« Agora toxica » : désinformation de masse

Chercheuse, spécialiste des guerres de l’information et militante féministe, Stéphanie Lamy publie aux éditions du Détour Agora toxica, un essai sur l’infosphère et les opérations sémantiques qui y sont menées, souvent au mépris des faits.

La démonstration n’en est que plus édifiante depuis que le monde traverse une crise sanitaire inédite dans son histoire moderne : les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille idéologique où chacun martèle ses arguments dans l’espoir de susciter l’adhésion, l’outrance l’emportant souvent sur le factuel. Les utilisateurs de Facebook ou de Twitter se retrouvent, souvent sans même le savoir, enfermés dans une bulle de filtrage renforçant les biais de confirmation, le sentiment d’appartenance et les effets de validation sociale, ce qui l’éloigne en proportion de toute nuance réflexive. Dans Agora toxica, Stéphanie Lamy énonce ce qui préside à cet état de fait, tout en rappelant que les nouvelles technologies s’inscrivent à la frontière entre le savoir, le capitalisme et la surveillance. Elles s’apparentent aujourd’hui à des arènes où le plébiscite (partages, likes…) vaut caution et où des assignations algorithmiques (sociale, idéologique, identitaire…) tendent à catégoriser les individus et les cantonner dans une bulle informationnelle taillée à leur mesure.

Agora toxica n’est pas seulement une énième mise en garde contre les réseaux sociaux et les manipulations qui y ont cours. Si Stéphanie Lamy décompose ces espaces d’échanges et de débats (écologie de l’attention, courtage de données, effets de domination, biais algorithmiques, exploitations des données en vue d’anticiper nos comportements futurs, effets de meute…), elle les rattache surtout à toute une série d’affaires et de pratiques qui en éclairent les mécanismes concrets. Des manœuvres électorales de Cambridge Analytica aux « opérations sémantiques » russes ou chinoises, du corporatisme masculin à Génération Identitaire, nombreuses sont les tentatives de biaiser les faits à des fins de propagande. Et l’auteure de rappeler que désinformation, dissimulation et dissymétrie sont désormais érigées en maîtres-mots : qu’ils s’agissent des attentats, des flux migratoires, de la civilisation blanche ou des violences faites aux hommes, les faits sont tordus et leur présentation biaisée dans le seul but d’engendrer l’attrait et l’assentiment.

Pour mieux comprendre de quoi il retourne, Stéphanie Lamy revient sur des notions encore peu connues du grand public. Il en va ainsi de l’apomédiation, cette mise en relation discrète et guidée des utilisateurs de l’Internet, du questing, « une quête fabriquée » de la vérité telle que le Pizzagate, du backlash, un retour de bâton organisé du type #BalanceTaPouffe, ou encore de l’astroturfing, défini comme « une opération sémantique qui émane d’autorités ou d’organisations proches d’un pouvoir vertical et qui cherche à faire croire à un engouement populaire autour de discours tendancieux ». Tous ces procédés participent d’une même idée : il s’agit de conforter ou d’imposer des opinions, soit par l’encadrement structurel (bulle filtrante) soit par le recours à des stratagèmes ayant peu à voir avec un débat serein et factuel. C’est dans ce modèle intellectuellement dégradé que les discours prospèrent et les opinions se forment. Agora toxica permet d’en prendre la pleine mesure et pose une réflexion saine et utile sur ces espaces virtuels où la désinformation et les biais prolifèrent.

Agora toxica, Stéphanie Lamy
Éditions du Détour, janvier 2022, 224 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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