« Ma voisine est indonésienne » : si proche et si loin à la fois

Dans Ma voisine est indonésienne, Emmanuel Lemaire nous invite à un double éveil : il relate son amitié naissante avec sa nouvelle voisine, mais surtout la découverte progressive de son pays et de sa culture d’origine. Le récit est marqué par la curiosité et la tendresse.

La nouvelle voisine d’Emmanuel Lemaire a de quoi étonner. Elle passe ses week-ends à sillonner la France, elle raconte des histoires qui paraissent invraisemblables mais s’avèrent finalement réelles, elle a tendance à disparaître brusquement sans demander son reste. Sans crier gare, elle va fasciner le bédéiste français au point de l’éloigner quelque temps de ses dessins. Ma voisine est indonésienne est le résultat de cette amitié naissante. Au début, il n’est question que d’amabilités banales entre voisins. On se salue, on se rend un service, on boit un thé ensemble. Mais au fur et à mesure des rencontres, Emmanuel Lemaire va se montrer interpellé, dérouté, passionné par cette professeure de français qui ne se révèle que graduellement.

Bien entendu, le cœur de l’album naît de la découverte de la culture indonésienne. Chaque voyage de « Madame Hibou » (c’est ainsi qu’Emmanuel Lemaire la surnomme affectueusement) est un prétexte pour dévoiler un peu plus son passé. L’Indonésie nous est ainsi présentée comme un pays immense, majoritairement musulman, couvert de volcans, coutumier des séismes et des tsunamis, attaché à certaines croyances telles que le « dosa » (une punition divine pour les mauvais comportements) ou le pouvoir du « dukun » (une sorte de sorcier). C’est aussi un pays où la pauvreté peut être criante et où la minorité chinoise subit un ostracisme souvent motivé par sa réussite économique.

Dans Ma voisine est indonésienne, Emmanuel Lemaire recourt à des esquisses en noir en blanc. En vue d’ensemble, la ville apparaît ainsi pourvue de contours mal définis, un peu brouillonne. Mais cela s’inscrit dans un système graphique cohérent et parfaitement en phase avec l’esprit de l’album. Ce dernier est plein d’à-propos, d’humour et de tendresse. Emmanuel Lemaire se tourne volontiers en dérision : il exprime ses hypothèses fumeuses sur cette nouvelle voisine étrange, alimentées par ses mystérieux voyages à travers la France et par un comportement souvent saugrenu. Il se met en scène tel un spectateur curieux, longtemps mû par un sentiment mêlé de méfiance et de fascination.

L’Indonésie se décrypte aussi en miroir de la France. C’est l’étonnement exprimé devant une femme de ménage possédant une voiture (chose apparemment inimaginable là-bas). Ce sont des jeunesses s’inscrivant aux antipodes l’une de l’autre. C’est Jakarta surpeuplée et s’enfonçant de plus en plus sous l’eau. C’est la corruption, le népotisme ou les collusions. Emmanuel Lemaire raconte par bribe, sans jugement, ce qu’il a pu apprendre d’un archipel transcontinental relativement méconnu chez nous. Il le fait de manière légère, souvent amusée, mais peut-être un peu trop systématique. Finalement, Ma voisine est indonésienne peut se concevoir comme une ode à la rencontre et au partage. Simple et efficace.

Ma voisine est indonésienne, Emmanuel Lemaire
Delcourt, janvier 2021, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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