« Le Prince », un penseur dans l’Italie du XVIème siècle

Quelle offrande plus précieuse que celle que fit Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis ? Assistant, las et impuissant, au morcellement de l’Italie à la Renaissance, craignant de voir son pays démantelé sous le feu de puissances rivales, le théoricien transmit au duc d’Urbino le fruit de ses réflexions sur la manière de s’emparer du pouvoir, et sur les moyens à mettre en usage pour le conserver.

Ce traité politique, publié plus tard sous le titre générique Le Prince, a la particularité de conjuguer une clairvoyance rare à une sorte de cynisme résigné, qui fit rapidement la renommée de son auteur.

Inépuisable sève réflexive, le Prince machiavélien arbore simultanément les traits du Lion et du Renard, se montre rusé, puissant et opportuniste, mais jamais ni « odieux » ni « méprisé ». Pour se maintenir en poste, il ne peut paraître « irrésolu » ou « lâche », ni même « changeant », et doit manier les vertus morales au seul gré des circonstances. Il lui appartient de pondérer clémence et cruauté selon les événements. Il lui est permis, au besoin, de rompre sa parole et de simuler des qualités sans jamais avoir à les mettre en pratique. Surtout, même en temps de paix, il lui revient la charge impérative de se préparer à la guerre, érigée en état permanent et inéluctable.

Un horizon indépassable ?

Sous ses dehors d’observation quelque peu surannée, la pensée machiavélienne fait pourtant chambre commune avec nombre de concepts modernes : l’homogénéité des aires géoculturelles (mieux vaudrait s’allier entre « semblables ») ; l’incrémentalisme et le conservatisme des sociétés (faire bouger les lignes reviendrait à se créer de nouveaux ennemis) ; les coalitions et alliances régionales (la nécessité de s’accorder entre voisins, surtout face à un ennemi puissant) ; les actions et déploiements militaires (colonies et garnisons ici étudiées en fonction de leurs coûts respectifs, financiers et politiques). « Un Prince qui en élève un autre se ruine lui-même », annonce par ailleurs, prophétique, Nicolas Machiavel, citant à titre de démonstration l’exemple de Louis XII, défait après avoir renforcé les pouvoirs de l’Église en cédant la Romagne au pape, mais aussi introduit les Espagnols en Italie, par le truchement du Royaume de Naples.

Si, comme le dit l’adage, comparaison ne vaut certainement pas raison, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la politique américaine à l’égard des moudjahidines afghans, en cours dans les années 1980, ne contribua pas à élever un « autre Prince », à savoir Oussama ben Laden. D’une manière plus implicite encore, ceux qui encouragèrent au Chili le coup d’État du général Pinochet ont institué, sans même le savoir, les conditions de l’avènement du narcotrafiquant colombien Pablo Escobar. Les exemples de ce type ne manquent pas, en particulier sur le continent africain, où des généraux plus ou moins parachutés s’approprient régulièrement l’appareil militaire à des fins personnelles.

De la nature des États

Considérant les différentes formes dont peuvent se pourvoir les États, Nicolas Machiavel établit une distinction nette entre l’Empire du Turc et celui du Roi de France : le premier, exclusivement composé d’esclaves, ne reconnaît qu’un unique maître, ce qui le rend certes difficile à prendre, mais relativement aisé à gouverner, puisqu’une fois le Chef destitué, personne n’apparaît en mesure de s’y substituer ; le second, contenant quantité de petits seigneurs et de princes, avec autant de vassaux leur étant obéissants, s’inscrit en revanche aux antipodes, puisque les notables mécontents peuvent éventuellement vous y introduire, mais aussi retourner, sans grande peine, les armes à votre encontre. Prolongeant sa réflexion, Machiavel soulève une autre distinction : selon qu’un Prince soit porté au pouvoir par les Grands ou par le peuple, ses agissements devront prendre tel ou tel tour. Ainsi, les notables nourrissent parfois des ambitions en contradiction franche avec celles du Chef, tandis que les foules anonymes n’aspirent qu’à n’être point opprimées, leur fidélité exigeant par conséquent assez peu d’efforts.

Machiavel le martèle : s’arroger un territoire n’a rien d’une sinécure. L’entreprise doit être murement réfléchie, confrontée à une grille de lecture qui mêle les singularités régionales aux généralités de l’Histoire. Ainsi, pour exercer un contrôle prudentiel sur un État nouvellement acquis, il faudra parfois s’y établir ou, à la manière des Romains, consentir à en détruire de larges pans. S’il se trouvait sous la coupe d’un Prince, il faudra veiller à éteindre sa lignée afin d’écarter toute tentative de récupération. Si l’autoritarisme y avait voix, c’est de bon augure, car le peuple n’aura alors nul besoin de se familiariser avec la servitude. Pour Machiavel, il ne fait guère de doute que les prophètes s’en sortent mieux les armes à la main. Persuader, c’est une chose ; conserver le pouvoir, c’en est une autre, parfois tachée de sang.

Le théoricien range les nouveaux Princes en deux classes selon qu’ils manifestent de la Fortune ou du mérite. Il oppose ainsi Francesco Sforza et ses qualités de dirigeant à César Borgia et son destin rendu glorieux par le seul fait du pape. S’intéressant à Agathoclès, qui s’empara du pouvoir en usant de la perfidie et du crime, il en tire la conclusion suivante : si les maux s’avèrent nécessaires à la conquête d’un territoire, il faut les accomplir d’un seul coup, d’une traite, puis choyer ses nouveaux administrés jusqu’à l’oubli ou le pardon. On y perçoit à nouveau ce savant mélange de lucidité et de cynisme. Mais après tout, ne dit-on pas que « la fin justifie les moyens » ?

Manuel de survie à l’usage du Prince

Une fois le territoire conquis, le Prince doit s’employer à le défendre. Pour ce faire, Machiavel avance plusieurs pistes : fortifier la capitale, la militariser et l’approvisionner en conséquence ; se faire aimer de son peuple, en ne le désarmant pas (ce qui serait synonyme de défiance), et en lui garantissant la pleine jouissance de ses richesses (« On oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession ») ; privilégier les troupes nationales, ou mixtes, plutôt que des mercenaires avides et peu courageux ou des auxiliaires sous la coupe d’une puissance étrangère (c’est ainsi que Francesco Sforza se rebella contre ses maîtres pour occuper la Lombardie, ou que Charles VIII arriva au pouvoir en Italie).

Concernant les mécanismes de redistribution sociale, c’est le libéralisme qui triomphe, haut la main, de la libéralité. Plutôt que de prélever chez les uns de quoi agrémenter les autres, ce qui peut se révéler source d’impopularité, Machiavel préconise la non-intervention des autorités, quitte à se voir taxé d’avarice. Selon lui, les largesses du pouvoir ne peuvent découler que du pillage d’un ennemi défait, en aucun cas d’un système réglé d’imposition. Enfin, en cas de conflit, la neutralité serait de nature à nuire au Prince. Machiavel juge préférable de toujours prendre parti, sous peine d’être écrasé par le vainqueur sans ne plus jamais être écouté du vaincu. Une recommandation qui apparaît aujourd’hui des plus discutables…

Le Prince, Niccolo Machiavel.
Le Livre de Poche, octobre 2000, 178 pages.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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