Accueil Blog Page 259

L’Année du Requin : une plongée mitigée avec les squales

Forts de l’accueil critique de Teddy, les frères Boukherma poursuivent leur parcours dans le cinéma de genre en s’attaquant cette fois-ci au film de requins. Et si la formule reste la même que pour leur précédente réalisation, la sauce ne prend plus aussi bien. Car L’Année du Requin, s’il se révèle audacieux pour le cinéma français et montre des qualités indéniables, a clairement de quoi diviser le public. Notamment à cause de ses ambitions, qui ont bien du mal à s’accorder. Retour donc sur ce titre de l’été 2022. Ce rendez-vous manqué qui, pourtant, avait de quoi se faire une petite notoriété dans les salles de cinéma.

Synopsis de L’Année du Requin Maja, gendarme maritime dans les Landes, voit se réaliser son pire cauchemar : prendre sa retraite anticipée ! Thierry, son mari, a déjà prévu la place de camping et le mobil home. Mais la disparition d’un vacancier met toute la côte en alerte : un requin rôde dans la baie ! Aidée de ses jeunes collègues Eugénie et Blaise, elle saute sur l’occasion pour s’offrir une dernière mission…

Si Beast s’était présenté comme le film de monstres – « d’animaux dangereux », plus précisément – de l’été 2022, il n’était pourtant pas le seul à vouloir profiter de la période estivale. Car avant ce produit hollywoodien, le cinéma français s’essayait au genre en délivrant avec L’Année du Requin notre tout premier film de squales national et qui, en plus de cela, était dirigé par les frères Boukherma. Ces deux réalisateurs mêmes qui ont réussi le pari avec Teddy de traiter le mythe du loup-garou avec efficacité et intelligence, le tout sentant bon la francophonie. Entre leurs mains, L’Année du Requin ne pouvait que marquer un tournant pour le cinéma de genre français. Et pourtant, malgré une promotion assez poussée, le succès n’a pas du tout été au rendez-vous. Le public a boudé le long-métrage (à peine 121 000 entrées), et les critiques se sont montrées plutôt mitigées sur le résultat. Étonnant, d’autant plus qu’en termes de structure narrative, le titre suit celle de Teddy à la lettre.

En effet, L’Année du Requin, c’est littéralement un hommage à l’œuvre maitresse du genre – ici en l’occurrence, Les Dents de la Mer – qui parvient à switcher avec aisance entre humour et horreur pure. D’un côté nous avons des personnages pour le moins farfelus, des situations moqueuses et un ton plutôt léger. De l’autre, des séquences d’attaques qui ne lésinent pas sur la tension et le gore – comme peut en témoigner la séquence d’introduction. Et comme Teddy donc, le tout démarre telle une comédie à la limite de la parodie, qui dérive petit-à-petit vers un divertissement beaucoup plus sérieux et pesant. Donnant l’occasion aux frères Boukherma de placer quelques petites critiques bien placées – notamment sur l’écologie et le jugement néfaste des médias et autres réseaux sociaux. De mettre à l’honneur la Province française – ici la côte Atlantique – à la fois pour renforcer l’humour mais également donner une véritable personnalité au titre. Et enfin de crier leur amour pour le genre du film de requins. Un genre dont ils parviennent à réutiliser les codes avec aisance, et ce sans moyens hollywoodiens. Tout en offrant aux spectateurs une multitude de références aux Dents de la Mer : quelques séquences reprises du film de Steven Spielberg (les attaques, la cage…), la réplique culte « Il nous faudrait un plus gros bateau », une navette de la police appelée M. Vineyard – en l’honneur de l’île Martha’s Vineyard, où fut tourné Les Dents de la Mer

Vous l’aurez compris, L’Année du Requin fonctionne dans un premier temps. Car nous nous laissons emmener sans mal par son héroïne, interprétée par Marina Foïs, dans sa quête obsessive. Nous nous laissons séduire par cet humour qui ne laisse pas indifférent. Et enfin, nous nous laissons prendre au jeu par le côté horrifique, qui joue à fond la carte du hors-champs et de la suggestion pour créer une véritable tension. Et puis, arrivé à mi-parcours, tout bascule… Comme si le film se retrouvait d’un seul coup en pilotage automatique, devant arriver à une conclusion sans réellement savoir comment y parvenir. Bien entendu, le dénouement passe par un affrontement final avec le squale. Mais pour en arriver là, L’Année du Requin peine sérieusement à capter aussi bien l’attention qu’à ses premières minutes.

La faute revenant principalement au fait que, pour plaire au public, les frères Boukherma ont dû maladroitement jongler entre deux partis pris. Celui, comme Teddy, de faire un film indépendant qui puisse faire honneur au genre. Et l’autre, de livrer quelque chose de plus mainstream, de plus grand public pour pouvoir satisfaire l’assistance. Ainsi, sans vraiment d’explication, L’Année du Requin abandonne sa personnalité propre pour devenir un produit bien trop conventionnel et longuet pour convaincre pleinement. Le sérieux prenant le pas sur la légèreté mais sans captiver comme le faisait Teddy. L’intrigue semble au point mort, n’arrivant plus à faire avancer ses personnages et thématiques pour au final clôturer tout cela d’un claquement de doigt. Sans la moindre once d’émotion et d’empathie. Et pour enfoncer le clou, même la mise en scène se révèle impactée par ce changement de ton. Cette dernière délaissant le pouvoir de la suggestion pour un résultat bien plus frontal et grossier. Au détriment du manque de moyens, les réalisateurs décident donc de montrer de plus en plus leur pauvre requin en caoutchouc. Ce qui rend le climax un chouïa ridicule, donnant à l’ensemble des airs de mauvais films amateurs.

Pour le coup, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi L’Année du Requin n’a pas marqué les esprits. Qu’il ait autant de défenseurs comme de réfractaires. Et c’est franchement dommage car, mine de rien, les frères Boukherma peuvent se vanter d’avoir du mérite. Pour avoir osé réaliser une telle œuvre alors que le cinéma de genre français, bien que plus ouvert qu’auparavant, peine encore à se faire une place dans nos salles. Et pour exprimer leur passion envers le cinéma avec autant de savoir-faire. Ils se sont juste montrés beaucoup trop gourmands avec ce film. Ce qui en fait une petite erreur de parcours que la suite de leur carrière pourra, sans l’ombre d’un doute, corriger sans difficulté.

L’Année du Requin – Bande annonce

L’Année du Requin – Fiche technique

Réalisation : Zoran et Ludovic Boukherma
Scénario : Zoran et Ludovic Boukherma
Interprétation : Marina Foïs (Maja Bordenave), Kad Merad (Thierry Bordenava), Jean-Pascal Zidi (Blaise), Christine Gautier (Eugénie), Ludovic Torrent (Sébastien/le narrateur), Philippe ‘Le Boc’ Prévost (le gérant de l’Aquapark), Jean Boronat (Ruben), Jean-Jacques Bernède (Dominique)…
Photographie : David Cailley
Costumes : Clara René
Montage : Béatrice Herminie et Geraldine Mangenot
Musique : Amaury Chabauty
Producteurs : Pierre-Louis Garnon et Frédéric Jouve
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 87 min.
Genres : Horreur, comédie
Date de sortie :  03 Août 2022
France – 2022

Note des lecteurs0 Note
2.5

Prey : le retour en force du Predator

Nous pouvons désormais comparer Dan Trachtenberg à un nouveau Matt Reeves (les deux derniers opus de La Planète des Singes, The Batman). Soit un réalisateur baignant dans la pop culture qui sait éperdument ce qu’il a entre les mains. Un artisan sachant apporter sa pierre à l’édifice et ce sans jamais lui faire défaut. Sans avoir à copier à l’excès et balancer du fan service à tout-va pour exister. Et cela, il le prouve avec Prey, le nouveau volet de la saga Predator qui se montre digne de son aîné : un survival humble, efficace et réalisé avec un amour indéniable pour le célèbre chasseur extra-terrestre.


Predators précédents
sur Amazon
Synopsis de Prey : Il y a trois siècles sur le territoire des Comanches, Naru, une farouche et brillante guerrière, se fait désormais un devoir de protéger sa tribu dès qu’un danger la menace. Elle découvre que la proie qu’elle traque en ce moment n’est autre qu’un prédateur extraterrestre particulièrement évolué doté d’un arsenal de pointe des plus sophistiqués. Une confrontation aussi perverse que terrifiante s’engage bientôt entre les deux adversaires…

Predator 2 ? Une suite certes sympathique mais quelque peu oubliable. Predators ? Une sorte d’hommage au film originel mais qui ne le singeait plus qu’autre chose. The Predator ? Un énième film hollywoodien malade, parasité par des problèmes de production non négligeables. Vous l’aurez compris avec cette énumération, la saga Predator n’est jamais parvenue à retrouver l’aura de ses débuts. Car il faut bien le dire, personne n’a su marcher avec fracas dans les pas de John McTiernan. Futur réalisateur du brillant Piège de Cristal, le bonhomme avait su livrer en 1987 une série B tendue et immersive, faisant preuve d’une maîtrise absolue de la mise en scène et des codes du genre. Mais comme la majorité des licences du moment, celle de Predator n’a fait qu’enchaîner les suites et les produits dérivés – n’oublions pas les crossovers Alien vs. Predator et sa suite Aliens vs. Predator : Requiem – pour se retrouver peu à peu dans les abysses de la pop culture. Ne subsistant dans l’esprit des gens que grâce à la qualité et la nostalgie générées par le titre de McTiernan. Ajoutez à cela l’échec cuisant de The Predator et le rachat de la Fox par Disney, et tout portait à croire que la franchise était définitivement mise de côté, au profit de titres beaucoup plus « rassurants » d’un point de vue commercial. Autant vous dire que Prey était littéralement le film que plus personne n’attendait !

Et rien ne laissait présager que ce projet sur le papier bâtard allait réussir un quelconque exploit, provoquant bien plus de peur que d’espoir. « Bâtard » dans le sens où il est sorti un peu de nulle part. Initié par le producteur John Davis en 2016, qui espérait rebondir sur la mésaventure de The Predator, ce prequel (initialement appelé Skulls) s’est fait dans le plus grand secret jusqu’à son officialisation non désirée en 2020. Soit en pleine période où le studio devait faire suite au rachat par la firme aux grandes oreilles, cette dernière balançant sur sa plate-forme comme s’il s’agissait d’un déchet dont il fallait se débarrasser. Ce qui, il faut bien avouer, n’avait pas grande chose de rassurant ! Même d’avoir Dan Trachtenberg à la réalisation n’avait rien de prometteur. Car si le bonhomme avait su faire ses armes avec 10 Cloverfield Lane et un court-métrage adapté du jeu Portal (intitulé No Escape), nous ne connaissions pas ses capacités à devoir « survivre » auprès d’un rouage hollywoodien plus que bancal. Une peur grandissante qui s’est ressentie jusqu’aux toutes premières minutes du film, ce dernier affichant des effets numériques baveux et des plans qui piquent les yeux – l’apparition du titre fait vraiment peine à voir. Mais qui – Hallelujah ! – s’est très vite amoindrie par la suite. Mieux, elle a laissé la place à une jouissance que nous ne pensions plus ressentir un jour avec un film Predator !

Car avant d’être un volet estampillé de la franchise, Prey est avant toute chose un survival fait dans les règles de l’art. Une série B qui prend le temps de poser ses bases, de présenter son héroïne, pour ensuite enchaîner sur une chasse à l’homme des plus intenses. Simple et efficace ! Certes, le tout n’est clairement pas sans défaut : des facilités d’écriture (personnages secondaires survolés, final vite expédié…), un casting mitigé (si Amber Midthunder semble impliquée, le reste parait plutôt endormi), des effets numériques grossiers et une mise en scène impersonnelle. Mais Dan Trachtenberg parvient à nous faire fermer les yeux sur ces tares grâce à l’intérêt qu’il porte pour son personnage principal – permettant au public de s’attacher à elle et de vivre ainsi son face-à-face avec immersion. Et aussi grâce à la générosité dont il fait preuve pour filmer chaque séquence d’action. Surtout que le réalisateur s’exécute avec une intelligence et un amour pour la franchise Predator qui forcent le respect.

Une intelligence qui montre à quel point le cinéaste s’est montré humble et respectueux envers son aîné mais aussi les attentes du public. Rien que le fait d’avoir pris comme personnages des chasseurs commanches du XVIIIe siècle, cela induit beaucoup de choses scénaristiquement parlant. Cela permet de présenter un nouveau cadre avec thématique sociétale à la clé – une chasseresse devant se faire une place dans un milieu patriarcal – ; mais surtout de s’y attarder plutôt que de jouer la carte du suspense quant à la présence du Predator, montrée très rapidement dans le film. Car à quoi bon créer une tension sur une créature dont le public connait déjà le modus operandi ? De justifier que les personnages puissent deviner de manière naturelle (pour le rythme du film) les agissements de leur ennemi. De retrouver l’aspect primal, bestial, de l’opus originel – des chasseurs aux armes rudimentaires devant faire preuve de ruse pour réussir dans une nature hostile. Et de jouer avec des faits historiques, comme ces bisons dépecés par les colons – pour affamer les tribus amérindiennes – faisant écho aux victimes écorchées du Predator. Le tout sans jamais se perdre dans du fan service à outrance – juste une référence bien placée à Predator 2, et c’est tout ! Et du côté de la mise en scène, c’est également la même chose ! Car plutôt que de reproduire la mise en scène immersive de McTiernan à cause du cadre – la jungle troquée par les forêts et grandes plaines américaines – Trachtenberg use de son décor d’une toute autre manière pour créer une tension certaine. Comme en témoigne la séquence où l’héroïne se planque dans des hautes herbes, ayant vue sur tout mais devant guetter un adversaire invisible.

Et par amour pour la franchise, il faut entendre par là que le réalisateur a permis à la créature de retrouver toute sa majesté, évaporée au fil des films. Pour dire, Prey propose le Predator le plus badass que nous ayons vu depuis le premier volet ! À chacune de ses apparitions, le cinéaste s’emploie à l’iconiser comme aucune autre suite n’avait fait jusque-là. Que ce soit son entrée en scène progressive – une série de chasses où le Predator monte en gamme question gibiers : serpent, loup puis ours – ou alors ses attaques filmées avec malice et brutalité, le réalisateur nous livre un chasseur en très, très grande forme. Qui plus est servi par un arsenal toujours aussi captivant et un excellent retour aux effets pratiques – le costume fait oublier l’aberration numérique de The Predator.

Rien que pour cela, nous ne pouvons que remercier Dan Trachtenberg. Pour avoir livré une série B tenant agréablement la route, bien qu’imparfaite. Mais surtout pour avoir redonné ses lettres de noblesse à un monstre emblématique du cinéma. Lui offrant une nouvelle jeunesse et l’occasion de perdurer encore longtemps sur nos écrans. Succès oblige, Disney n’hésitera pas à exploiter le filon ! D’autant plus que le cinéaste s’est déjà exprimé sur le sujet, ayant déjà quelques idées à mettre en place pour d’éventuelles suites. Il ne reste plus qu’à espérer que ces dernières ne viennent pas ternir la bonne impression laissée par Prey. Et qu’elles sortiront, elles, sur grand écran. Car le seul grand regret de ce prequel, c’est de devoir le découvrir sur une plate-forme de streaming et non au cinéma.

Prey – Bande annonce

Prey – Fiche technique

Réalisation : Dan Trachtenberg
Scénario : Patrick Aison et Dan Trachtenberg, d’après les personnages créés par Jim et John Thomas
Interprétation : Amber Midthunder (Naru), Dakota Beavers (Taabe), Dane DiLiegro (le Predator), Stormee Kipp (Wasape), Michelle Thrush (Aruka), Julian Black Antelope (chef Kehetu), Stefany Mathias (Sumu), Bennett Taylor (Raphael)…
Photographie : Jeff Cutter
Décors : Amelia Brooke et Kara Lindstrom
Costumes : Stephanie Porter
Montage : Claudia Castello et Angela M. Catanzaro
Musique : Sarah Schachner
Producteurs : John Davis, Marty Ewing et Jhane Myers
Maisons de production : 20th Century Studios, Davis Entertainment et Lawrence Gordon Productions
Distribution (France) : Disney +
Durée : 99 min.
Genres : Horreur, science-fiction
Date de sortie :  05 Août 2022
États-Unis – 2022

Note des lecteurs0 Note
3.5

Paranormal : le petit bijou trop peu mis en avant de Netflix

L’Égypte est le berceau du cinéma arabe. Depuis les années 50, le pays est le plus productif et son industrie la plus performante, riche et active des pays arabophones. Quiconque souhaite dans le monde arabe avoir plus d’opportunités de devenir acteur se doit d’aller en Égypte, au même titre qu’on s’exile à Hollywood pour les mêmes raisons. Pourtant, un genre en particulier se trouve rarement produit, sans qu’on n’en trouve la raison. C’est le genre de l’horreur.

Paranormal ou « Ma wara atabia » en langue originale est une mini-série égyptienne créée par Amr Salama. Elle est l’une des premières du genre. Basée sur l’œuvre littéraire d’Ahmed Khaled Tawfik, elle met en scène l’hématologue Refaat Ismail, qui malgré son déni total du paranormal voit des djinns et des fantômes dans son quotidien.

Synopsis: Tout commence lorsque l’amour de jeunesse de Refaat, Maggie McKillop vienne en Egypte après avoir divorcé. Elle accepte de venir au dîner de la famille Ismail et c’est là que les premières manifestations d’un djinn appelé Shiraz commencent. Non contente de déjà tourmenter Refaat, elle apparaît souvent à son neveu Taha. Mais que veut le petit Djinn ?

Il est bien triste que Netflix elle-même n’ait pas mis plus en avant cette série. Celle-ci est sortie en 2020 et nous ne la découvrons qu’en 2022 ! Comme dit précédemment, le genre de l’horreur est très peu exploré, mais il a aussi son public dans les pays arabes et cette série explore non-seulement une œuvre littéraire qui a beaucoup de popularité en Égypte, notamment auprès des jeunes et elle fait le pari de nous rendre accros à l’univers.

Paranormal réussit là où Jinn échoue

Un petit peu avant, vers 2019 sortait la série jordanienne Jinn, qui n’a malheureusement pas eu le succès escompté et dont la sortie a été entachée par des polémiques superflues. Nous trouvons son annulation dommage ; néanmoins, les polémiques mises à part, la cohérence du scénario était à remettre en question.

Nous aimons ce que Paranormal propose, étant donné qu’il y a une inspiration dans plusieurs éléments dans ce folklore. Les succubes, les naïades, les djinns, mais aussi les momies maudites et les maisons hantées sont un mélange hétéroclite de mythes. En plus de cela, le professeur Ismail dénoue efficacement l’intrigue. C’est aussi une des seules sorties actuelles qui se focalise sur une vraie ambiance angoissante.

Cette série est une adaptation d’une série de livres suivant les aventures du docteur Ismail. Il est sûrement plus difficile de parler d’horreur sans avoir de synopsis qui s’y prête, mais cela se révèlera être une limite aussi si l’adaptation n’est pas faite correctement. Par exemple, il existe deux films Shining, l’un adapté par Stanley Kubrick et salué comme un bon film, l’autre adapté par Stephen King lui-même qui est apparemment un vrai navet.

L’histoire étant déjà sur papier, il nous semble qu’il y a davantage matière à créer une série que s’il fallait partir de rien. Mais dans tous les cas, Jinn et Paranormal ont poussé une porte encore fermée dans le cinéma arabe.

Une identité propre

Ce qui fait que cette série est un bijou, c’est qu’elle a déjà une direction et une identité. Jinn semblait encore perdue dans ses inspirations, si tant est qu’elle en avait. Elle essayait sans doute d’avoir une identité propre, liée juste au folklore local. Sa portraiture des djinns nous semble assez creuse et dénuée de sens. Les personnages ne semblaient pas vraiment faits pour une telle aventure.

Paranormal en revanche a des inspirations de Ring, de tous les films sur les maisons hantées, de La Momie. Cela transparait dans la couleur de l’image et le décor qui a été semble-t-il difficile à créer. Nous voyons bien le contraste entre le Caire et la campagne, de leurs deux ambiances différentes. La hantise de la ville est bien distinguée de celle de la campagne, avec tous les éléments traditionnels qui en découlent comme faire appel au Cheikh ou aux sorciers locaux et administrer des remèdes douteux.

Le Personnage du professeur

Refaat Ismail est un homme assez atypique. Pessimiste, se considère malchanceux, cartésien, sceptique, froid, il n’en est pourtant pas insensible. Il ne l’est que pour protéger les autres de lui-même car il se voit comme quelqu’un qui porte aussi malheur à son entourage. Ce premier arc est aussi une sorte de thérapie pour lui, étant donné qu’il devra apprendre à dire ce qu’il ressent et à ne plus considérer ses faiblesses comme des freins à sa vie.

C’est un personnage touchant au fond, il comprend la souffrance par laquelle passe la plupart de ses rencontres de l’autre monde comme la petite Shiraz et la jeune naïade. Il comprend vite comment guérir les maux des autres malgré la faible estime qu’il a de lui-même. C’est aussi un homme qui prend soin de sa famille et des autres et cherche à les protéger.

Le plus intéressant reste le rapport de Maggie et de Refaat. Les deux sont très fusionnels bien qu’ils ne fassent que se disputer à longueur d’épisodes. Nous espérons fortement si une suite est prévue que le personnage de Maggie McKillop sera de la partie. Elle ne le seconde pas comme un Docteur Watson mais elle ne le retarde pas non plus dans ses actions. Jusque là, elle n’est pas une demoiselle en détresse. C’est aussi une relation qui est riche, charmante et platonique comme elle est dépeinte dans cet arc.

La première série arabe paranormale

Nous espérons que cette série deviendra une référence pour une suite de nouvelles productions étrangères arabophones Netflix. Le fait est que les séries arabophones ont besoin d’un nouveau souffle et ce, par l’adoption de genres autres que le drame et la comédie qui sont légion depuis les débuts. Le cinéma égyptien a été plusieurs fois décrit comme « en déclin » depuis quelques années ; ce qui raviverait la flamme serait de s’intéresser à de nouveaux supports d’adaptations et de genres.

Conclusion

L’auteur Ahmed Khaled Tawfik, décédé en 2018, serait un incontournable de la littérature d’horreur égyptienne à l’heure actuelle, qui de plus, était enthousiaste à l’idée de voir sa série sur pellicule. Les idées ne manquent pas, tout est encore possible étant donné que cette série est la première. Nous espérons vraiment entendre parler d’une éventuelle suite et espérons que vous voudrez découvrir ce petit bijou trop longtemps occulté du catalogue Netflix.

Fiche technique:

Saison: 1
Épisodes: 6 de 46 à 55 minutes
Créée par: Amr Salama
Producteurs: Netflix, Walid Essabegh
Réalisateurs: Amr Salama, Majid El Ansari
Langue: Arabe égyptien
Acteurs: Ahmed Amin (Refaat Ismail), Razane Jammal (Maggie McKillop), Reem Abdel Kader (Shiraz), Samma Ibrahim (Raeefa Ismail), Adam Wahdan (Taha)

Sources de cet article:

Paranormal wikipédia , cinéma égyptien, Jinn, Paranormal Imdb, Jinn Imdb

Crédit image: imdb

Mes Premières Fois (Never have I ever) ou comment donner un nouveau souffle au genre coming-of-age

La production cinématographique qui utilise le lycée comme sujet principal est coutume, depuis au moins cinquante ans, pour aborder le passage à l’âge adulte. Carrie, Elle est trop bien, Clueless, Riverdale, Sabrina, Les Frères Scott, G.L.E.E, Gilmore Girls ou Buffy ont marqué plusieurs générations. Elles abordent en effet le passage à l’âge adulte et en révèlent la complexité par le rapport au corps, à l’avenir envisagé et à la place de l’amour.

Never Have I ever ou Mes premières fois est une série de trois saisons (peut-être bientôt quatre) produite par Mindy Kalin. Elle est de la même trempe que ses prédécesseurs, à la différence près que l’histoire se concentre sur une adolescence pas comme les autres.

Synopsis : Devi est une adolescente américano-indienne. Elle nait et grandit en Californie. La mort de son père l’impacte au point qu’elle en perd la capacité de marcher. Sa mère et elle n’entretiennent pas de rapports simples et le deuil reste à faire, en plus de la rentrée au collège. Devi ne rêve que d’une chose, être en couple avec un certain Paxton Hall-Yoshida.

Vu sous cet angle, l’histoire a tout de suite l’air plus intéressante. Ce ne sera pas l’histoire de simples déceptions, de simples histoires d’amour, de simples réussites, mais celle d’aborder ces thématiques dans une famille d’origine indienne vivant aux États-Unis, ce qui est un marqueur de différence notable. En effet, de là peuvent découler les questions identitaires, mais aussi culturelles qui ne rendront pas le rapport à ces victoires et à ces difficultés semblable.

En trois saisons, la série a, comme Sex Education, donné du relief à un personnage qui pouvait sembler être en une fois découvert. Mais tout comme celle-ci, il y a eu des « premières fois » et des dialogues profonds qui ont exhumé les racines de leurs blocages et de leurs insécurités.

Une famille Indienne sortant des préjugés

Le statut de veuve de Nalini, de fille unique de Devi, la vie sexuelle active de Kamala, la cousine venue d’Inde qui est étudiante en sciences, révèlent en effet une famille différente de la portraiture commune de la communauté indienne vivant dans les pays anglophones. Devi est fille d’une mère médecin, elle a du mal avec ses traditions indiennes et sa culture qu’elle ne connaît que très peu malgré le fait d’y avoir grandi, et contre toute attente, la vie sentimentale rocambolesque de Kamala montre une certaine modernité et un détachement de traditions auxquelles elle ne s’identifie pas. Cela lui prendra du temps de l’accepter, mais elle ne souhaite pas de mariage arrangé par exemple, alors qu’en Inde, c’est la norme de se rencontrer et de se marier de cette manière.

Le deuil

Devi cache un profond mal-être. Elle ne se livre pas facilement et préfère se terrer sous des occupations dites « superficielles » pour ne pas confronter le profond sentiment de tristesse qui entoure la perte de son père, de qui elle était la plus complice. La relation avec sa mère est en effet tendue. Les deux sont difficiles concernant l’expression de leurs émotions. Cette perte les a toutes les deux affectées et c’est progressivement qu’elles se lient par cette douleur commune. Les deux ont perdu l’ami, plus que le père ou le mari. Elles ont perdu quelqu’un qui validait leur différence et ce qui les faisait briller.

Vivre l’Amour différemment

Ce n’est peut-être pas autour de Devi que ce sujet est le plus intéressant, mais autour de Fabiola et Anissa. Les deux jeunes filles découvrent petit à petit des préférences qu’elles ne s’attendaient pas à avoir et s’engage autour d’elles un angle de normalisation et d’expérimentation qui n’est pas là pour qu’elles sortent du lot comme un produit marketing, mais comme l’infinité de possibilité dans la façon d’aimer.

Pour Devi, il sera en effet une histoire de plusieurs premières fois, segmentées entre une attirance réelle, la réalisation d’un rêve, ou même le challenge de la séduction. Les trois saisons de la série la montrent devenir une femme qui comprendra que le bonheur viendra d’elle-même, de l’intérieur, et non pas de ce qu’elle pourrait montrer aux autres de ses « réussites ».

Conclusion

Ainsi, si nous pouvions vous conseiller de regarder Mes premières fois, ce serait pour redécouvrir le genre « coming of age » et d’essayer d’aller plus loin que ce que le personnage de Devi présente à première vue. Contrairement à ses prédécesseurs du même genre, Mes premières fois aborde les mêmes thèmes universels dans une sphère culturelle inexplorée.

Fiche Technique:

Saisons: 3 (en cours)
Épisodes: 30 de 22 à 31 minutes
Producteurs: Mindy Kalin, Howard Klein, Lang Fisher
Scénario: Lang Fisher, Mindy Kalin, Ben Steiner, Amina Munir, Akshara Sekar, Erica Oyama, Sonia Kharkar, Asmita Paranjape
Réalisateurs: Kabir Akhtar, Kim Nguyen, Lang Fisher, Tristram Shapiro, Anu Valia, Lena Khan, Linda Mendoza, Claire Scanlon
Musique: Joseph Stephens
Casting: Maitreyi Ramakrishnan (Devi Vishwakumar), Poorna Jagannathan (Nalini Vishwakumar), Richa Moorjani (Kamala), Darren Barnett (Paxton Hall-Yoshida), Jaren Lewison (Ben Gross), Lee Rodriguez (Fabiola), Ramona Young (Eleanor Wong), Megan Suri (Anissa)

Sources: imdb, wikipedia

Crédit image: imdb

One Piece Film – Red : Tot(alement) Musica(l)

Après avoir fêté ses 25 ans, One Piece, le manga au succès planétaire sur la piraterie est de retour sur le grand écran. Un nouvel opus haut en couleur adapté de l’œuvre d’Eiichirō Oda, attendu par des millions de fans. Si One Piece Film : Red réalise le meilleur démarrage pour un film d’animation japonais, en France, avec plus de 267 000 entrées, le film, quant à lui, nous fait nager en eaux troubles.

Synopsis : Luffy et son équipage s’apprêtent à assister à un festival de musique attendu avec impatience. La chanteuse la plus populaire du monde, Uta, va monter sur scène pour la première fois. Celle qui n’est autre que la fille du légendaire pirate Shanks Le Roux va révéler la puissance exceptionnelle de sa voix qui pourrait bien changer le monde…

Les célèbres aventures de Luffy et ses Nakamas font rêver le public, ne cessant de séduire de nouveaux adeptes à travers le monde, et tout particulièrement la France, deuxième plus grand consommateur de manga derrière le Japon, avec plus de 28 millions d’exemplaires vendus. One Piece Film: Red, réalisé par Gorō Taniguchi est le quinzième long-métrage de la saga et compte bien en mettre plein les yeux aux spectateurs pour leur plus grand plaisir… ou pas.

Une histoire Utapique

Dans ce film, nous retrouvons les Mugiwaras sur Elegia, l’île de la musique. Toujours à la recherche du mystérieux trésor (aka le One Piece) de Gol D. Roger, feu roi des pirates, Luffy et son équipage s’accordent une pause dans leur quête pour assister au premier concert live d’Uta, icône pop à la voix d’or. Mais Uta n’est pas simplement une diva qui déchaîne les foules, elle est également la fille du légendaire pirate Shanks le Roux, mentor de Luffy, et amie d’enfance de ce dernier. Des retrouvailles qui auraient pu être festives, si celles-ci n’avaient pas rapidement tourné au cauchemar… Uta veut mettre fin à l’ère de la piraterie et créer un monde nouveau, au risque de se perdre. Son arme ? Son fruit du chant, sorte de Genjutsu qui plonge ceux qui l’écoutent dans le pays des songes. Une menace n’arrivant jamais seule, son chant se trouve également être la clé pour invoquer le démoniaque Tot Musica. Ennemis comme alliés décident alors d’unir leurs forces pour vaincre le démon, et tenter de sauver le monde. Uta, réussira-t-elle à retrouver sa voie ?

Ce personnage principal, créé spécialement par le créateur Oda donne le rythme et nous offre de belles séquences musicales sur fond de chansons entraînantes qui s’invitent aussi dans les scènes de combat, le tout interprété avec brio par la chanteuse japonaise Ado. La version française, quant à elle, nous donne à écouter la voix plus rauque d’Hoshi.

Faille spatio-temporelle

Cette adaptation de Gorō Taniguchi nous embarque dans un nouvel univers dont l’histoire n’est pas canon à l’odyssée d’Eiichirō Oda, rompant complètement avec le ton auquel les aficionados de l’anime sont habitués. D’un point de vue de l’animation, le mélange des styles à la fois rétro et futuriste est de belle facture offrant un univers riche en couleurs, des tenues inédites mettant en perspective les protagonistes sous un angle plus festif.

Concernant la réalisation, c’est là que le bât blesse. L’enchaînement des actions est si rapide, qu’on peine à apprécier pleinement certaines scènes épiques. La rapidité des plans couplée au florilège de couleurs et à la musique endiablée, nous font parfois basculer dans un festival de Tomorrowland, sous champignons, à deux doigts de la crise épileptique. Brutal.

À cela s’ajoute quelques failles temporelles. On pense notamment à certains power up dévoilés à la fin de la bataille d’Onigashima – comme l’éveil du fruit du héros Luffy, incohérent avec son titre de cinquième Empereur mentionné dans le film.

Restent les clins d’œil à certains passages épiques de la saga, telle que la séparation des chapeaux de paille et de la princesse d’Alabasta pour n’en citer qu’un, et la réunion – même éclair – d’une dizaine de personnages emblématiques du manga. La présence du tueur de Haki, Shanks, bien que secondaire, aura tout de même ravi la fanbase qui redoutait une apparition aussi furtive que dans l’oeuvre d’Oda.

One Piece Film: Red est un film musical agréable mais non sans quelques fausses notes. Si l’histoire est évidemment indépendante de l’anime, certains choix scénaristiques sont contestables de par leurs incohérences. L’enchaînement des actions et le personnage principal survolé, laissent une sensation d’inachevé. Par ailleurs, l’adaptation de Gorō Taniguchi ne s’adresse malheureusement qu’à un public d’aficionados. Il convient d’être à jour dans les aventures de l’équipage du Chapeau de paille, sous peine de ne pas saisir les références clés ou de se voir spoiler.

One Piece Film: Red – Bande-annonce

One Piece Film: Red – Fiche technique :

Réalisation : Gorō Taniguchi
Scénario : Kuroiwa Tsutomu
Musique: Yasutaka Nakata
Producteurs : Eiichirō Oda
Distribution (voix originales): Mayumi Tanaka, Kazuya Nakai, Akemi Okamura, Kappei Yamaguchi, Hiroaki Hirata, Ikue Otani…
Pays d’origine : Japon
Genres : animation, aventure, comédie
Durée : 115min
Date de sortie : 10 août 2022

« L’Île au bonheur » : science sans conscience

Ancien directeur de laboratoire au CNRS, Harry Bernas livre dans L’Île au bonheur (traduction littérale de Fukushima) la manière dont le nucléaire a affecté les rapports entre la science, la guerre, l’économie et la politique. Une réflexion nécessaire.

Au plus fort de la Seconde guerre mondiale, des dizaines de physiciens, des centaines de scientifiques, travaillent clandestinement au service de la Défense américaine. Ils mettent au point la fission nucléaire et sa réaction en chaîne, qui donneront bientôt naissance à Little Boy et Fat Man, bombes A respectivement larguées sur Hiroshima et Nagasaki, officiellement dans l’espoir de mettre fin au plus vite à la résistance japonaise. De Chicago à Los Alamos, le projet Manhattan a impliqué les scientifiques les plus brillants – Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Norris Bradbury… – sans que ces derniers, parfois complètement isolés des affaires mondiales, ne prennent pleinement conscience du véritable objet de leurs recherches, ou à tout le moins de ses conséquences possibles.

Victime à deux reprises des bombes atomiques durant la Seconde guerre mondiale, le Japon développera par la suite le nucléaire civil, parsemant son archipel de centrales tout en faisant fi des risques sismiques, au départ par ignorance, ensuite par cécité volontaire. Harry Bernas narre avec brio la manière dont on a passé sous silence les avertissements de certains spécialistes, les raisons un peu lâches pour lesquelles on a donné quitus à une industrie rendue d’autant plus dangereuse que les conditions minimales de sécurité n’y était pas assurée. Si Three Mile Island a constitué une première alerte, il a fallu attendre Fukushima et son séisme-tsunami pour que les Japonais prennent la pleine mesure des risques encourus. Trop tardivement, malheureusement.

L’Île au bonheur, c’est aussi l’histoire d’une science dévoyée, parfois sans conscience, souvent tributaire des financements publics – de plus en plus fléchés – pour avancer. Et l’auteur de rappeler à quel point les contrats Défense ont conditionné le progrès scientifique. C’est d’ailleurs un secret de Polichinelle : les GPS, les écrans tactiles, Internet furent des inventions d’abord militaires, avant de voir leur usage se démocratiser. Harry Bernas y voit une raison de craindre pour la recherche fondamentale, une sorte de carcan qui emprisonne les chercheurs dans des dispositifs militaires et/ou marchands. Mais l’histoire elle-même s’étend bien au-delà : elle passe par les « Atomes pour la paix » d’Eisenhower, par des générations de physiciens shootés aux financements et us de l’armée, par des évolutions cycliques ayant une emprise certaine sur la science – les aspects sécuritaires s’accentuant encore après le 11 septembre, pour ne citer que cet exemple.

Accessible, nécessaire à la bonne compréhension des interactions étroites entre l’armée et la science, L’Île au bonheur est un récit haletant, passionnant, épinglant les dangers d’une recherche dévoyée, couverte de faux-semblants et potentiellement mortifère. Harry Bernas se sert de sa propre histoire pour en éclairer les enjeux, trouvant des ponts entre tous les événements décrits, mettant en relief les germes d’innovations qui, à l’instar de la créature de Frankenstein, ont peu à peu échappé à leurs créateurs…

L’Île au bonheur, Harry Bernas
Le Pommier, août 2022, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Le Trésor des Médicis » : intrigues florentines

0

Spécialiste de la Renaissance italienne, le scénariste Jean-Marc Rivière s’associe une nouvelle fois à l’illustrateur Gabriel Andrade pour mettre en scène Nicolas Machiavel, secrétaire au service de la République de Florence, et en quête d’un trésor caché.

Rien ne va plus à Florence. La République est désargentée. Elle se heurte en outre à la résistance obstinée de Pise, ce qui aiguise les appétits rivaux, de Venise à Rome, sans oublier la France. Nous sommes en 1499, Nicolas Machiavel n’est encore qu’un scribe et assistant évoluant dans l’ombre de personnalités plus en vue, telles que les hommes d’État Médicis ou le peintre Sandro Botticelli. Il est toutefois aux premières loges dans les négociations présidant au tirage au sort pour le Conseil des Dix et, un peu plus tard, lors du retour de Ridolfo, un soldat qui fait état d’un trésor caché qui permettrait à Florence de redorer son blason et annihiler définitivement les prétentions de ses ennemis.

Ce second tome des Enquêtes de Machiavel s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, qui s’intéressait notamment à la figure du prédicateur dominicain Jérôme Savonarole. Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade s’insinuent au cœur de la République de Florence, nous font côtoyer ses hommes-clefs et portraiturent, à traits fins, une ville caractérisée par le Palazzo Vecchio ou la Cathédrale, « plus beau monument de la toute la chrétienté ». À l’aube du XVIe siècle, Florence est exsangue, elle n’a pas encore digéré les révolutions politiques récentes, et notamment la fin de règne de feu Lorenzo de Médicis. C’est dans ce contexte que des espions pisans vont s’affairer afin de mettre la main sur le trésor désormais pourchassé par Machiavel et ses proches.

On peut compter sur l’érudition de Jean-Marc Rivière pour donner un souffle historique et romanesque à ses récits. Il plonge le lecteur dans les arrière-cuisines du gouvernement florentin, où les doubles allégeances, les trahisons et les convoitises demeurent légion. Bien troussée, très réussie sur le plan graphique, cette bande dessinée nous montre un Machiavel déjà ingénieux et retors, et en cours de maturation. Elle applique les recettes du thriller dans le contexte de la Renaissance italienne : empoisonnement, manipulations, enquête, course contre la montre se mêlent sur fond de tensions politiques. Et pour aérer le récit, on peut compter sur ce diable de Francesco, capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui en usant de malice. Un album réussi, qui joint à la grande Histoire des arcs fictifs engageants.

Les Enquêtes de Machiavel : Le Trésor des Médicis, Jean-Marc Rivière et Gabriel Andrade
Glénat, août 2022, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Perpendiculaire au soleil » : de la prison et de l’amitié

0

Valentine Cuny-Le-Callet publie Perpendiculaire au soleil aux éditions Delcourt. Elle y raconte sa correspondance avec un jeune condamné à mort, Renaldo McGirth, leur amitié, mais aussi les dessous de la prison et du couloir de la mort.

Elle a dix-neuf ans quand elle entreprend une correspondance avec un jeune détenu américain, condamné à mort pour braquage et meurtre. Elle, c’est Valentine Cuny-Le-Callet, alors étudiante, et scénariste-dessinatrice de cette histoire autobiographique. Celui avec qui elle partage souvenirs et pensées, et à qui elle se liera bientôt d’amitié, c’est Renaldo McGirth, afro-américain, dix-huit ans au moment des faits qui lui sont reprochés. Il clame son innocence. Il est prisonnier d’une cage exiguë, privé d’horizon et de perspective, elle sera ses yeux et ses oreilles vers le monde extérieur. Tous deux partagent une même sensibilité artistique, une même envie de s’éveiller à l’autre, de communiquer, de comprendre.

Perpendiculaire au soleil n’est pas un roman graphique conventionnel. C’est une double déclaration d’amour à l’art, comme médium et comme exutoire. Les deux protagonistes se retrouvent et dialoguent à travers lui, avant de décider de partager leur expérience avec leurs lecteurs par son truchement. Le résultat est bluffant et les éditions Delcourt ont pris le parti, judicieux, de lui accorder un grand format à couverture cartonnée, avec un papier noble, dans lequel prennent place des dessins sophistiqués, en noir et blanc, et caractérisés par une grande variété de styles. Et si Valentine Cuny-Le-Callet signe seule Perpendiculaire au soleil, c’est uniquement en raison des entraves administratives qui empêchent aux États-Unis un détenu de tirer des avantages financiers de son crime.

Si l’amitié naissante entre l’autrice et son correspondant occupe une place centrale dans cet album, c’est le système carcéral américain qui s’y voit surtout mis à nu. Gestion des courriers entrants et sortants, visites pénitentiaires, révision des jugements, conditions carcérales, procédures de mise à mort, affects des détenus ou encore racisme et lynchages : nombreux sont les sujets brassés au fil du récit. Valentine Cuny-Le-Callet y apporte des détails et commentaires intéressants. Elle colore surtout le tout d’une noirceur inexpiable, à laquelle elle oppose par moments le sourire spontané de Renaldo, mais surtout l’humanité qui émane de ses courriers. À certains égards, on pourrait ranger Perpendiculaire au soleil aux côtés de Prison n°5, également publié aux éditions Delcourt, et dans lequel l’artiste et journaliste kurde Zehra Doğan racontait l’envers des prisons turques. On songe aussi, malgré leurs différences, à Midnight Express, Oz ou Les Évadés.

Autant empreint de tendresse que de désillusion, sortant grandi de chacune de ses digressions (de Jim Crow et ses représentations aux législations régissant la peine capitale), Perpendiculaire au soleil est un album dense, précieux, attaché à l’humain et ses besoins fondamentaux. Graphiquement, il recèle une vraie richesse, le dessin venant souvent suppléer le texte dans l’expression de sentiments et de situations qui, sans lui, resterait lacunaire. Une œuvre totale, pas loin d’être indispensable.

Perpendiculaire au soleil, Valentine Cuny-Le-Callet
Delcourt, août 2022, 436 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Freinet, l’éducation en liberté » : de l’enfant vers l’adulte

0

La scénariste Sophie Tardy-Joubert et le dessinateur Aleksi Cavaillez publient Freinet, l’éducation en liberté aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages ». Ils y narrent le combat de Célestin et Élise Freinet pour une école pensée à hauteur d’enfant, plus ouverte, horizontale et inclusive.

Éducation et liberté. Ces deux termes, liés dans le titre de cet album biographique, prennent tout leur sens dès lors que l’on se penche sur certaines archives de l’INA dédiées à la méthode Freinet. Ainsi, un document remontant à 1980 fait état d’enseignements diversifiés, passant par l’édition d’un journal, la céramique, le dessin, le théâtre, le jardinage, des sorties scolaires et toutes sortes d’ateliers ludiques à visée pédagogique. À l’école Freinet, on se doit de « travailler pour améliorer le climat collectif » dans une quête d’« équilibre et d’harmonie » contribuant à « acquérir et découvrir le sens de l’effort ». Chaque semaine, un président est élu afin de coordonner la classe, d’aider, de conseiller, de distribuer la parole. Une réunion dite de coopérative institue le cadre dans lequel chacun peut verbaliser ses désirs pour le bien de la collectivité. Et au cœur du projet se trouvent évidemment l’écriture et l’exposé des textes des enfants, comme cela transparaît clairement dans la bande dessinée de Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez.

Au moment où Célestin Freinet embrasse sa carrière d’instituteur, la Première guerre mondiale vient à peine de s’achever. Quand il entreprend de construire sa propre école à Vence quelques années plus tard, les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, tandis que la guerre d’Espagne et le Front populaire se dessinent à l’horizon. Entre ces deux périodes, le jeune homme a initié une réflexion sur la pédagogie, sur la transmission des apprentissages, sur l’ouverture des classes et la fin d’une certaine rigidité scolaire, trop professorale et de nature à laisser certains élèves sur le bord du chemin. Parce que proche du Parti communiste et un peu trop progressiste sur le plan socioculturel, Célestin Freinet s’attire à la fois les foudres des réactionnaires (le clergé local, la police, l’extrême droite et ses relais médiatiques) et les bonnes grâces de certains intellectuels de gauche (dont Adolphe Ferrière). Il doit toutefois quitter son école de Saint-Paul à la suite d’un mouvement de protestation exacerbé par des manipulations idéologiques.

Célestin et sa femme Élise, peintre, partagent une même vision idyllique : celle d’une école se portant à hauteur d’enfant, laissant libre cours à leur imagination et leur intériorité, capable de leur apprendre à apprendre, dans une démarche où la transmission va d’abord de l’enfant vers l’adulte – et non l’inverse. Ce projet, cette méthode, cette école forment le cœur battant de Freinet, l’éducation en liberté, qui a aussi le mérite d’exposer les obstacles qui se sont dressés sur la route de ces pédagogues alors révolutionnaires. On peut toutefois regretter l’absence de dossier didactique en appendice de l’ouvrage, car il aurait été, à notre sens, salutaire d’exposer l’héritage concret de Célestin Freinet mais aussi les critiques actuelles qui lui sont adressées. En revanche, ce qui apparaît de manière limpide dans l’album, c’est le contexte dans lequel cette réflexion scolaire et pédagogique est menée : dans une école verticale où la mémorisation l’emporte sans combattre sur la discussion, les élèves apparaissent passifs, parfois las, et in fine incapables d’exercer leur esprit critique. Un état de fait qui, selon Freinet et ses partisans, favorise les guerres, l’endoctrinement idéologique et toutes les tares qui pèsent alors sur l’histoire du monde.

Enfin, sur le plan graphique, Aleksi Cavaillez s’adonne à un noir et blanc aux arrière-plans souvent dépouillés. On notera aussi les traits épaissis qui forment le contour des végétaux dessinés et l’alternance, parfois dans une même vignette, entre les traits précis des personnages et les esquisses plus sommaires des décors. L’album, engagé, ne manque en tout cas pas d’attrait et mérite certainement que l’on s’y attarde.

Freinet, l’éducation en liberté, Sophie Tardy-Joubert et Aleksi Cavaillez
Delcourt, août 2022, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Serial » : désaxées

0

Les éditions Delcourt publient Serial, un récit complet de Terry Moore. Le scénariste et illustrateur texan y met en scène trois personnages féminins forts : une tueuse en série névrosée et hantée par des blessures remontant à son enfance, une fillette de dix ans caractérisée par un démon la maintenant éternellement jeune et une policière cherchant à mettre fin à un périple sanguinaire dont elle ignore quasi tout.

Personnage issu de la série Rachel Rising, Zoé est une tueuse dont l’apparence, celle d’une fillette de dix ans, masque son âge réel et l’étendue insoupçonnée de ses capacités. On la découvre au début de Serial passablement affectée par l’assassinat de son amie Jill, qu’elle fréquentait depuis (au moins) le CM1. Cet événement traumatique va constituer le point de départ d’une traque acharnée, qui la mène à Jenni, serial killer marquée au fer rouge par une romance contrariée et une enfance malheureuse, qui vont la pousser à se venger dans le sang, en éliminant par exemple tous ceux qu’elle considère comme des pédophiles ou des agresseurs sexuels. Un troisième protagoniste fait rapidement son apparition et se greffe à ce duo antagonique : l’inspectrice Sanchez, qui poursuit son enquête de manière minutieuse et obstinée, cherchant à mettre fin à l’épopée sanguinaire de Jenni.

En noir et blanc, alternant les séquences muettes et prolixes, Terry Moore nous gratifie d’un coup de crayon limpide, hachuré, mais ne s’embarrassant pas de détails inutiles. Il fait preuve d’inventivité dans l’agencement des planches et l’ordonnance des vignettes, variant volontiers les échelles de plans, maniant les inserts en clerc et façonnant un univers sépulcral digne des meilleurs thrillers hollywoodiens. Ainsi, il prend le temps d’immortaliser les postures et mimiques de ses héroïnes, d’insister sur des objets symboliques (les armes blanches, les souvenirs des victimes ou les perruques, par exemple) ou de façonner des compositions plus cinégéniques, telles que ces regards reflétés dans un rétroviseur ou à travers une boule à neige. Au-delà de réduire les hommes en chair à canon et de n’accorder de l’épaisseur qu’aux femmes (éventuellement aux animaux), Serial est une affaire d’ambiance, de sensations, de désillusions (beaucoup) et de tragédies (en cascade).

Charpenté avec talent, le récit fait la part belle aux rancœurs familiales, aux mœurs sexuelles et à une violence débridée – bien que justifiée aux yeux de ceux qui s’y adonnent. Tant Jenni que Zoé apparaissent comme des personnages empreints de duplicité : la première se transforme au gré des circonstances et occupe des fonctions de secrétaire dans un cabinet de consultation psychologique à seule fin de trouver des proies à chasser, tandis que la seconde cache, sous des dehors enfantins, une science du meurtre qui a de quoi glacer le sang (comme en témoigne la séquence iconique de mise à mort d’un voyeur/prédateur sexuel). Bien que son scénario manque certainement d’amplitude, Terry Moore parvient sans peine à emporter notre adhésion, tant la dimension graphique et l’univers portraituré font sens.

Serial, Terry Moore
Delcourt, août 2022, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen : sont-ils si bêtes ?

As Bestas de Rodrigo Sorogoyen raconte la confrontation d’un couple de Français avec les habitants d’un hameau en Galicie. Le réalisateur de Que Dios nos perdone et El Reino, aussi à l’aise en pleine nature qu’il l’était dans la ville, propose une fable, filmée à la façon d’un western, où la vérité des personnages sera sans cesse battue en brèche. Un film, tout en tension, qui confirme l’immense talent du réalisateur espagnol.

Chevaux sauvages et taureau impulsif

As Bestas s’ouvre sur une séquence magnifique : deux hommes entravent à mains nues un cheval sauvage. Une tradition, le Rapas das bestas, qui consiste à soumettre l’animal pour le marquer. On comprendra plus tard le sens de cette scène. En attendant, on fait la connaissance de Xan et Lorenzo, deux quinquas qui vivent avec leur mère dans la ferme familiale. Les deux frangins, qui font la pluie et le beau temps sur le village ont pris en grippe Antoine, le « Français », un colosse au regard inquiet venu retaper des maisons et cultiver un potager avec sa femme. Car l’ex-professeur a eu la mauvaise idée de voter contre l’implantation d’éoliennes, faisant ainsi capoter le projet et la manne financière qui l’accompagnait. Devenu le mouton noir du hameau, Antoine supporte mal le harcèlement dont il est bientôt la cible. Et lorsque l’adversité se durcit, il fonce tête baissée comme un taureau sur un chiffon rouge. Ainsi, le scénario emprunte-t-il à la dramaturgie ibérique, celle de la corrida et de la mise à mort.

Le poids des mots, le sens des paroles

Antoine à l’inverse de sa compagne ne maitrise pas le patois local. Un handicap pour trouver sa place dans la communauté très masculine du village. Dans le bar – on pourrait même dire le saloon – Xan, l’ainé, fait la loi et inspire la crainte.  Mieux vaut ne pas être dans son collimateur, ni le contredire ! Car, même si les deux frères font figure de ploucs, avec leurs gueules de péquenots et la bouteille jamais loin, le fait est qu’avec eux, un mot est un mot. L’insulte – « culs-terreux » – lancée par Antoine pèse plus lourdement qu’il ne pensait. Ainsi, les paroles pour les uns ou pour les autres ne semblent pas avoir le même sens. Le titre du film, As Bestas semble jouer de  cette même ambiguïté. Est-ce une référence à la bestialité apparente des deux frères ? Ou bien faut-il y entendre l’acception au sens d’imbéciles ou d’abrutis ? Autrement dit, ces deux paysans sont-ils si bêtes qu’ils semblent ? Et Antoine lui-même n’est-il pas aussi stupide que ses voisins ?

Les désaxés

Plus qu’un film sur la xénophobie, As Bestas raconte une confrontation sociale. L’opposition d’individus certes culturellement différents, mais surtout opposés dans leurs aspirations et leurs idéaux. En termes de mise en scène, Antoine est souvent filmé au plus près de ses tomates, ce qui traduit son rêve terrien. A l’inverse, les deux frères, qui habitent la maison en contre-bas, subissent une forme de complexe vis-à-vis de ces envahisseurs riches et instruits. Xan, l’ainé, nourrit une obsession pour ces éoliennes, promesses d’une richesse inespérée. Quant à Lorenzo, le cadet, il est mentalement limité depuis un accident de cheval. Contrairement à Antoine et sa femme, la terre symbolise pour eux l’asservissement. Xan et Loren sont en quelque sorte des misfits, les inadaptés d’une Europe qui les a oubliés. Une problématique qui jaillit dans une superbe joute langagière, filmée en plan séquence, opposant Antoine et son voisin. Un véritable duel façon western où les mots fusent comme des balles. Une scène qui aura aussi son équivalent, en miroir, dans une deuxième partie, plus féminine et toute aussi intéressante.

Un film parfaitement maitrisé.

Bande annonce : As Bestas

Fiche technique :

  • Titre original : As bestas
  • Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
  • Scénario : Rodrigo Sorogoyen, Isabel Peña (es)
  • Musique : Olivier Arson
  • Décors : José Tirado
  • Costumes : Paola Torres
  • Photographie : Alejandro de Pablo (es)
  • Son :: Altor Berenguer (Dolby 5.1)
  • Montage : Alberto del Campo
  • Production : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Jean Labadie
  • Sociétés de production : Arcadia Motion Pictures, Caballo Films, Cronos Entertainment, Le Pacte
  • Sociétés de distribution :
    • Espagne : A Contra Corriente Films
    • France : Le Pacte
  • Pays de production : Espagne France
  • Langue originale : espagnol, français, galicien
  • Format : Couleur – 2,35:1
  • Durée : 137 minutes
  • Genre : thriller
  • Dates de sortie :
    • France : 26 mai 2022 (Festival de Cannes 2022) ; 20 juillet 2022 (sortie nationale)
    • Espagne : 11 novembre 2022
Note des lecteurs0 Note
4

Hôtel des Amériques, la rencontre entre Téchiné et Deneuve

0

Alors que Catherine Deneuve va être célébrée à la Mostra, où elle recevra un Lion d’Or d’honneur, retour sur un des films marquants de sa longue et prestigieuse carrière, Hôtel des Amériques, réalisé par André Téchiné, avec également Patrick Dewaere, Etienne Chicot et Josiane Balasko.

Hôtel des Amériques, c’est un film de rencontres.
La rencontre entre Catherine Deneuve et André Téchiné, pour commencer. Deneuve et Téchiné, c’est une des collaborations les plus fructueuses du cinéma français des quarante dernières années. Du Lieu du crime à Ma Saison préférée, des Voleurs à L’Adieu à la nuit, l’actrice et le cinéaste ont réussi une symbiose qui permet à chacun de développer le meilleur de son talent.
Hôtel des Amériques, c’est aussi la rencontre de deux personnages. Une rencontre plutôt percutante. Gilles promène sa solitude en pleine nuit dans les rues désertes de Biarritz. Il va pratiquement être renversé par la voiture d’Hélène, médecin anesthésiste à l’hôpital de Biarritz. Alors que lui prend les événements de façon décontractée, elle est nerveuse et mal à l’aise. Elle avoue même directement qu’elle ne va pas bien, qu’elle se sent mal actuellement. Un malaise qui n’a rien à voir avec l’accident lui-même, mais qui est bien plus profond. Hélène apparaît comme une femme fragile, une solitaire marquée par une ancienne histoire d’amour dont elle n’arrive pas à faire le deuil.
Si Gilles semble être plus fort et plus sûr de lui, on sent très vite qu’il ne s’agit que d’une façade. Il s’accroche tout de suite à elle, la regardant dormir sur une table de bistrot, la harcelant presque pour qu’elle le recontacte. Il se considère tout de suite comme étant en couple avec elle. En tout cas, il arbore vite l’allure de quelqu’un qui a désespérément besoin de compagnie. C’est pour cela qu’il s’accroche au seul ami qu’il connaisse, bien que celui-ci profite largement de lui pour avoir un logement gratuit et qu’il se comporte avec un manque complet de savoir-vivre. Constamment insatisfait et ayant besoin de changer de vie, Gilles va donc faire peser sur les épaules d’Hélène tout le poids de ses espérances.
Les deux acteurs principaux, Catherine Deneuve et Patrick Dewaere, déploient un talent rare pour donner de la profondeur et une sensibilité à leurs personnages. Ils dessinent des protagonistes hantés par leur passé ou sentiment d’une vie ratée. La mise en scène de Téchiné sait, quant à elle, jouer sur les questions de distances, Gilles cherchant à se rapprocher quand Hélène veut établir des distances entre eux. Cette question met en évidence la différence dans les attentes face à cette relation : lui veut quelque chose de solide quand elle pense ne plus être capable de s’engager sérieusement.

Hôtel des Amériques se joue ensuite autour de deux lieux que Téchiné marque d’une forte emprunte symbolique.
D’un côté, nous avons La Salamandre, immense propriété dont Hélène a hérité et qui symbolise cet ancien amour qui l’emprisonne émotionnellement. On apprend qu’elle a vécu là un amour passion avec un architecte, un de ces amours exclusifs dont on ne se remet pas vraiment.
De l’autre côté, il y a l’hôtel de la gare, dont Gilles est le gérant. Un de ces petits hôtels familiaux et intimes, mais en pleine rénovation. En effet, les nouveaux propriétaires veulent moderniser tout cela, en faire un établissement à l’américaine. Un rêve de changement et d’ailleurs qui est aussi celui de Gilles lui-même.

Hôtel des Amériques est un film typique de Téchiné, une analyse précise des sentiments, une étude des comportements sociaux telles que le cinéaste sait si bien les faire, soutenues par des interprètes exceptionnels.

Hôtel des Amériques : bande annonce