Dual : satire à blanc…

Mix assumé entre Black Mirror et l’absurde, Dual avait sur le papier toutes les cartes pour s’imposer comme un nouvel ajout de poids dans le genre de la satire grand public. Hélas, Riley Stearns n’est ni Ruben Ostlund ni Yorgos Lanthimos et échoue donc à parachever sa vision. En résulte un film-concept trop timoré dans son exploitation mais constamment rehaussé par la performance de Karen Gillan.

L’actrice, notamment vue dans Doctor Who ou la franchise des Gardiens de la Galaxie incarne ici Sarah, jeune femme promise à une mort indolore des suites d’une obscure maladie incurable. Soucieuse du bonheur de ses proches, elle se rapproche alors d’une entreprise dont le fonds de commerce est la fabrication de clones. À charge alors pour elle d’enseigner à son double, ce qui fait d’elle Sarah, pour qu’à terme, le clone prenne sa place et permette une « transition » en douceur. Sauf qu’au détour d’un passage à l’hôpital, cette dernière apprend que ses soucis de santé se sont envolés ; la laissant certes en vie mais avec un double sur les bras qui n’a pas attendu longtemps pour revendiquer son droit d’exister. Problème, dans cette société qui louche un peu beaucoup sur la nôtre, la cohabitation de deux enveloppes est prohibée et ne peut se régler que par un duel à mort. S’engage alors un combat de tous les instants pour Sarah qui doit non seulement se préparer avant l’épreuve fatidique mais composer avec des proches qui ont déjà fait le deuil (métaphorique) de sa personne en pactisant avec son autre soi considéré comme meilleur…

L’Attaque des Clones

Derrière ce titre énigmatique faisant la part belle à la dichotomie se cache les atours d’un marronnier de la science-fiction : la question du clonage. Sauf qu’à contrario de la ribambelle de films déclinant le concept pour en donner une lecture clairement orientée autour de l’action, Riley Stearns opte pour une approche différente. Ainsi, il ne sera pas tant question ici de s’intéresser au pourquoi (en atteste le processus à la base du clonage qui n’est jamais explicité) mais surtout au comment. Comment réagirions-nous en effet, si notre corps était amené à disparaitre et qu’on devait littéralement apprendre à une enveloppe nous ressemblant à devenir « nous » ? Comment pourrions-nous appréhender un tel concept en premier lieu, mais surtout le faire comprendre à notre entourage ? Et surtout, qu’est-ce que cela pourrait bien raconter de notre société ?

La réponse est finalement assez simple : l’effacement d’une certaine idée d’humanité. Que cela passe par cette scène inaugurale tour à tour glaçante et hilarante, voyant un combat à mort entre un double et son « créateur » ou le débit à la froideur clinique d’une chirurgienne, le long-métrage entend ainsi donner une certaine radiographie de l’état d’esprit de la population à l’aune d’une révolution pouvant autant redistribuer les cartes. Et ça marche parce que Riley Stearns a justement pensé sa mise en scène pour épouser cette veine très caustique mais éminemment dépressive. Teintes grisâtres permanentes (résultat d’un tournage intégralement basé en Islande) couplées à une monotonie (voulue) dans le phrasé de son actrice principale, Dual donne d’emblée le ton et semble avouer, tel un constat d’échec, qu’on est déjà perdus. Toutefois, à l’instar de beaucoup de ses pairs avant lui, Stearns a du mal à dépasser ce concept et l’amener vers des versants plus inhabituels dira-t-on. La seconde moitié du film en atteste, tant elle agit en redite de la première qui suscitait justement le rire par la propension qu’elle a, à donner à voir un personnage humain sur le papier mais dont les gestes et réflexions trahissent presque déjà une machine…

C’est cette quête d’humanité qui confère d’ailleurs au film tout son sel tant Karen Gillan, poussée dans ses derniers retranchements incarne à merveille cette clown dépressive qui perd pied gentiment et n’a de cesse de se ré-approprier quelque chose qu’on penserait pourtant inaliénable. Et ça n’est pas la présence d’Aaron Paul, justement crédité au générique de la série Westworld (à laquelle on sera forcément tenté de penser) qui changera le cap du film puisque s’il ne se renie pas en cours de route – en atteste son usage récurrent de l’humour caustique –, Dual semble sur sa fin comme engoncé dans son concept. Comme s’il avait peur de la multitude de chemins qui s’offrent à lui et optait naturellement pour le chemin le plus timoré qui soit. Dès lors, il serait mensonger de dire que le film ne réussit pas au moins dans la satire qu’il s’est fixée. En revanche, il sera parfaitement acceptable de dire que tout satirique qu’il puisse être, Dual ne sera jamais l’une des références du genre justement par sa propension à ne pas s’être départi des situations attendues.

Avec Dual, on était en droit d’attendre une œuvre prompte à dépeindre les dérives technologiques, morales, existentielles et éthiques suscitées par un tel concept. Autant de questions induites par le thème qui ne trouvent hélas qu’un faible écho dans la mouture finale ; tant au vertige existentiel espéré, Riley Stearns a préféré la comédie satirique. Une démarche qui ne saborde pas toute l’entreprise, loin s’en faut, mais qui l’empêchera clairement de la rendre mémorable.

Bande-annonce Dual :

Synopsis : Apprenant qu’il ne lui reste que quelques semaines à vivre, Sarah décide d’être clonée afin d’éviter à ses proches la douleur de sa perte. Mais deux ans après, la voici en rémission, avec une réplique qui lui a volé sa vie et ne compte pas la lui rendre. La loi n’autorisant pas la coexistence de l’originale et de la copie, Sarah commence à s’entraîner pour le jour du duel mortel, bien décidée à remporter la victoire..

Dual : Fiche Technique

Réalisateur & scénario : Riley Stearns
Casting : Karen Gillan, Aaron Paul, Théo James, Beulah Koale
Photographie : Michael Ragen
Musique : Emma Ruth Rundle
Genre : Thriller / Science-Fiction
Etats-Unis – 2022

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.