The Batman de Matt Reeves : The Dark Nietzsche

Las d’être devenu, sous la coupe de Zack Snyder, un simple rouage du DCEU (DC Extended Universe), l’icône octogénaire que représente Batman semblait crier de tout son être pour qu’on allume (encore) le Bat-Signal. Mais encore fallait-il que ce signal – comprenez l’intention – se démarque de ses prédécesseurs. Exit donc le baroque burtonnien et la solennité nolanienne et place au nihilisme de Matt Reeves, qui en misant sur un minimalisme doublé d’un profond désespoir, parvient à réintroduire la noirceur comme pierre angulaire du récit.

Back in Black

Révéré au-delà de l’imaginable par une cohorte de cinéphiles trop heureux de voir la légendaire némésis de Batman enfin investir la parcelle sombre de sa psyché, Joker (Todd Phillips), avec le recul, se posait plus en constat qu’autre chose. Celui de voir la Warner, sans doute rincée après une décennie de mainmise « édulcorée » par Marvel, assumer sa différence dans tout ce foutoir super-héroïque et privilégier le gravitas à l’emphase caractéristique du MCU. Mais plus encore qu’un ancrage émotionnel qui se distinguerait du voisin, la Warner avait aussi, avec ce film, entériné un principe aux airs de ligne directrice : son recours à une noirceur directement issue de références extérieures au monde des comics. D’aucuns répondront que cette approche peut se parer d’une lecture élitiste puisque condamnant de facto l’intarissable vivier d’histoires apporté par le média susnommé, mais il serait plus avisé d’y voir là l’amorce d’une véritable introspection de la Warner. Après tout, elle est tout autant sujette que Marvel au problème sous-tendu par l’exploitation quasi industrielle du genre : comment instaurer une nouvelle dynamique à des personnages exploités depuis plusieurs décennies ? 

Et là ou Marvel semble opter pour l’engraissement (en atteste l’expansion incontrôlée de son multivers) quitte à relayer cette problématique de renouveau aux calendes grecques, Warner ose le pari (audacieux) de l’épure.

Désosser l’icône pour en saisir à nouveau l’essence, quitte à prendre la « substance » dans d’autres médias (philosophie, cinéma, littérature…).

C’est-à-dire, revenir aux fondamentaux du personnage. Orphelin milliardaire oui (même si dieu merci, on évitera une nouvelle mise à mort de ses parents) mais surtout entité fantasmagorique ayant dompté l’obscurité et dont les talents de détective en font l’enquêteur le plus craint de tout Gotham City. Sans surprises, ce sont ces deux derniers éléments, étonnamment peu utilisés par toutes ses précédentes itérations cinématographiques, qui occupent l’espace ici. Nous voilà donc en prise avec un Batman « frais » dans la mesure ou il ne sévit que depuis deux ans, sans but avoué. Pétris de vengeance quitte à ce que ça soit le surnom par lequel il est mentionné le plus souvent dans le film, notre justicier se cherche dans une Gotham dépravée qui semble avoir abdiqué au profit du crime et du désespoir. La ville, sur-éclairée chez Nolan devient sous le scope de Greig Fraser (Dune, Rogue One) un gouffre qui matérialiserait presque le célèbre aphorisme de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi ». Mais au milieu de cet enfer monochrome dominé par un score lancinant de Michael Giacchino, on sera surpris de voir le Batman campé par Robert Pattinson apparaître tout aussi indéchiffrable que l’abîme qu’il tente de résorber. Surpris oui, mais pas étonné dans la mesure ou dès sa promotion, la mouture signée Matt Reeves utilisait plus que de raison l’emblématique tube de Nirvana, Something In The Way. Une musique dépressive dont la tonalité a vite fait de l’ériger en étendard grunge, à la fois pessimiste, punk et rebelle.

De facto, voir son alter ego, Bruce Wayne apparaître comme une entité rebelle, dépressive et fantomatique en diable (en atteste son temps de présence relativement réduit) sonne comme une lettre d’intention de la part de Matt Reeves, qui amorce l’autre thématique majeure du métrage : la vision décadente des puissants. 

Anarchy in the D.C

Ça n’est ainsi pas pour rien que le principal ennemi, alias le Riddler (impressionnant Paul Dano), au-delà d’une habile réadaptation, s’en prend à eux plutôt qu’à Batman. Il n’y a qu’à voir la manière qu’a Reeves d’interroger l’héritage de la famille Wayne (jusqu’ici traité de manière intouchable par les précédents films) pour comprendre que c’est aux symboles de pouvoir qu’il s’attaque. Ici, Batman, tributaire d’un certain pouvoir n’en est pas moins caractérisé comme un instrument de peur dont les agissements sont directement liés aux désidératas d’un rebelle parqué dans sa cave et n’ayant pas encore digéré le trauma de la perte de ses parents. Dès lors, l’idée d’user de symboles apparaît, à défaut d’être innovante, pertinente dans la mesure ou cela permet de voir le principal ennemi viser une entité qu’il estime plus dangereuse voire nocive que Batman. Et puisque Batman incarne depuis toujours le sauveur de Gotham, quid du fait que ce sont ces mêmes gens qu’il se charge de défendre qui ont transformé la ville en enfer sur terre ? De cette idée découle finalement un bouleversement assez édifiant : les prétendus gentils ne le sont que parce qu’ils revêtent des symboles qui les dépeignent comme tels.

Ce changement de paradigme, jamais abordé chez Snyder et à peine chez Nolan, a le chic de brouiller les pistes et de rendre donc totalement acceptable la mutation opérée chez le Riddler qui passe d’un intellectuel porté sur les devinettes, à un proto-terroriste qui véhicule des discours pour exacerber les tensions populistes et ainsi déployer une vengeance qu’il juge salvatrice et surtout compensatoire. Pour autant, si l’effort est louable que d’user des tourments de notre Batman pour en faire une métonymie de toute une cité en proie au chaos, reste que la radicalité revendiquée par Reeves tend à rencontrer quelques accrocs en cours de route.

Déjà, l’on pourra déplorer que la radicalité susnommée ne s’affiche paradoxalement pas sur les deux aspects les plus attendus dès lors qu’on aborde le cas Batman : la violence d’une part, et l’ancrage politique d’autre part. La première omission pourra facilement s’expliquer par l’inscription du film en tant que PG-13, heureusement contrebalancée par un recours au sound-design qui donne consistance aux coups donnés par notre justicier en collants. Mais quid de la dimension politique ? Batman, sans doute par la noirceur qu’il revendique depuis sa création, a toujours été un terreau fertile pour coucher à l’écran toutes les craintes de ses auteurs. Si Nolan en son temps usait du Joker pour dépeindre la résurgence du terrorisme et de Bane de l’anarchie, reste que Reeves façonne peu ou prou le même discours ici. Bien que teinté d’une portée prémonitoire tant la montée populiste exacerbée par le Riddler tend à sévèrement se rapprocher de l’appel aux armes qu’avait poussé les joyeux lurons ayant investi le Capitole il y a un an, The Batman se montre peu inspiré dans son message qui pointe les puissants comme responsables de tous les maux qu’ils cherchent paradoxalement à endiguer.

Néanmoins, face à cette densité esthétique et thématique qui réconciliera sans nul doute les amateurs du genre et ceux prompts à voir un film de super-héros qui lorgne vers le film noir et le thriller, The Batman reste un spectacle unique. Son utilisation du noir, son pessimisme, sa foi innée dans le story-telling et la mise en scène lui permettent sans efforts de se hisser parmi les meilleures itérations du genre et l’on serait bien avisé d’y voir dans les défauts susvisés, qu’une simple peccadille pouvant s’expliquer par la durée homérique du métrage.

Relecture brillante, désespérée et nihiliste d’un héros qu’on croyait connaitre par cœur, The Batman signée Matt Reeves s’avère être une proposition de cinéma détonnante dans le tout venant hollywoodien, tant elle use d’une radicalité ayant déserté le genre depuis belle lurette. On aurait pu apprécier que le scénario se pare de cette même velléité jusqu’au-boutiste mais face à la pression d’une telle entreprise, on pardonnera volontiers à Matt Reeves pour avoir réussi le temps d’un film à nous redonner peur dans le noir profond. Sublime !

The Batman : Bande-Annonce 

The Batman : Fiche Technique

Titre : The Batman
Réalisateur : Matt Reeves
Photographie : Greig Fraser
Musique : Michael Giacchino
Scénario : Matt Reeves & Peter Craig
Casting : Robert Pattinson (Batman), Paul Dano (The Riddler), Zoé Kravitz (Catwoman), Colin Farrell (Oswald Cobblepot), Jeffrey Wright (Commissaire Gordon), Andy Serkis (Alfred Pennyworth), John Turturro (Carmine Falcone), Peter Sarsgaard (Gil Colson), Barry Kheogan (Stanley Merkel)
Production : Matt Reeves & Dylan Clarke & DC Films
Distribution : Warner Bros
Durée : 175min
Genre : Super-Héros/Thriller
Sortie : 02 Mars 2022

Etats-Unis – 2022

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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