L’Année du Requin : une plongée mitigée avec les squales

Forts de l’accueil critique de Teddy, les frères Boukherma poursuivent leur parcours dans le cinéma de genre en s’attaquant cette fois-ci au film de requins. Et si la formule reste la même que pour leur précédente réalisation, la sauce ne prend plus aussi bien. Car L’Année du Requin, s’il se révèle audacieux pour le cinéma français et montre des qualités indéniables, a clairement de quoi diviser le public. Notamment à cause de ses ambitions, qui ont bien du mal à s’accorder. Retour donc sur ce titre de l’été 2022. Ce rendez-vous manqué qui, pourtant, avait de quoi se faire une petite notoriété dans les salles de cinéma.

Synopsis de L’Année du Requin Maja, gendarme maritime dans les Landes, voit se réaliser son pire cauchemar : prendre sa retraite anticipée ! Thierry, son mari, a déjà prévu la place de camping et le mobil home. Mais la disparition d’un vacancier met toute la côte en alerte : un requin rôde dans la baie ! Aidée de ses jeunes collègues Eugénie et Blaise, elle saute sur l’occasion pour s’offrir une dernière mission…

Si Beast s’était présenté comme le film de monstres – « d’animaux dangereux », plus précisément – de l’été 2022, il n’était pourtant pas le seul à vouloir profiter de la période estivale. Car avant ce produit hollywoodien, le cinéma français s’essayait au genre en délivrant avec L’Année du Requin notre tout premier film de squales national et qui, en plus de cela, était dirigé par les frères Boukherma. Ces deux réalisateurs mêmes qui ont réussi le pari avec Teddy de traiter le mythe du loup-garou avec efficacité et intelligence, le tout sentant bon la francophonie. Entre leurs mains, L’Année du Requin ne pouvait que marquer un tournant pour le cinéma de genre français. Et pourtant, malgré une promotion assez poussée, le succès n’a pas du tout été au rendez-vous. Le public a boudé le long-métrage (à peine 121 000 entrées), et les critiques se sont montrées plutôt mitigées sur le résultat. Étonnant, d’autant plus qu’en termes de structure narrative, le titre suit celle de Teddy à la lettre.

En effet, L’Année du Requin, c’est littéralement un hommage à l’œuvre maitresse du genre – ici en l’occurrence, Les Dents de la Mer – qui parvient à switcher avec aisance entre humour et horreur pure. D’un côté nous avons des personnages pour le moins farfelus, des situations moqueuses et un ton plutôt léger. De l’autre, des séquences d’attaques qui ne lésinent pas sur la tension et le gore – comme peut en témoigner la séquence d’introduction. Et comme Teddy donc, le tout démarre telle une comédie à la limite de la parodie, qui dérive petit-à-petit vers un divertissement beaucoup plus sérieux et pesant. Donnant l’occasion aux frères Boukherma de placer quelques petites critiques bien placées – notamment sur l’écologie et le jugement néfaste des médias et autres réseaux sociaux. De mettre à l’honneur la Province française – ici la côte Atlantique – à la fois pour renforcer l’humour mais également donner une véritable personnalité au titre. Et enfin de crier leur amour pour le genre du film de requins. Un genre dont ils parviennent à réutiliser les codes avec aisance, et ce sans moyens hollywoodiens. Tout en offrant aux spectateurs une multitude de références aux Dents de la Mer : quelques séquences reprises du film de Steven Spielberg (les attaques, la cage…), la réplique culte « Il nous faudrait un plus gros bateau », une navette de la police appelée M. Vineyard – en l’honneur de l’île Martha’s Vineyard, où fut tourné Les Dents de la Mer

Vous l’aurez compris, L’Année du Requin fonctionne dans un premier temps. Car nous nous laissons emmener sans mal par son héroïne, interprétée par Marina Foïs, dans sa quête obsessive. Nous nous laissons séduire par cet humour qui ne laisse pas indifférent. Et enfin, nous nous laissons prendre au jeu par le côté horrifique, qui joue à fond la carte du hors-champs et de la suggestion pour créer une véritable tension. Et puis, arrivé à mi-parcours, tout bascule… Comme si le film se retrouvait d’un seul coup en pilotage automatique, devant arriver à une conclusion sans réellement savoir comment y parvenir. Bien entendu, le dénouement passe par un affrontement final avec le squale. Mais pour en arriver là, L’Année du Requin peine sérieusement à capter aussi bien l’attention qu’à ses premières minutes.

La faute revenant principalement au fait que, pour plaire au public, les frères Boukherma ont dû maladroitement jongler entre deux partis pris. Celui, comme Teddy, de faire un film indépendant qui puisse faire honneur au genre. Et l’autre, de livrer quelque chose de plus mainstream, de plus grand public pour pouvoir satisfaire l’assistance. Ainsi, sans vraiment d’explication, L’Année du Requin abandonne sa personnalité propre pour devenir un produit bien trop conventionnel et longuet pour convaincre pleinement. Le sérieux prenant le pas sur la légèreté mais sans captiver comme le faisait Teddy. L’intrigue semble au point mort, n’arrivant plus à faire avancer ses personnages et thématiques pour au final clôturer tout cela d’un claquement de doigt. Sans la moindre once d’émotion et d’empathie. Et pour enfoncer le clou, même la mise en scène se révèle impactée par ce changement de ton. Cette dernière délaissant le pouvoir de la suggestion pour un résultat bien plus frontal et grossier. Au détriment du manque de moyens, les réalisateurs décident donc de montrer de plus en plus leur pauvre requin en caoutchouc. Ce qui rend le climax un chouïa ridicule, donnant à l’ensemble des airs de mauvais films amateurs.

Pour le coup, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi L’Année du Requin n’a pas marqué les esprits. Qu’il ait autant de défenseurs comme de réfractaires. Et c’est franchement dommage car, mine de rien, les frères Boukherma peuvent se vanter d’avoir du mérite. Pour avoir osé réaliser une telle œuvre alors que le cinéma de genre français, bien que plus ouvert qu’auparavant, peine encore à se faire une place dans nos salles. Et pour exprimer leur passion envers le cinéma avec autant de savoir-faire. Ils se sont juste montrés beaucoup trop gourmands avec ce film. Ce qui en fait une petite erreur de parcours que la suite de leur carrière pourra, sans l’ombre d’un doute, corriger sans difficulté.

L’Année du Requin – Bande annonce

L’Année du Requin – Fiche technique

Réalisation : Zoran et Ludovic Boukherma
Scénario : Zoran et Ludovic Boukherma
Interprétation : Marina Foïs (Maja Bordenave), Kad Merad (Thierry Bordenava), Jean-Pascal Zidi (Blaise), Christine Gautier (Eugénie), Ludovic Torrent (Sébastien/le narrateur), Philippe ‘Le Boc’ Prévost (le gérant de l’Aquapark), Jean Boronat (Ruben), Jean-Jacques Bernède (Dominique)…
Photographie : David Cailley
Costumes : Clara René
Montage : Béatrice Herminie et Geraldine Mangenot
Musique : Amaury Chabauty
Producteurs : Pierre-Louis Garnon et Frédéric Jouve
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 87 min.
Genres : Horreur, comédie
Date de sortie :  03 Août 2022
France – 2022

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2.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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