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The silent twins : le cloisonnement de l’imaginaire

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Toujours sur le thème de l’adolescence, leitmotiv de ce festival de Deauville 2022, The Silent Twins s’intéresse à l’histoire vraie de Jennifer et June Gibbons, deux jumelles à l’imagination débordante qui se coupent progressivement du monde extérieur. Dans ce film adapté d’un roman, la réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczynska relate, à travers une gémellité fusionnelle, l’annihilation d’une créativité excluante et incomprise par une société implacable. 

June et Jennifer Gibbons, deux sœurs jumelles, ont grandi au Pays de Galles pendant les années 1970. Connues aux États-Unis sous le surnom « The Silent Twins », en raison de leur refus permanent de communiquer, elles suscitent encore aujourd’hui de multiples interrogations. Après le roman de la journaliste Marjorie Wallace, publié en 1986, et de nombreux articles de presse, Agnieszka Smoczynska met en images l’histoire singulière de ces deux jeunes filles perdues dans leur monde imaginaire. 

La fin d’un conte de fée

Un jour, sans raison apparente, June et Jennifer Gibbons ont décidé de parler uniquement entre elles. Murées dans le silence vis-à-vis de leur entourage comme du monde extérieur, elles se terrent dans leur chambre où elles donnent libre cours à leur créativité. Leurs parents comme leurs professeurs, malgré l’emploi de différentes méthodes, ne parviennent pas à franchir cette barrière insondable du refus de communication. Rapidement exclues des établissements scolaires conventionnels, les deux jeunes filles s’adonnent à temps plein au développement de leur inventivité et à leur passion pour l’écriture. Qu’il s’agisse de la musique, de la photographie ou encore des animations de poupées, l’univers intérieur des sœurs, particulièrement envoutant, est visuellement réussi. 

The Silent Twins fait de June et Jennifer des rêveuses foncièrement déconnectées de la réalité, qui s’imaginent épouser un prince charmant et devenir des écrivaines de renommée mondiale. Le film opère ainsi plusieurs parallèles avec l’univers du conte de fée, à travers notamment les décors de leurs histoires ou les images du mariage de lady Diana. Les deux sœurs vivent comme des petites princesses dans une sorte de songe éveillé, un cocon protecteur séparé de la société. The Silent Twins les dépeint donc comme deux éternelles enfants, qui refusent de grandir et de se confronter aux responsabilités du monde adulte. 

Cette bulle idyllique de conte fée commence à éclater lorsque les jumelles font de malencontreuses rencontres, qui les jettent alors en pâture dans la brusque réalité. Perdant pieds, June et Jennifer se lancent dans une véritable descente aux enfers. Totalement incomprises par leur refus de discuter, elles sont internées pendant quatorze à l’hôpital de Broadmoor, au sein duquel elles perdent définitivement leur envie d’écrire.

C’est la journaliste Marjorie Wallace, par plusieurs visites aux jumelles, qui ouvre un véritable débat sur la personnalité et la dangerosité de June et Jennifer. Celles-ci ne lui paraissent pas des criminelles, mais plutôt des jeunes filles sensibles et apeurées. The Silent Twins met ainsi l’accent sur la machinerie infernale d’un système institutionnel inadapté, qui préfère bannir des individus étranges, non conformistes, plutôt que de chercher à les comprendre. 

L’invivable gémellité

The Silent Twins développe de manière assez unique la relation totalement fusionnelle de June et Jennifer. Pendant leur enfance, les deux sœurs se considèrent elles-mêmes comme un tout, chacune ne possédant aucune identité propre. Ainsi, si l’une fait un geste, l’autre le réalise immédiatement par un mimétisme spontané. Il en va de même pour le choix des vêtements, et évidemment, l’absence de communication. On pourrait donc facilement comparer June et Jennifer aux petites jumelles de Shining, habillées de manière identique, se tenant la main et demeurant à jamais inséparables. En effet, les deux sœurs partagent les mêmes rêves, les mêmes amours, sans manifester la moindre affirmation personnelle. Certes, la jalousie, la bagarre sont inévitables lorsque seule l’une des deux réussit, mais même ce succès individuel est ramené au crédit de leur duo indestructible. 

Une telle proximité entre deux personnes s’avère nécessairement invivable. The Silent Twins expose bien que derrière la fusion se cache une insidieuse prison, qui empêche chaque jumelle d’être, de se construire pleinement tant que l’autre vit. La pulsion de vie créée par leur union s’accompagne tragiquement d’une pulsion de mort, entrevue lors de quelques combats violents. En dépit de l’amour, June et Jennifer savent inconsciemment qu’elles ne pourront jamais exister toutes les deux ensemble. 

Par son sujet, sa mise en scène magnétique, et ses excellentes interprètes, The Silent Twins compose une œuvre cinématographique assez intéressante. Elle fait connaître l’histoire étonnante de June et Jennifer tout en questionnant avec intelligence les rapports de gémellité et la prise en charge sociétale d’individus marginaux.

The Silent Twins – Bande-annonce

The Silent Twins – Fiche technique

Réalisation : Agnieszka Smoczynska
Scénario : Andrea Seigel, d’après le roman de Marjorie Wallace
Interprétation : Letitia Wright (June Gibbons), Tamara Lawrance (Jennifer Gibbons), Johdi May (Marjorie Wallace), Michael Smiley (professeur)…
Producteurs : Klaudia Smieja, Joshua Horsefield, Ben Pugh, Ewa Puszczynska, Anita Gou, Alicia Van Couvering, Letitia Wright
Maison de production : 42, 30West, Madants Film, Kindred Spirit
Durée : 113 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis, Royaume-Uni, Pologne – 2022

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3.5

Over/Under : les choses simples de la vie

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Des corps qui se transforment, des désirs qui se révèlent et des mentalités qui s’affirment : tel est le programme auquel on est toutes et tous confrontés un jour ou l’autre. Mais qu’advient-il quand cette évolution peut aller jusqu’à entamer l’amitié qu’on porte pour quelqu’un ? Tel est le crédo de Over/Under qui malgré un canevas de « coming of age » assez éculé, distille ce qu’il faut de douceur et de sincérité pour émouvoir.

On ne le dira jamais assez, mais le passage de l’enfance à l’âge adulte se pare toujours d’une certaine perte d’insouciance. Le berceau des illusions dans lequel on se drape depuis toujours tend à se lézarder, le rapport avec notre environnement aussi et notre corps que l’on croyait connaître par cœur devient subitement le nerf de la guerre. Un dernier postulat d’autant plus vrai chez les filles qui voient la puberté provoquer des changements assez significatifs chez elles, les amenant vers une féminité insoupçonnée qu’elles passeront l’adolescence à tenter de dompter. Mais quid de la dimension psychologique ? Si on ravale la « façade », qu’en est-il alors des fondations ? De ce qui fait que l’on est qui on est ? Et surtout, quels changements cela peut occasionner sur autrui ?

Il faut croire que ces questions d’ordre philosophique ont dû passablement jouer sur la psyché de Sophia Silver (dont c’est le premier film ici), qui raconte que la gestation du projet, mené pendant le COVID, répond à un besoin de revenir sur son passé et l’amitié qu’elle a nouée avec celle qui est sa co-scénariste, Sianni Rosenstock. Une démarche audacieuse loin s’en faut, tant elle revient à essayer de définir, mais aussi de dépeindre au sens le plus cinématographique, ce qu’est l’amitié. Ainsi, l’amitié selon Sophia Silver, ça peut-être une pizza dévorée sous les yeux de parents, ça peut-être des vacances passées ensemble à lézarder au soleil, ça peut être se partager ses premiers émois amoureux ou ses glaces au détour d’une colonie de vacances. Mais ce peut-être aussi des valeurs ou centres d’intérêts communs qui vont et viennent au gré des jours qui passent. Un concentré solaire et doux de moments passés avec cette sœur que l’on rêverait d’avoir (et ce d’autant plus quand l’atmosphère à la maison tend à légèrement se dégrader) mais aussi des moments plus sombres. 

En cela, en se refusant d’éluder les moments plus dommageables pour cette belle amitié créée entre Stella et Violette, la réalisatrice Sophia Silver réussit plutôt bien ce portrait d’amitié. Mieux encore, elle y va de son regard de réalisatrice mais surtout de femme pour glisser une jolie représentation de ce qu’outre-Atlantique, ils appellent le « big divider » pour différencier les filles et les femmes : la menstruation. On est certes loin d’Alerte Rouge qui en faisait l’un de ses sous-textes majeurs, mais Over/Under, à l’instar de beaucoup de « coming of age movies » avant lui, réitère cela non sans délicatesse. Il est d’ailleurs touchant de voir que l’une comme l’autre ne sont à priori pas bien préparées à ça ; et manifestent différemment l’évolution qui en résulte. Si l’une, d’abord présentée comme très sujette à la rêverie et insouciante, va finir par devenir dira-t-on plus superficielle, l’autre restera quant à elle assez ferme sur qui elle est au risque de creuser un fossé avec son amie. De cela découle alors à la fois le titre et sans doute la morale à retenir de cette histoire, éminemment touchante quoique relativement simple : la dichotomie. Tout sera toujours en proie à la division, à la dualité et il serait illusoire de penser que l’amitié est uniquement le fruit d’un processus visant à se projeter sur la personne que l’on apprécie. Non, il faut saluer nos différences, nos aspérités, il faut concevoir que nos ami(e)s puissent être différent(e)s et s’assumer. Une réalité perceptible d’ailleurs dès le titre et dans sa scène finale, lumineuse quoique teintée d’une sorte de dureté inhabituelle, qui finit d’imposer le film comme une œuvre certes classique mais qui fait du bien et donne envie de se replonger en enfance à refaire le monde avec son/sa meilleur(e) ami(e).

D’un canevas pourtant relativement éculé – la puissance des liens et leur survivance à l’aune de la puberté –, Over/Under arrive à en tirer un joli petit film, à la fois simple (peut-être un peu trop d’ailleurs) et délicat. Mention spéciale au duo d’actrices qui porte le tout.

Over/Under : Fiche Technique

Réalisation : Sophia Silver
Scénario : Sophia Silver & Sianni Rosenstock
Casting : Emmajean Bullock, Anastasia Veronica Lee
Etats-Unis – 2022

Peace in the Valley : à l’Ouest, rien de nouveau…

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S’emparer d’un sujet d’actualité brulant – les tueries de masse – ainsi que ses conséquences, et l’enrober dans une patine infusée au deuil et à la résilience, ne suffit à priori pas pour faire un film fort. Las, Peace in the Valley a quand même essayé ; et dans son malheur, la seule chose qu’il récolte est un panégyrique suranné de l’« American Way of Life »…

À ce titre, impossible d’ailleurs de ne pas évoquer son titre : Peace in the Valley.

Puisque derrière ces 4 mots ressemblant à un mantra hippie se cache un emblématique tube (notamment chanté par Bob Dylan, Johnny Cash ou Elvis Presley) dont les thèmes (la résilience, l’espoir, la gestion d’un traumatisme ou encore la paix) sont un peu devenus des commandements de l’« American Way of Life ». D’un tel canevas – hyper balisé et donc peu sujet à la prise de risque –, Tyler Riggs va ainsi tenter l’hybridation avec l’actualité en usant des tueries de masse comme élément déclencheur de son intrigue.
Car au même titre que la figure du soldat sacrifié ou de l’inanité de la guerre (récolté comme par hasard à l’issue du conflit vietnamien), la question des tueries de masse semble être devenue un terreau fertile pour l’industrie du divertissement. Certaines œuvres peuvent faire le pari de dépeindre celui qui s’y adonne (on pensera au récent Nitram de Justin Kurzel) et donc transformer l’ensemble en étude de personnage vicié de l’intérieur par une société avilissante ; mais d’autres peuvent, comme c’est le cas ici, se pencher sur le cas des victimes et sur le poids psychologique que peut incarner un tel traumatisme. Un choix certes plus convenu en l’état mais qui n’empêche pas, à priori, de dupliquer l’essai à l’infini, vu qu’en théorie, chaque victime est différente et aura autant de séquelles distinctes à gérer par la suite. 

Dans le cas de Peace in the Valley, la gestion du traumatisme revient à Ashley, devenue fraichement veuve après que son mari a décidé de s’interposer face à un tireur solitaire dans un supermarché. Au bonheur d’être encore en vie va alors vite se substituer l’incompréhension, le regret mais surtout l’amertume de voir que la communauté dans laquelle elle évolue considère son mari comme un héros ; elle qui souhaiterait simplement que son « héros » revienne à la maison. Et ainsi s’engage le plus grand défaut du film : son refus de sortir des sentiers battus.

Car qui dit traumatisme dit forcément à un moment ou un autre, résilience.

Chaque personnage – tout du moins américain – ne peut en effet, au vu des valeurs établies plus haut, stagner psychologiquement parlant. Il ou elle doit incarner ces idéaux ayant fondé l’essence de l’Amérique et donc aspirer à la paix (d’où le titre). Mais comment l’obtenir ? Tel est l’idée sous-tendue par Peace in the Valley qui entend donner le portrait croisé d’une mère endeuillée et de son fils alors en perte de repères. L’une va écumer les groupes de parole à la recherche d’un sens au cauchemar qu’elle traverse quand sa progéniture va s’acoquiner avec le frère de son défunt père, curieusement joué par le même acteur, Michael Abott Jr. 

Un procédé ayant déjà fait ses preuves chez Kubrick (cf. Docteur Folamour et Lolita) mais dont Tyler Riggs, sans doute à cause de son inexpérience, élude le principal intérêt. Car recourir à un même acteur pour deux rôles distincts est autant l’occasion de pouvoir nuancer une interprétation que de distiller tout pleins de thèmes forts raccords avec l’histoire. Ici, l’occasion était d’ailleurs parfaite de voir le jeune fils endeuillé projeter l’image de son père sur son oncle et ainsi nouer une relation « malsaine » avec lui. Mais, quand l’oncle en question incarne le cliché du bon américain moyen (porté sur la boisson, épris de chasse et pas forcément malin) et que la seule morale à retenir de l’ensemble tient en un « le deuil, c’est pas facile… », on se doute que le réalisateur n’est pas vraiment prompt à marquer son médium. Un constat d’autant plus vérifiable quand on confronte ses intentions à sa mise en scène, atone et mécanique au possible, qui ne donne jamais la part belle à son casting, duquel émerge pourtant partiellement Brit Shaw.

Medley lénifiant de tous les poncifs du drama US (deuil, résilience, sacrifice et enfance perturbée) engoncé dans une réalisation dopée au Xanax, Peace in The Valley est un beau ratage à ranger dans la catégorie « ni fait ni à faire » tant ce panégyrique des USA est d’une lourdeur en plus d’être tristement prévisible.

Peace in the Valley : Bande-annonce :

Peace in the Valley : Fiche Technique

Réalisation & scénario : Tyler Riggs
Casting : Brit Shaw, Michael Abbott Jr, Dendrie Taylor, Jordan Cox, Nakia Dillard, Nicky Buggs
Photographie : Mack Fisher
Musique : Chris Dudley
Genre : Drame
Etats-Unis – 2022

Le point de vue : regards qui perforent, perspectives qui imposent, positions qui capturent

Il suffit d’un regard qui se pose pour que le monde se hiérarchise, pour qu’un corps soit encadré ou effacé, pour qu’une scène entière bascule dans une vérité qui n’en est qu’une. Le point de vue n’est pas un choix neutre : il est une prise de position, une arme discrète qui organise ce qui est vu, ce qui est caché, ce qui est autorisé à exister. Dans un monde saturé d’images, comprendre le point de vue, c’est comprendre qui regarde, depuis où, et qui décide que ce regard est légitime.

Le point de vue n’est pas un simple dispositif technique : il est la forme culturelle qui distribue l’autorité du regard, qui décide ce qui est central et ce qui est marginal, ce qui est visible et ce qui est invisibilisé. Il organise la perception, hiérarchise l’espace, impose une interprétation. Foucault y verrait le regard comme pouvoir : non pas vision innocente, mais opération qui capture, qui classe, qui soumet le vu à une position de maîtrise. Merleau-Ponty y lirait le chiasme du visible : le point de vue n’est pas extérieur au corps ; il est incarné, il est chair qui voit et qui est vue, position qui fait du monde un paysage orienté autour du percevant. Panofsky, dans sa perspective comme forme symbolique, verrait le point de vue comme construction culturelle : la Renaissance invente un regard unique, stable, centralisé qui organise le monde autour du sujet souverain ; l’époque contemporaine le fragmente, le décentre, le multiplie pour révéler son arbitraire. Le point de vue n’est jamais neutre : il est toujours une position de pouvoir, une façon de dire « je vois donc je suis », et parfois « je vois donc tu disparais ».

Le point de vue au cinéma : cadrage qui manipule, subjectivité qui enferme, autorité qui dirige

Le cinéma fait du point de vue son arme principale : il oriente l’émotion, dirige le suspense, impose une vérité subjective qui se fait passer pour objective. Hitchcock est maître en la matière : dans Vertigo, le point de vue est manipulation pure – le spectateur voit à travers les yeux de Scottie, obsédé, possessif, et cette identification forcée le rend complice du regard qui traque, qui contrôle, qui déforme la femme jusqu’à la faire disparaître. Le point de vue n’est pas neutre ; il est emprise : il enferme le spectateur dans une subjectivité qui le manipule. Dans Birdman, le faux plan-séquence crée un point de vue fluide, presque organique : il enveloppe le spectateur dans la subjectivité de Riggan, dans sa paranoïa, dans son délire de grandeur – le regard n’est plus extérieur ; il est collé au corps, il tremble avec lui, il étouffe avec lui. Chez Iñárritu dans The Revenant, le point de vue est physique : plongées basses, contre-plongées oppressantes, plans qui suivent le corps blessé dans la boue – le spectateur est forcé à regarder depuis la position de la victime, à sentir la souffrance comme si elle était sienne. Le point de vue cinématographique n’est pas observation ; il est possession : il capture le regard du spectateur pour le faire regarder depuis une position choisie, pour le faire sentir ce que le réalisateur veut qu’il sente.

Le point de vue dans les séries : narration fragmentée, perspectives multiples, vérités concurrentes

Les séries contemporaines multiplient les points de vue pour fracturer la vérité unique : chaque épisode, chaque saison peut adopter une perspective différente, révélant que le même événement n’est jamais le même selon qui regarde. Dans The Leftovers, chaque personnage porte son propre regard sur le Départ soudain : un épisode peut être vu à travers les yeux de Nora, un autre à travers ceux de Kevin, et chaque point de vue rend l’événement incompréhensible d’une autre façon – la série refuse la vérité objective, elle montre que le réel est toujours perspectivé, toujours subjectif, toujours incomplet. Dans The Crown, le point de vue est institutionnel : il est façonné par la monarchie, par le protocole, par la distance royale – le regard est froid, distant, autoritaire ; il impose une vision où l’individu est écrasé par l’institution, où le privé est invisibilisé au profit du public. Dans Mr. Robot ou True Detective, le point de vue est paranoïaque : décentré, fragmenté, instable – le spectateur est forcé à regarder depuis une conscience fracturée, à douter de ce qu’il voit, à sentir que la vérité est toujours ailleurs, toujours cachée derrière un autre angle. Le point de vue sériel n’est pas unité ; il est pluralité : il montre que la vérité est une question de position, et que changer de position change le monde.

Le point de vue dans les arts visuels : perspective qui organise, cadrage qui hiérarchise, regard qui capture

Dans la peinture et la photographie, le point de vue est choix structurant : il organise l’espace, hiérarchise les éléments, impose une interprétation qui se fait passer pour naturelle. La perspective classique de la Renaissance (Alberti, Léonard, Raphaël) invente un regard unique, stable, centralisé : un point de fuite unique qui organise le monde autour du spectateur souverain, qui place le sujet au centre du visible comme maître absolu. Cette perspective n’est pas neutre ; elle est symbolique (Panofsky) : elle incarne la subjectivité moderne, le regard qui maîtrise l’espace, qui le rend calculable, représentable, possédé. Mais cette centralité est une illusion de pouvoir : elle efface les marges, invisibilise ce qui est excentré, impose un regard unique comme vérité universelle.

La photographie contemporaine déconstruit cette illusion : les cadrages obliques, les plongées extrêmes, les contre-plongées oppressantes, les points de vue décentrés créent des images instables, où le regard n’est plus souverain mais précaire. Chez Cindy Sherman ou Nan Goldin, le point de vue est incarné : il est situé dans un corps, dans un désir, dans une vulnérabilité – il ne maîtrise pas ; il est traversé par ce qu’il regarde. Dans les installations immersives (Viola, Turrell), le point de vue devient physique : le spectateur est forcé à se déplacer, à changer de position pour voir, à sentir que le visible dépend de son corps-percevant (Merleau-Ponty). Le point de vue n’est plus fixe ; il est mobile, précaire, situé – il révèle que voir, c’est toujours adopter une position, prendre parti, et que changer de position change ce qui est vu. Dans les collages et les photomontages contemporains, le point de vue est fragmenté : plusieurs regards coexistent sur la même surface, se superposent, se contredisent – le regard unique est mort, remplacé par une pluralité de positions qui refusent la hiérarchie. La possession visuelle n’est pas représentation ; elle est pouvoir : le point de vue organise ce qui est visible, et en l’organisant, il décide qui existe et qui disparaît.

Le point de vue numérique : algorithmes qui cadrent, filtres qui imposent, regards préfabriqués

Dans le numérique, le point de vue n’est plus seulement humain : il est algorithmique, préfabriqué, imposé par des systèmes qui décident ce que l’on voit. Les plateformes choisissent le premier post, le premier résultat, le premier cadre – le point de vue devient architecture invisible qui hiérarchise le visible, qui rend certaines images centrales et d’autres invisibles. Les filtres imposent une esthétique collective : couleurs saturées, contrastes lissés, visages idéalisés – ils normalisent un regard, un point de vue qui dit « voici comment tu dois voir le monde, voici comment tu dois te voir ». Le cadrage automatique (stories Instagram, reels TikTok) décide de ce qui entre dans le cadre et de ce qui reste hors champ – le point de vue est délégué à la machine, et la machine impose un regard standardisé, optimisé pour l’attention, pour l’engagement. Dans les deepfakes et les avatars, le point de vue est capturé : ton visage est vu depuis un angle que tu n’as pas choisi, habité par une voix qui n’est pas la tienne, traversé par une intention qui n’est pas la tienne. Le point de vue numérique n’est pas libre ; il est capturé, profilé, monétisé – il est une position de pouvoir qui décide pour toi ce que tu dois voir, et comment tu dois être vu.

Le point de vue comme condition contemporaine

Le point de vue n’est pas un choix technique : il est la forme culturelle qui organise notre perception, qui distribue l’autorité du regard, qui décide ce qui existe et ce qui est effacé. Dans un monde saturé d’images, comprendre le point de vue, c’est comprendre qui regarde, depuis où, et qui décide que ce regard est légitime. Il n’y a pas de vision innocente : voir, c’est toujours adopter une position, prendre parti, imposer une interprétation. Le point de vue est pouvoir : il hiérarchise, il capture, il possède le visible. Et dans cette possession réside la vérité contemporaine : nous ne voyons jamais le monde ; nous voyons le monde depuis une position qui nous a été imposée, ou que nous imposons à notre tour. Le point de vue n’est pas liberté ; il est condition : nous sommes toujours déjà regardés depuis un angle qui n’est pas le nôtre, et nous regardons à notre tour depuis un angle qui n’est pas innocent.

« La France vue par Madame Hibou » : d’une culture à l’autre

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La collection « Shampooing » des éditions Delcourt accueille La France vue par Madame Hibou, d’Emmanuel Lemaire. Ce dernier, scénariste et dessinateur, y met (à nouveau) en scène sa voisine indonésienne, tirant de ses observations de quoi portraiturer les contrastes culturels et, plus largement, la France.

Les dessins demeurent sommaires mais efficaces, dans un noir et blanc occasionnellement augmenté d’aplats, bleus pour le ciel ou les masques chirurgicaux, rouges pour ce qui touche à cette Madame Hibou présentée dans le titre de l’album. Cette dernière n’est autre que la voisine de palier d’Emmanuel Lemaire, une immigrée indonésienne, à travers laquelle le lecteur est appelé à réfléchir sur ses us et coutumes mais aussi sur les contrastes culturels séparant un Occidental d’un Asiatique (Océanique en réalité, puisque l’héroïne met elle-même en évidence cette erreur d’appréciation). Ces traits divergents forment d’ailleurs le cœur de La France vue par Madame Hibou et concernent tant les croyances que la famille, les tabous ou la bienséance.

Ainsi, si les Européens voient d’un mauvais œil un étranger roter en public, un Indonésien éprouvera le même sentiment désagréable devant un Français… se mouchant devant lui. Et le « Comment ça va ? » qui introduit la plupart des interactions sociales dans nos sociétés n’a pas d’équivalent dans le plus grand archipel du monde. D’ailleurs, là-bas, on rechignerait à prendre place dans des terrasses ou des restaurants bondés, où il est impossible d’échanger le moindre détail intime sans prendre le risque d’être écouté et entendu. Pis encore, placer ses parents dans une maison de repos reviendrait… à les abandonner et à s’exposer au mauvais karma. Car oui, en Indonésie, on croit aux esprits, aux fantômes, aux conséquences spirituelles et existentielles de nos actes.

Emmanuel Lemaire s’amuse à placer Madame Hibou en position d’observatrice commentant l’humeur des Français, leurs postures romantiques, leurs services publics (ces retards à la SNCF), leurs modes de vie (des horaires des magasins aux contraintes du temps)… Il la représente aussi s’émerveillant à la vue de la neige, ou lors de la chute des feuilles. Il la confronte aux Asian Lovers, à la stéréotypisation des comportements, au froid (inconfortable), aux chiens (qui l’effraient), aux applications de rencontre (sources de déceptions), aux superstitions (en lesquelles elle croit)… Tendre et amusant, La France vue par Madame Hibou peut être appréhendé comme une main tendue vers l’autre. Mais aussi comme un jeu sur les contrastes, culturels bien sûr, mais physiques également, tant les physionomies des deux voisins sont dissemblables.

Composé de récits courts d’une ou deux pages, cet album peut se lire d’une traite ou au compte-goutte. S’il n’arbore pas de grandes prétentions esthétiques ou narratives, il n’en demeure pas moins intéressant et divertissant, pour ce qu’il verbalise des rapports humains et interethniques, sur un ton léger et amusé, avec une bienveillance jamais démentie.

La France vue par Madame Hibou, Emmanuel Lemaire
Delcourt, août 2022, 160 pages

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Stay Awake : le poids de la maladie

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Si on ne compte plus les films traitant de l’addiction, rares sont ceux qui adoptent, non pas le point de vue du malade, mais celui des membres de la famille qui assistent et soutiennent un proche au quotidien. C’est l’intéressant parti pris de Stay Awake, premier film de Jamie Sisley présenté en compétition au Festival de Deauville. 

Lorsque l’on réfléchit à des films relatifs à la dépendance, des titres comme Requiem for a dream, Trainspotting, A star is born nous viennent rapidement en tête. Ces films possèdent un point commun : celui de raconter à travers le regard de la personne addicte. Dans Stay Awake, Jamie Sisley a souhaité aborder l’autre côté du miroir, dont l’on parle sûrement, à tort, beaucoup moins, mais qui implique tout autant épreuves et souffrances, celui des individus qui s’efforcent, corps et âme, d’aider un parent accro aux médicaments. En s’inspirant de son expérience personnelle auprès de sa mère et de son frère, il nous livre le récit d’une lutte sans fin contre la maladie ainsi qu’une magnifique relation de fraternité.

Sauver à tout prix ?

Ethan, dix-sept ans, et son frère Derek, dix-neuf ans, s’occupent de leur mère addicte aux médicaments. Ils l’accompagnent chez le médecin,  la soutiennent et passent une partie de leurs nuits debout afin de la retrouver, errante et inconsciente, dans les rues du quartier. Sans père, ils deviennent à temps plein des tuteurs de substitution pour une mère qu’ils adorent mais qui représente un poids extrêmement lourd à gérer. La recherche de solutions viables, l’assistance au jour le jour, les visites médicales, les recherches nocturnes éreintantes et les conduites régulières à l’hôpital constituent la majorité de leur existence. 

Cette charge, si permanente, si écrasante, empêche les deux jeunes frères de vivre leurs vies. Ethan aspire à déménager et à rentrer au sein d’une prestigieuse Université. Quant à Derek, il rêve de devenir acteur mais doit se contenter de figurer dans de courtes publicités locales. Ainsi, les deux protagonistes sont constamment tiraillés entre d’une part, leur devoir moral de sauver leur mère, coûte que coûte, et de l’autre, leur désir de construire leur propre avenir. C’est ce choix difficile que donne à voir Stay Awake, sans jugement et avec beaucoup de finesse.

Sur ce point, Ethan et Derek ne montrent pas le même état d’esprit. Si le premier souhaite poser plus de limites à sa mère, le second demeure prêt à tout sacrifier. Cette confrontation des points de vue, très subtile et riche, permet de s’identifier à ces deux frères et de s’interroger sur ce que nous, personnellement, envisagerions de faire. Stay Awake propose donc une réflexion, aussi actuelle que nécessaire, sur la complexité de l’assistance aux personnes dépendantes. Doit-on tout donner à un proche malade, même lorsqu’il ne réalise manifestement aucun effort pour se rétablir ? Jusqu’où peut-on aller dans la contrainte aux soins ? Faut-il être prêt à s’oublier soi-même, se sacrifier, pour secourir ce parent ? Jamie Sisley a l’intelligence de ne pas donner de réponse tranchée à ces questions. 

Stay Awake dénonce également une relative inertie, pour ne pas dire incompétence, du corps médical et du système légal. Le médecin de famille ne propose aux jeunes aucune solution. Pire, il continue de prescrire des médicaments en se laissant facilement abuser par le trucage d’échantillons effectué par la mère. Les établissements de désintoxication, essayés un par un un par les frères, ne conduisent pas même à un début de rémission. Enfin, l’hospitalisation psychiatrique, réservé aux individus qui s’auto-mutilent, demeure impossible. Le film nous montre ainsi à voir deux adolescents, pourtant dynamiques et volontaires, complètement démunis et impuissants face au poids de la maladie.

Frères de sang

A cause des épreuves qu’ils ont traversées, Ethan et Derek entretiennent des liens très fort. Désemparés, ils se sont unis face à l’insurmontable défi de l’addiction. Cette relation, à la fois naturelle, exemplaire et touchante à l’écran, compose le cœur même de Stay Awake

Les deux frères, malgré leurs différences de caractère, s’encouragent l’un l’autre dans leurs projets personnels. Aucun ne semble pouvoir échouer lorsqu’ils sont tous deux réunis. S’ils gardent évidemment quelques désaccords, notamment pour la prise en charge de leur mère, leur discussions aplanissent rapidement les malentendus et ils finissent par se comprendre sans prononcer un mot. A l’inverse, lorsqu’ils sont séparés, ils perdent pied et ne sont plus sûrs de leurs décisions. 

Malgré son côté académique, Stay Awake mérite le détour pour ses questionnements sur l’assistance aux personnes dépendantes et la beauté de sa relation fraternelle. Nul doute qu’il permettra à son public de s’éveiller à ce sujet actuel qui continue de bouleverser bien des familles. 

Stay Awake – Clip

Stay Awake – Fiche technique

Réalisation : Jamie Sisley
Scénario : Jamie Sisley
Interprétation : Wyatt Oleff (Ethan), Fin Argus (Derek), Chrissy Metz (Ashley)…
Producteurs : Shrihari Sathe, Eric Schultz
Maison de production : Dialectic
Durée : 94 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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4

Les Cinq Diables : le pouvoir magique insoupçonné de l’odorat

Énigmatique et enivrant, le dernier film, Les Cinq Diables de Léa Mysius nous transporte dans un univers à cheval entre le mystique et la réalité avec comme fil conducteur : l’odorat. Un scénario original qui revisite l’intrigue et le drame via une mise en scène orchestrée d’une main de maître, des personnages touchants, une image intime – filmée au 35mm – et une bande son hypnotisante. Retour à chaud sur un film qui ne laisse pas indifférent.

Synopsis : Vicky, petite fille étrange et solitaire, a un don : elle peut sentir et reproduire toutes les odeurs de son choix qu’elle collectionne dans des bocaux étiquetés avec soin. Elle a extrait en secret l’odeur de sa mère, Joanne, à qui elle voue un amour fou et exclusif, presque maladif. Un jour Julia, la sœur de son père, fait irruption dans leur vie. Vicky se lance dans l’élaboration de son odeur. Elle est alors transportée dans des souvenirs obscurs et magiques où elle découvrira les secrets de son village, de sa famille et de sa propre existence.

Une atmosphère inquiétante

Des flammes, des cris stridents et Adèle Exarchopoulos qui se retourne face caméra, des larmes coulant le long de son visage. Écran noir.

Les Cinq Diables s’ouvre sur une scène choc qui donne le ton de l’intrigue principale où la violence des flammes fait rage. Tourné au cœur des montagnes près de Grenoble, l’environnement a une place majeure dans le déroulé de l’histoire et contribue à l’atmosphère si particulière du film. Afin de renforcer cet aspect mystique, la réalisatrice a pris le parti de filmer entièrement son long métrage au 35 mm, à hauteur de 1h par jour en moyenne, pendant 7 semaines. Un pari risqué, mais qui en valait la peine. En faisant ce choix, Léa Mysius a voulu donner de la spontanéité au jeu des acteurs et amplifier l’aspect “magique” de son film. Dans son dossier de presse, la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”.

De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule” la réalisatrice affirme avoir fait le choix de ce format pour “La magie, la matière de la pellicule, ses couleurs, son épaisseur, son côté charnel, sacré aussi car la pellicule confère un aspect très cérémonial au tournage (…)”. De plus, “Les Cinq Diables parle d’invisible et il y a de l’invisible dans la pellicule”. 

L’image contribue grandement à la part de mystère du film, tout comme la musique, grave et entêtante, composée par Florencia Di Concilio, qui rythme les séquences et instaure petit à petit cette atmosphère inquiétante. On dit même qu’elle a composé une bande originale “chamanique”.

L’odeur du passé

La petite Vicky – interprétée avec brio par la jeune Sally Dramé – a ce pouvoir insoupçonné : reconnaître et reproduire des odeurs, qu’elle classe par la suite dans des bocaux placés sous son lit. Une passion atypique qui intrigue son entourage et ses petits camarades de classe qui n’hésitent pas à la mettre à l’écart et à la traiter de folle. Et c’est pourtant grâce à ce pouvoir que Vicky pourra voyager dans le passé et découvrir des secrets de famille. Ce qui est étonnant dans ce scénario pour le moins original est le fait que la réalisatrice s’entraîne elle-même, depuis son enfance, à reconnaître et à reproduire des odeurs.

Les Cinq Diables a pour thème principal l’odorat mais également la temporalité. Elle est partout, que ce soit à travers les voyages dans le temps de Vicky ou encore dans la scénarisation du film, séparé en deux grandes parties stratégiques. Effectivement, l’irruption de la tante de Vicky dans l’histoire et dans la vie de la famille bousculera à tout jamais le courant de l’intrigue. Une tension monte crescendo et c’est à partir de là que la petite fille va découvrir le passé caché et enfoui de sa famille. De là démarre une quête obsessionnelle de Vicky qui cherche absolument à avoir des réponses à son histoire.  L’odorat serait alors une sorte de machine à remonter le temps fantasmagorique.

Un film poétique

Léa Mysius s’est inspirée de plusieurs fictions cinématographiques et littéraires pour écrire Les Cinq Diables : Le Tambour, de Volker Scholöndorff, Twin Peaks de David Lynch, Shining de Stanley Kubrick ou encore Get Out de Jordan Peele.

En mêlant toutes ces références et en modelant son univers, Léa Mysius parvient à créer un film de genre ancré dans un certain réalisme des villages français. Elle arrive à faire sa propre proposition de réalité, où les femmes sont les personnages principaux, décisionnaires et puissants. La réalisatrice parvient à affirmer sa propre vision, assez poétique voire fantastique, de l’humain, sous toutes ces aspérités.

Finalement, Les Cinq Diables est un film d’introspection qui pourrait se résumer à “une histoire de vies manquées” où chacun est maître de son destin via les choix qu’il fait au cours de sa vie. Un film qui prend aux tripes et qui fait ressentir chaque émotion vécue avec passion par les personnages qui sont brûlants de sincérité et à fleur de peau. Tout ceci dans une ambiance pesante et menaçante, entourée par les flammes. Les Cinq Diables est un film qui réveille nos cinq sens.

Les Cinq Diables : bande annonce

Les Cinq Diables : Fiche technique

Réalisation : Léa Mysius
Scénario : Léa Mysius, Paul Guilhaume
Interprètes : Adèle Exarchopoulos, Sally Dramé, Swala Emati, Moustapha Mbengue, Patrick Bouchitey, Daphné Patakia, Antonia Buresi, Hugo Dillon,  Noée Abita…
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Marie Loustalot
Musique : Florencia Di Concilio
Décors : Esther Mysius
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h35
Genre : Fiction / Drame
Date de sortie : 31 août 2022

Scrap : boulevard of Broken Dreams…

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Vue la nature cathartique que leur prêtent souvent beaucoup de cinéastes, il n’est pas rare de voir ces derniers dégainer toutes leurs cartouches dès l’apparition du titre. Une rigueur que l’on retrouve bien avec Scrap qui derrière son titre évoquant une multitude de mots (ferraille, fragments, abandon, pour ne citer qu’eux), renvoie surtout vers l’idée de quelque chose attaché profondément (ou symboliquement) à la personne. 

Une idée personnifiée d’ailleurs par l’héroïne du film, Beth. Jeune mère virée à l’issue d’une restriction d’effectifs, le personnage incarné par Vivian Kerr (elle-même réalisatrice) accuse d’emblée le coup de posséder un fort caractère. La preuve en est ainsi faite avec le début du film, qui la voit se lever d’une nuit que l’on imagine courte puisque passée sur la banquette arrière de sa voiture. L’intérieur, jonché d’affaires en pagaille, suffira pour nous faire comprendre qu’à l’instar de beaucoup de ses pairs, Beth est de cette génération qui refuse de laisser transparaitre la moindre faille quand bien même, toute sa vie rencontre une grosse série de turbulences. Et déjà se profile avec cette simple entame, l’esquisse d’une idée un peu devenue le mal du siècle : la dissonance cognitive entre nos aspirations professionnelles et là ou l’on se trouve réellement. Comme un condensé de toutes les déceptions qui émaillent nos vies et qui induisent à l’autre grosse souffrance rencontrée par le personnage (et par extension, nous) : la question de la responsabilité. Car si l’on est confronté demain à un chaos dans notre vie, doit-on blâmer la vie en tant que telle qui nous offre que des mauvaises cartes ou tout simplement nous-mêmes pour ne pas avoir su les utiliser au mieux ?

Là se posent finalement tous les enjeux de Scrap qui a la bonne idée de dépeindre cette dichotomie via le truchement de 2 personnages, dont les grandes différences les rapprochent paradoxalement plus ce que l’on pourrait le penser. D’un coté, Beth, licenciée depuis plusieurs semaines mais qui refuse de dévoiler ça à son frère & surtout à sa fille qui squatte chez son oncle le temps que sa mère trouve une solution. Et de l’autre, Ben son frère auteur à succès qui rencontre lui aussi un hic : son souhait de paternité contrarié par les aléas de la nature.

2 poids 2 mesures donc mais qui à l’arrivée se fusionnent pour ne laisser voir que 2 âmes en perdition face à des frustrations existentielles étouffantes. Mais loin de s’appesantir sur ça et inviter définitivement la déprime dans l’équation, V. Kerr préfère y voir dans Scrap, les prémices d’un combat : « Le mot Scrap évoque la lutte contre un dernier défaut dont on n’arrive pas à se débarrasser, en l’occurrence la fierté de Beth. Un « scrap » est le dernier vestige, la toute dernière chose à laquelle il lui faut renoncer pour pouvoir avancer. Beth rêvait d’une autre vie, et maintenant elle dort dans sa voiture et se retrouve sans abri. »

Un combat difficile donc mais constamment ouatée par une mise en scène qui emprunte étonnamment beaucoup à la… sitcom. Photo lumineuse à l’extrême, comique de situations axé sur le décalage ou l’insolence et enfin comédiens directement issus du monde de la télévision (Anthony Snapp réchappé ici de la série Star Trek), c’est peu dire que Scrap est à mille lieues de ce que l’on peut s’imaginer quand on pense premier film, qui plus est sélectionné à Deauville. Et pourtant, c’est peut-être justement ce statut créant le décalage qui le rend si atypique et donc en soi mémorable. Néanmoins, tout aussi sincère puisse être l’essai, qui se pare surtout d’une lecture sur la maternité et la féminité à l’ère 2.0, le film ne peut éviter l’écueil d’une représentation très blanche et donc bourgeoise de son sujet. Car évoquer les traumas d’une famille dysfonctionnelle telle que celle de Beth & Ben est une chose, méconnaitre leur statut de « privilégiés » en est une autre et à ce jeu là, V.Kerr paye son inexpérience. 

En atteste les problèmes rencontrés par notre héroïne, qui sont le résultat d’une flopée de maladresses et/ou de mauvaises décisions, mais ne trahissent jamais la difficulté sans doute accrue qu’auraient rencontré la même personne si elle était issue de minorités. On pourra par ailleurs déplorer que tout aussi soignée puisse être la mise en scène, elle dégage paradoxalement un aspect trop propret, trop lisse pour illustrer au mieux ce bouillonnement d’incertitudes dans lequel est supposée évoluer Beth. Mais à ce jeu là, et si on se prête à l’auto-diagnostic, le dilemme se pose : doit-on saluer l’exercice, au risque de voir les scories propres à ce premier film s’estomper par la suite ; ou au contraire enterrer tous les espoirs de cette nouvelle venue dans le médium au risque qu’aucun film ne portera plus jamais sa patte ? Telle est la question qui se pose et dont la réponse dépendra surtout de votre appétence (ou non) pour les histoires de réconciliation & de rédemption. Mais ici, bien que relativement imparfait, on a envie d’y croire.

Raconter les affres d’une génération toute entière via le truchement d’une single mother complètement à la ramasse n’était pas une mauvaise idée en soi. Le seul petit problème réside peut-être dans son approche très orientée WASP qui finit de faire plonger Scrap dans les travers d’un cinéma américain assez bourgeois sur les bords. Très sympathique mais pas suffisamment pour permettre à l’oeuvre d’accéder à une universalité qui l’aurait définitivement inscrite dans les films à saluer de l’autre coté de l’Atlantique.

Bande-annonce : Scrap

https://www.youtube.com/watch?v=W8JWpzkG0J8

Scrap : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Vivian Kerr
Casting : Vivian Kerr, Beth Dover, Lana Parrilla, Khleo Thomas, Anthony Rapp
Photographie : Markus Mentzer
Musique : Holly Tatnall
Durée : 1h45
Genre : Comédie dramatique
USA – 2022

War Pony : odyssée de l’enfance amérindienne

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Après 1-800-hot-nite, la compétition du Festival de Deauville offre un deuxième film sur l’enfance et le passage à l’âge adulte. Loin des rues de Los Angeles, War Pony nous plonge dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Premier long-métrage des co-réalisatrices Gina Gammel et Riley Keough, War Pony relate les aventures tumultueuses de deux jeunes hommes qui peinent à tracer leurs voies. Si le thème est déjà un peu rabâché, le film parvient à trouver quelques idées intéressantes.

Des sentiers battus…

War Pony présente avec réalisme le quotidien au sein de la réserve indienne de Pine Ridge. Le film expose alors une communauté de trocs, de marchandages, au sein de laquelle tout peut s’échanger et se négocier. Les résidents amérindiens, sans emploi stable, subsistent tant bien que mal par de menus travaux et la vente de drogues. Alors que les hommes tentent désespérément de faire vivre leur famille, les femmes s’occupent des jeunes enfants. Quant aux adolescents, pas toujours scolarisés, ils traînent en bande dans les rues, fument et n’ont pour seule perspective que la même existence pénible de leurs parents. 

Dans ce milieu difficile, War Pony s’attache aux parcours de deux jeunes hommes de la tribu Oglala Lakoya. Matho, douze ans, recherche la reconnaissance de son père. Dans l’espoir de gagner de l’argent, il prend des initiatives irréfléchies qui ne feront que compromettre progressivement son avenir. Bill, de onze ans son aîné, montre une détermination sans faille pour dépasser sa propre condition. Il enchaîne plusieurs petits boulots, se lance dans l’élevage de caniches, et devient même l’homme à tout faire d’un blanc afin de grimper les échelons d’une société prédestinée à lui fermer ses portes. Bill croit donc encore au rêve américain, à la possibilité de réussir en dépit de ses origines grâce à son courage et ses efforts. Mais il se montre naïf, immature et n’assume pas encore ses responsabilités.

War Pony, tiré de faits réels, s’attache ainsi, par ces deux personnages, à mettre en lumière une jeunesse désœuvrée, oubliée, sans avenir et condamnée. Une jeunesse qui ne peut que songer, comme Bill, à un succès illusoire, ou comme Matho, à un refuge irréel construit sur un livre de magie. Le film peut donc rappeler Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao, ou encore Wind River sur le volet de l’exploitation sexuelle des Amérindiennes. Matho et Bill, malgré leur dizaine d’années d’écart, restent confrontés aux mêmes obstacles pour se forger leurs identités d’adulte. 

A la nature retrouvée

War Poney s’intéresse également à la culture amérindienne et aux rares manifestations qu’il en reste dans la réserve de Pine Ridge : les costumes traditionnels, les danses, les cérémonies. Cette culture, moquée par les Blancs, semble sur le point de s’évanouir dans le vent. Ainsi, lorsque Bill demande à son patron comment il doit capturer des animaux, on lui répond qu’il peut toujours essayer une danse indienne. Pour Halloween, un homme blanc va jusqu’à se maquiller et se déguiser en indien, révélant par là même que l’inverse demeure impossible. Le rêve de Bill d’obtenir la même réussite que les Blancs n’est qu’un désir irréalisable. Il doit alors accepter sa propre nature.

En outre, à travers l’image du bison qui apparaît à Matho, War Poney rappelle le lien si particulier que les Amérindiens entretiennent avec la nature et la terre. Lors de son premier passage au début du film, il est chassé par les enfants. Le rejet de cet animal ancestral coïncide dans le récit avec les épreuves et les souffrances traversées par le jeune Matho. Sa vision finale signifie à l’inverse l’harmonie retrouvée entre Matho et son environnement. L’adolescent, qui a brûlé tous les objets liés à sa fuite et ses forfaits, part pour un nouveau départ avec une âme regénérée.

Au-delà de sa symbolique, War Poney adopte lui-même cette approche naturaliste dans sa construction et sa réalisation. Qu’il s’agisse des dialogues, du jeu des acteurs ou de sa mise en scène, tout se déroule de manière très simple, spontanée, ce qui renforce l’authenticité de cette histoire de jeunesse. Si War Poney n’apporte pas d’innovation cinématographique, dans son sujet et son traitement, il reste un premier film intéressant et plutôt prometteur.

War Pony – Extrait

War Pony – Fiche technique

Réalisation : Gina Gammell, Riley Keough
Scénario : Gina Gammel, Franklin Sioux Bob, Bill Reddy
Interprétation : Jojo Bapteise Whiting, Ladainian Crazy Thunder, Jesse Schmockel, Wilma Colhoff…
Producteurs : Wil White, Bert Hamelinck, Ryan Zacarias, Sacha Be Harroche, Riley Keough, Gina Gammell
Maisons de production : Caviar, Felix Culpa
Durée : 114 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs4 Notes

La belle famille : un roman palpitant

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La maison Flammarion, à travers sa collection de littérature française, nous a habitués à des romans aux intrigues haletantes, bien ficelées, loin des livres dont l’écriture et le style priment le fond. Avec La Belle Famille, Laure de Rivières confirme la renommée de la maison et signe une œuvre incroyable, impossible à lâcher, dont l’histoire s’inspire de faits réels. Un engrenage, qui happe aussi bien le personnage principal que le lecteur. 

La Belle Famille conte le destin cruel de Manon, une jeune baby-sitter d’à peine vingt ans qui accepte de garder les cinq enfants d’un couple pour gagner un peu d’argent. Famille bourgeoise, aristocrate même, très attachée à la perpétuation des traditions, c’est l’engeance au sein de laquelle Manon plonge, et, très vite, elle y découvre une atmosphère étrange, pleine de mystère.

Lorsque la mère de famille décède subitement, Manon prend sa place auprès des enfants, par amour, par abnégation, mais aussi dans le coeur du père endeuillé, qui parvient malgré tout à la séduire par sa stature, son assurance et lui manifeste ses besoins affectifs. Si après quelques mois, le quotidien de Manon peut laisser penser à un conte de fées moderne, entre la jolie bâtisse, le bel homme assuré, cultivé, issu d’une grande famille, très vite, le décor s’obscurcit avec une première crise de colère, suivie d’une pique acerbe. Puis d’une deuxième, jusqu’au harcèlement moral. Tiraillée entre les illusions des sentiments et le dévouement pour la fratrie à laquelle elle s’est attachée, Manon se retrouve prise au piège d’une toile complexe, celle que cet homme manipulateur, catholique intégriste, tisse autour d’elle et dont elle peine à se dépêtrer.

Chapitre après chapitre, à travers les différentes voix de ce roman polyphonique, nous découvrons les attaques psychologiques dont Manon est victime, les montagnes russes qu’emprunte sa vie, et nous assistons, impuissants, au sort de la jeune femme torturée mentalement, qui reste malgré tout auprès de son bourreau dans l’expectative de jours meilleurs, enchaînée à ses espoirs.

Tous les ingrédients d’un bon roman sont présents et distillés avec brio, de la justesse et la pertinence de chaque personnage, des descriptions plus que réalistes des moeurs de l’aristocratie (des rallyes aux messes en passant par les idéologies politiques fortes), à cette intrigue subtile qui se décline peu à peu, le tout servi par une jolie plume, travaillée mais facile à lire. Les amateurs de littérature argueront sans doute que la simplicité du style le dessert, mais c’est ce qui fait le charme de ce roman : tourner les pages sans efforts et trépigner à l’idée de reprendre sa lecture après une pause.

Mais ne vous méprenez pas, La Belle Famille n’a rien d’un « page-turner » dont l’unique but serait la distraction. Il évoque des thèmes graves, la maladie mentale, le harcèlement, la manipulation. Il s’agit d’un roman brillant, à lire d’urgence ou à offrir à ses proches.

La belle famille, Laure de Rivières
Éditions Flammarion, mai 2022, 400 pages

 

 

Aftersun : à la recherche du père perdu

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La compétition du Festival de Deauville propose cette année un beau panel de premiers films autobiographiques. Aftersun de Charlotte Wells, film encore très personnel, relate les vacances d’été d’une jeune fille avec son père dans un hôtel club de la côte turque. À travers des moments partagés de grande complicité, opposés aux instants de malaise d’un père isolé, Aftersun nous incite à profiter du bonheur présent avant que celui-ci ne se fige en palette d’images dans le tableau de nos souvenirs.

À la mémoire de mon père

Aftersun expose avec délicatesse toute la beauté d’une relation père-fille aux accents presque idylliques. À la fois tendre, attentif et à l’écoute, Calum fait tout pour que le séjour de sa fille Sophie reste inoubliable. Baignades dans la mer, jeux dans la piscine et billard réunissent ainsi père et fille le temps d’un été. Entre eux, les échanges sont aussi riches, complices que naturels. Leur duo indestructible semble prêt à affronter toutes les épreuves.

En revanche, lorsque Sophie et Calum se retrouvent chacun seuls, surgissent des émotions beaucoup plus contrastées. Sophie, jeune fille de onze ans, se lie d’amitié avec une bande d’adolescents et vit de nouvelles expériences. De son côté, Calum traîne un poids énigmatique dont la cause reste incertaine. Il fume, boit et révèle une forme de dépression parfaitement dissimulée aux côtés de sa fille.

La présence de l’eau, de la mer ou de la piscine, omniprésente dans Aftersun, traduit alors son ambivalence. Tantôt accueillante et récréative lorsque Calum se trouve avec sa fille, tantôt dangereusement attirante pour un père isolé, qui juge tellement facile de se laisser couler. Le film se déroule également au fil de l’eau, page par page, sous un rythme assez lent qui peut dérouter mais laisse la part belle à la capture du moment présent, à la joie de vivre et à la tristesse insondable d’un père.

Vingt ans plus tard, Sophie se rappelle de ce séjour avec mélancolie tout en cherchant à déceler dans les images de son père un indice, une information qui lui aurait échappé jadis. Elle se remémore ses courts instants où son père s’absentait et faisait d’étranges mouvements de Tai-chi.

Charlotte Wells se place certainement elle-même dans le regard de Sophie, en signant avec Aftersun un hommage à une figure paternelle disparue. Le film, qui lui a demandé sept années d’écriture, peut faire penser à Somewhere de Sofia Coppola, ou encore au récent Flag Day de Sean Penn.

La boîte à souvenirs

Aftersun aborde avec force notre rapport à l’image et aux souvenirs. Sophie, caméra à la main, n’a de cesse de filmer ses activités de vacancière, mais surtout son père, tout en commentant ses gestes ou en discutant. Ceci lui permet non seulement de fixer le souvenir de son séjour en Turquie, mais aussi, vingt ans plus tard, de se retourner vers le passé avec un autre regard, ses yeux d’adulte, dans le but de comprendre son père.

Mais Sophie n’est pas la seule à profiter de ces vidéos. Tous les soirs, avant de s’endormir, Calum visionne seul les images filmées dans la journée. Bien plus qu’une simple distraction, c’est un moyen pour lui de capitaliser des souvenirs qu’il peut encore enregistrer avant de disparaître. En même temps que l’instant se vit, l’image du présent se sauvegarde dans le futur, à la même manière que la photo d’un polaroid se colorant progressivement sur la table du restaurant.

Aftersun semble ainsi devenir lui-même la boîte de souvenirs d’une jeune réalisatrice revenant sur son propre passé. Le film, qui a remporté le Prix French Touch lors de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2022, séduit par ses trouvailles de mise en scène, sa magnifique relation père-fille et ses questionnements sur notre rapport à la mémoire et à l’image.

Synopsis : À la fin des années 1990, Sophie, onze ans, et son père Calum passent leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et pro­fitent de la com­pa­gnie com­plice de cha­cun. Calum devient la meilleure ver­sion de lui-même lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est pos­sible auprès de lui. Lorsque la jeune fille est seule, elle se fait de nou­veaux amis et vit de nou­velles expé­riences. Tout en savou­rant chaque moment pas­sé ensemble, une part de mélan­co­lie et de mys­tère imprègne par­fois le com­por­te­ment de Calum. Vingt ans plus tard, les sou­ve­nirs de Sophie prennent une nou­velle signi­fi­ca­tion alors qu’elle tente de récon­ci­lier le père qu’elle a connu avec l’homme qu’elle ignorait.

Aftersun – Fiche technique

Réalisation : Charlotte Wells
Scénario : Charlotte Wells
Interprétation : Paul Mescal (Calum), Frankie Corio (Sophie jeune), Celia Rowlson-Hall (Sophie âgée)…
Producteurs : Mark Ceryak, Amy Jackson, Barry Jenkins, Adele Romanski
Maisons de production : BBC Films, Pastel
Durée : 98 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs6 Notes

3.5

Dual : satire à blanc…

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Mix assumé entre Black Mirror et l’absurde, Dual avait sur le papier toutes les cartes pour s’imposer comme un nouvel ajout de poids dans le genre de la satire grand public. Hélas, Riley Stearns n’est ni Ruben Ostlund ni Yorgos Lanthimos et échoue donc à parachever sa vision. En résulte un film-concept trop timoré dans son exploitation mais constamment rehaussé par la performance de Karen Gillan.

L’actrice, notamment vue dans Doctor Who ou la franchise des Gardiens de la Galaxie incarne ici Sarah, jeune femme promise à une mort indolore des suites d’une obscure maladie incurable. Soucieuse du bonheur de ses proches, elle se rapproche alors d’une entreprise dont le fonds de commerce est la fabrication de clones. À charge alors pour elle d’enseigner à son double, ce qui fait d’elle Sarah, pour qu’à terme, le clone prenne sa place et permette une « transition » en douceur. Sauf qu’au détour d’un passage à l’hôpital, cette dernière apprend que ses soucis de santé se sont envolés ; la laissant certes en vie mais avec un double sur les bras qui n’a pas attendu longtemps pour revendiquer son droit d’exister. Problème, dans cette société qui louche un peu beaucoup sur la nôtre, la cohabitation de deux enveloppes est prohibée et ne peut se régler que par un duel à mort. S’engage alors un combat de tous les instants pour Sarah qui doit non seulement se préparer avant l’épreuve fatidique mais composer avec des proches qui ont déjà fait le deuil (métaphorique) de sa personne en pactisant avec son autre soi considéré comme meilleur…

L’Attaque des Clones

Derrière ce titre énigmatique faisant la part belle à la dichotomie se cache les atours d’un marronnier de la science-fiction : la question du clonage. Sauf qu’à contrario de la ribambelle de films déclinant le concept pour en donner une lecture clairement orientée autour de l’action, Riley Stearns opte pour une approche différente. Ainsi, il ne sera pas tant question ici de s’intéresser au pourquoi (en atteste le processus à la base du clonage qui n’est jamais explicité) mais surtout au comment. Comment réagirions-nous en effet, si notre corps était amené à disparaitre et qu’on devait littéralement apprendre à une enveloppe nous ressemblant à devenir « nous » ? Comment pourrions-nous appréhender un tel concept en premier lieu, mais surtout le faire comprendre à notre entourage ? Et surtout, qu’est-ce que cela pourrait bien raconter de notre société ?

La réponse est finalement assez simple : l’effacement d’une certaine idée d’humanité. Que cela passe par cette scène inaugurale tour à tour glaçante et hilarante, voyant un combat à mort entre un double et son « créateur » ou le débit à la froideur clinique d’une chirurgienne, le long-métrage entend ainsi donner une certaine radiographie de l’état d’esprit de la population à l’aune d’une révolution pouvant autant redistribuer les cartes. Et ça marche parce que Riley Stearns a justement pensé sa mise en scène pour épouser cette veine très caustique mais éminemment dépressive. Teintes grisâtres permanentes (résultat d’un tournage intégralement basé en Islande) couplées à une monotonie (voulue) dans le phrasé de son actrice principale, Dual donne d’emblée le ton et semble avouer, tel un constat d’échec, qu’on est déjà perdus. Toutefois, à l’instar de beaucoup de ses pairs avant lui, Stearns a du mal à dépasser ce concept et l’amener vers des versants plus inhabituels dira-t-on. La seconde moitié du film en atteste, tant elle agit en redite de la première qui suscitait justement le rire par la propension qu’elle a, à donner à voir un personnage humain sur le papier mais dont les gestes et réflexions trahissent presque déjà une machine…

C’est cette quête d’humanité qui confère d’ailleurs au film tout son sel tant Karen Gillan, poussée dans ses derniers retranchements incarne à merveille cette clown dépressive qui perd pied gentiment et n’a de cesse de se ré-approprier quelque chose qu’on penserait pourtant inaliénable. Et ça n’est pas la présence d’Aaron Paul, justement crédité au générique de la série Westworld (à laquelle on sera forcément tenté de penser) qui changera le cap du film puisque s’il ne se renie pas en cours de route – en atteste son usage récurrent de l’humour caustique –, Dual semble sur sa fin comme engoncé dans son concept. Comme s’il avait peur de la multitude de chemins qui s’offrent à lui et optait naturellement pour le chemin le plus timoré qui soit. Dès lors, il serait mensonger de dire que le film ne réussit pas au moins dans la satire qu’il s’est fixée. En revanche, il sera parfaitement acceptable de dire que tout satirique qu’il puisse être, Dual ne sera jamais l’une des références du genre justement par sa propension à ne pas s’être départi des situations attendues.

Avec Dual, on était en droit d’attendre une œuvre prompte à dépeindre les dérives technologiques, morales, existentielles et éthiques suscitées par un tel concept. Autant de questions induites par le thème qui ne trouvent hélas qu’un faible écho dans la mouture finale ; tant au vertige existentiel espéré, Riley Stearns a préféré la comédie satirique. Une démarche qui ne saborde pas toute l’entreprise, loin s’en faut, mais qui l’empêchera clairement de la rendre mémorable.

Bande-annonce Dual :

Synopsis : Apprenant qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre, Sarah décide d’être clonée afin d’éviter à ses proches la douleur de sa perte. Mais deux ans après, la voici en rémission, avec une réplique qui lui a volé sa vie et ne compte pas la lui rendre. La loi n’autorisant pas la coexistence de l’originale et de la copie, Sarah commence à s’entraîner pour le jour du duel mortel, bien décidée à remporter la victoire..

Dual : Fiche Technique

Réalisateur & scénario : Riley Stearns
Casting : Karen Gillan, Aaron Paul, Théo James, Beulah Koale
Photographie : Michael Ragen
Musique : Emma Ruth Rundle
Genre : Thriller / Science-Fiction
Etats-Unis – 2022