« Serial » : désaxées

Les éditions Delcourt publient Serial, un récit complet de Terry Moore. Le scénariste et illustrateur texan y met en scène trois personnages féminins forts : une tueuse en série névrosée et hantée par des blessures remontant à son enfance, une fillette de dix ans caractérisée par un démon la maintenant éternellement jeune et une policière cherchant à mettre fin à un périple sanguinaire dont elle ignore quasi tout.

Personnage issu de la série Rachel Rising, Zoé est une tueuse dont l’apparence, celle d’une fillette de dix ans, masque son âge réel et l’étendue insoupçonnée de ses capacités. On la découvre au début de Serial passablement affectée par l’assassinat de son amie Jill, qu’elle fréquentait depuis (au moins) le CM1. Cet événement traumatique va constituer le point de départ d’une traque acharnée, qui la mène à Jenni, serial killer marquée au fer rouge par une romance contrariée et une enfance malheureuse, qui vont la pousser à se venger dans le sang, en éliminant par exemple tous ceux qu’elle considère comme des pédophiles ou des agresseurs sexuels. Un troisième protagoniste fait rapidement son apparition et se greffe à ce duo antagonique : l’inspectrice Sanchez, qui poursuit son enquête de manière minutieuse et obstinée, cherchant à mettre fin à l’épopée sanguinaire de Jenni.

En noir et blanc, alternant les séquences muettes et prolixes, Terry Moore nous gratifie d’un coup de crayon limpide, hachuré, mais ne s’embarrassant pas de détails inutiles. Il fait preuve d’inventivité dans l’agencement des planches et l’ordonnance des vignettes, variant volontiers les échelles de plans, maniant les inserts en clerc et façonnant un univers sépulcral digne des meilleurs thrillers hollywoodiens. Ainsi, il prend le temps d’immortaliser les postures et mimiques de ses héroïnes, d’insister sur des objets symboliques (les armes blanches, les souvenirs des victimes ou les perruques, par exemple) ou de façonner des compositions plus cinégéniques, telles que ces regards reflétés dans un rétroviseur ou à travers une boule à neige. Au-delà de réduire les hommes en chair à canon et de n’accorder de l’épaisseur qu’aux femmes (éventuellement aux animaux), Serial est une affaire d’ambiance, de sensations, de désillusions (beaucoup) et de tragédies (en cascade).

Charpenté avec talent, le récit fait la part belle aux rancœurs familiales, aux mœurs sexuelles et à une violence débridée – bien que justifiée aux yeux de ceux qui s’y adonnent. Tant Jenni que Zoé apparaissent comme des personnages empreints de duplicité : la première se transforme au gré des circonstances et occupe des fonctions de secrétaire dans un cabinet de consultation psychologique à seule fin de trouver des proies à chasser, tandis que la seconde cache, sous des dehors enfantins, une science du meurtre qui a de quoi glacer le sang (comme en témoigne la séquence iconique de mise à mort d’un voyeur/prédateur sexuel). Bien que son scénario manque certainement d’amplitude, Terry Moore parvient sans peine à emporter notre adhésion, tant la dimension graphique et l’univers portraituré font sens.

Serial, Terry Moore
Delcourt, août 2022, 224 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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