Everything everywhere all at once : le charme discret du grand n’importe quoi

Six ans après l’ovni Swiss army man, Daniel Kwan et Daniel Scheinert reviennent en (très) grande forme avec Everything everywhere all at once, un film d’action joyeusement barré où l’inventivité poétique se conjugue à la première personne. Qui a dit que les blockbusters ne savaient pas être romantiques ?

Synopsis : Au bord de l’implosion, déçue par un quotidien monotone, Evelyn Wang voudrait changer de vie. Son souhait est contre toute attente exaucé lorsqu’elle rencontre une version alternative de son mari Alpha Waywond.

Le cinéma indé 3.0 : multivers and co

On dit parfois qu’il est impossible d’inventer de nouvelles histoires. Qu’au final on raconte toujours à peu près la même chose sur des modes différents. Si le septième art ne réinvente pas toujours le fil à couper le beurre, sa longévité l’a cependant amené à une plasticité narrative autorisant tous les dérèglements. Longue est la liste des films loufoques aux histoires tirées par les cheveux, naviguant entre le nanar assumé et le chef-d’oeuvre qui s’ignore. Citons (entre autre) The Calamari Wrestler (2004, Minoru Kawasaki) ou encore The Man from Earth (2007, Richard Schenkman) – passés (mal)heureusement sous les radars de la critique.

Jusqu’à une époque récente, il était de notoriété publique de considérer le cinéma indépendant comme un lieu privilégié de créativité et de subversion, une sorte de tensiomètre de la société. Les multiples crises économiques, auxquelles sont venus s’ajouter de nouvelles problématiques écologiques et sanitaires, auront révélé à qui mieux mieux à quel point son existence (autant que sa diversité) demeure fragile. Colosse aux pieds d’argile mais colosse quand même, pourrait-on dire du cinéma. La sortie de Everything everywhere all at once confirme nos dires. Le dernier né de Daniel Kwan et Daniel Scheinert s’inscrit dans la tradition (indé) de ces chefs-d’œuvre monstres, mobilisant une esthétique à part, peinture éclectique où s’entremêlent réflexion et poésie pure. Difficile de vous résumer l’histoire du film sans vous perdre (définitivement). Essayons tout de même.

Dirigeant une laverie avec son mari Waymond (Ke Huy Quan), Evelyn Wang (Michelle Yeoh) est une « femme au bord de la crise de nerfs » pour reprendre les mots de Pedro Almodovar. Tandis que son mariage bat de l’aile, celle-ci doit, de surcroît, gérer l’entreprise familiale. Alors qu’elle est poursuivie par le fisc, en raison de taxes impayées, cette dernière voit son quotidien bouleversé lorsqu’elle rencontre Alpha Waymond, une version alternative de son époux, venu d’un univers parallèle, qui lui apprend qu’elle doit le sauver sous peine de voir son propre monde s’effondrer. Si vous n’y comprenez rien : c’est normal (nous aussi – on a eu un peu de mal). La bonne nouvelle est que cela n’est pas grave. C’est même ce qui constitue le charme de ce film : ne rien y comprendre (et l’aimer beaucoup quand même).

Dernières nouvelles des choses

Véritable tornade visuelle qui vous emporte dans ses délires, Everything everywhere all at once fait du grand n’importe quoi un art cinématographique à part entière, l’incroyable terreau d’un nouveau cinéma autant que d’une réflexion augmentée et élargie. Les réalisateurs puisent dans leurs imaginaires et s’autorisent tous les décalages. Le quotidien devient à lui seul un gigantesque intertexte. Les choses et autres trucs qui peuplent notre environnement prennent alors une nouvelle dimension. Le mot est de mise – surtout dans un film qui fait état d’un univers multidimensionnel, en constance mutation.

Ainsi, un œil autocollant peut devenir une arme de défense. De même qu’un vulgaire trophée peut se métamorphoser en porte temporelle, capable de vous attribuer des pouvoirs surnaturels, tout cela en ne vous faisant pas bouger d’un iota. Daniel Kwan et Daniel et Scheinert sont des perfectionnistes du détail poétique. Avec eux, c’est un peu comme si Marcel Carné s’était réveillé en l’an 3000. A une ère où il est possible d’envisager de traverser la matière et le temps. Le duo réactive un réalisme poétique qu’on aurait pu croire confiné dans le cinéma d’avant-guerre. Ce faisant, les cinéastes le réimplantent dans une nouvelle (quatrième) dimension qui pousse le genre dans ses retranchements. Everything everywhere all at once prend au pied de la lettre la célèbre déclaration manifeste du peintre (Robert le Vigan) de Quai des Brumes (1938), qui, répondant au déserteur (Jean Gabin), déclare vouloir « peindre les choses qui sont cachées derrière les choses ».

L’œuvre retourne cette formule poétique. Il ne s’agit plus seulement de dévoiler ce qui se cache derrière la réalité des choses. Fini le temps où le cinéma était une peinture figurative en quête de sens. Daniel Kwan et Daniel Sheinert propulsent le septième art du côté de la composition cubiste. La surface plane de l’écran disjoncte, se difforme, passant allègrement du cinémascope au gros plan, le tout saupoudré par un montage fluide et flamboyant de maîtrise. Le résultat dépasse toutes nos espérances. La réalité n’est plus celle que l’on croit. Evelyn Wang découvre qu’elle navigue entre plusieurs niveaux de réalité qui se répondent à la manière d’un miroir inversé. Lorsqu’elle comprend que chacun de ses gestes engendre la création d’un nouvel univers, ce sont toutes ses certitudes qui vacillent. Apparaissent ainsi d’inévitables interrogations existentielles et politiques. L’œuvre dépeint un présent aux portes de la dystopie. Avoir accès à d’autres mondes suppose de pouvoir entrer en contact avec toutes les autres versions de soi. On vous laisse deviner les dégâts que cela pourrait causer.

Quand le blockbuster rencontre le réalisme poétique

Vous comprendrez, si vous regardez le film, qu’il est parfois plus « safe » – pour son bien-être et celui de l’univers – de préférer la médiocrité heureuse à une perfection sans goût et sans saveur. Evelyn emprunte ainsi les chemins de la philosophie nietzschéenne. Plutôt que de continuer à haïr sa situation, elle opte pour une nouvelle solution (plus salutaire et économe en énergie) : celle de l’aimer quoi qu’il advienne, dans un mantra involontaire tout droit sorti de « l’éternel retour ». Celle-ci renonce au stoïcisme amer du « aimer ce qui ne peut être changer » pour embrasser l’heureux pragmatisme d’un Tancrède, affirmant qu’ « Il faut que rien ne change pour tout change » (Le Guépard, Luchino Visconti, 1963).

Il paraît évident qu’à ce stade Daniel Kwan et Daniel Scheinert dynamitent le (trop ronflant) blockbuster. Loin des franchises Marvel, ils optent pour une surenchère esthétique qui fait exploser les cadres du genre dans lequel ils s’inscrivent délibérément. En résulte, une œuvre caméléon qui, en performant les codes du blockbuster, s’en détache nécessairement. Il y a de l’action. Il y a des super méchants. Il y a un montage affolé et saccadé. Mais il y a aussi – et surtout – de la nouveauté derrière ce schéma, a priori, bien huilé.

Everything everywhere all at once accorde aux personnages féminins une importance non négligeable pour que l’on puisse omettre de le mentionner. Ce sont elles qui sont au cœur de l’action, la font avancer. Le fait de mettre en avant des femmes âgées de plus de cinquante ans – et dont l’âge n’est pas masqué à l’écran – mérite là encore d’être évoqué. La chose est encore trop scandaleusement rare au cinéma. De même que de confier le premier rôle à des acteur.rice.s d’origine asiatique et/ou sino-américaine. C’est pour toutes ces choses et bien d’autres qu’il convient de voir Everything everywhere all at once.

« Le cinéma ne dit pas autrement les choses, il dit autre chose. » disait un certain Eric Rohmer. Daniel Kwan et Daniel Scheinert prouvent que le cinéma peut aussi dire – et partir – de n’importe quoi pour dire beaucoup de choses (importantes). Et c’est très bien aussi.

Bande-annonce – Everything Everything all at once

Fiche technique – Everything Everywhere all at once

Réalisation : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Scénario : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
Musique : Son Lux
Interprétation : Michelle Yeoh (Evelyn Wang), Stephanie Hsu (Joy Wang / Jobu Tupaki), Ke Huy Quan (Waywond Wang), Jamie Lee Curtis (Deirdre Beaubeirdra)
Sociétés de production : A24, AGBO, Ley Line Entertainment, IAC Films
Pays : États-Unis
Genre : Science-fiction
Durée : 2h20
Sortie : 31 août 2022

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