Scrap : boulevard of Broken Dreams…

Vue la nature cathartique que leur prêtent souvent beaucoup de cinéastes, il n’est pas rare de voir ces derniers dégainer toutes leurs cartouches dès l’apparition du titre. Une rigueur que l’on retrouve bien avec Scrap qui derrière son titre évoquant une multitude de mots (ferraille, fragments, abandon, pour ne citer qu’eux), renvoie surtout vers l’idée de quelque chose attaché profondément (ou symboliquement) à la personne. 

Une idée personnifiée d’ailleurs par l’héroïne du film, Beth. Jeune mère virée à l’issue d’une restriction d’effectifs, le personnage incarné par Vivian Kerr (elle-même réalisatrice) accuse d’emblée le coup de posséder un fort caractère. La preuve en est ainsi faite avec le début du film, qui la voit se lever d’une nuit que l’on imagine courte puisque passée sur la banquette arrière de sa voiture. L’intérieur, jonché d’affaires en pagaille, suffira pour nous faire comprendre qu’à l’instar de beaucoup de ses pairs, Beth est de cette génération qui refuse de laisser transparaitre la moindre faille quand bien même, toute sa vie rencontre une grosse série de turbulences. Et déjà se profile avec cette simple entame, l’esquisse d’une idée un peu devenue le mal du siècle : la dissonance cognitive entre nos aspirations professionnelles et là ou l’on se trouve réellement. Comme un condensé de toutes les déceptions qui émaillent nos vies et qui induisent à l’autre grosse souffrance rencontrée par le personnage (et par extension, nous) : la question de la responsabilité. Car si l’on est confronté demain à un chaos dans notre vie, doit-on blâmer la vie en tant que telle qui nous offre que des mauvaises cartes ou tout simplement nous-mêmes pour ne pas avoir su les utiliser au mieux ?

Là se posent finalement tous les enjeux de Scrap qui a la bonne idée de dépeindre cette dichotomie via le truchement de 2 personnages, dont les grandes différences les rapprochent paradoxalement plus ce que l’on pourrait le penser. D’un coté, Beth, licenciée depuis plusieurs semaines mais qui refuse de dévoiler ça à son frère & surtout à sa fille qui squatte chez son oncle le temps que sa mère trouve une solution. Et de l’autre, Ben son frère auteur à succès qui rencontre lui aussi un hic : son souhait de paternité contrarié par les aléas de la nature.

2 poids 2 mesures donc mais qui à l’arrivée se fusionnent pour ne laisser voir que 2 âmes en perdition face à des frustrations existentielles étouffantes. Mais loin de s’appesantir sur ça et inviter définitivement la déprime dans l’équation, V. Kerr préfère y voir dans Scrap, les prémices d’un combat : « Le mot Scrap évoque la lutte contre un dernier défaut dont on n’arrive pas à se débarrasser, en l’occurrence la fierté de Beth. Un « scrap » est le dernier vestige, la toute dernière chose à laquelle il lui faut renoncer pour pouvoir avancer. Beth rêvait d’une autre vie, et maintenant elle dort dans sa voiture et se retrouve sans abri. »

Un combat difficile donc mais constamment ouatée par une mise en scène qui emprunte étonnamment beaucoup à la… sitcom. Photo lumineuse à l’extrême, comique de situations axé sur le décalage ou l’insolence et enfin comédiens directement issus du monde de la télévision (Anthony Snapp réchappé ici de la série Star Trek), c’est peu dire que Scrap est à mille lieues de ce que l’on peut s’imaginer quand on pense premier film, qui plus est sélectionné à Deauville. Et pourtant, c’est peut-être justement ce statut créant le décalage qui le rend si atypique et donc en soi mémorable. Néanmoins, tout aussi sincère puisse être l’essai, qui se pare surtout d’une lecture sur la maternité et la féminité à l’ère 2.0, le film ne peut éviter l’écueil d’une représentation très blanche et donc bourgeoise de son sujet. Car évoquer les traumas d’une famille dysfonctionnelle telle que celle de Beth & Ben est une chose, méconnaitre leur statut de « privilégiés » en est une autre et à ce jeu là, V.Kerr paye son inexpérience. 

En atteste les problèmes rencontrés par notre héroïne, qui sont le résultat d’une flopée de maladresses et/ou de mauvaises décisions, mais ne trahissent jamais la difficulté sans doute accrue qu’auraient rencontré la même personne si elle était issue de minorités. On pourra par ailleurs déplorer que tout aussi soignée puisse être la mise en scène, elle dégage paradoxalement un aspect trop propret, trop lisse pour illustrer au mieux ce bouillonnement d’incertitudes dans lequel est supposée évoluer Beth. Mais à ce jeu là, et si on se prête à l’auto-diagnostic, le dilemme se pose : doit-on saluer l’exercice, au risque de voir les scories propres à ce premier film s’estomper par la suite ; ou au contraire enterrer tous les espoirs de cette nouvelle venue dans le médium au risque qu’aucun film ne portera plus jamais sa patte ? Telle est la question qui se pose et dont la réponse dépendra surtout de votre appétence (ou non) pour les histoires de réconciliation & de rédemption. Mais ici, bien que relativement imparfait, on a envie d’y croire.

Raconter les affres d’une génération toute entière via le truchement d’une single mother complètement à la ramasse n’était pas une mauvaise idée en soi. Le seul petit problème réside peut-être dans son approche très orientée WASP qui finit de faire plonger Scrap dans les travers d’un cinéma américain assez bourgeois sur les bords. Très sympathique mais pas suffisamment pour permettre à l’oeuvre d’accéder à une universalité qui l’aurait définitivement inscrite dans les films à saluer de l’autre coté de l’Atlantique.

Bande-annonce : Scrap

https://www.youtube.com/watch?v=W8JWpzkG0J8

Scrap : Fiche Technique

Réalisation & Scénario : Vivian Kerr
Casting : Vivian Kerr, Beth Dover, Lana Parrilla, Khleo Thomas, Anthony Rapp
Photographie : Markus Mentzer
Musique : Holly Tatnall
Durée : 1h45
Genre : Comédie dramatique
USA – 2022

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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