En bref : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan

Retour sur quelques nouveautés de l’été 2022. Au programme : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan.

Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.

Orage, Anaïs Brunet
Didier Jeunesse, juin 2022, 14 pages

Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.

Herbarium, Sylvain Lauwers
Lapin, août 2022, 112 pages

Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.

Adan, Alban Sapin, Clara Néville et Lorenzo Nuti
Glénat, août 2022, 88 pages

Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le Phénix d’Osamu Tezuka –, « Retour aux enfers ! » comporte quelques séquences spectaculaires et/ou sanguinaires et transforme un homme ordinaire en héros pas tout à fait extraordinaire, mais devant toutefois dépasser ses peurs pour secourir la femme qu’il aime. Si l’album manque quelque peu d’originalité – ce que l’on notait déjà à l’occasion du premier tome –, il se distingue en revanche par la qualité de ses dessins, volontiers oniriques et sépulcraux. Il repose aussi sur un personnage attachant, un peu gauche et naïf, mais doté d’une réelle sensibilité.

Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !, Jacques Lamontagne et Ma Yi
Glénat, août 2022, 56 pages

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

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Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

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Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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