche à convaincre son alter ego du passé que les extraterrestres sont déjà sur terre et se trouvent à l’origine des grands progrès humains et technologiques, censés leur procurer un environnement idoine lorsqu’ils prendront la décision de nous coloniser ouvertement. « Nous devons alerter la planète ! Il y a urgence absolue ! » Ce qu’il ignore, c’est la véritable nature de son interlocuteur, et le délicieux pathétisme qui va ainsi caractériser la fin de ce récit.
Comme « Darwin’s Lab », son prédécesseur, « Alien Legacy » se distingue par un dessin travaillé et un humour efficace. Il parvient aussi à révéler des pans entiers – et peu enviables – de la nature humaine, à travers des personnages rendus peu sympathiques, voire franchement ridicules. Traversé de références cinématographiques (de Délivrance à Starship Troopers) et très bien ficelé, l’album d’El Diablo et Romain Baudy vaut assurément le coup d’œil, notamment pour son inventivité et sa capacité à tourner les comportements humains en dérision.
Space Connexion: Alien Legacy, El Diablo et Romain Baudy Glénat, août 2022, 64 pages
Retour sur quelques nouveautés de l’été 2022. Au programme : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan.
Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.
Orage, Anaïs Brunet Didier Jeunesse, juin 2022, 14 pages
Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.
Herbarium, Sylvain Lauwers Lapin, août 2022, 112 pages
Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.
Adan, Alban Sapin, Clara Néville et Lorenzo Nuti Glénat, août 2022, 88 pages
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le Phénix d’Osamu Tezuka –, « Retour aux enfers ! » comporte quelques séquences spectaculaires et/ou sanguinaires et transforme un homme ordinaire en héros pas tout à fait extraordinaire, mais devant toutefois dépasser ses peurs pour secourir la femme qu’il aime. Si l’album manque quelque peu d’originalité – ce que l’on notait déjà à l’occasion du premier tome –, il se distingue en revanche par la qualité de ses dessins, volontiers oniriques et sépulcraux. Il repose aussi sur un personnage attachant, un peu gauche et naïf, mais doté d’une réelle sensibilité.
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !, Jacques Lamontagne et Ma Yi Glénat, août 2022, 56 pages
Un jeune curé se voit affecter à la paroisse d’Ambricourt, dans le nord de la France. Il se rend très vite compte que les locaux n’ont guère d’intérêt pour la religion et qu’il ne pourra compter que sur lui-même. Journal d’un curé de campagne est une oeuvre froide, crue et résignée, n’offrant à ce jeune prêtre que des personnages ayant égaré Dieu dans leurs misères, ou feignant d’y croire car c’est la norme. Et pourtant, la croyance n’est pas la foi.
« Vous avez des yeux qui me plaisent, des yeux de chien ». Docteur Delbende au curé d’Ambricourt.
Que dirait Saint-Augustin ?
D’ailleurs, les faux-chrétiens, parlons-en. Il y a les misérables, comme le tenant du cabaret où des hommes vont expressément saouler des jeunes filles, et qui vient voir le prêtre comme si de rien n’était. Et puis il y a ce comte qui trompe sa femme et délaisse sa fille mais qui se vante de l’aide qu’apporte sa famille au clergé depuis des générations. Pourquoi honorer Dieu quand on peut payer pour ça ?
Alors, pour que le jeune prêtre puisse s’en sortir, il s’entoure de deux réconforts, et quels réconforts. Un docteur athée suicidaire et un vieux prêtre aux conseils moribonds, « un vrai prêtre n’est jamais aimé, retiens ça », « faites de l’ordre en pensant que le désordre va l’emporter le lendemain »… Il ne faut pas aider et rentrer dans les affaires des gens, mais juste faire son travail. Pourquoi essayer quand on sait que tout va échouer ?
Un véritable homme de Dieu
Et pourtant il y a la grâce, symbolisée par la compassion d’une enfant ou les mots justes pour aider une mère, pleurant son enfant décédé, à avancer. Car Dieu ne contient pas l’amour, c’est l’amour lui-même. Et il y a ce jeune prêtre, véritable éponge des peines et comportements vicieux de ses contemporains, qui viennent un peu plus nourrir ce cancer au coeur de son être. Mais c’est pourtant ce cancer qui le sauvera, ou du moins, sauvera son humanité, sa marche auprès des ombres que sont les hommes n’ayant alors pu avoir raison de sa volonté. Il a peur de la mort et l’avoue sans gêne, il se permet cependant de mourir dans la grâce, comme un être humain.
L’adaptation très fidèle de Robert Bresson retranscrit parfaitement l’atmosphère de l’œuvre originale, notamment grâce au choix de Bresson de prendre des amateurs pour ses films, ces derniers jouant selon lui par instinct et n’étant pas guidés par un quelconque académisme. Bresson fait honneur au roman de Bernanos, en présentant simplement la religion, sa religion, sans regard positif ou négatif, et en construisant son récit comme un véritable chemin de croix.
Sous certains aspects, ce film me fait penser à Sous le Soleil de Satan de Maurice Pialat, avec comme toile de fond la religion en campagne. Il n’est cependant pas ici question d’un curé s’interrogeant sur le bien et le mal et finissant par mourir après avoir en quelque sorte usé de l’aide du Diable. Ici au contraire, notre jeune curé meurt apaisé, avec un regain bref mais intense de son amour pour les autres, cet amour qui l’a dit guidé toute sa vie et qui lui permet de conclure l’esprit tranquille et son amour de Dieu laissé intact ; « tout est grâce ».
Bande-annonce
Journal d’un curé de campagne – Fiche technique :
Réalisateur : Robert Bresson
Scénario : Robert Bresson d’après le roman éponyme de George Bernanos
Casting : Claude Laydu, Armand Guibert, Jean Riveyre, Nicole Ladmiral
Pays d’origine : France
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 7 février 1951
Journal d’un curé de campagne : ma grâce ; ma bataille
Cette question se pose face à cette relation mère-fille pleine de non-dits et de ressentiments. Ingmar Bergman disait de son film qu’il pouvait avoir l’air pessimiste mais que s’il l’avait réussi, alors il serait son film le plus optimiste. Il est clair que ses histoires se finissent rarement bien ; Monikaou Cris et Chuchotements peuvent en témoigner. Fanny et Alexandre ou Les Fraises Sauvages peuvent ainsi représenter des exceptions, probablement dues au caractère autobiographique des deux œuvres. Même La Source, à sa façon, peut paraître optimiste avec d’abord la vengeance de la fille assassinée puis cette source d’eau, qui est l’une des plus belles séquences de cinéma que j’ai vues. Il n’en reste pas moins l’obsession pour la mort rôdant à travers ces œuvres et y trouvant quasiment à chaque fois une place à prendre.
Un contexte plutôt chargé
Revenons ainsi à Sonate d’Automne : une mère, Charlotte, grande pianiste renommée et dont l’amant vient de mourir, vient chercher du réconfort auprès de sa fille Eva, qu’elle n’a pas vue ni appelée depuis plusieurs années. Elle découvre en arrivant qu’en plus de son mari, Eva vit avec son autre fille, Héléna, gravement malade. Une tension se fait sentir entre Charlotte et Eva avant que la situation n’explose durant la nuit entre les deux femmes et qu’Eva dise à sa mère ses quatre vérités. Le film se conclut le lendemain matin par le départ de la mère et le retour de sa fille à sa vie non pas malheureuse, mais sans amour.
Ingrid en mode faucheuse
Dans ce film aussi, la mort n’oublie pas de frapper les personnages. Pour Eva, c’est son fils décédé à l’âge de quatre ans, mais plus insidieusement, nous pourrions aussi dire sa mère dont elle a été forcée d’en « faire un deuil » en raison de son absence aussi bien physique qu’affective. La mère apparaît ainsi comme l’incarnation de la figure du bourreau, répugnée devant son œuvre ; Eva l’accuse d’être responsable des souffrances de sa sœur, de l’avortement forcé dont Eva parle, lorsqu’elle avait 18 ans. Il y a aussi son malaise dans la chambre de l’enfant défunt. Plus prosaïquement, nous pourrions voir un rejet de la part de Charlotte de ce qui la relie à sa famille, à laquelle elle n’est en vérité qu’une étrangère et apparaît ainsi comme une intruse. Le pire reste qu’elle n’est pas consciente du mal qu’elle provoque sans même le vouloir, auquel elle ajoute des efforts n’ayant servi qu’à détruire un peu plus la personne d’Eva, dont elle n’a cependant pas réussi à venir à bout.
En effet, Eva parle de suicide mais ne renonce pas, car elle se doit de jouer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu, pour sa sœur, mais aussi pour elle-même en chérissant cette dernière comme son propre enfant. Durant la dispute de la nuit, Helena, qui était tombée de son lit, se retrouve devant les escaliers et appelle « maman ». Non pas celle qui l’a mise au monde, mais plutôt celle pour qui elle éprouve cet amour maternel qui semble pouvoir apaiser ses maux.
Mais alors, où se trouve l’optimisme ?
Pour répondre à la question initialement posée, nous pouvons nous référer dans un premier temps au constat froid et presque cruel d’Eva ; il semble trop tard pour apprendre à être une mère. L’exemple de Monika est intéressant dans la représentation de la mère par Bergman, avec un jeune couple se retrouvant face au fait de devenir parent ; si le père devient responsable, la mère néglige son enfant. Pour ce qui est de Fanny et Alexandre, la figure de la mère comme sujet de critique est plus subtile, avec de notre point de vue une femme souhaitant un nouveau père pour ses enfants, pour leur bien, alors qu’il s’agit d’une trahison du point de vue des enfants.
Néanmoins, dans la dernière séquence du film nous est lue la lettre d’Eva à sa mère, s’excusant d’avoir été aussi sévère avec elle et lui promettant de ne plus jamais l’abandonner, comme s’il s’agissait au final de sa faute ; voici donc l’optimisme que nous promettait Bergman, même si l’on peut légitimement douter de la capacité de Charlotte à changer et reprendre la place que la vie lui a donnée, celle d’une mère.
J’ai choisi d’écrire sur ce film car il m’a touché, non pas par un éloge de la pitié incitant le spectateur à pleurer sur le sort de ces pauvres êtres, mais justement en montrant de manière frontale et plutôt froide des personnages de la vie, pas des personnages de cinéma. On ressent le fait que leur vie a eu lieu et continuera après notre visionnage, nous n’avons assisté qu’à une parcelle de vie. Cette authenticité en plus du talent incroyable des actrices et de la qualité de la mise en scène font selon moi de ce film le meilleur de Bergman, le plus percutant, et le plus marquant.
Bande-annonce :
https://www.youtube.com/watch?v=WDOTDB2cTSg
Sonate d’automne – Fiche technique :
Réalisateur : Ingmar Bergman
Scénario : Ingmar Bergman
Photographie : Sven Nykvist
Casting : Ingrid Bergman, Liv Ullmann, Lena Nyman, Halvar Björk
Pays d’origine : Suède
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 8 octobre 1978
Sonate d’automne : comment apprend t-on à être un parent ?
Esther 2. Vous l’attendiez ? Non ? C’est normal. Le premier opus tenait, jusqu’ici, l’exploit rarissime dans le cinéma d’horreur d’être un film unique. Oui, dans une industrie ou le moindre détail caché dans le décors peut faire l’objet d’un spin-off ou d’un préquel, c’est suffisamment rare pour le souligner. Il faut dire que le projet de Jaume Collet-Serra en 2009 en avait étonné plus d’un. C’est près de 13 ans plus tard qu’un bonhomme s’est dit qu’il fallait faire un prequel, avec l’actrice originale, sans effet numérique. Mais pourquoi personne ne lui a dit que c’était une mauvaise idée ?
Synopsis d’Esther 2, Les origines : Esther revient ! La saga terrifiante se poursuit dans cette préquelle palpitante. Après avoir orchestré une brillante évasion d’un établissement psychiatrique, Esther se rend en Amérique en se faisant passer pour la fille disparue d’une famille aisée. Mais, face à une mère prête à tout pour protéger sa famille, son plan va prendre une tournure inattendue. Il vous reste beaucoup de choses à découvrir sur Esther…
Imaginons l’une des premières réunions du film entre un réalisateur talentueux (R) et les producteurs (P) d’Esther 2 à propos du long-métrage :
P : James, félicitations ! Tu es officiellement le réalisateur d’Esther 2 !
R : Ah, super ! En revanche, j’ai quelques questions concernant la qualité du scénario. Il faudrait en modifier pas mal d’aspects.
P : Le scénario est parfait, c’est nous qui l’avons écrit. Esther premier du nom est un film culte. Nous avons parfaitement respecté l’ADN de l’histoire et du personnage. Tu ne trouves pas ?
R : Ben, dans les grandes lignes, si. Mais, quel est l’objectif de faire un prequel ? À la fin du premier opus, nous savons déja tout ce qu’il y a à savoir… Je veux dire, quel est l’interêt de cette histoire ?
P : De raconter comment elle bascule dans la folie et devient une tueuse !
R : Mais elle est tarée dès le début du film… Qui de saint d’esprit irait s’évader d’un asile psychiatrique pour prendre la vie d’une enfant disparue ?
P : C’est pas le sujet! Nous voulons raconter les événements décrits dans le premier film, tout en surprenant le spectateur. Tu penses quoi du twist ?
R : Il est vraiment chouette, pour le coup ! Mais il en faudrait plusieurs pour que ça fonctionne bien. Le film part dans une autre direction que le premier, c’est bien. Mais pour moi, ça ne suffit pas. Le scénario insiste trop sur l’affrontement entre Esther et les personnages. On sent trop que c’est une suite pour une suite où elle tue tout le monde. J’aimerai un film plus profond. Esther remplit nettement plus les codes du thriller que du film d’horreur. C’est de cet ADN-là qu’il faut se servir.
P : C’est un film d’horreur sur fond de psychologie. N’hésite pas à jouer avec les couleurs, le gris. Vas-y à fond avec les flous, pour accentuer la folie d’Esther.
R : Ouais, enfin, mollo sur les flous. Si c’est mal utilisé, ça peut très vite rendre mal à l’écran.
P : Non, vas-y à fond.
R : Puis, attendez, il faut qu’on la trouve, notre Esther. Isabelle Fuhrman avait mis la barre très haut pour le rôle.
P : Mais de quoi tu parles ?
R : Ben, de l’actrice qui va la remplacer.
P : Personne ne la remplace. Elle reprend son rôle. Et toi, ton challenge en tant que réalisateur, ce sera de trouver des subterfuges pour rendre ça crédible.
R : Wouah… Ok. Intéressant. Avec les effets numériques, ça devrait le faire.
P : Pas de ça. Utilise des trucages naturels, joue avec la perspective, les plans, filme-la en plan rapproché.
R : Mais enfin, Isabelle à vingt-cinq ans! Elle n’en a plus 9. Je pourrai sans aucun problème jouer avec sa taille, mais je ne peux pas rajeunir une femme pour qu’elle ressemble à une gamine de neuf ans ! Ça va se voir immédiatement. Les traits ne sont pas les mêmes, les expressions non plus. C’est… Ça ne peut pas rendre crédible. C’est impossible, pas avec nos moyens et pas sans effets numériques.
P : Comme je te l’ai dit, tu te débrouilles, mais on garde Isabelle. Elle va s’éclater dans le rôle et les spectateurs seront heureux de la retrouver. Je te rappelle que dans l’histoire, le personnage a plus de 30 ans. L’idée n’est pas si absurde. C’est comme le premier film, mais l’inverse.
R : Mais… le principe de la maladie de Leena (le vrai nom d’Esther) c’est qu…
P : Bon, écoute. Là, on t’offre un carton sur un plateau. On te demande juste d’en faire quelque chose de superbe.
R : Mais les personnages sont insupportables! À part le twist qui redistribue les cartes, ils sont tous mal écrits. Le père est complètement inintéressant, le frère t’as envie de le voir mourir à chaque fois qu’il parle et la mère est totalement bipolaire ! Vous voulez que le film dure 1h40, je n’ai pas suffisamment de matière pour rendre ça intéressant sur la durée. La fin, c’est n’importe quoi. C’est vu, revu, re-revu, re -re-rev..
P : On a compris.
R : Et aussi, à qui doit-on s’attacher ? Esther ? Non. La famille ? Non plus. À quoi sert cette histoire ? Elle se déroule très peu de temps avant le premier film. Quitte à vouloir faire une Origins Story, pourquoi ne pas en avoir fait une vraie ? Faites-la vivre quelque chose d’horrible, faites-la devenir un monstre, petit à petit.
P : Esther est la méchante, on ne peut pas l’humaniser. On veut raconter comment elle a commis ses premiers meurtres, c’est tout.
R : Mais, même ça, c’est absurde. Le film s’appelle Esther : First Kill, elle a déjà tué deux personnes alors que l’histoire a à peine commencé. Ça n’a pas de sens.
P : Bon, et à part râler sur l’histoire, tu as des idées de mise en scène sympathiques ?
R : Aucune qui se démarquerait. Trop d’éléments m’en empêchent.
P : Jurassic World 2 a une excellente réalisation avec l’un des pires scénarios de l’histoire du cinéma. Donc si tu n’es pas inspiré pour Esther, ne dit pas que c’est à cause du scénario.
R : Mais qu’est ce que vous voulez que je fasse ? Le film est un quasi huis clos et il y a trop peu de moments marquants pour rendre le film impactant par la réalisation. La plupart des scènes se prêtent juste au champ/contre champ. Puis, de toute manière, je dois tricher pour filmer Isabelle. Ça limite énormément les possibilités. Je n’ai pas le choix. J’ai une ou deux idées de jumpscare, mais là encore, ils sont prévisibles à des kilomètres à cause du scénario. On en parle de la scène du détective ?
P : Bon… tu as raison. Quelque chose ne va pas.
R : Oui, il faut annuler le projet.
P : Ah, non, non. On continue le film. C’est toi qui ne va pas. On va continuer sans toi. Appelez-moi William.
FIN DE LA RÉUNION.
Fiche Technique : Esther 2
Titre original Orphan: First Kill
Esther 2: Les Origines une film d’horreur de William Brent Bell
Scénario : David Coggeshall d’après les personnages créés par Alex Mace
Avec Isabelle Fuhrman, Julia Stiles, Rossif Sutherland…
Décors : Matthew Davies
Costumes : Kim H. Ngo
Photographie : Karim Hussain
Montage : Josh Ethier
En salle le 17 août 2022 / 1h 39min / Horreur psychologique
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
On ne présente plus Osamu Tezuka, le père du manga moderne, régulièrement mis à l’honneur par les éditions Delcourt et leur collection « Tonkam ». Cette fois, ils accueillent une publication de prestige en présentant dans un format raffiné et volumineux le premier volume de l’extraordinaire Phénix, l’Oiseau de feu.
Comme cela est abondamment rappelé dans ce volume, Phénix, l’Oiseau de feu apparaît dans un contexte où les mangakas cherchent à s’adresser à un public plus exigeant et mature à travers le gegika. Pièce majeure dans l’œuvre d’Osamu Tezuka, elle se caractérise par une narration déstructurée, une densité remarquable et un renouvellement graphique à la marge (reliefs, textures, mouvements, cadrages…), qui ne trahit cependant pas les traits habituels et ronds auxquels s’était jusque-là livré l’artiste japonais. Fragilité environnementale, réflexions métaphysiques ou ontologiques, soif de pouvoir ou de jeunesse, développement des machines et des intelligences artificielles, les enjeux foisonnent dans un récit au long cours séparé par un schisme cardinal (à partir des Temps futurs), séparant l’histoire en deux blocs bien distincts, ici augmentés en appendice d’un recueil de textes complémentaires et analytiques pour le moins intéressants.
Plus sombre, doté d’un coup de crayon moins disneyisé – rappelons l’attachement de l’artiste japonais à Bambi –, loin de l’optimisme affiché par un Astro Boy, Phénix, l’Oiseau de feu peut s’appréhender comme une succession d’histoires conçues sous forme de nodules autarciques, seulement liés par l’apparition répétée de quelques personnages-clés et surtout de ce fameux phénix qui donne son titre au manga. Il n’est guère étonnant de voir une telle ampleur et une pareille maturité dans le récit d’Osamu Tezuka : le mangaka a longtemps mûri ce projet, dont il a accouché tardivement, à un moment où sa discipline s’ouvrait aux grands bouleversements sociopolitiques mondiaux et se tapissait par conséquent d’une noirceur quelque peu inattendue. S’il frappe les esprits, ce n’est pas seulement par la portée des thématiques brassées, mais aussi par une narration maîtrisée de main de maître, capable de recracher tous les travers de l’humanité à la faveur d’un argument simple : un oiseau légendaire apte à conférer aux hommes une immortalité qu’ils désirent ardemment.
Dans Phénix, l’Oiseau de feu, une reine gouverne selon des prédictions divines et aspire à la jeunesse éternelle. Irascible, elle n’hésite pas à soumettre autrui à des ordalies et des épreuves inhumaines. Les peuples se font la guerre gratuitement, s’envoient des espions, se soumettent entièrement au bon vouloir de leurs chefs. Ainsi, ne lit-on pas la chose suivante ? « Nous ne sommes pas là pour discuter les ordres. Nous sommes des soldats. Notre rôle est de nous battre. » Un peu d’herbe peut redonner en revanche espoir à l’humanité, même au fond d’une cavité, tandis que des individus synthétiques sont engendrés pour lutter contre la solitude, que des espèces sont ostracisées et pourchassées (les Moopy) ou que le cycle de vie fait l’objet de commentaires avisés. En clerc, Osamu Tezuka fait se mêler les tragédies antiques, les dystopies futuristes et les grandes régressions. La science sans conscience, les hommes sous les ordres de cerveaux électroniques, des villes souterraines anesthésiées par les futilités : tout y passe, dans un maelstrom d’arcs narratifs à la puissance insoupçonnée. C’est peut-être ça qui définit le mieux Phénix, l’Oiseau de feu : la variété et la puissance des micro-récits (dont certains s’enjambent) qui le composent.
Phénix, l’Oiseau de feu, Osamu Tezuka Delcourt/Tonkam, août 2022, 640 pages
Professeur par vocation, bédéiste par passion, Guillaume Guedre exprime à nouveau ses états d’âme à l’occasion de Brèves d’école 2, dans lequel il revient, toujours avec une ironie mordante, sur la réalité d’un métier aussi enthousiasmant qu’éprouvant.
Mettez-vous un instant dans la peau de ce jeune professeur. Entre tracasseries administratives et fonctions annexes de gendarme des classes, il doit composer avec des élèves malades ou inattentifs, des parents hélicoptères ou je-m’en-foutistes, des collègues lassés ou angoissés et des inspecteurs de l’éducation nationale qui paraissent aussi détachés des réalités du terrain que le footballeur Vinnie Jones l’était en son temps de l’éthique sportive. Il y a évidemment, dans cette description, une forme de surenchère qui prête à sourire. Guillaume Guedre s’en accommode d’autant plus qu’il épaissit le trait jusqu’à briser la mine : ses planches participent d’une forme de caricature qui, en plus d’amuser, en dit long sur le métier de professeur.
Qu’il moque la novlangue scolaire, qu’il détourne des affiches de films ou qu’il fasse étalage de la langue de bois inhérente à ses fonctions d’enseignant, Guillaume Guedre parvient à chaque fois à faire mouche. Page 34, il met en scène la prétendue bipolarité du professeur, qui, face aux comportements inadéquats de ses élèves, se trouve tiraillé entre les explications sociologiques circonstanciées et une spontanéité émotionnelle qui tend à s’en affranchir. Cette dualité forme en réalité le cœur de Brèves d’école 2, puisqu’on devine sans mal la passion sous le vernis de la dérision, la tendresse en double fond du dépit, le besoin de partage derrière la tentation de repli. Le sous-titre « Bienveillance et burn out » témoigne d’ailleurs de cet antagonisme pas si illogique que cela.
Multipliant les références (dont quelques pages inspirées de L’Exorciste), changeant occasionnellement d’univers graphique, revenant plusieurs fois sur le rôle délétère des influenceurs, Guillaume Guedre ne se contente pas de glisser quelques blagues un peu forcées sur l’éducation nationale. À travers les lignes, il questionne même, très sérieusement pour le coup, le devenir d’un métier nécessitant de gros efforts de formation, un investissement conséquent en temps et en énergie, mais dont les conditions d’exercice semblent aller en se dégradant. Il vaut effectivement peut-être mieux en rire qu’en pleurer…
Brèves d’école 2, Guillaume Guedre Lapin, août 2022, 160 pages
Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian publient aux éditions Anamosa l’opuscule On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Ils y décryptent les dessous d’une opération sémantique considérée comme une « sentence de mort ».
Est-il judicieux de consacrer quelque quatre-vingt pages à dix simples mots ? Si Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian répondent par l’affirmative, c’est avant tout parce que la phrase qu’ils entendent effeuiller n’a, précisément, rien de simple. Hautement connotée, faussement évidente, elle porte en sein tous les ressorts lexicaux typiques des opérations sémantiques de ceux qui en appellent à une restriction drastique de l’immigration, et a fortiori d’une extrême droite ayant fait depuis longtemps de la xénophobie son fonds de commerce.
L’ancien Premier ministre français Michel Rocard, socialiste partisan de la fameuse « deuxième gauche », s’est vu attribuer la paternité d’une formule ayant connu, au cours du temps, quelques variations mineures : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Le parti pris des auteurs consiste à segmenter cette assertion, à la déconstruire pour en analyser les différents tenants et mieux mettre en lumière leurs biais et leurs limites. Exercice sémiologique et rhétorique porteur d’affects humanistes, l’entreprise à laquelle Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian s’astreignent a l’immense mérite de rappeler, plus de soixante ans après la disparition du philologue allemand Victor Klemperer, à quel point la langue peut être manipulée à des fins partisanes.
Il n’y a pas lieu de conjecturer, puisque les auteurs énoncent parfaitement leurs desseins : « Ce que nous combattons n’est pas une raison pure mais une rationalité particulière, mêlée – pour ne pas dire asservie – à un ensemble d’affects, à commencer par la soif de pouvoir et la peur de « l’étranger ». Et ce que nous y opposons, en positif, est tout simplement une autre rationalité, nourrie de travaux scientifiques, soucieuse de véracité quant aux faits invoqués, et de cohérence logique dans les conclusions que nous en tirons, mais une rationalité qui n’en est pas moins, elle aussi, guidée par des affects. La différence et le différend résident simplement dans la nature des affects investis. »
Dix mots, mais combien de sous-entendus ?
Partant, les deux auteurs se livrent à une critique étayée et pertinente de ces dix mots – « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » – fléchés et définitifs. Ils s’attardent sur ce « on » appelé à faire masse et consensus, à amadouer, voire à diluer les responsabilités. Un « on » qui s’oppose par essence à un « eux » exclu du champ national. Ils rappellent que « ne pas pouvoir » peut être un aveu d’incapacité comme le symbole d’un manque de volonté. Et ce dernier est d’autant plus évident quand on se penche sur le récent exemple ukrainien, à mettre en parallèle avec la crise migratoire syrienne, ou quand on sait que le Liban, si fragile, accueille une proportion de réfugiés représentant 12,7 % (!) de sa population – bien plus que n’importe quel pays occidental. Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian verbalisent à quel point cet « accueillir » peut être polysémique et ce « toute », totalitaire, en plus de donner l’illusoire impression d’une invasion ou de générer confusion et caricatures. Et que dire de cette « misère » qui essentialise, victimise au point de rendre impuissant, transforme les individus en état de fait, les prive de toute possibilité d’émancipation, d’accomplissement, d’intégration, pis de toute humanité ?
Pourtant, comme le rappellent les auteurs : « D’après les tout derniers chiffres fournis par le HCR en juin 2021, sur les 82,4 millions de personnes déplacées au cours de l’année 2020, 45,9 millions (soit 55 %) ont trouvé refuge à l’intérieur de leur pays, et 36,5 millions (soit 45 %) à l’extérieur – et sur ces 36,5 millions, 73 % ont été accueillis dans un pays voisin du leur, et 86 % dans un « pays en développement ». Au final, seul·e·s 6,3 % des déplacé·e·s ont migré vers un pays riche. » Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian inscrivent aussi leur réflexion en regard de la Déclaration universelle des droits humains de 1948, de la Convention de Genève de 1951 sur le droit d’asile ou de la Convention des droits de l’enfant de 1989. Ils précisent qu’une enquête réalisée en 2015 dans 33 pays a démontré que la proportion de migrants y était systématiquement surévaluée par les sondés. Ils font état, aussi, d’études attestant que l’immigration est loin de se faire exclusivement à charge des nationaux, puisque « la proportion de jeunes adultes est nettement plus importante parmi les immigré·es, qui ont par ailleurs moins recours au système de santé (quel que soit l’âge, du fait notamment d’un retour fréquent au pays d’origine après la vie active, mais du fait aussi d’une moindre couverture par les mutuelles), et qui bénéficient enfin de pensions de retraite plus faibles (en raison de carrières professionnelles moins « complètes ») ».
« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Cette affirmation se porte au crédit des quelque 700 millions d’euros annuels dépensés au titre des expulsions et des reconduites aux frontières (selon les chiffres du sociologue Damien de Blic). Mais son coût est bien plus important et protéiforme. Il s’avère à la fois philosophique, éthique et politique. « Personne ne peut ignorer durablement ces exigences morales sans finir par le payer, sous une forme ou une autre, par une inexpugnable honte. » À méditer ?
On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, Exégèse d’une sentence de mort, Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian Anamosa, septembre 2022, 80 pages