Bien calibré « comédie romantique à la française », La Page blanche surprend rarement mais pioche du côté de la douceur (merci Sara Giraudeau) pour dire tout simplement qu’il est toujours possible de réinventer sa vie (même sans perdre la mémoire). Avec un personnage féminin jamais figé, toujours en mouvement, le film dresse un portrait souvent très drôle d’une fille qui se cherche. Dommage qu’il faille toujours en passer, pour l’héroïne, par la case « trouver l’amour ».
Se rencontrer soi-même
La Page blanche est un film bien ancré dans son époque. En perdant son téléphone, Eloïse perd « sa vie », ou du moins avec sa mémoire tout ce qui s’y cachait et renfermait ses échanges, ses amis, sa famille, bref son identité. D’abord en quête de son passé, elle fait une recherche effrénée et minutieuse pour se (re)trouver telle qu’elle était. Pourtant, très vite, Eloïse se rend compte qu’elle ne va pas spontanément vers ceux qui l’attirent vraiment, qu’elle est comme empêchée d’être elle-même. Le film tente alors de dresser le portrait d’une bande de potes dans laquelle personne ne pense pas par lui-même, chacun suit les goûts d’autrui. A ce moment, Eloïse est dans ses déplacements comme désarticulée, accélérée (le film accélère ces moments où elle déambule), car en train de se perdre, de faire les mauvaises recherches.
Peu à peu Eloïse va s’émanciper d’elle-même et décider que cette « page blanche » sera l’occasion de se réinventer ou du moins de se retrouver. A ce jeu-là, Sara Giraudeau est parfaite, pleine d’une fantaisie propre à en faire une héroïne de bande dessinée. Un peu tourné à la Frances Ha pour le côté spontané, quête et poésie, La Page blanche peine cependant à aller jusqu’au bout de ses choix. En effet, l’héroïne n’est tournée finalement que vers une quête amoureuse, c’est en tout cas ce vers quoi le film tend finalement. On voit alors Eloïse flirter au final plus vers une Emily in Paris (car le quartier du banc où elle perd la mémoire est comme le Paris fantasmé de la série) et donc se perdre dans cette quête d’identité radicale qu’on aurait pu espérer au début pour entrer dans un autre conformisme tout en croyant s’en libérer.
Un goût d’inachevé
Cet effet lisse serait-il la faute à des personnages secondaires trop caricaturaux et donc à une comédie un peu fade ? « Autant je trouvais l’histoire de Murielle (Magellan) et la personnalité d’Eloïse, très belles – on y lisait déjà ce côté à la fois mélancolique et solaire – autant je trouvais que le scénario s’égarait un peu avec les autres protagonistes. Je les sentais trop appuyés », déclare Sara Giraudeau qui explique avoir d’abord refusé le scénario avant une réécriture. Cependant, malgré le fait que Sara Giraudeau ait finalement vu un équilibre entre la personnalité multiple et désorganisée d’Eloïse et les autres personnages, il n’en demeure pas moins que le film souligne un peu trop les évidences. On se plait alors à voir Eloïse quitter Paris pour Montauban avec sa toute nouvelle copine (invisible à ses yeux auparavant) et s’émerveiller de sa famille, qu’elle rejetait avant. Là encore cependant tout est trop, même l’opposition entre le Paris branché et les petits provinciaux qui font des métiers « si utiles »… Bref, le film est doux, la quête de l’héroïne revigorante mais rien n’est assez radical et donc tout tombe un peu à plat. Certes, il faut perdre la mémoire au moins une fois dans sa vie pour tout réinventer comme dirait Eloïse, encore faut-il filmer le courage de tout changer, sans compromis scénaristique à la « happy end ».
La Page blanche : Bande annonce
La Page blanche : Fiche technique
Synopsis : Eloïse se retrouve assise seule sur un banc parisien. Qui est-elle ? Que fait-elle là ? Elle ne se souvient de rien ! Elle se lance alors dans une enquête, pleine de surprises, pour découvrir qui elle est. Et si cette amnésie lui permettait de trouver qui elle est, qui elle aime, et de réinventer sa vie ?
Réalisation : Murielle Magellan
Scénario : Murielle Magellan d’après l’oeuvre de Pénélope Bagieu et Boulet
Interprètes : Sara Giraudeau, Pierre Deladonchamps, Grégoire Ludig, Sarah Suco…
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Christine Lucas Navarro
Distribution : SND
Durée : 1h40
Genre : comédie
Date de sortie : 27 août 2022
Six ans après l’ovni Swiss army man, Daniel Kwan et Daniel Scheinert reviennent en (très) grande forme avec Everything everywhere all at once, un film d’action joyeusement barré où l’inventivité poétique se conjugue à la première personne. Qui a dit que les blockbusters ne savaient pas être romantiques ?
Synopsis : Au bord de l’implosion, déçue par un quotidien monotone, Evelyn Wang voudrait changer de vie. Son souhait est contre toute attente exaucé lorsqu’elle rencontre une version alternative de son mari Alpha Waywond.
Le cinéma indé 3.0 : multivers and co
On dit parfois qu’il est impossible d’inventer de nouvelles histoires. Qu’au final on raconte toujours à peu près la même chose sur des modes différents. Si le septième art ne réinvente pas toujours le fil à couper le beurre, sa longévité l’a cependant amené à une plasticité narrative autorisant tous les dérèglements. Longue est la liste des films loufoques aux histoires tirées par les cheveux, naviguant entre le nanar assumé et le chef-d’oeuvre qui s’ignore. Citons (entre autre) The Calamari Wrestler (2004, Minoru Kawasaki) ou encore The Man from Earth (2007, Richard Schenkman) – passés (mal)heureusement sous les radars de la critique.
Jusqu’à une époque récente, il était de notoriété publique de considérer le cinéma indépendant comme un lieu privilégié de créativité et de subversion, une sorte de tensiomètre de la société. Les multiples crises économiques, auxquelles sont venus s’ajouter de nouvelles problématiques écologiques et sanitaires, auront révélé à qui mieux mieux à quel point son existence (autant que sa diversité) demeure fragile. Colosse aux pieds d’argile mais colosse quand même, pourrait-on dire du cinéma. La sortie de Everything everywhere all at once confirme nos dires. Le dernier né de Daniel Kwan et Daniel Scheinert s’inscrit dans la tradition (indé) de ces chefs-d’œuvre monstres, mobilisant une esthétique à part, peinture éclectique où s’entremêlent réflexion et poésie pure. Difficile de vous résumer l’histoire du film sans vous perdre (définitivement). Essayons tout de même.
Dirigeant une laverie avec son mari Waymond (Ke Huy Quan), Evelyn Wang (Michelle Yeoh) est une « femme au bord de la crise de nerfs » pour reprendre les mots de Pedro Almodovar. Tandis que son mariage bat de l’aile, celle-ci doit, de surcroît, gérer l’entreprise familiale. Alors qu’elle est poursuivie par le fisc, en raison de taxes impayées, cette dernière voit son quotidien bouleversé lorsqu’elle rencontre Alpha Waymond, une version alternative de son époux, venu d’un univers parallèle, qui lui apprend qu’elle doit le sauver sous peine de voir son propre monde s’effondrer. Si vous n’y comprenez rien : c’est normal (nous aussi – on a eu un peu de mal). La bonne nouvelle est que cela n’est pas grave. C’est même ce qui constitue le charme de ce film : ne rien y comprendre (et l’aimer beaucoup quand même).
Dernières nouvelles des choses
Véritable tornade visuelle qui vous emporte dans ses délires, Everything everywhere all at once fait du grand n’importe quoi un art cinématographique à part entière, l’incroyable terreau d’un nouveau cinéma autant que d’une réflexion augmentée et élargie. Les réalisateurs puisent dans leurs imaginaires et s’autorisent tous les décalages. Le quotidien devient à lui seul un gigantesque intertexte. Les choses et autres trucs qui peuplent notre environnement prennent alors une nouvelle dimension. Le mot est de mise – surtout dans un film qui fait état d’un univers multidimensionnel, en constance mutation.
Ainsi, un œil autocollant peut devenir une arme de défense. De même qu’un vulgaire trophée peut se métamorphoser en porte temporelle, capable de vous attribuer des pouvoirs surnaturels, tout cela en ne vous faisant pas bouger d’un iota. Daniel Kwan et Daniel et Scheinert sont des perfectionnistes du détail poétique. Avec eux, c’est un peu comme si Marcel Carné s’était réveillé en l’an 3000. A une ère où il est possible d’envisager de traverser la matière et le temps. Le duo réactive un réalisme poétique qu’on aurait pu croire confiné dans le cinéma d’avant-guerre. Ce faisant, les cinéastes le réimplantent dans une nouvelle (quatrième) dimension qui pousse le genre dans ses retranchements. Everything everywhere all at once prend au pied de la lettre la célèbre déclaration manifeste du peintre (Robert le Vigan) de Quai des Brumes (1938), qui, répondant au déserteur (Jean Gabin), déclare vouloir « peindre les choses qui sont cachées derrière les choses ».
L’œuvre retourne cette formule poétique. Il ne s’agit plus seulement de dévoiler ce qui se cache derrière la réalité des choses. Fini le temps où le cinéma était une peinture figurative en quête de sens. Daniel Kwan et Daniel Sheinert propulsent le septième art du côté de la composition cubiste. La surface plane de l’écran disjoncte, se difforme, passant allègrement du cinémascope au gros plan, le tout saupoudré par un montage fluide et flamboyant de maîtrise. Le résultat dépasse toutes nos espérances. La réalité n’est plus celle que l’on croit. Evelyn Wang découvre qu’elle navigue entre plusieurs niveaux de réalité qui se répondent à la manière d’un miroir inversé. Lorsqu’elle comprend que chacun de ses gestes engendre la création d’un nouvel univers, ce sont toutes ses certitudes qui vacillent. Apparaissent ainsi d’inévitables interrogations existentielles et politiques. L’œuvre dépeint un présent aux portes de la dystopie. Avoir accès à d’autres mondes suppose de pouvoir entrer en contact avec toutes les autres versions de soi. On vous laisse deviner les dégâts que cela pourrait causer.
Quand le blockbuster rencontre le réalisme poétique
Vous comprendrez, si vous regardez le film, qu’il est parfois plus « safe » – pour son bien-être et celui de l’univers – de préférer la médiocrité heureuse à une perfection sans goût et sans saveur. Evelyn emprunte ainsi les chemins de la philosophie nietzschéenne. Plutôt que de continuer à haïr sa situation, elle opte pour une nouvelle solution (plus salutaire et économe en énergie) : celle de l’aimer quoi qu’il advienne, dans un mantra involontaire tout droit sorti de « l’éternel retour ». Celle-ci renonce au stoïcisme amer du « aimer ce qui ne peut être changer » pour embrasser l’heureux pragmatisme d’un Tancrède, affirmant qu’ « Il faut que rien ne change pour tout change » (Le Guépard, Luchino Visconti, 1963).
Il paraît évident qu’à ce stade Daniel Kwan et Daniel Scheinert dynamitent le (trop ronflant) blockbuster. Loin des franchises Marvel, ils optent pour une surenchère esthétique qui fait exploser les cadres du genre dans lequel ils s’inscrivent délibérément. En résulte, une œuvre caméléon qui, en performant les codes du blockbuster, s’en détache nécessairement. Il y a de l’action. Il y a des super méchants. Il y a un montage affolé et saccadé. Mais il y a aussi – et surtout – de la nouveauté derrière ce schéma, a priori, bien huilé.
Everything everywhere all at once accorde aux personnages féminins une importance non négligeable pour que l’on puisse omettre de le mentionner. Ce sont elles qui sont au cœur de l’action, la font avancer. Le fait de mettre en avant des femmes âgées de plus de cinquante ans – et dont l’âge n’est pas masqué à l’écran – mérite là encore d’être évoqué. La chose est encore trop scandaleusement rare au cinéma. De même que de confier le premier rôle à des acteur.rice.s d’origine asiatique et/ou sino-américaine. C’est pour toutes ces choses et bien d’autres qu’il convient de voir Everything everywhere all at once.
« Le cinéma ne dit pas autrement les choses, il dit autre chose. » disait un certain Eric Rohmer. Daniel Kwan et Daniel Scheinert prouvent que le cinéma peut aussi dire – et partir – de n’importe quoi pour dire beaucoup de choses (importantes). Et c’est très bien aussi.
Bande-annonce – Everything Everything all at once
Fiche technique – Everything Everywhere all at once
Réalisation : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Scénario : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Musique : Son Lux
Interprétation : Michelle Yeoh (Evelyn Wang), Stephanie Hsu (Joy Wang / Jobu Tupaki), Ke Huy Quan (Waywond Wang), Jamie Lee Curtis (Deirdre Beaubeirdra)
Sociétés de production : A24, AGBO, Ley Line Entertainment, IAC Films
Pays : États-Unis
Genre : Science-fiction
Durée : 2h20
Sortie : 31 août 2022
Présenté en compétition au Festival de Deauville 2022, 1-800-hot-nite, premier long-métrage de Nick Richey, nous plonge dans les quartiers sombres de Los Angeles. En nous faisant suivre le parcours de trois jeunes adolescents, amis inséparables déambulant dans les rues à la nuit tombée, le film traite avec énergie, justesse et émotion du difficile passage à l’âge adulte. A travers ce parcours initiatique d’un rythme fou, 1-800-hot-nite nous emporte dans une aventure cinématographique riche et touchante.
Aux Etats-Unis, rares sont les films qui abordent la jeunesse avec véracité dans son quotidien. Face à ce constat, le réalisateur Nick Richey, venu présenter son œuvre, a exprimé sa volonté de refléter la réalité du monde adolescent, loin des rôles trop « propres » souvent proposés aux jeunes acteurs américains.
Dès sa scène d’ouverture, 1-800-hot-nite affiche le ton lors d’une conversation au téléphone rose, au cours de laquelle les trois adolescents n’hésitent pas à adopter des propos osés. Leur façon de s’habiller, de s’exprimer, d’agir, reste ainsi toujours authentique, ce qui confère au film un réalisme appréciable au sein duquel rien n’est censuré.
La sortie nocturne de Tommy, Steve et O’Neill prend un tour tragique lorsque le père de Tommy est arrêté par la police. Sans repère, par crainte de finir dans une famille d’accueil, Tommy s’enfuit avec ses deux amis. Dans son parcours effréné pour semer les services sociaux, il affronte des évènements inattendus jusqu’à se retrouver livré à lui-même, guidé par la seule voix sensuelle de la mystérieuse interlocutrice du téléphone rose.
A travers une unité théâtrale, très dramatique, de temps et de lieu, 1-800-hote-nite expose les épreuves du passage à l’âge adulte. Dans son interview, Nick Richey a expliqué qu’il voulait filmer ce moment précis de basculement, « the one night », qui transforme à jamais un enfant acquérant sa maturité. La restriction temporelle et locative du film, qui se déroule en une seule nuit dans les rues sombres de la banlieue de Los Angeles, confère à 1-800-hote-nite une allure folle, sans temps mort ni mot de trop. On se laisse donc volontiers happer par ce récit initiatique qui prend la forme d’une véritable course la montre.
Lors de ce chemin semé d’obstacles et de soutiens surprenants, Tommy perd l’insouciance et l’innocence de son enfance. Même si son cadre familial était déjà difficile, il doit encore faire face à un monde plus abrupt, où rien n’est donné gratuitement et où les meilleurs amis deviennent ennemis. Grâce la femme érotique du téléphone, il apprend également à prendre ses responsabilités et à trouver sa place, car, comme lui précise celle-ci, « dans la vie, on ne peut jouer qu’un seul rôle ».
Dans sa thématique, 1-800-hote-nite rappelle Stand by me, centré sur les aventures de quatre garçons à la recherche d’un cadavre, et Mustang, l’histoire de cinq jeunes orphelines turques aux prises avec une société patriarcale écrasante. Dans tous ces films, c’est une jeunesse libre, indépendante qui se révèle et s’affirme.
Nick Richey s’est d’ailleurs inspiré de sa propre enfance, attribuant ainsi à 1-800-hote-nite un volet éminemment personnel. Il a notamment raconté qu’il lui arrivait d’entretenir secrètement des conversations téléphoniques érotiques. Le réalisateur a également vécu, tout comme Tommy, l’arrestation de son père, et les virées nocturnes à la tombée de la nuit avec ses amis. Ce caractère très intime, qui se ressent beaucoup dans le film, le rend d’autant plus réaliste et émouvant.
Pour son premier film, tourné pendant le Covid en seulement dix-huit nuits, Nick Richey nous offre donc une œuvre prenante, vivifiante, touchante, très prometteuse pour la suite de sa jeune carrière derrière la caméra. Dans les futurs projets du réalisateur, une série portant sur des jeunes dotés de pouvoirs spéciaux donnera encore la part belle aux adolescents. Un thème cher à Nick Richey, qui pour l’instant, laisse admiratif.
L’avis d’Antoine : Ouvrir la compétition d’un festival n’est jamais chose aisée puisque c’est se confronter à un regard certes neuf, mais également exigeant de la part de festivaliers trop impatients de se frotter au cru d’un cinéma parmi les plus prisés de la planète. A ce jeu-là, pas sûr que 1-800-HOT-NITE ait été le plus affûté pour ouvrir la sélection concoctée par Bruno Barde tant derrière son vernis de coming of age movie, la mouture signée Nick Richey s’avère d’une fragilité très (trop ?) appuyée pour convaincre. Si la mise en scène peut se targuer d’emprunter à Scorsese (After Hours) ou aux frères Safdie (Good Time) pour sa volonté d’emballer le tout en une nuit, la seule originalité sera à relever du côté de son trio d’acteurs juvéniles terriblement attachant & son sens du découpage magnétique et enlevé.
1-800-hot-nite – Bande-annonce
1-800-hot-nite – Fiche technique
Réalisation : Nick Richey
Scénario : Nick Richey
Interprétation : Dallas Young (Tommy), Gerrison Machado (O’Neill), Mylen Bradford (Steve), Ali Richey (interlocutrice du téléphone rose)…
Producteurs : Nick Richey, Ali Richey, Zach Mann, Nathan Presley, Trevor Lee Georgeson
Maisons de production : Les Films Velvet et Baxter Films
Distribution (France) : The Jokers
Durée : 96 min.
Genres : Aventure, Drame
Date de sortie : prochainement
Etats-Unis – 2022
Il n’est jamais rare dans le cas d’un premier film de voir la personne qui en est à l’origine, dépeindre à l’écran certaines obsessions ou éléments tirés de sa vie personnelle. Un constat d’autant plus vrai à la vue de Watcher, 1er long de Chloé Okuno, qui entend dépeindre les tourments et états d’âme d’une jeune expatriée se croyant être la cible d’un stalker.
Quiconque a un jour dû déménager dans une contrée loin de sa zone de confort (qu’elle soit géographique ou tout simplement linguistique) vous le dira : la sensation est étrange. On a l’impression d’être sur une autre planète, de se sentir épié, observé et très vite perdu. L’absence de visages familiers ou de réminiscences de comportements passés devient difficile à gérer et finalement, on arrive presque systématiquement à un terrible constat : la peur. Une peur qu’a ressentie la cinéaste américaine Chloé Okuno, qui, dès sa jeunesse, a subi une expatriation sur le Vieux Continent, la poussant à contrecœur à ressentir toutes ces désagréables choses préalablement mentionnées. Forcément, dans le monde qui est le nôtre, c’est-à-dire plus prompt à donner des sueurs froides aux femmes en raison de leurs homologues masculins, ces peurs s’amplifient. Il était donc facile de comprendre pourquoi la cinéaste a cru bon pour sa première incursion dans le milieu de donner à voir une histoire similaire. Ici, celle de Julia, qui, pour le bien de son couple, va déménager en Roumanie, fief de son homme, et ainsi être transportée dans une culture dont elle ignore tout. Mais très vite, et ce malgré ses meilleurs efforts d’intégration, elle va se heurter à un hic : une silhouette plantée devant sa fenêtre qui nuit après nuit l’observe inlassablement. Serait-ce le jet-lag qui embrume simplement son esprit ? Une paranoïa qu’on serait tenté de lui prêter eu égard à sa condition de femme évoluant au quotidien dans un environnement pas du tout acquis à sa cause ? Ou alors, la conséquence directe & d’une actualité brûlante qui voit Bucarest être la cible d’un mystérieux tueur en série ?
On sera bien avisé de s’arrêter ici dans le détricotage de l’intrigue tant derrière la redoutable efficacité de l’ensemble, le film de Chloé Okuno accuse du poids de ses (grosses) références. On pense d’abord au classique parmi les classiques Fenêtre sur cour (A.Hitchcock) dont Okuno reprend d’ailleurs la trame mais qu’elle travestit pour coller à ses obsessions : ici le handicap du héros n’est pas physique mais bien sociologique puisque Julia souffre de son manque d’intégration. On pensera aussi au Locataire (R.Polanski) qui distille quant à lui la paranoïa comme base thématique du récit, puisque longtemps durant, la question sera posée de savoir si les craintes de Julia sont justifiées ou simplement le fruit de son imagination débordantes ? Et enfin, on pourra mentionner dans sa globalité, l’œuvre de David Fincher qui au-delà de son cheptel d’anti-héros en guerre contre la société, est surtout un puissant réservoir de pervers & surtout de voyeurs.
Un thème central au récit – le voyeurisme- qui peut se targuer d’être à plus d’un titre bien utilisé par la cinéaste. Déjà, puisqu’il draine naturellement dans son sillage un profond relent de modernité à l’heure où la question de notre image est plus que jamais au centre des débats, mais surtout puisque la réalisatrice a la bonne idée de constamment se placer du côté de l’observé(e) ; ce qui in fine change tout : on ne joue pas avec la tentation de voir ce qu’on ne devrait pas voir, mais avec la peur d’être vu, regardé à son insu. Une différence qu’elle exploite à fond mais qu’elle a surtout la bonne idée de coupler avec l’autre brillante idée contenue dans le projet : sa délocalisation en Roumanie. D’aucuns pourraient alors penser à un simple choix budgétaire vu comment les pays de l’Europe de l’Est accueillent depuis longtemps quantité de productions hollywoodiennes, mais le calcul est ici tout autre puisque en bonne nation indépendante qu’elle puisse être, la Roumanie ne peut prétendre à effacer son Histoire. Et ici, Histoire veut bien évidemment dire communisme. Une doctrine qui a infesté jusqu’à l’architecture de la ville, cette dernière accusant le coup de bâtiments décrépis et autres façades déconfites qui confèrent ainsi au décor un sentiment oppressant et usé qui contraste avec l’intérieur souvent remis à neuf. Une façon élégante de constamment ramener le film à une dualité, une dichotomie entre vue et voyeur ; tant et si bien qu’à l’arrivée, le seul réel bémol qu’on pourra lui trouver sera paradoxalement son manque de surprise. Puisque si l’ensemble peut se targuer d’une photographie léchée & de moyens visibles à l’écran (superbe sous-design qui amplifie l’enfermement de l’héroïne et la tension sous-jacente), reste que la montée en tension et le dénouement ne s’embarrassent à quasiment aucun moment de prolonger l’angle original adopté par la réalisatrice et retombent donc assez vite dans les références qui cimentent toute l’entreprise.
L’avis plus contrasté d’Ariane : Premier long-métrage de Chloe Okuno, Watcher se veut une œuvre traitant de la gestion de la solitude, de la peur de l’étranger dans un monde totalement inconnu. Malheureusement, ce thème intéressant ne sert finalement que de paravent pour dissimuler un thriller psychologique, somme toute banal et lorgnant énormément sur un mauvais traitement hitchcockien. Encore plus dérangeant, le récit, entièrement cousu de fils blancs, ne laisse aucune part véritable au suspense. Les indices laissés au spectateur, gros comme des calibres de canon, et les personnages, assez caricaturaux dans leurs rôles respectifs, ne ménagent en effet pas la moindre surprise. L’atmosphère de Watcher, plutôt réussie, et la performance convaincante de son actrice principale, Maika Monroe, peinent donc à sauver ce film dont le scénario mécanique va jusqu’à écraser ses thèmes de l’isolement et de l’étranger.
The Watcher : Bande-Annonce
Réalisation : Chloé Okuno
Scénario : Chloé Okuno d’après un scénario de Zack Ford
Casting : Maika Monroe, Burn Gorman, Karl Glusman
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Benjamin Kirk Nielsen
Durée : 96 minutes
Genre : Thriller/Drame
Etats-Unis – 2022
Rarement cité auprès des grands cinéastes de son époque, Richard Fleischer n’en demeure pas moins un génie de la mise en scène, réussissant toujours à se renouveler à travers les époques et les genres. Avec Terreur Aveugle, il préfigure le genre du slasher dans un film de “home-invasion” sur l’omniprésence de la violence.
Proto-Slasher
Terreur Aveugle est un pur film de genre, une vraie série B. Son postulat est très simple : suite à un accident d’équitation, Sarah (Mia Farrow) est rendue aveugle. Après le drame, elle est hébergée dans la grande propriété de son oncle. Mais lors d’une balade avec Steve (Norman Eshley), son petit ami, tous ses proches sont assassinés par un tueur sans visage. Sa cécité fait que Sarah passe la nuit dans la maison sans savoir que trois cadavres sont dispersés dans celle-ci. Mais le lendemain, elle finit par découvrir les corps, et s’ensuit une course-poursuite avec le tueur, revenu sur les lieux de son crime.
À partir d’une intrigue simple mais d’un concept fort, Richard Fleischer nous offre un film d’une efficacité redoutable grâce à l’intelligence de sa mise en scène. La première séquence met rapidement en place la menace. Le tueur est filmé à ras du sol, caractérisé par ses inquiétantes bottes de cow-boy. La caméra le suit en travelling ou prend même parfois son point de vue. Ainsi, c’est un des premiers véritables boogeymen du cinéma que crée le cinéaste. Terreur Aveugle préfigure en grande partie le futur genre du slasher, où naîtront des mythes du cinéma horrifique comme Michael Myers. Mais ici, le visage de la menace n’est pas masqué, le visage n’existe tout simplement pas.
L’autre aspect du film qui préfigure l’horreur moderne tient de la caractérisation de sa protagoniste. Rendre Sarah aveugle ajoute une tension encore plus palpable au film. Le choix de ne pas montrer le visage du tueur est ainsi d’autant plus pertinent puisque cela établit un pied d’égalité entre le spectateur et la protagoniste. L’horreur moderne utilise régulièrement ce concept de protagoniste avec un handicap, notamment récemment dans le Pas un Bruit de Mike Flanagan ou auparavant dans Deux Mains, la Nuit de Robert Siodmak. Malgré tout, le film de Fleischer maintient une distance avec le film d’horreur moderne.
Chaque plan ou cadrage du film est infusé d’un ludisme impressionnant pour maintenir le spectateur en haleine. Chaque mouvement de caméra ou de Sarah donne à voir au spectateur tous les aspects menaçants de cette maison envahie. Mais même si le spectateur ne voit pas le tueur et prend le point de vue de l’héroïne, il a toujours un temps d’avance sur elle. La première partie du film consiste à faire une véritable cartographie du lieu du crime. Tous les détails de la maison sont montrés au spectateur. Il découvre clairement les enjeux architecturaux du lieu, pendant que Sarah se déplace avec difficulté dans la maison.
Une séquence particulièrement terrifiante surligne cet avantage presque pervers donné au spectateur. Sarah marche dans la cuisine où se trouve des morceaux de verre dispersés sur le sol. La tension est palpable dans cette séquence ou le travail du son et les gros plans sur les pieds frôlant la menace rendent l’ensemble étouffant. Les meurtres du tueur ne sont pas montrés non plus. La présence des cadavres est ainsi encore plus oppressante. L’horreur qui envahit cette maison de campagne anglaise n’est pas violente et sanguinolente, mais invisible et sourde. Elle est uniquement atmosphère.
“Home-Invasion” et invasion sociétale de la violence
En ne montrant pas le visage de son antagoniste, le film tient également un discours sur la généralisation de la violence. Celle-ci est partout, elle entoure la société sous différentes formes. Richard Fleischer arrive parfaitement à sous-entendre cela. À travers différents inserts sur des catalogues aux contenus sexuels explicites, ou en filmant le tueur regardant un film d’horreur sur la télévision d’une boutique, la violence est constamment exhibée. La mise en scène tend à insinuer que tous ces détails sont de potentiels catalyseurs de violence. N’importe quel individu, ce que représente le tueur, puisque sans visage, peut exploser. Le dernier tiers emmène les enjeux du film en dehors de la maison, et montre que si la violence a envahi un lieu clos, elle était en premier lieu présente à l’extérieur.
Terreur Aveugle se déroule au sein de la grande bourgeoisie anglaise. Plus qu’un simple discours sur l’omniprésence de la violence, le film tient un sous-texte social très fort. Dans la première partie, Fleischer brouille subtilement les pistes. Il associe le jardinier de la maison au tueur. Les deux sont caractérisés par leurs bottes et leur aspect menaçant. Le cinéaste se sert de la tension sociale, pour créer de la tension au sens propre. Mais il l’anéantit lorsque l’on retrouve ce même jardinier mutilé. Dans la deuxième partie, le racisme des Anglais s’illustre face aux Gitans. Ils représentent une menace et une cible idéale pour Steve et ses amis. Et comme avec le jardinier, Fleischer se fait un malin plaisir de brouiller les pistes. Il fait passer un des Gitans pour un kidnappeur, potentiellement le tueur. Le dernier plan du film symbolise subtilement ce décalage. La foule du peuple assiste aux conséquences du meurtre, derrière les barreaux de la propriété. Impuissant, ils ne pourront jamais mettre les pieds dans ce lieu de richesse.
En plus d’être une véritable leçon de mise en scène, Terreur Aveugle est également une puissante réflexion sur l’omniprésence du mal. Angoissant, étouffant et terrifiant, le film de Richard Fleischer joue constamment avec nos nerfs. Après L’Étrangleur de Boston et L’Étrangleur de la Place Rillington, il démontre à nouveau avec un grand film, que la violence est un mal qui ronge la société sous toutes les formes.
Terreur Aveugle : bande annonce
Terreur Aveugle : fiche technique
Titre original : See No Evil
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Brian Clemens
Interprétation : Mia Farrow ( Sarah ), Dorothy Alison ( Betty Rexton ), Robin Bailey ( George Rexton ), Norman Eshley ( Steve Reding )
Photographie : Gerry Fisher
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Thelma Connell
Durée : 1h29
Genre : Thriller
Date de sortie : 1971
Pays : Royaume-Uni
Les éditions Autrement publient La France, atlas géographique et géopolitique, un ouvrage collectif placé sous la direction des enseignantes Stéphanie Beucher et Florence Smits. Les auteurs y mettent en cartes et perspective une France plurielle et en mutation constante.
Stéphanie Beucher et Florence Smits s’entourent d’une constellation de chercheurs et s’appuient sur plus de 150 cartes et documents divers pour analyser la France, ses atouts, ses vulnérabilités, son territoire, son industrie ou encore ses tenants géopolitiques et diplomatiques. La carte d’identité française pourrait sommairement ressembler à ceci : deuxième puissance économique de l’Union européenne, dont elle est l’un des membres fondateurs et principaux contributeurs nets, la France compte quelque 68 millions d’habitants, est caractérisée par une fécondité parmi les plus élevées du vieux continent, un réseau diplomatique dense et des tensions territoriales auxquelles les couvertures industrielles, médicales ou numériques ne sont pas étrangères. Il faut y ajouter que selon l’Insee, la population âgée de 65 ans et plus devrait passer entre 2020 et 2070 de 20 % à 29 %, que d’importantes disparités de peuplement et de revenus apparaissent selon ses régions et que la place de l’Hexagone dans le monde demeure importante.
Ces deux derniers points méritent d’être explicités et cela tombe plutôt bien, puisque l’atlas se montre particulièrement prolixe en la matière. Il est ainsi noté que la Corse, le Languedoc ou l’ancien bassin minier du Nord présentent des revenus largement plus faibles que la moyenne nationale, au contraire de l’Alsace ou le Jura, où beaucoup de résidents travaillent en Allemagne ou en Suisse et peuvent y bénéficier de salaires plus élevés. En élargissant le spectre à l’échelle mondiale, on constate que la France pointe au neuvième rang pour le PIB PPA, qu’elle contribue grandement au budget de l’ONU, l’OTAN ou l’OSCE, avec des participations qui varient de 20 millions d’euros à plus de 100 millions d’euros, que plus de 100 instituts culturels français sont présents aux États-Unis, pour une cinquantaine au Brésil ou en Argentine, sans compter les dizaines installés en Chine, en Australie et sur tout le territoire africain. Le soft power français passe aussi par France 24, l’AFP ou le Louvre Abu Dhabi. La France reste par ailleurs l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ; elle dispose de la bombe nucléaire et figure au troisième rang des exportateurs d’armes, derrière les États-Unis et la Russie.
En France, nous disent les auteurs, les personnes immigrées et étrangères sont surreprésentées dans les grands pôles urbains et surtout à Paris, la proximité spatiale ne signifie pas nécessairement la cohésion sociale, près de 50 % des surfaces artificialisées entre 2006 et 2014 l’ont été pour construire des logements individuels et l’importance économique du tourisme s’objective par les 90 millions d’étrangers visitant le pays ou des régions comme l’Occitanie, la Corse ou la PACA dépendant à plus de 7 % des recettes touristiques (58 milliards de dollars en tout en 2019). La France, c’est aussi 85 à 95 % d’urbains, des paysages variés, un phénomène de métropolisation par lequel les villes-territoire deviennent des villes-réseau, un littoral convoité et densément peuplé, accueillant des activités portuaires, de pêche, d’aquaculture ou d’exploitation des énergies marines. La croissance de sa population se fait essentiellement en périphérie des villes, le long des axes de communication ou dans les communes périurbaines bien connectées. Mais des politiques ciblées cherchent aussi à revitaliser les villes moyennes, à travers l’amélioration de l’habitat, la requalification des espaces publics ou une meilleure gestion des commerces.
La France se porte au premier rang des pays de l’Union européenne pour ce qui est de la production agro-alimentaire, et notamment en viande bovine, en céréales et en riz. La culture biologique continue d’y progresser et les appellations d’origine protégée ainsi que les indications géographiques protégées y demeurent nombreuses, la France figurant en la matière à la deuxième place derrière l’Italie. Ses usines ne vont malheureusement pas aussi bien : et les auteurs de rappeler que la France industrielle a perdu 2,4 millions d’emplois entre 1970 et 2019. Les grandes entreprises françaises ont largement délocalisé, Renault n’assurant par exemple plus que 18 % de sa production en France en 2018. Outils de planification territoriale, gestion des eaux, complexification de la gouvernance, promesses non honorées de la démocratie délibérative, les auteurs brassent de nombreux sujets, avant de rappeler que le CCR estime à quelque 41 milliards d’euros le coût des catastrophes naturelles depuis 1982, dont 53 % sont dus aux inondations et 37 % à la sécheresse.
L’énergie et le patrimoine constituent deux autres sujets abondamment déclinés dans cet atlas. L’offre énergétique française est partagée entre les approvisionnements extérieurs et les productions nationales. La part dévolue au pétrole est en nette diminution dans le temps, tandis que celle du nucléaire augmente, ainsi (évidemment) que celle des ENR. Le patrimoine paraît quant à lui relativement bien réparti sur toute la surface du territoire. On dénombre aujourd’hui près de 45 000 monuments protégés et 530 000 sites archéologiques en France, avec des enjeux d’aménagement et de protection sous-jacents. Enfin, on apprend que les deux tiers des communes françaises se trouvent à moins de 20 minutes d’offres de services publics tels que la poste, les hôpitaux ou l’éducation. « Ces évolutions traduisent des changements liés à la dynamique de la mondialisation, processus d’interconnexion mais également de mise en concurrence des territoires, ou encore aux fluctuations de l’intégration européenne », notent les auteurs, qui indiquent par ailleurs que la récente crise sanitaire a mis à la fois en évidence la créativité des Français mais aussi les faiblesses de son appareil productif et sa dépendance accrue envers l’Asie, et plus particulièrement la Chine. Ils en appellent ainsi à repenser la souveraineté industrielle de la France, en collaboration avec ses partenaires européens.
La France, atlas géographique et géopolitique, ouvrage collectif sous la direction de Stéphanie Beucher et Florence Smits Autrement, septembre 2022, 192 pages
Les éditions du Détour publient Une histoire de France en crampons, de François da Rocha Carneiro. L’auteur y passe en revue un siècle d’histoire où football et société ont été en interaction constante.
L’historien et spécialiste du football François da Rocha Carneiro prend le parti de raconter certains de ces moments où l’Histoire de France est entrée en résonance avec celle de sa sélection nationale, les deux épousant alors les mêmes mouvements, ou s’imbriquant dans des phénomènes sociaux, culturels ou politiques comparables. Il suffit d’ailleurs de se replonger dans le passé récent pour en avoir une démonstration édifiante : les stades aux tribunes clairsemées, vidés pendant des mois de leurs supporters, n’ont-ils pas caractérisé, mieux que n’importe quel discours, les privations induites par la crise de la Covid-19 ? Un peu plus loin dans le temps, c’était le stade de France, pris pour cible par des terroristes lors d’une rencontre opposant les Bleus aux Allemands, qui rappelait à tous que le pays faisait l’objet de menaces répétées et cruellement tangibles.
Conteur talentueux, François da Rocha Carneiro commence son histoire en 1914, à une époque où les calendriers chargés posaient déjà problème, et où les fédérations sportives étaient en concurrence les unes avec les autres. L’équipe de France est alors composée sur la base d’un compromis visant à contenter chaque partie, tandis que l’armée y va également de sa petite touche, à travers les joueurs conscrits. C’est une époque où, pour se déplacer de Paris à Budapest, il faut passer deux jours dans un train. L’enchaînement des matchs, les trajets interminables, les réceptions mondaines installent une forme de lassitude… En 1933, puis en 1939, la situation géopolitique n’est guère meilleure. Ainsi, on verra la sélection nationale disputer un match à Berlin alors que le Reichstag vient d’être incendié et Hitler porté au pouvoir. Puis, quelques années plus tard, alors les stades se dépeuplent à mesure que les casernes se garnissent, la plupart des joueurs internationaux sont mobilisés. La presse fait (déjà) étalage de ces footballeurs-soldats, indiquant ainsi une popularité jamais démentie depuis.
Une histoire de France en crampons ne pouvait passer sous silence les questions identitaires. Des plumes d’extrême droite lançant de vives polémiques à l’occasion de la naturalisation de Gusti Jordan aux discours acerbes de la famille Le Pen, père comme fille, sur la non-représentativité de la sélection nationale, le football français a souvent été frappé par ces considérations tout à fait étrangères au terrain. Comme le rappelle l’auteur, l’équipe de France a parfois été le symbole d’un monde en plein bouleversement, et des choix menés en matière de politique internationale. Il en va ainsi de ces joueurs naturalisés, témoins de nations disparues (l’Autriche a longtemps eu une sélection très performante, avant d’être engloutie par le IIIe Reich), ou de ces joueurs issus des pays colonisés ou des DOM-TOM. Dans les années 1950, les Gianessi, Piantoni ou Cisowski s’ajoutent aux enfants de Belges, d’Anglais ou d’Allemands, provoquant parfois les moqueries de la presse étrangère (et occultant les origines ouvrières pour ne voir que les origines ethniques). D’autre part, des footballeurs tels que Mustapha Zitouni vont faire une croix sur une place de titulaire en Suède, durant la Coupe du monde, pour rejoindre l’équipe politiquement engagée du FLN, qui comprendra aussi, notamment, Abdelaziz Ben Tifour.
Passionnant, érudit, Une histoire de France en crampons revient sur l’équipe de Vichy, sur le carré magique d’Hidalgo, sur la France Black-Blanc-Beurre de 1998 ou encore sur l’affaire de Knysna. Cette dernière y est d’ailleurs fortement problématisée – et nuancée : l’auteur en rappelle les tenants et aboutissants (l’éviction de Nicolas Anelka est alors jugée infondée par ses collègues) et se demande au nom de quoi les footballeurs n’auraient, eux aussi, pas le droit de faire grève. Après tout, les mouvements sociaux existent aussi dans le sport, et le syndicat des joueurs professionnels de Football-association a été créé… dès l’automne 1936 ! Sans aucune prétention d’exhaustivité, François da Rocha Carneiro multiplie ainsi les réflexions et tisse des toiles dans lesquelles l’EdF fait écho à son époque. C’est ainsi, par exemple, qu’il évoque l’organisation de la Coupe du monde 1978 dans l’Argentine de Videla et les débats sur le boycott qui s’ensuivent. Que faire, en tant que joueur professionnel, quand une compétition sportive tant attendue se déroule – sans que l’on ait eu le moindre mot à dire – dans un pays malmenant les droits humains les plus élémentaires ? Une question complexe, qui est toujours d’actualité plus de quarante années plus tard, alors que se profile à l’horizon un tournoi mondial disputé au Qatar.
Une histoire de France en crampons, François da Rocha Carneiro Editions du Détour, août 2022, 224 pages
Les éditions Glénat publient Le Printemps de Sakura, de Marie Jaffredo. Cette dernière y met en scène une fillette marquée par la mort accidentelle de sa mère, et contrainte de séjourner chez une grand-mère japonaise qu’elle ne connaît pas. Un récit initiatique à travers lequel elle va s’éveiller aux traditions locales, aux sens et renouer avec l’être aimé disparu.
Encore marquée par le deuil de sa mère, fauchée par une voiture, Sakura, huit ans, doit en sus subir les interrogations identitaires de ses camarades de classe : comment se définir quand, dans un Japon peu ouvert à l’immigration, on est l’héritière de deux cultures différentes, française et nippone ? C’est dans ce contexte peu amène que la fillette apprend qu’elle va séjourner chez sa grand-mère maternelle, qu’elle ne connaît pas, en raison du départ prochain de son père pour une mission professionnelle en Inde. Elle exprime ses réserves, fait valoir qu’elle ne maîtrise pas parfaitement le japonais, mais doit finalement s’y résoudre.
Scénariste et dessinatrice, Marie Jaffredo choisit de se porter à hauteur d’enfant et de nous conter un récit à la fois initiatique et poétique. Dans la maison de cette ancienne enseignante, au cœur du Japon rural, Sakura va s’éveiller à la nature – les animaux, les odeurs, les textures, les bruits – et aux traditions locales – des spécialités culinaires aux kamis (des éléments dotés d’une âme selon certaines croyances) en passant par le butsudan (autel permettant de prier les ancêtres). À mesure qu’elle découvre jardins, plats, cerisiers en fleurs ou senteurs, Sakura va renouer avec une part d’elle-même, celle la liant à sa mère. Une photographie de cette dernière alors qu’elle n’était encore qu’une fillette va d’ailleurs symboliser cette filiation.
Très beau, recourant volontiers aux couleurs ocre ou délavées (mis à part les flashbacks, en noir et blanc), Le Printemps de Sakura recèle une poésie aux formes variées, mais tout entière contenue dans sa page 73, présentant une végétation luxuriante subtilement traversée par des filets de lumière. Son découpage circonstancié par petites vignettes restitue parfaitement l’esprit de découverte, de curiosité et d’émerveillement dans lequel se trouve Sakura. Pour elle, le charme champêtre d’une petite commune portuaire devient un objet de formation, d’apaisement et d’identification. Pourtant, Marie Jaffredo glisse avec pertinence une scène durant laquelle les enfants du village l’envient ouvertement de vivre dans une métropole, témoin d’une envie d’ailleurs quasi universelle (sauf dans le cas de sa grand-mère !).
Pour mieux mettre en lumière les pensées et affects de son personnage, Marie Jaffredo recourt à un procédé assez conventionnel : le journal intime. Ce n’est pas la seule facilité de ce roman graphique, puisque s’y ajoute par exemple la mise en parallèle des divertissements urbains (le cinéma) et ruraux (la nature), avec des enfants admirant le spectacle offert par les arbres comme ils le feraient devant un blockbuster hollywoodien. Mais qu’importe en définitive, puisque Le Printemps de Sakura se montre avant tout exemplaire dans son traitement du deuil et des questions filiales, y instillant ce qu’il faut de sensibilité et de justesse.
Le Printemps de Sakura, Marie Jaffredo Glénat, août 2022, 112 pages
Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Manu Cassier publient L’Affaire Markovic aux éditions Bamboo, dans la collection « Grand Angle ». Ils y reviennent sur l’une des entreprises de manipulation les plus retentissantes de la Vème République.
1968. De grands mouvements sociaux se multiplient en France, la présidence de la République vacille, certaines figures politiques émergent ou se consolident (de VGE à Chirac). Georges Pompidou doit quant à lui faire un pas de côté, puisque Maurice Couve de Murville lui succède à Matignon après une trahison douloureuse du Général De Gaulle – du point de vue, en tout cas, du chef de gouvernement désormais déchu, qui déclare dans l’album : « J’ai été blessé de découvrir que nos relations n’étaient que de fonction et de circonstance. » C’est dans ce contexte qu’apparaît l’affaire Stevan Markovic, du nom d’une petite frappe d’origine yougoslave ayant longtemps traîné ses guêtres avec Alain Delon – alors en plein tournage de La Piscine avec Romy Schneider et Jacques Deray. Retrouvé sans vie dans une décharge publique des Yvelines, Markovic va susciter la curiosité, croissante, de la police, de la presse, du monde du spectacle, mais aussi de la classe politique et des services de renseignements.
C’est peut-être Clearstream qui se rapproche le plus de l’affaire Markovic. Car d’un meurtre non élucidé, aux tenants et aboutissants brouillés par de faux témoignages, on a tiré de quoi monter en épingle une histoire de photographies compromettantes, prétendument prises lors de partouzes mais en réalité falsifiées, et impliquant la femme de Georges Pompidou, qui était alors la cible probable de cercles gaullistes peu scrupuleux. Dans une veine similaire à celle des Affaires d’État des éditions Glénat (sans la dimension fictive), Jean-Yves Le Naour et Manu Cassier racontent les dessous (dans les limites de nos connaissances) d’un épisode peu glorieux de la Vème République. Ils montrent très bien qu’une fois la machine judiciaire et médiatique en action, le nom de Georges Pompidou, et a fortiori celui de sa femme Claude, furent durablement entachés. Et que les intérêts de quelques-uns l’ont emporté sur l’équité et la justice pénale. Pompidou commentera ainsi : « Le problème avec la calomnie, c’est qu’il en reste toujours quelque chose. »
Dessiné avec soin, L’Affaire Markovic vaut surtout pour ce que ses auteurs énoncent quant aux rapports de fidélité, grandement contrariés, entre De Gaulle et Pompidou. « Je constate que l’on a donné du crédit aux plus folles rumeurs, que l’on a accueilli des déclarations infamantes de petits malfrats le plus sérieusement du monde, alors qu’il en allait de l’honneur d’un ex-Premier ministre, dont vous connaissiez parfaitement la probité », lit-on lors d’une conversation enlevée entre le général et son ancien chef de gouvernement. Au-delà de l’affaire judiciaire, l’album fait aussi le récit du référendum organisé par De Gaulle et aboutissant à sa démission. Il met en vignettes l’acte de candidature de Pompidou posé à Rome et narre l’obstination – suivie de son éviction – d’un journaliste, victime collatérale des manipulations qui touchaient alors la figure de l’ex-Premier ministre. Amer, ce dernier finira tout de même par soutenir De Gaulle dans son référendum, avant de lui succéder à l’Élysée. Il faudra probablement attendre la déclassification de documents confidentiels pour faire toute la lumière sur l’affaire Markovic – si tant est que les archives aient survécu aux autodafés dessinés dans l’album.
L’Affaire Markovic, Jean-Yves Le Naour et Manu Cassier Bamboo/Grand Angle, août 2022, 88 pages
Ce roman graphique assez ambitieux (256 pages) dresse le portrait d’une génération : les jeunes parisiens d’aujourd’hui, avec leurs codes de comportement qui jouent le rôle de révélateurs.
Si l’album est centré sur Gro (qui n’est pas son nom, mais un surnom qui date du temps où, du fait de son physique un peu rondouillard, les autres s’amusaient à l’interpeler à coups de « Hé, Gros ! »), il montre tous celles et ceux qui tournent autour de lui, essentiellement un groupe de jeunes gens du même âge que lui (environ 30 ans), pour la simple et bonne raison qu’ils se sont tous connus au collège. Ils ont donc tout appris de la vie plus ou moins en même temps. Et même s’ils ne se voient pas constamment, ils se retrouvent régulièrement, pas forcément tous en même temps. Tous ensemble, c’est surtout pour les grandes occasions, les mariages notamment. Mais ils se voient souvent à deux ou plus. Le début montre Gro avec une fille qu’il ramène un soir chez lui. À la suite d’un souci de clé, il lui explique (ce qui pourrait amener des explications plus détaillées s’ils envisageaient de poursuivre) qu’en quelque sorte, il mène une double vie. Cela n’épate pas du tout la fille qui va filer rapidement, car Baptiste débarque à l’improviste. Il faut dire aussi qu’on ne comprend pas sur le moment ce que Gro sous-entendait avec cette histoire de double vie. Quant à Baptiste, il se révèle rapidement jouer le rôle du trouble-fête qui balance régulièrement des grosses vannes qui n’amusent que lui (régulièrement, quelqu’un dit de lui qu’il est lourd).
Portrait de groupe
On n’y coupe pas, car le scénario (cosigné Joseph Safieddine et Thomas Cadène) s’attache à montrer comment et pourquoi ce groupe qui se fréquente depuis longtemps peut exploser. Il s’avère que dans ce groupe, chacun.e a ses petits secrets (et quelques plus gros). À une époque où on étale sa vie privée sur les réseaux sociaux, réaliser que ceux qu’on croit connaître le mieux conservent des secrets, ça fait bizarre (voire mal). Ainsi, Baptiste qui squatte régulièrement chez Gro, ne comprend pas pourquoi celui-ci lui cache quelque chose, alors qu’il le considère comme son meilleur ami (les observateurs vont même jusqu’à considérer que Gro et lui sont en train de virer au couple). Il faut dire que l’histoire de la double vie de Gro n’est pas du tout une fanfaronnade pour épater une fille. Elle est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît et tient son origine d’une volonté de Gro : conserver toujours la même image auprès de ce groupe d’amis (de potes). Il est pianiste, un artiste qui va de concert en concert dans les grandes villes. Or, quand celle qui lui sert d’impresario lui annonce qu’une grosse boîte veut le faire enregistrer, elle lui annonce par la même occasion qu’il va pouvoir changer de train de vie. L’appartement sur lequel il se contentait de fantasmer, il va pouvoir se l’offrir aisément. Dans la foulée, Gro tente de préparer ses potes à ce changement, mais rien n’y fait car il les a bien conditionnés. Le fossé entre lui et les autres risque donc de se creuser.
Compartimentage, causes et conséquences
Ce roman graphique à la française comporte pas mal de chapitres plus ou moins courts qui permettent de cerner ce groupe. À vrai dire, on en repère surtout quelques éléments. Parmi eux, un couple est sur le point de se marier, ce qui sera l’occasion de se réunir et de faire la fête. On remarque à cette occasion que pour eux, cela signifie surtout boire sans retenue pour se laisser aller complètement. À ce petit jeu, c’est Baptiste le meneur. On s’apercevra au fur et à mesure que s’il endosse le rôle, c’est probablement car sa vie n’est pas folichonne. En effet, il vit seul. Et côté boulot, ce n’est pas la joie. Ce n’est pas par hasard qu’il se rapproche systématiquement de Gro, également célibataire mais pas pour les mêmes raisons. Pour Gro, la raison serait plutôt à chercher du côté de sa manie de tout compartimenter dans sa vie. D’ailleurs, cela va lui jouer un tour quand il relâchera un peu la pression de ce côté. En effet, ayant l’occasion d’aller à New York, il y emmène sa mère sans rien dire aux autres (du groupe). En personne cherchant à s’imprégner des mœurs du moment, sa mère ne pourra pas s’empêcher de mettre des photos de ce séjour sur sa page Facebook, ce qui ne sera pas sans conséquences.
Les obsessions du moment
La lecture de BFF amène quelques réflexions à propos de cette génération. En bons Parisiens, ils sont obsédés par la question de l’espace vital. Ils connaissent bien leurs possibilités et les prix du marché de l’immobilier. C’est probablement ce qui les motive le plus dans leur vie professionnelle. Assez étonnant, le seul qu’on voit au travail, c’est Gro, comme par hasard le seul qui évolue dans un milieu artistique. Les autres sont bien immergés dans les problématiques du moment et semblent avoir beaucoup de mal à s’épanouir pleinement. Les thèmes qui reviennent dans leurs échanges sont donc l’argent (ou ses dérivés que sont le travail et l’utilisation de cet argent dans l’immobilier notamment), l’alcool pour décompresser (oublier les ennuis que sont le travail et une vie décevante dans l’ensemble) et le sexe. Rien de bien transcendant, ce qui se veut représentatif de l’air du temps. C’est vrai quoi, quelle attractivité le monde d’aujourd’hui propose-t-il à la génération montante ? Les menaces en tous genres se multiplient (annonçant une « escadrille d’emmerdes »), la précarité se généralise dans l’indifférence générale (ou utilise des über et on commande des pizzas avec livraison à domicile). Quant aux relations dans le groupe, elles tournent un peu en eau de boudin, car elles ne supportent pas vraiment le long terme. Leur base apparemment solide au début va en s’effritant. On remarque par la même occasion que bien des planches ne comportent qu’un minimum de décors. Cela s’explique par l’épaisseur de l’album (qui a certainement nécessité une cadence de travail à l’image de celle dont les protagonistes ont tellement l’habitude qu’ils finissent par la trouver normale). On peut aller plus loin en considérant que cette relative absence de décors correspond au relatif vide idéologique des personnages qui ne croient qu’à des valeurs plutôt terre-à-terre et surtout sans véritable originalité. On le sent vraiment lors de cet épisode où l’une des membres du groupe se dévoile lors d’une séance de psy, se considérant comme mal aimée des autres du groupe (qui pourtant la soutiendraient certainement en cas de besoin), parce que son physique ne serait pas vraiment attractif, ce qu’elle compenserait par sa réussite professionnelle (où elle réagit à la moindre sollicitation). Le format moyen (23,8 x 17,2 cm) de l’album contribue à cette impression. Dessins et couleurs sont signées Clément C. Fabre. L’ensemble est assez coloré et lumineux mais avec un style où on relève quelques facilités (je pense par exemple au nez de Gro, avec deux traits dessinant un simple angle aigu).
BFF
Reste ce titre pour lequel j’ai vainement attendu une signification tout au long de ma lecture. Du coup, j’en ai imaginé un certain nombre (Bien fondé factuel me plaisait assez). Visiblement, c’est quelque chose comme un sigle, puisque les protagonistes en utilisent (notamment evjf pour enterrement de vie de jeune fille), comme si tout le monde les connaissait par cœur. Une petite recherche m’a permis de réaliser que BFF (ne pas confondre avec BnF : Bibliothèque nationale de France ou encore BbF : Bulletin des bibliothèques de France), signifie Best friends forever (meilleurs amis pour la vie) qui correspond bien au contenu de l’album, malgré l’ironie qu’on devine. Ceci posé, on remarque que la signification est à chercher du côté de l’anglais, ce qui me semble particulièrement révélateur. Si aucun des personnages de cette BD n’utilise l’acronyme BFF dans les dialogues, j’observe qu’une petite connaissance de l’anglais est un signe d’élitisme (ou se veut comme tel). Surtout, quand j’entends quelqu’un s’exprimer en anglais (pas seulement ceux qui l’utilisent à titre professionnel), de façon quasi systématique il s’agit d’une personne qui au minimum s’écoute parler, comme si le fait d’être capable d’utiliser un peu d’anglais ne pouvait qu’être révélateur d’une intelligence supérieure (pour nous Français, réputés mauvais en langues). Cela me semble typique d’un certain état d’esprit. Là, la question se pose : peut-on attribuer une revendication d’intelligence supérieure aux personnages ou aux auteurs ? Aux lecteurs-lectrices de se faire leur opinion.
BFF, Safieddine, Cadène et Fabre Éditions Delcourt, juin 2022
Et une pépite de plus signée Sidonys/Calysta ! Marqué par la fin du romantisme attaché à l’épopée de l’Ouest célébrée par une myriade de classiques du septième art, L’Homme de la loi s’inspire du western spaghetti pour façonner un héros pour le moins ambigu – interprété par rien moins que la légende Burt Lancaster. Respect de l’authenticité historique mais détournement complet des conventions de style : voici le résumé de ce film passionnant signé du Britannique Michael Winner, qui méritait amplement d’être redécouvert.
Le caractère insolite de L’Homme de la loi tient sans doute avant tout à la personnalité de son réalisateur. Non seulement Michael Winner (décédé en 2013) n’était-il pas Américain, mais en outre n’avait-il jamais tourné de western auparavant. A l’orée des années 1970, le Londonien n’avait même pas encore posé sa caméra sur l’autre rive de l’Atlantique. Il était plutôt spécialisé dans les comédies, remportant un succès grandissant, notamment dans une série de films avec le comédien Oliver Reed. C’est l’un d’eux, Hannibal Brooks, qui en 1969 finit par attirer l’attention de Hollywood. La proposition de la United Artists de tourner L’Homme de la loi constitue un véritable tournant dans la carrière de Winner, même s’il faut bien admettre que ce cinéaste attachant mais inégal ne parviendra jamais à faire mieux que de diriger par la suite quelques productions de prestige (Le Corrupteur avec Brando en 1971, le remake du Grand Sommeil avec Mitchum en 1978) et des films qui gagnèrent bien plus tard une réputation de pépite méconnue (Scorpio, film d’espionnage réunissant Burt Lancaster et Alain Delon ; le western Les Collines de la terreur en 1972). C’est finalement avec son comédien fétiche Charles Bronson que Winner décrochera ses plus grands succès, avec Le Flingueur (The Mechanic/1972) puis surtout Un justicier dans la ville (Death Wish/1974), film controversé qui, aux côtés d’un certain Inspecteur Harry sorti quelques années plus tôt, deviendra un des modèles indépassables du sous-genre des vigilante films. Son succès commercial phénoménal déterminera hélas tant la carrière du metteur en scène que celle de sa star : tous deux seront cantonnés à partir de là aux films d’action lorgnant de plus en plus vers la série Z – en témoignent deux des quatre suites du Justicier dans la ville qu’ils tourneront ensemble…
Si Michael Winner fut associé très rapidement au cinéma d’action après son arrivée à Hollywood, on découvre avec d’autant plus de bonheur quelques œuvres méconnues qui n’appartiennent pas à cette catégorie. Le western Les Collines de la terreur, déjà cité, où le cinéaste fit la rencontre de Bronson, fait partie de ces œuvres à (re)découvrir. Mais il y eut avant celui-ci un autre western signé Winner, dans lequel le cinéaste imposa déjà son style original.
Dans la bourgade de Sabbath (tout un programme…) arrive un jour le shérif Maddox (Burt Lancaster). Première originalité : si dans la plupart des westerns, un shérif local se voit contraint d’affronter des hors-la-loi venus d’ailleurs, c’est cette fois le représentant de la loi qui s’immisce dans une région et une communauté qui ne sont pas les siennes. Une idée originale qui a valeur de symbole, dans ce western qui souhaite inverser les codes… Sabbath possède en effet déjà un shérif, Cotton Ryan (incarné avec brio par Robert Ryan), ancien as de la gâchette qui a démissionné depuis longtemps et vit sous l’autorité de Vincent Bronson, un éleveur du coin dont la prospérité profite à toute la cité. Vous l’aurez deviné, c’est précisément l’homme que Maddow est venu arrêter… Un an plus tôt, Bronson et six de ses hommes se sont en effet arrêtés en chemin dans la ville de Bannock, où Maddox officie en tant que shérif. Un soir d’ivresse, un homme de la bande a accidentellement tué un vieillard. Maddox est sur leurs traces depuis ce soir-là pour les amener devant la justice de Bannock.
Quel héros passionnant que le shérif Maddox ! Alors qu’il s’est rendu à Sabbath dans une quête de justice forcément louable, le spectateur découvre en réalité un véritable ange de la mort, justicier obstiné et inflexible jusqu’à la cruauté. Sûr de ses qualités de tireur et ne reculant devant rien ni personne, son personnage ressemble de plus en plus à un assassin au fil du récit. Cette impression est renforcée par la révélation d’antagonistes beaucoup plus nuancés que dans la majorité des westerns. L’on découvre ainsi bien vite que Bronson (incarné par l’excellent Lee J. Cobb) est certes un dur à cuire, mais il s’est « rangé » depuis longtemps et apparaît comme un businessman plutôt sage. Dirigeant ses hommes par une autorité paternaliste, il ignorait sincèrement l’incident tragique survenu à Bannock, et souhaite trouver une solution raisonnable. Parmi ses hommes, si certains sont des bravaches dont la fierté coûtera cher, d’autres ne sont guère de mauvais garçons, à l’instar de Vernon Adams, joué par Robert Duvall (qui tourne la même année dans THX 1138, le premier long-métrage de George Lucas, après avoir joué dans MASH l’année précédente et avant d’être à l’affiche du Parrain l’année suivante !), un cowboy dont l’arrestation signifierait la ruine de sa petite exploitation.
Face à Bronson qui souhaite tempérer et négocier, Maddox apparaît alors comme le personnage le plus déraisonnable, fermé à tous les arguments, y compris ceux d’un ancien amour, Laura Shelby (Sheree North), qui a justement épousé un des hommes recherchés. La couardise des habitants de Sabbath, qui s’opposent à Maddox par pur intérêt, et la digne diplomatie de Cotton Ryan achèvent de brouiller les pistes d’un western dans lequel il est difficile de distinguer le bon de la brute. Un choix assumé par Winner et le scénariste Gerald Wilson (qui collaborera ensuite maintes fois avec le cinéaste) jusqu’à une conclusion proprement ahurissante de violence soudaine et gratuite, dont le « héros » ne sort pas grandi, c’est le moins que l’on puisse dire…
Si le scénario de Lawman constitue évidemment son atout principal, le film est également servi à merveille par des acteurs impressionnants, dont le grand Burt Lancaster qui, à près de 60 ans, prouve une fois de plus qu’il sait tout jouer. Soulignons le courage du comédien d’avoir accepté un rôle aussi complexe que controversé, auquel il rend justice avec un jeu presque monolithique dans la dureté, mais d’une infinie subtilité. Il fallait un très grand comédien pour situer le personnage du shérif Maddox dans le registre ambivalent et inattendu (dans ce genre cinématographique) qui était exigé : Michael Winner l’a obtenu. Un western saisissant !
Synopsis : Le Marshal Jared Maddox veut arrêter les sept cow-boys qui ont tué un homme à l’issue d’une beuverie. Le shérif local étant soumis à l’autorité d’un puissant propriétaire terrien, Maddox n’aura pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, sachant que sa mission n’aboutira qu’à un bain de sang.
SUPPLÉMENTS
Pour agrémenter ce nouveau master, et comme à sa bonne habitude, l’éditeur Sidonis/Calysta n’a pas lésiné sur les suppléments. Au rayon des documents (un peu plus) anciens, il faut évoquer le très agréable documentaire Burt Lancaster : la volonté de réussir, daté de 1996 et d’une durée de 50 minutes. Si le format de ce genre de documents ne brille que rarement par son originalité et si leur registre est invariablement celui de l’éloge, impossible de bouder son plaisir devant ce portrait d’un artiste aux multiples talents, passé par tous les styles avec un succès égal, et comptant un nombre effarant de chefs-d’œuvre à son actif ! Plus récent (2013), le mini-reportage Quelques traces… de Michael Winner se distingue par un format bien plus original… mais c’est aussi sa seule qualité. Composé d’interventions du cinéaste et d’extraits de certains de ses films, on devine qu’il fut élaboré à son décès en guise d’hommage. Voir Winner s’exprimer au crépuscule de sa vie a beau être touchant, il manque à ce document une véritable cohérence.
Plus classiques dans les éditions de Sidonis mais toujours attendues : les présentations du film proposées par deux habitués de l’exercice, l’historien du cinéma Patrick Brion (8 min) et le réalisateur, monteur et grand passionné de westerns, Jean-François Giré (16 min). Le premier rappelle que Michael Winner faisait partie d’une génération de cinéastes britanniques qui partirent tenter leur chance aux Etats-Unis, un pari qui réussit à Winner malgré le risque supplémentaire qu’il prit en s’attaquant immédiatement à un genre cinématographique très ancré dans l’imaginaire américain. Brion souligne les qualités de bosseur du réalisateur, qui s’entoura de plusieurs experts pour conférer à son western une authenticité jusque dans les moindres détails (habillement, décoration des pièces, etc.). Enfin le spécialiste affirme à juste titre que le film est un symbole évident d’un changement d’époque : du romantisme des westerns fordiens, on est passé à une atmosphère nettement plus âpre et violente, qui questionne la morale au point de bousculer les conventions de genre et les attentes du spectateur. Jean-François Giré développe pour sa part plusieurs points abordés par son confrère, s’attardant notamment sur le finale très surprenant. Il souligne également l’importance du personnage féminin, loin de la potiche : en confrontant Maddox à ses contradictions, elle rallume en lui une flamme d’humanité, qui le fera fléchir et renoncer à aller au bout de son projet… Mais les choses tourneront malgré tout très différemment !
Suppléments de l’édition Blu-ray :
Présentation par Patrick Brion (2022, 8 min)
Présentation par Jean-François Giré (2022, 16 min)
« Burt Lancaster : la volonté de réussir » : documentaire (1996, 50 min)
« Quelques traces… de Michael Winner » (2013, 13 min)
Bonjour les lecteurs, et haut les cœurs. Retour à Punxsutawney guetter la fin de l’hiver : Un jour sans fin est de nouveau en salles depuis le 10 août ! L’occasion de passer en revue les raisons qui ont fait du film d’Harold Ramis un chef-d’œuvre de comédie romantique et fantastique.
Le découvrir sur petit écran, en parler avec ses amis, le revoir quelques années après, en jouer des scènes à la machine à café, voir les films qui reprennent son concept, y penser quand on pense à Bill Murray, et un jour en profiter dans une salle obscure lors de sa ressortie… avant de recommencer un nouveau cycle. Depuis son exploitation initiale en 1993, Un jour sans fin s’est installé dans le patrimoine du septième art, et un peu dans nos vies en tant que phénomène pop-culturel. Le film narre la mésaventure surnaturelle de Phil Connors (incarné par Murray), présentateur météo cynique et imbuvable, devant revivre sans cesse le jour de la marmotte à Punxsutawney, une petite ville de Pennsylvanie. Un véritable cauchemar pour Phil, qui était déjà rétif à l’idée de quitter Pittsburg pour couvrir le festival du 2 février en compagnie de sa productrice Rita et de son cameraman Larry. Coincé dans sa boucle temporelle, le personnage expérimente différentes phases avant de se remettre en question, aidé en cela par ses sentiments envers Rita.
Comique de la limite
Phil Connors est de toutes les scènes d’Un jour sans fin, comme si les murs du montage d’Harold Ramis s’ajoutaient à ceux du 2 février. Si le concept du film s’y prête, comme il nourrit bien entendu le comique de répétition, cette omniprésence porte aussi une forme d’humour basée sur l’enfermement et la limite. D’où le premier raccord du long-métrage, d’un ciel nuageux porteur d’infini au cadre bleu et restreint devant lequel Phil présente la météo. Cette transition annonce qu’une puissance supérieure va donner une leçon de modestie au héros égotiste, convaincu par exemple d’officier bientôt sur une grande chaine de télévision. Et, afin d’enfoncer le clou, c’est encore dans un cadre réduit que le générique du film commence via un moniteur du studio. Le séjour répété à Punxsutawney consiste donc pour Phil à se soumettre à la limite, à la fois de temps due à la boucle temporelle, mais aussi d’espace puisqu’un blizzard empêche de sortir de la ville.
S’il en joue parfois, le personnage se cogne avec drôlerie aux impondérables de cette situation, jusqu’à ricocher sur la frontière de la mort. Le tout devant une marmotte célébrée par tout Punxsutawney lorsqu’elle sort de son antre, tandis que Phil le présentateur n’est jamais reconnu en plus d’être prisonnier du festival. Autant de « bing » (comme le lui hurle son ancien camarade de classe Ned Ryerson) dont la moralité consiste à sortir grandi après avoir retrouvé une plus juste mesure de soi-même. Cette évolution faite, il est notable que l’ancienne diva embrasse d’elle-même la limite, étreignant l’homme du couloir de la pension ou Ned Ryerson, quand au préalable les entrées de champ de ces personnages l’irritaient. Au terme du film, Phil peut alors enjamber la clôture de la pension en sortant avec Rita, de la même manière qu’il a finalement franchi la boucle temporelle au 3 février. Telle une récompense, le plan d’Harold Ramis sur la rue est large et enneigé, sorte de grande page blanche où le protagoniste est désormais libre d’écrire sa nouvelle vie.
Phil et Phil
Corollaire de l’ego et de l’individualisme initiaux de Phil, le personnage répugne à s’inscrire dans le rite de la marmotte célébré par Punxsutawney. Or celui-ci est partie prenante de la puissance surnaturelle qui donne une leçon au protagoniste. Avec une bonne dose de fantaisie, la marmotte incarne en effet un être chamanique connecté à la nature afin de prédire la fin de l’hiver. Et elle y procède devant toute la ville, tel un sorcier masqué s’engageant face à sa tribu. De son côté, l’invivable Phil joue aussi au devin, mais collé à un écran bleu pour présenter la météo, et devant des téléspectateurs en guise de collectivité. Une virtualité qui explique son erreur sur l’évolution du blizzard car il n’est pas en phase avec la nature, son ego aggravant la situation. Le prénom que le rongeur partage avec le personnage de Bill Murray prend dès lors tout son sens : Phil, l’humain, doit devenir Phil la marmotte, connecté à l’extérieur, ce qui arrive in fine quand il renonce à lui-même et entre en osmose avec la ville dont il aide les habitants. Il est alors au centre des attentions et on se bat pour sa compagnie au cours d’une enchère sur sa personne.
À ce stade, le respect de Phil pour le jour de la marmotte est manifeste lors de son beau reportage à la dernière itération du 2 février. Il y déclame notamment de la poésie et s’entoure des locaux qu’il aime désormais. De fait, si l’influence de La Vie est belle, de Capra, est souvent citée à propos de la comédie de Ramis, celle de John Ford mérite tout autant l’attention. Le géant du cinéma américain plaçait le rituel au cœur de son art comme agrégateur de la nation, mettant à l’unisson tout un pays malgré ses disparités. Ce n’est donc pas un hasard si le jour de la marmotte est le plus vieux festival des U.S.A. D’abord plein de mépris pour ce que Punxsutawney représente, Phil le citadin bénéficie de l’héritage fordien d’Un jour sans fin et s’unit à l’Amérique profonde par l’appropriation d’un rite majeur.
Du film négligé…
La critique a reconnu en Un jour sans fin un film autoréflexif dès sa sortie. En progressant par l’échec, Phil tente par exemple une séduction parfaite auprès de Rita, qui évoque une succession de prises sur un tournage afin de réussir une séquence. Néanmoins, la profondeur de la mise en abyme du long-métrage d’Harold Ramis s’apprécie à travers un point de vue global. Tout d’abord, avec les contraintes de temps (la boucle temporelle) et d’espace (le blizzard), Un jour sans fin pointe les deux dimensions dans lesquelles il évolue, celles du cinéma. Mais, là où le bât blesse à l’intérieur de ce film en autoréflexion, c’est que Phil refuse de se plier aux exigences de la comédie romantique dont il est le protagoniste avec Rita. Tombé amoureux d’elle au premier regard, il est malgré tout trop imbu de lui-même pour le reconnaître. Le personnage se montre alors grossier avec la productrice au lieu de tenter de lui ravir son cœur à l’occasion du jour de la marmotte. Ce faisant, Un jour sans fin embrasse le registre fantastique pour contraindre le rustre à jouer le jeu de la comédie romantique, quand bien même il devrait revivre le 2 février une infinité de fois.
Ainsi, chaque nouvelle journée s’apparente à la possibilité de tourner l’œuvre attendue. Le petit « clap » du réveil qui annonce 6 heures du matin évoque le clap de cinéma avant une prise, et la chanson I got you Babe diffusée par la radio tient d’une musique de début de film. Le sens de ses paroles est d’ailleurs double pour se moquer de Phil, « I got you » pouvant s’entendre comme « je t’ai eu, tu es coincé dans ma boucle temporelle » de la part du long-métrage. Néanmoins, l’anti-héros exclut malgré cela de jouer sa partition sentimentale. Il tente d’abord de dévier le film vers le genre action (sa course-poursuite avec des policiers), puis vers l’érotisme (sa soirée avec sa conquête Nancy), le braquage (son vol auprès des convoyeurs de fonds), ou le western (son accoutrement de Bronco quand il se rend au cinéma). Dans un ultime essai de mener Un jour sans fin à sa guise, Phil subvertit sa nature romantique afin de séduire Rita seulement pour coucher avec elle. Le protagoniste échoue et décide alors de refuser de jouer, d’où la scène dépressive où il demeure à sa pension, affalé devant un jeu télévisé. Elle a une portée régressive pour Phil qui reste en pyjama devant le petit écran, spectateur, au lieu de briller sur le grand en héros amoureux. Toujours condamné à se réveiller au début du film, le personnage essaie ensuite de casser le réveil (le clap), incapable d’échapper à ce qu’Un jour sans fin attend de lui. Et en vient à vouloir se tuer par divers moyens, procédé radical pour ôter son nom du scénario, ce qui avorte encore puisqu’il ressuscite à chaque fois.
… au film abouti
Le temps consacré par Phil à fuir sa prérogative n’aura cependant pas été vain, puisqu’il finit par s’avouer son amour envers Rita et renoncer à son ego. Cette transformation faite, il engage un revirement complet de son attitude pour servir le film. Au festival du jour de la marmotte, il s’empare ainsi de la caméra de Larry pour obtenir un bon angle de prise de vue lors de son reportage. Puis, il se met à la sculpture sur glace afin de produire encore plus d’images. Non content de contribuer au visuel du film, il enrichit ses dialogues de poésie lors du reportage, ajoute de la musique en composant au piano, prend soin de la figuration (les habitants de Punxsutawney qu’il aide), ou officie comme machiniste (son changement de pneu cric en mains). L’œil sur la montre, il enchaîne de surcroît ces moments avec l’exactitude d’un monteur. En fait, le zèle de Phil devient tel qu’il délaisse Rita malgré ses sentiments assumés, d’autant qu’il s’est convaincu de ne pas la mériter. Il se contente alors d’une relation désincarnée avec l’objet de son amour, par l’image, en sculptant ses traits dans la glace. D’un personnage désinvesti, il est donc passé à un autre extrême en devenant un réalisateur diligent mais oublieux de l’essence du film.
C’est le moment pour Rita d’exercer son rôle afin d’obtenir le dénouement prévu. Productrice dans le trio qu’elle compose avec Phil et Larry pour tourner (un reportage au festival), soit un élément introspectif de plus, la jeune femme achète Phil aux enchères lors de la soirée festive. Avec ce pouvoir, sorte de final cut, elle contraint le protagoniste à lui accorder du temps et ce dernier lui déclare son amour. (Au passage, Rita s’assure de ne pas éventer la fin aux spectateurs quand elle répond « let’s not spoil it » à un Ned Ryerson interrogatif sur l’issue de la soirée.) Mutuellement séduit, le couple va au bout de la nature romantique d’Un jour sans fin et la boucle temporelle s’achève. Le film, et le jour de la marmotte destiné à porter la narration, se terminent au petit matin du 3 février sur les bras enlacés des deux amoureux.
Harmonie
Comique de la limite, fable sur la sortie de l’ego pour se lier par le rite aux forces supérieures et à la communauté, mise en abyme de la comédie romantique… Un jour sans fin doit son statut de classique et son impact sur la culture occidentale à sa richesse signifiante, un peu à la manière de Matrix dans un autre registre. Du reste, celle-ci se densifie encore si l’on prend en compte des interprétations souvent évoquées depuis 1993 à propos du long-métrage. À juste titre, le mythe de Sisyphe lui est accolé compte tenu de la remise à zéro de la situation de Phil chaque nouveau 2 février, malgré ses efforts. Cette mésaventure peut encore s’apprécier comme un purgatoire, l’anti-héros étant condamné à se purifier. Dans cette optique Rita est pour Phil un centre du bien qui le guide dans son évolution, et le personnage féminin se targue justement de 12 années d’école catholique. Le bouddhisme offre aussi des clés pour comprendre Un jour sans fin. Sans être exhaustif sur ce point, le renoncement à l’ego (central à la spiritualité asiatique) résonne bien entendu avec le parcours de Phil, dont le jour de la marmotte sans cesse revécu s’apparente quant à lui à la transmigration. Il est en outre frappant que trois des quatre rencontres décisives ayant décidé Siddhârtha à arpenter le chemin de Bouddha (la vieillesse, la maladie et la mort) sont synthétisées dans le personnage du sans-abri, que Phil n’arrive pas à sauver.
Un véritable kaléidoscope de sens. Au fond, il semble que les journées vécues à Punxsutawney, toutes différentes bien qu’articulées pour porter le destin de Phil, trouvent leur pendant dans les multiples interprétations du film, se chevauchant sans jamais s’invalider les unes des autres. Une sorte de vibration plurielle. Comme celle d’un riche accord de jazz joué par le héros à la fin de son périple temporel, qui évoque aussi deux amoureux dont les particularismes résonnent en harmonie. Ceux de Phil, et ceux de Rita. Un accord parfait.
Un jour sans fin – Bande-annonce
Un jour sans fin – Fiche technique
Réalisation : Harold Ramis
Scénario : Danny Rubin, Harold Ramis
Interprétation : Bill Murray, Andie MacDowell, Chris Elliott
Photographie : John Bailey
Musique : George Fenton
Production : Trevor Albert, Harold Ramis
Durée : 1h41
Genres : comédie romantique, fantastique
Pays : États-Unis
Année de sortie : 1993 (reprise en France le 10 août 2022)