Everest, un film de Baltasar Kormákur: Critique

Genre soumis à trop peu d’itérations marquantes – tout juste se souviendra-on de Cliffhanger et du mal-aimé Vertical Limit – les films montagnards, bien que souvent vecteur de péripéties ascensionnelles désastreuses, sont pourtant tombé dans l’oubli. La faute à un criant manque de demande du public, pour qui l’héroïsme est désormais assuré par les films de super-héros, mais surtout à un manque d’Histoire prompte à susciter le stress et l’abnégation. C’était sans compter sur Everest et son réalisateur islandais Baltasar Kormakur (2 Guns, Contrebande), qui déjà rompu au genre – il a réalisé Survivre, centré sur le récit de survie d’un pécheur ayant nagé 5 h dans une eau glaciale – et qui se focalise ici sur la terrible histoire accompagnant la saison d’alpinisme 1996 du plus haut sommet du monde. A l’issue de la projection, un seul constat : Kormakur évite de manière miraculeuse les écueils suscités par un tel projet, et se focalise sur l’humain dans une œuvre forte et sèche, chassant le mélo comme une dameuse sur des congères.

Un anti film-catastrophe

Connue aujourd’hui du plus grand nombre par le livre écrit par Jon Krakauer, lui-même survivant de l’ascension, l’incroyable histoire donnée par Everest est tout sauf fictive. Des hommes face au plus haut sommet du monde, une nature inhospitalière et un Eden à la hauteur de croisière d’un 747 ; les enjeux du film sont simples. La caractérisation des personnages aussi. On retrouvera le Texan dépressif, le postier avide de sensations fortes, l’alpiniste japonaise aguerrie et deux guides aux antipodes, l’un froid et raisonné (Jason Clarke) et l’autre foufou limite défoncé (Jake Gyllenhaal). Mais cela importe peu, puisque outre de donner son nom au film, la montagne éponyme est de tous les plans. Un tant mystique, un tant majestueuse ; un tant havre de paix aux couleurs chatoyantes, un tant tombeau de glace, Kormakur parvient à sans cesse altérer l’image dégagée pour ce mont, pour finalement le muer en l’objet de fascination, qui pousse des hommes à souffrir pour le fouler. Offrant de fait une mise en scène atmosphérique, très aérienne et prompte à susciter l’aventure et le dépassement de soi (la musique étant d’ailleurs au diapason de cette envie d’évasion), Kormakur excelle dans un premier temps à dépeindre une atmosphère légère quasi guillerette. Prenant le temps d’introduire la logistique complexe rendant ces hommes aptes à atteindre le sommet, le film propose aussi, et c’est là sa plus grande force, une étonnante alternative aux divers films catastrophes, auxquels l’ambition et ses moyens l’ont longtemps attaché. Car Everest, malgré son casting dithyrambique comprenant Jason Clarke, Jake Gyllenhaal, Robin Wright, Josh Brolin, John Hawkes, Keira Knightley et Sam Worthington n’est pas un blockbuster hollywoodien sans âme. Pire, il n’est pas même un film catastrophe.

Une expérience immersive ultime

Annoncé comme la transposition alpine du survival Gravity – son passage à la Mostra de Venise ne pouvant qu’appuyer cette déclaration- Everest est surtout une expérience. Sensitive. Sensorielle. Physique. Les conditions et les ressentis qui baignent sur l’œuvre, autant multiples que très réussies, permettent, de concert avec la 3D, à susciter la sensation sans doute désirée par le réalisateur ; à savoir ressentir la tempête. On est dedans. On assiste impuissant à ce réveil soudain de la Nature, qui rappelle aux hommes que nous sommes, son caractère indomptable, indépendant et dévastateur. On assiste aussi la boule au ventre, à cette incroyable tragédie, qui voit des hommes et des femmes payer le fruit de leur erreur que d’avoir sous-estimé la difficulté d’une telle entreprise. Mais on assiste surtout à un réel effort du réalisateur pour perpétuer cette veine doloriste et immersive. Point de musiques tires-larmes, de pathos ou de scènes promptes à susciter le rire pour captiver l’audience, point de séquences obligées, le film prend le pari de l’épure et simplifie au maximum, pour paradoxalement maximiser ses effets. On aurait sans doute préféré voir le réalisateur asséner cette épure également sur son parterre de personnages, sans doute trop important pour le film, mais le fait est que leur temps d’écran est la plupart du temps calquée sur ce souci d’archétype, directement esquissé dans les premières minutes. Si ce détail est parfois prompt à faire naître à une certaine confusion, le résultat final reste toutefois le même : on en ressort lessivé, transi par un froid inexistant mais qui a sévi sur nos esprits, et surtout curieux de se renseigner sur ces personnes auxquelles le film rend hommage de manière discrète, loin des cadors hollywoodiens attendus.

Synopsis: Inspiré d’une désastreuse tentative d’ascension de la plus haute montagne du monde, Everest suit deux expéditions distinctes confrontées aux plus violentes tempêtes de neige que l’homme ait connues. Luttant contre l’extrême sévérité des éléments, le courage des grimpeurs est mis à l’épreuve par des obstacles toujours plus difficiles à surmonter alors que leur rêve de toute une vie se transforme en un combat acharné pour leur salut.

Everest / Bande-Annonce

Everest : Fiche Technique

Royaume-Uni, États-Unis, Islande – 2015
Réalisation : Baltasar Kormákur
Scénario : William Nicholson, Simon Beaufoy
Interprétation : Jason Clarke (Rob Hall), Jake Gyllenhaal (Scott Fischer), Josh Brolin (Beck Weathers), John Hawkes (Doug Hansen), Robin Wright (Peach Weathers), Emily Watson (Helen Wilton), Michael Kelly (Jon Krakauer), Keira Knightley (Jan Hall), Sam Worthington (Guy Cotter), Martin Henderson (Andy Harris), Elizabeth Debicki (Dr Caroline Mackenzie), Ingvar Eggert Sigurðsson (Anatoli Boukreev)…
Image : Salvatore Totino
Décors : Gary Freeman
Costumes : Guy Speranza
Montage : Mick Audsley
Musique : Dario Marianelli
Producteur(s) : Tim Bevan, Eric Fellner, Baltasar Kormákur, Nicky Kentish Barnes, Tyler Thompson, Brian Oliver
Production : Working Title, RVK Studios, Free State Pictures
Distributeur : Universal Pictures International France
Date de sortie : 23 septembre 2015
Durée : 2h02

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.