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Cobra Kai, une cinquième saison impactante!

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Cobra Kai, c’est la série populaire la plus improbable de ces dernières années. Depuis son lancement très discret en 2018, le show aura véritablement explosé après son passage sur Netflix pour la saison 3. Avec cinq saisons, deux jeux vidéos et des fans de plus en plus massifs, on pourrait penser que tout va vite, trop vite. On le sait, faire durer le plaisir trop longtemps n’est jamais une bonne idée. Toutefois, dans un univers aussi improbable que le MiyagiVerse, on accueille encore chaque saison avec un gigantesque sourire.

Cobrai Kai, pourquoi ça fonctionne ?

Cobra Kai, c’est un peu la bête noire des cinéphiles, adeptes du bon cinéma.  Vous savez, ceux pour qui une œuvre  n’a pas d’intérêt si elle ne remet pas complètement leur vie en question. Ceux qui grimacent  si les dialogues ne sont pas impeccablement écrits et formidablement interprétés (ces gens-là, ayez au moins la décence de voir la VO). Non, Cobra Kai, n’a rien d’implexe. C’est avant tout une série ultra kitch, à l’interprétation très aléatoire et aux situations toujours plus ridicules. Oui, la série n’aurait aucune chance d’exister dans notre monde. Et, pourtant, le show parvient à être réellement addictif.

D’ailleurs, on remarque une certaine hypocrisie envers la série, venant de la part de personnes qui ont adoré les premiers Karaté Kid. En quoi voir Daniel exécuter son fameux coup du héron à l’âge de 50 ans est plus ridicule qu’à 17 ans ? Ça ne l’est pas, à part dans votre tête. Pour avoir re-visionné les trois films avant l’écriture de cette critique, les deux œuvres reposent exactement sur la même recette.  Je dirai même que la série est meilleure que les films. Elle est (un peu) moins manichéenne , plus drôle, plus touchante. Les combats sont nettement mieux chorégraphiés (on en reparlera). Quant aux protagonistes, ils s’avèrent nettement plus intéressants que Daniel à l’époque. Ceux qui vous diront que la série n’a donc aucun intérêt ont tort. Chaque saison occupe 10 épisodes, que l’on avale d’une traite. Et, ce qui me concerne, je m’évade totalement devant ce show. Cobra Kai, c’est LA série addictive, totalement décomplexé, qui transpire la good-vibe et fait un bien fou.  Et, finalement, n’est-ce pas tout ce que l’on demande ? De l’évasion ? Bon, maintenant, passons à la critique de cette saison 5 !

UN ANTAGONISTE TERRYFIANT

Nous sommes très peu de temps après les évènements de la quatrième saison. Cobra Kai est désormais leader sur la vallée, après sa victoire truquée au Tournoi. Miyagi Do et l’Aigle Venimeux (les Dojos de Daniel et Johnny) ferment leur porte. Daniel, de son côté, prépare son combat contre Terry Silver, afin de l’empêcher d’étendre Cobra Kai et de corrompre ses élèves. Il faut dire que celui-ci est prêt à tous les coups bas pour atteindre ses objectifs.  Johnny, lui, tente tant bien que mal de réconcilier Robby et Miguel, tout en apprenant à gérer une famille. Pour commencer, il est important de dire que cette cinquième saison se concentre sur les adultes, jusqu’ici moins présents que les ados. On pourrait presque qualifier la saison de Karaté Kid IV, tant elle est centrée sur Daniel. Son affrontement contre Silver occupe une bonne partie de l’intrigue. Pour l’accompagner, nous aurons Chozen, son nemesis de Karate Kid II et le combattant d’Okinawa ne fait pas de figuration. Véritable support moral, l’ancien ennemi de Daniel se révèle particulièrement attachant et bad-ass. Silver réellement terrifiant, manipulateur et nettement plus dangereux que Kreese, car bien plus immoral, fait un formidable antagoniste. Thomas Ian Griffin livre une performance réellement excellente, plus calme mais tout aussi menaçante que son jeu totalement barré de Karaté Kid III . Même Ralph Maccio, dont le jeu d’acteur n’a jamais été le fort, parvient à ouvrir son potentiel dramatique, tout en offrant à Daniel de très sympathiques affrontements. Malgré quelques actions de Daniel exaspérantes de stupidité (même à l’échelle de la série), cette intrigue tient réellement en haleine.

Bien sûr, le gros point positif de Cobra Kai reste ses personnages. Si l’accent est mis sur Daniel, les autres ne sont pas oubliés. L’intrigue de Johnny, toujours fun et décomplexée parvient à émouvoir, offrant de véritables moments de douceur entre Robby, Miguel ou Carmen. D’ailleurs, après 4 saisons à reproduire le même schéma (ennemis de toute une saison, réconciliés une journée, ennemis…) Daniel et Johnny sont enfin amis. C’est un véritable soulagement que de voir ces deux rivaux avancer ensemble et pas l’un contre l’autre. Globalement, ces 10 épisodes parviennent à montrer à quel point les héros ont évolué, que ce soit Daniel, Chozen, Miguel, Robby mais surtout, Johnny Lawrence. En résulte une saison bien plus joyeuse, ou l’alchimie entre les acteurs est plus palpable que jamais. L’écriture continue de briller quand elle représente les problèmes de ces jeunes qui, on le rappelle, sont des ados, avec des problèmes d’ados. On regrettera peut-être un manque de présence de Kenny et de Tory sur l’ensemble de la saison, surtout par rapport à leur importance cruciale pour les deniers épisodes. Quant à Sam, elle est toujours insupportable. Maintenant, il faut aussi avouer que la série semble au bout de son concept et on se demande s’il n’aurait pas été judicieux de terminer son histoire avec cette ultime salve. Pour le bien de la série, il faudrait que la 6ème saison soit la dernière.

LA MISE EN SCÈNE GAGNE UNE CEINTURE

En attendant, difficile de bouder cette saison 5 qui, au-delà de son aspect narratif plus sérieux, se veut également moins barrée. Si les précédents épisodes offraient des scènes allant du délicieusement ridicule au parfois franchement malaisant (on se souvient d’un match de foot en saison 3…), on se retrouve ici avec une intrigue plus calme, plus réfléchie et un peu plus réaliste. La rivalité entre les dojos reste particulièrement en retrait, en dehors des derniers épisodes et d’un petit affrontement pas bien méchant dans un parc aquatique. Les combats, parlons-en ! Non, parce que mine de rien, c’est important dans un feuilleton d’action. Et bien, excepté un combat au Mexique très mal filmé, mal monté et peu enthousiasmant, les affrontements ont réellement gagné en mise en scène et s’avèrent ici bien plus percutants. C’est plus fluide, mieux filmé et surtout, nettement mieux monté. De temps à autre, mais surtout dans le dernier épisode, le show se permet quelques magnifiques transitions et quelques superbes idées de mise en scène. Le pay-off, un élément toujours important dans l’identité de la saga, est toujours maitrisé et chaque idée trouvée par les scénaristes fait sourire. De même, certains effets scénaristiques classiques du cinéma, comme ce que j’appelle Une Fol Œil (un personnage qui se trahit en disant quelque chose qu’il n’est pas sensé savoir. Fol Œil venant d’Harry Potter 4), sont ici parfaitement bien utilisés.  Les plans s’avèrent également plus soignés, plus détaillés, mettant par exemple en valeur la taille de Thomas Ian Grifin (1m96), imposant face à ses ennemis et augmentant la menace du bad guy. Non, décidément, du tout bon pour Miyagi-Do cette année !

Cobra Kai saison 5 : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVkkWOllK7E

Fiche technique : Cobra Kai

Type de série : web-série diffusée sur Netflix
Genre : comédie dramatique
Création de Jon Hurwitz, Hayden Schlossberg et Josh Heald
Acteurs principaux : Ralph Macchio, William Zabka, Courtney Henggeler, Xolo Maridueña, Tanner Buchanan, Mary Mouser…
Musique : Leo Birenberg, Zach Robinson
Nb. de saisons 5
Nb. d’épisodes 50
Durée 22–36 minutes

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Un homme sans volonté de Marc Desaubliaux

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L’auteur Marc Desaubliaux présente sa septième parution chez « Des Auteurs Des Livres ». D’emblée, le titre de cet ouvrage annonce la couleur. Ainsi, le lecteur part à la rencontre d’Un homme sans volonté. Mais qui est-il ? Qu’est-ce qui a poussé ce personnage à sombrer de la sorte, dans les tréfonds d’une âme éternellement insatisfaite ?

Publié depuis le mois de janvier 2022, le roman est disponible à l’achat via le site de la maison d’édition. Derrière le livre se cache un artiste parisien, Marc Desaubliaux. Un nostalgique qui puise dans sa mémoire, pour en faire des histoires aux accents dramatiques. En effet, l’une des grandes qualités de ce roman est sans doute son réalisme. Par ailleurs, l’ouvrage a été entièrement rédigé à la première personne. Ainsi, le narrateur Louis Puissonier-Tavernier incarne un homme indécis, difficile à cerner. Le lecteur se sentira à la fois agacé et parfois compatissant quant à ses changements d’humeur. Dans ce journal intime hybride, ce protagoniste se remémore ses jeunes années, lors d’un évènement, dans la demeure familiale.

Un récit de vie où les pensées parasitaires sont souvent explicites

Très vite, la cible se rend complice, témoin de son mal-être profond. Une sensation qui permet de bousculer les habituelles lectures dites « de confort ». Ici, les chapitres ne sont pas numérotés. D’emblée, ce « héros » aux émotions fluctuantes est présenté comme privilégié. Il est né dans la bourgeoisie où tout se tait, surtout les secrets. Frustré, Louis ne se sent pas à sa place. Ses parents voulaient qu’il se lance dans une brillante carrière, mais chaque décision qu’il prend semble teintée de noir. Même enfant, Louis faisait partie de ces enfants doués pour une discipline, en l’occurrence la peinture.

Il souffle sur ce livre un vent de Musset ou de Proust, sans la madeleine…

Rares sont les passages où le lecteur sentira l’excitation du héros Louis, qui dissimule de vives colères. Avec un personnage désespérément mélancolique, le garçon se mue en adolescent qui se recroqueville. Un arrogant qui s’ennuie et cultive son malheur : voilà le portrait du jeune Louis. Sous la pression d’une communauté totalement clanique, il est hors de question de rêver de n’importe quoi, d’aimer n’importe qui. Emprisonné, mais exposé à tant d’occasions, il ne parvient pas à les saisir en plein vol. Qu’il s’agisse de sa propre carrière, de sa famille qui le délaisse ou bien de sentiments, l’ensemble des éléments qui composent sa vie se fragilisent. Impossible de prendre une décision, dans cet océan de choix, qui contient si peu de combustible pour lui, lui permettant ainsi de s’enflammer.

Mais peut-on vivre sans jamais choisir ?

En résulte une découverte éprouvante, où certaines touches d’humour laissent respirer le lecteur. Cet ouvrage rappelle d’ailleurs une autre publication de l’auteur au titre tout aussi cynique : Journal du désespoir, rédigé en 1978. Dans cette approche d’un monde sordide, aux protocoles étouffants, l’écrivain dénonce la pression qui gangrène la sphère bourgeoise. En réalité, il est difficile de ressentir de l’empathie pour ces personnes illustres, « bien nées », tombées dans des familles où l’or coule à flots. Et pourtant, cette opulence ne permet en rien d’accéder au bonheur de Louis. Comme prédestiné, depuis sa tendre enfance, à se sentir en décalage avec tous ceux qui croisent son chemin. L’ouvrage Un homme sans volonté offre une expérience immersive dans la France des années 70.

Un homme sans volonté, Marc Desaubliaux
Des Auteurs Des Livres, janvier 2022, 262 pages

« Convoi » : après le basculement

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Publié aux éditions Soleil, Convoi se déroule en 2074, dans une France post-apocalyptique défigurée par les guerres nucléaires et les dérèglements climatiques. Alex est chargée d’assurer un convoi de médicaments du Havre vers Marseille, un exercice périlleux pour lequel elle s’est entourée d’une équipe de gueules cassées. Manifestement inspirés de Mad Max, Kevan Stevens et Jef livrent un récit pop, tarantinesque et traversé de tirades fusantes.

Déforestation, surconsommation, pollution, armes nucléaires, virus : ces menaces, longtemps soulignées dans la presse, les rapports d’experts ou les sommets internationaux, se sont agglomérées pour façonner le monde post-apocalyptique dans lequel évoluent les personnages de Kevan Stevens et Jef. La France n’est plus le décor de carte postale qu’elle a été : elle ressemble désormais davantage aux étendues désertiques traversées par les engins motorisés de Mad Max. Y acheminer des médicaments d’une ville à l’autre n’a d’ailleurs rien d’une sinécure, puisqu’il faut faire face aux terrains accidentés, au manque de ressources et aux hordes sectaires fanatisées. C’est pourtant à cette entreprise périlleuse que vont s’astreindre Alex et ses camarades, pour le moins insolites (on y trouve des binaires, des végétariens extrémistes, des réac’ à la petite semaine, des vieillards pervers, des gourous opportunistes…).

Pour qui a lu Mezkal, le côté pop et tarantinesque de Convoi ne sera pas une surprise. L’avalanche de tirades bien ciselées non plus. Kevan Stevens et Jef restent ainsi fidèles à leurs fondamentaux et livrent, dans un rythme effréné, ce qu’il faut de violence brute et de déraison pour marquer la rétine et la mémoire de leurs lecteurs. La traversée d’Alex n’est qu’une succession d’écueils à travers lesquels l’humanité apparaît toujours plus diminuée. À cet égard, l’introduction de l’album constituait déjà un bon indicateur : des gardes passés à tabac, un mercenaire crucifié, une mission casse-gueule imposée par la force, il n’en fallait sans doute pas plus pour initier une folie impétueuse.

Cette constellation de gueules cassées, plutôt réussie, prend place dans des planches avenantes, colorées avec soin, dont les dimensions et les angles de vue ont été contrôlés par le truchement de modèles réduits, comme chacun pourra le constater en parcourant les annexes de l’album. On aura en revanche davantage de réserve sur les expressions faciales, souvent sommaires, voire monolithiques quand il s’agit par exemple de dessiner l’étonnement (les yeux ronds, la bouche ouverte), comme en témoigne par exemple la page 75. Ce n’est pas forcément gênant, car cela s’inscrit dans l’esprit exalté voulu par Kevan Stevens et Jef, mais ça pourrait cependant refroidir certains lecteurs attentifs.

Par ses partis pris narratifs, sa science des dialogues et ses personnages gratinés, Convoi pourrait se ranger aux côtés d’Overseas Highway, Psykoparis,Valhalla Hotel ou encore (et surtout) Gun Crazy. Explosions, corps démembrés, cheveux ridiculement colorés, sexe, vomi, Milky Way, références à la culture populaire (de Goldorak au rap en passant par les frères Bogdanoff) : tout contribue à l’outrance dans un univers où la mesure n’a plus aucune prise. Finalement, on se dit que Convoi manque un peu d’épaisseur (et peut-être même de colonne vertébrale), mais qu’il se rachète par l’ingéniosité de ses planches et son côté pop et bravache, parfaitement fondu dans ses tirades fusantes et irrévérencieuses.

Convoi, Kevan Stevens et Jef
Soleil, septembre 2022, 132 pages

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« Le Ciel pour conquête » : odyssée intérieure et féminine

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Artiste coréenne très suivie sur les réseaux sociaux, Yudori publie son premier album aux éditions Delcourt. Le Ciel pour conquête prend pour cadre les Pays-Bas du XVIe siècle et s’appuie sur le point de vue de quatre personnages féminins.

Hans est un marchand de la bonne société hollandaise du XVIe siècle. Autour de lui gravitent trois, puis quatre femmes au tempérament et au statut bien distincts. Il y a d’abord sa femme, Amélie, une catholique particulièrement pieuse, peu épanouie dans son mariage, et considérée comme une sorcière sous prétexte qu’elle s’adonne aux expériences scientifiques. Il y a ensuite Eva, sa domestique attitrée, qui ne vit que par procuration, s’installant dans le sillage d’Amélie et s’accommodant du confort qu’elle peut en tirer. Le cas de Yolente apparaît un peu plus complexe et ambigu : sous le charme de son maître, elle est soucieuse de son apparence et désireuse de plaire aux hommes, voire de se faire une place dans la bonne société et de s’affranchir de sa condition de domestique. La dernière venue, baptisée Sahara, n’est autre qu’une esclave arrachée de force à un autre homme. Malmenée, violée, elle ne se berce pas d’illusions et compose avec son rôle, pourtant douloureux, de femme marchandisée et objetisée – sans pour autant perdre en dignité.

C’est avec une grande sensibilité que Yudori portraiture ces quatre femmes et met en exergue leurs relations tumultueuses, non seulement entre elles, mais aussi avec Hans. Amélie est l’héritière d’une grande famille en perdition et traîne comme un boulet des rêves laissés en souffrance. Elle va bientôt nouer une relation spéciale et ambivalente avec Sahara, retrouvant en elle certains échos à sa propre personnalité, jusqu’à partager ensemble cette conquête du ciel annoncée dans le titre de ce très beau roman graphique. Car en plus de maîtriser d’une main de maître un récit choral et caractérisé par sa justesse, Yudori s’emploie à travers des planches dessinées à traits fins, en noir et blanc, recourant volontiers au pointillisme, à la poésie et, parfois, à l’impudeur – notamment pour illustrer ces coïts froids, mécaniques et dénués de sentiments. En filigrane, la bourgeoisie du début des temps modernes, l’esclavage, la chasse aux sorcières, la foi religieuse, la logistique marchande ou encore la domesticité s’intègrent tous dans une trame narrative où seuls Hans et son chat peuvent aller et venir librement. Et pourtant, le premier se sent diminué par le regard critique de son épouse et le second ne doit sa présence au foyer, vue avec circonspection, qu’au plus grand des hasards.

En s’appuyant sur des personnages féminins à fort relief, en mettant en vignettes la Hollande du XVIe siècle, mais surtout en questionnant les sentiments humains les plus élémentaires (désirs, désillusions, jalousie, etc.) et l’existentialisme plus largement, Le Ciel pour conquête nous apparaît comme une fresque passionnante, plus attachée à la marge et l’anodin qu’à la centralité et au spectacle. C’est peut-être ce parti pris qui rend le roman graphique de Yudori si pertinent. La Coréenne, très encline à évoquer la liberté et la féminité, va les lier avec beaucoup d’à-propos, et en exploitant la relation en dents de scie entre une femme prisonnière d’un mariage sans amour et une esclave privée de toute autodétermination. Une très belle réussite.

Le Ciel pour conquête, Yudori
Delcourt, octobre 2022, 336 pages

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4

« La Route du bloc » : une vocation au scalpel

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Lisa Sanchis publie La Route du bloc aux éditions Delcourt. Elle y narre le parcours d’un aspirant chirurgien pédiatrique, bientôt « pris dans l’engrenage d’une machine infernale qui ne s’arrêterait jamais ».

La quatrième de couverture de La Route du bloc apporte de premières indications précieuses quant à la teneur de l’album : sous la forme d’un plateau de jeu (procédé qui se verra renouvelé à maintes reprises), on découvre les étapes itinérantes du futur chirurgien, les premières années d’études, le concours pour devenir interne et, au bout du compte… le burn-out. Car ce que Lisa Sanchis livre dans ce one-shot, c’est « une vocation à l’épreuve du réel », c’est-à-dire la confrontation d’une aspiration profonde et précoce (Benjamin, le personnage central, voulait devenir médecin dès ses trois ans, après avoir assisté à une intervention en urgence dans un supermarché) et des nombreux écueils qui en découlent (déconsidération, fatigue, vie privée mise entre parenthèses…).

L’hôpital et ses composants (personnel, patientèle, logistique) forment le cœur de La Route du bloc. Designer et graphiste indépendante, Lisa Sanchis raconte les dessous de ces établissements de soins où des internes s’affairent 90 heures par semaine, partagés entre le bloc opératoire, les urgences et leur service d’origine, sollicités pour des pathologies aiguës, des transferts de patients ou par des infirmiers débordés, quand ils ne font pas face au courroux de malades exaspérés par l’attente ou de supérieurs furieux qu’une occlusion intestinale n’ait pas fait l’objet du sacro-saint toucher rectal de contrôle. En cours de route, le lecteur découvre les joies d’une pneumonectomie, d’une luxation cardiaque ou d’une sternotomie. Il apprend qu’il faudrait 18500 IBODE là il n’y en a pourtant que 8000 et que le coût de fonctionnement d’une salle de bloc avoisine les 300€ l’heure. Les statuts des uns et des autres, de l’externe au PUPH, lui sont révélés par analogie, en exploitant l’univers de Star Wars.

Ce dernier point a son importance. La Route du bloc n’a rien de sentencieux, son récit est rythmé, émaillé de traits d’humour et pétri d’anecdotes éclairant d’une lumière profuse le milieu hospitalier. Quel est le rôle d’un interne avant, pendant et après une intervention chirurgicale ? Quel est le pourcentage de réussite du concours en médecine ? Pourquoi y a-t-il tant de pancréatites à Rochechouart ? Comment fâcher un radiologue, se faire remonter les bretelles par une spécialiste de garde, concilier vie de parent et vie de thésard ? Toutes ces questions, et bien d’autres encore, prennent place dans un album employant les couleurs avec parcimonie, présentant de manière inventive la longue initiation vers le métier de chirurgien et faisant de Ludovic une sorte de héros pudique, tout entier dévolu à ses patients, qu’il soigne dans des conditions souvent difficiles, très bien restituées, et sans pathos, par Lisa Sanchis.

La Route du bloc, Lisa Sanchis
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

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3.5

« Métro boulot boulot » : Germain Huby décortique le monde professionnel moderne

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Dans Métro boulot boulot, publié aux éditions Delcourt dans la collection « Pataquès », Germain Huby prend le parti de radiographier, avec une ironie délectable, le monde professionnel d’aujourd’hui, entre travailleurs aliénés, plateformes prédatrices, bullshit jobs et reconversions inattendues.

Germain Huby n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il publiait en mars 2021, dans cette même collection « Pataquès », Vivons décomplexés, dont la parenté avec Métro boulot boulot saute immédiatement aux yeux : des récits d’une planche caractérisés par leur tonalité légère et ironique, mais reposant toutefois sur des enjeux sociétaux et des comportements humains bien réels. Là où l’artiste plasticien s’inscrivait dans les pas de Dino Risi ou de Damián Szifron en satirisant une société malade et désenchantée, il opte cette fois pour un effeuillage amusé du monde du travail, des espoirs déchus d’une institutrice au relâchement impossible de ces nouveaux retraités ayant tout sacrifié pour leur travail.

Il faut reconnaître à l’auteur et dessinateur français une capacité rare à tirer des détails les plus anodins de puissants ressorts comiques. Ainsi, les questions d’un futur père à une gynécologue lui permettent de deviner quel type d’individu deviendra l’enfant encore en gestation. Un accrochage automobile remplit d’émoi un homme découvrant à cette occasion à quoi servent les pièces qu’il assemble machinalement depuis des années sur des ateliers de montage. Des individus attablés et affairés dans un café renvoient aux frontières brouillés entre vie privée et professionnelle. « C’est un bistrot ici, pas le SAV d’Amazon », note un tenancier décontenancé. Et il en va de même avec ce père de famille ridiculement barbu cherchant à se reconvertir en… influenceuse mode, ce consultant s’étant longtemps moqué des travailleurs manuels avant de songer à la plomberie suite à son licenciement ou encore à ce couple de touristes chinois invités à ramener en guise de souvenir une tour Eiffel miniaturisée… semblable à celles qu’ils produisent eux-mêmes au pays !

Métro boulot boulot, c’est aussi cette coach sportive conservant ses réflexes professionnels à la maison (et même au lit), ce psychologue surinterprétant la moindre parole et le plus insignifiant des gestes, des acteurs pornographiques attendant sagement les derniers réglages techniques de leur équipe de tournage ou un chargé de com’ prié de faire du greenwashing à bon compte. Dans son entreprise de déconstruction, Germain Huby est bien aidé, il est vrai, par les mutations permanentes du monde du travail, par ces mécanismes d’uberisation ou ces techniques de management de plus en plus répandues mais de moins en moins compréhensibles aux yeux du travailleur (ou du consommateur) lambda. Dans ces conditions, la formule ne pouvait que fonctionner. Résultat : on sort revigoré d’une lecture qui, sous ses dehors humoristiques, a pourtant quelque chose de désespérant.

Métro boulot boulot, Germain Huby
Delcourt, septembre 2022, 56 pages

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3.5

Littérature française, géographie, médecine : trois « Incroyables Histoires » portées en BD

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Les Arènes BD publient trois nouveaux titres, dont deux sous forme d’éditions augmentées, dans sa collection « L’Incroyable Histoire ». Ceux-ci portent respectivement sur la géographie, la médecine et la littérature française. Le parti pris de ces albums ne souffre aucune ambiguïté : rendre accessible au plus grand nombre, à force de didactisme et en recourant aux vignettes, l’évolution de disciplines scientifiques et artistiques riches en talents, en progrès et… en anecdotes croustillantes.

Des figures tutélaires de la géographie française aux progrès de la médecine en passant par les récits biographiques des plus grands auteurs francophones, ces trois « Incroyables Histoires » apportent toutes leur lot d’enseignements, de curiosités et d’anecdotes. Si l’organisation des albums varient sensiblement d’un titre à l’autre (des fiches biographiques d’auteur pour L’Incroyable Histoire de la littérature française, une classification thématique pour L’Incroyable Histoire de la médecine, qui a été revue afin d’y incorporer l’ARN messager et les allergies), ces différents volumes, auxquels contribue l’auteur et dessinateur Philippe Bercovici, se distinguent tous par leur dimension pédagogique et leur capacité à vulgariser une matière abondante et souvent complexe. Le revers de la médaille est double – mais cependant inévitable : une narration non conventionnelle et pouvant paraître empesée, sous prétexte que l’aspect informatif l’emporte sur le caractère ludique.

Il serait toutefois malvenu d’en tirer de quelconques griefs. Cette collection n’arbore en effet aucune prétention strictement narrative, mais vise avant tout à porter à la connaissance de tous, sous une forme avenante et originale, les tenants et aboutissants des grandes disciplines scientifiques et artistiques qu’elle embrasse. À cet égard, Philippe Bercovici et ses acolytes (Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat, Catherine Mory et le Professeur Jean-Noël Fabiani-Salmon) s’en sortent avec les honneurs, puisqu’ils papillonnent au gré des événements et des personnalités pour façonner une histoire, certes partielle mais non moins passionnante, de la géographie, de la littérature française et de la médecine. Président de la Société de géographie depuis 2009, Jean-Robert Pitte met sa science et ses capacités de synthèse au service d’un album compulsant les portraits et les expéditions, scénarisé par Benoist Simmat et faisant la part belle aux explorateurs français. Les plus chagrins regretteront sans doute l’aspect compilatoire inhérent à cette matière foisonnante, ou la place probablement trop chiche dévolue aux femmes, mais l’essentiel réside ailleurs : portraiturer les lieux, les époques et les personnalités qui ont donné son allant à une discipline encore relativement méconnue, partagée entre explorateurs, diplomates et universitaires, de Napoléon Bonaparte à Jules Dumont d’Urville ou René Caillié.

L’Incroyable Histoire de la littérature française se compose de courts récits autobiographiques, revenant sur l’enfance, la vie familiale et amoureuse, l’émergence littéraire et les déboires des grands auteurs francophones. La professeure de littérature Catherine Mory y revient sur Jean de La Fontaine, dont on connaît les célèbres fables, mais moins la passion pour les très jeunes femmes ou les récits irrévérencieux, sur Albert Camus, dont les ancêtres furent parmi les premiers colons français d’Algérie et dont le parcours scolaire est probablement plus inattendu que son engagement au Parti communiste (il n’avait pas le moindre livre chez lui !), ou encore sur Marcel Proust, grand observateur de son temps, régurgitant en clerc son environnement immédiat dans ses écrits, et dont la relation fusionnelle avec sa mère n’est pas sans rappeler celle d’un Jean-Paul Sartre – qui sera quant à lui marqué par les grands événements politiques de son temps. Montesquieu, Blaise Pascal ou la comtesse de La Fayette prennent également place aux côtés d’Émile Zola (on revient notamment sur son amitié avec Paul Cézanne ou Auguste Renoir et, sans surprise, sur l’affaire Dreyfus) ou de Louis-Ferdinand Céline, dont les immenses qualités littéraires ne sauraient masquer un antisémitisme abject. Le tour d’horizon est certes partiel et partial, mais l’entreprise n’en est pas moins salutaire et réussie, et organisée de manière intuitive. Surtout, la portée sociale, politique et philosophique des auteurs français transparaît clairement, leurs écrits prenant souvent appui – et racine – sur/dans une société en mutation constante.

L’Incroyable Histoire de la médecine est un projet d’autant plus ambitieux que la pluralité de ses composants est proprement vertigineuse : la chirurgie, la vaccination, l’anesthésie, les bactéries, les maladies, les différentes spécialités hospitalières… Le sujet est vaste, transversal et à même de nous emmener de la Grèce antique aux structures de soins les plus modernes. Ainsi, le lecteur se voit baladé de l’invention des lunettes au XIIIe siècle à l’hôpital Pompidou traversé par une rue piétonne et commerciale, des découvertes d’Ignaz Semmelweis sur l’inoculation de bactéries cadavériques dans le Vienne des années 1840-1850 à l’ARN messager ayant défrayé la chronique à l’occasion de la crise de la Covid-19, de Félix examinant la fistule anale de Louis XIV (vignette hilarante de grotesque) dans les années 1680 – le temps des chirurgiens barbiers – aux enjeux contemporains entourant le big data. On apprend que l’hôpital fut longtemps un endroit où l’on enfermait les pauvres pour les rééduquer, où l’on envoyait les mendiants pour les soustraire à l’espace public. Que l’arrivée tardive de la médecine de l’enfance se matérialise avec le mot pédiatrie, qui n’apparaît dans le dictionnaire qu’en 1907. Qu’au Moyen-Âge, les affections mentales étaient considérées comme des possessions démoniaques, qu’elles ont ensuite fait l’objet de suspicion de sorcellerie et que c’est finalement William Cullen, en 1777, qui proposa une première approche rationnelle des maladies mentales, avant que le Bavarois Émil Kraepelin n’en élabore une classification cohérente en 1883. Hippocrate, Robert Debré, Louis Pasteur, Edward Jenner : l’album se gonfle, à raison, de figures séminales, ayant chacune à leur façon modifié le cours de la médecine pour parvenir aux disciplines que nous connaissons aujourd’hui. À l’instar des deux albums précédemment évoqués, celui-ci se veut passionnant, érudit et d’une ampleur remarquable.

L’Incroyable Histoire de la géographie, Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 192 pages

L’Incroyable Histoire de la littérature française, Catherine Mory et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, avril 2022, 352 pages

L’Incroyable Histoire de la médecine, Pr. Jean-Noël Fabiani-Salmon et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 312 pages

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Feu follet : l’art de pomp(i)er

Présenté lors du dernier Festival de Cannes, dans la Quinzaine des Réalisateurs, le sixième long-métrage du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues Feu follet (r)échauffait la Croisette en jetant un vent queer (bienvenu) dans une compétition jusque là un peu (trop) sage. Retour sur le phénomène.

Synopsis : En 2069, au Portugal, alors qu’il est mourant, le roi Alfredo se rappelle ses premières amours. 

Le Renouveau (Queer) du cinéma portugais (et cannois)

Feu follet n’est pas une œuvre cinématographique comme les autres. Comme tous les films qui peuplent l’histoire du cinéma pourrait-on dire. Oui et non. Si le septième art nous a offert son lot de comédies musicales, il a, en revanche, relativement peu versé du côté de la « fantaisie musicale ». Consacrée par Feu follet, dont elle est le sous-titre officiel, l’expression s’affirme comme un nouveau genre cinématographique faisant explorer les (rôles de) genres.

Qui a dit que le Festival de Cannes ne savait pas être novateur (et anti conservateur) ? Personne ou presque. Peu connu du grand public, voire carrément méconnu, João Pedro Rodrigues est, pourtant, un réalisateur expérimenté, comptant plusieurs dizaines films à son actif. Passé par le court-métrage et le documentaire, sa carrière, débutée il y a plus de trente ans, connaît un tournant dans les années 2010. Sorti en 2016, et présenté au Festival International du film de Locarno, où il remporte le Léopard de la meilleur réalisation, L’Ornithologue marque une étape en inscrivant le cinéaste dans la catégorie des réalisateurs à suivre (de près).

Feu Follet confirme cette tendance en faisant, cette fois, de João Pedro Rodrigues, le chef de file d’une nouvelle école. Avec lui, le cinéma (portugais) semble prendre un nouvel envol vers des terres (queer) humides et drôlement engagées. Un cinéaste à suivre (définitivement).

Le cinéma dans tous ses ébats

Comment raconter un film de moins d’une heure sans risquer la paraphrase ? Question inutile ou véritable pari ? Un peu des deux sans doute. L’essentiel de l’œuvre ne réside pas dans ce qu’elle raconte, mais bien dans ce qu’elle montre. L’expression manifeste « fantaisie musicale » ne doit pas nous tromper. Si la musique entretient une place de choix dans la narration, la fantaisie constitue également un socle capital (et nécessaire) à la réussite du film. Teintée de surnaturel, et prenant les couleurs de la science-fiction, celle-ci intervient dès le début. Nous sommes en 2069 au Portugal. Affaibli et mourant, le roi Alfredo trouve, cependant, la force de se souvenir de son premier (et unique) amour. Si le roi se mourait du temps de Ionesco, le roi 3.0 se marre aujourd’hui la larme à l’œil, devant un petit neveu dont les flatulences empuantissent un protocole royal aussi ridicule que jubilatoire.

Alfredo retourne du côté de chez Swann ou plutôt d’Afonso. Nouvelle cassure. On s’attendait à la mise en scène d’un passé romancé. On se retrouve dans une relecture de la cène. Tableau d’une famille royale où les méga incendies et le réchauffement climatique font face à une aristocratie méchamment barrée, et dont le conformisme s’affiche jusque dans l’onomastique de ses animaux domestiques. Alfredo a fait son choix. Il sera soldat du feu. Désireux de protéger son pays contre la menace climatique, le jeune prince décide d’abdiquer droits et privilèges, rêvant finalement d’être traité comme un citoyen lambda. Nouveau décor. Exit l’ambiance surannée du Palais royal, nous voilà projetés dans un tout autre univers, celui de la caserne et de ses pompiers rutilants. JoãPedro Rodrigues entérine les facilités de la subversion. Mot valise qui s’enfonce bien souvent dans le classicisme « choque-bourgeois » suffisamment déjà-vu pour être scandaleusement pertinent. A la suggestion, le réalisateur préfère la monstration. Chez lui, la nudité ne constitue pas un hors-champs. Le sujet du film n’est, en ce sens, pas évincé du cadre. L’histoire d’amour homosexuelle est belle et bien représentée à l’écran. Entre Alfredo et Afonso, c’est le coup de foudre. Si la caserne apparaît comme un lieu socialement marqué, symbolisant une réalité instable ravagée par un danger écologique qui ne dit que trop bien son nom, elle est également un endroit fortement marqué sexuellement.

E(gay)er le cinéma de papa

Dès l’arrivée d’Alfredo, le ton est donné (ou presque). Les corps masculins (s’ex)posent au nez et à la barbe du jeune prince héritier. Ces derniers dégagent une sensualité dénuée de toute chosification. Les personnages échappent au traditionnel « male gaze », allant souvent de pair avec une hypersexualisation (dont on se passe très bien ici). Alfredo et Afonso s’aiment. Qu’importe que leurs amours aient lieu dans une forêt ou ailleurs. Ici rien ne sera éludé ni caché. JoãPedro Rodrigues prend à contre-pied les codes de la pornographie mainstream. La mise en scène de la sexualité prend une coloration aussi bien humoristique que romantique. Dans ces conditions, les ébats entre les héros peuvent ainsi susciter un réel débat.

Feu follet pourrait, à première vue, passer pour une œuvre « phallocratique » tant le phallus y est (sur)représenté. Tour à tour objet de désir, moyen mnémotechnique ou métaphore d’un système patriarcal sur les rotules, jamais le phallus n’aura été autant sujet à discussion. Démythifié autant que démystifié, viré de son piédestal, alors qu’il est paradoxalement plus prégnant que jamais, ce dernier s’efface joyeusement pour laisser place à la fantaisie pure. S’abat alors l’art pompier et son conservatisme, écrasé par l’universalité de l’amour, (en)chanté par la magnifique voix de Paulo Bragança. Feu follet ou l’œuvre qui é(gay)e le cinéma d’auteur en s’amusant de sa frilosité (plus ou moins assumée). Il nous tardait de pouvoir dire : au feu l’art pompier. C’est maintenant chose faite.

Feu follet – Bande-annonce

Feu follet – Fiche technique

Réalisation : João Pedro Rodrigues
Scénario : Paulo Lopes Graça, João Rui Guerra da Mata et João Pedro Rodrigues
Musique : Paulo Bragança
Décors : João Rui Guerra da Mata
Son : Nuno Carvalho
Montage : Mariana Gaivão
Production : João Matos, João Pedro Rodrigues et Vincent Wang
Sociétés de production : Terratreme Filmes ; House on Fire et Filmes Fantasma
Société de distribution : n/a
Pays : Portugal, France
Genre : comédie musicale
Durée : 1h07
Sortie : 14 septembre 2022

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4

Tout le monde aime Jeanne : à la découverte du cinéma de Céline Devaux

Tout le monde aime Jeanne  est un film original, drôle et sensible où on redécouvre Blanche Gardin dans son meilleur rôle à ce jour, et où on découvre la petite musique du cinéma de Céline Devaux.

Synopsis de Tout le monde aime Jeanne :  Tout le monde a toujours aimé Jeanne. Aujourd’hui, elle se déteste. Surendettée, elle doit se rendre à Lisbonne et mettre en vente l’appartement de sa mère disparue un an auparavant. À l’aéroport elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant.

Tout le monde aime Blanche Gardin

Tout le monde aime Blanche Gardin. Sans connaître vraiment Cécile Devaux, on a eu envie de découvrir immédiatement ce film, où l’humoriste pince-sans-rire tient le rôle principal et est de tous les plans. Et le spectateur fait bien, car Blanche Gardin nous dévoile une sorte de quintessence de son jeu, un côté burlesque qui était à son apogée dans Problemos, et le stoïcisme qu’on lui connaît alors qu’elle profère d’énormes punchlines dans ses stand-ups. Le spectateur est doublement récompensé par sa curiosité, avec la découverte d’une réalisatrice et d’un cinéma un peu atypiques, qui mélangent plutôt joliment les genres, en intégrant sous forme de voix-off des pastilles animées basées sur les dessins de la réalisatrice elle-même.

Soit une jeune femme, Jeanne, la trentaine conquérante, une ingénieure farouchement écolo. Elle investit toutes ses économies et plus encore dans un projet d’envergure de sauvegarde des océans qui fait littéralement plouf dès le jour de l’inauguration. Un plongeon dérisoire pour tenter de sauver son projet fait d’elle la risée d’internet, et au bord de la faillite personnelle, elle est obligée de procéder à la vente du seul bien qui lui reste : un appartement à Lisbonne légué par sa mère, fraîchement suicidée ; tous les ingrédients pour une dépression réussie.

Le voyage et le séjour à Lisbonne sont l’occasion pour Céline Devaux de nous présenter des personnages hauts en couleur qui gravitent autour de Jeanne :  Victor, un ancien amant  vaguement macho, du temps de son adolescence dans la ville, Jean, un homme fantasque et mythomane qu’elle rencontre à l’aéroport, interprété de manière très juste par Laurent Lafitte. Son frère venu par surprise vient compléter le tableau. Les relations entre ces personnages sont très instables, fragiles, et à l’image du film : un peu décalées.

La force et la faiblesse du film est cette dichotomie entre une partie animée un peu trop présente et le reste du métrage. En effet, l’importance de la partie animée peut faire perdre le fil de la narration; mais en même temps, ces incursions qui ne sont pas tout à fait une voix-off permettent à la cinéaste et au spectateur de rentrer dans la psyché de Jeanne, profondément abattue d’autant plus que l’appartement de sa mère recèle des souvenirs plus ou moins douloureux.

Tout le monde aime Jeanne à sa manière, sauf Jeanne à ce moment précis de sa vie. Très peu diserte, elle sera donc avantageusement et de manière drolatique remplacée par une voix-off, des voix-off en réalité, qui ne sont même pas la sienne. On a deux Jeanne pour le prix d’une, celle qui a du mal à communiquer, et l’autre, plus intime mais plus bavarde qu’à son tour. 

L’animation est centrée sur un personnage aux cheveux fournis comme ceux de Jeanne, avec un côté inquiétant d’héroïne de film d’horreur. On finit par s’habituer à ce personnage qui devient une partie intégrante toute naturelle du dispositif imaginé par Céline Devaux, après un début un peu plus chaotique.

La réappropriation des lieux par Jeanne, ses petites découvertes dans les recoins de l’appartement, ses visions, tout est très chargé d’émotion rentrée et pourtant très palpable. Les souvenirs d’enfance du personnage font partie des meilleures séquences du film.

Tout le monde aime Jeanne , présenté à la Semaine de la Critique, paie par moments les risques qui sont pris par la cinéaste avec son dispositif singulier, mais dans l’ensemble, cette proposition originale et assez drolatique fait mouche avec une délicatesse aussi bien dans la réalisation que dans l’interprétation du film notamment de la part de Blanche Gardin, mais le reste du casting est à l’avenant. À conseiller en cette rentrée pour commencer en beauté une nouvelle saison de cinéma.

 

Tout le monde aime Jeanne – Bande annonce

 

 

Tout le monde aime Jeanne – Fiche technique

Réalisateur : Céline Devaux
Scénario : Céline Devaux
Interprétation : Blanche Gardin (Jeanne Mayer), Laurent Lafitte (Jean), Maxence Tual (Simon Mayer), Nuno Lopes (Vitor), Marthe Keller (Claudia Mayer)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Gabrielle Stemmer
Musique : Flavien Berger
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon, Luís Urbano
Maisons de Production : Les Films du Worso C-production : O Som e a Fúria, France 3 Cinéma, Scope Pictures
Distribution (France) : Diaphana Films
Durée : 95min.
Genre : Drame
Date de sortie :  07 Septembre 2022
France . Portugual– 2022

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3.5

Montana story : l’héritage brisé d’une famille éprouvée

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Douzième film de la compétition, Montana story nous offre une bouffée d’air frais dans les grands espaces américains. Drame familial se déroulant dans une ambiance western, le film de Scott McGehee et David Siegel se distingue par la maturité de son scénario, sa mise en scène maîtrisée et ses sublimes paysages montagneux. Country roads, take me back to my family. 

Les retrouvailles familiales  constituent un sujet de cinéma assez classique, mais toujours intéressant dramatiquement. Comment les personnages ont-ils évolué pendant un long laps de temps ? Quels sentiments ressentent-ils ? Quels sont les tensions, les secrets, les non-dits entre ces individus, plus ou moins proches et sincères les uns envers les autres ? Loin des grands repas de famille, Montana Story choisit un cadre beaucoup plus intimiste centré sur la relation d’un frère et d’une sœur qui ne communiquent plus depuis sept ans. Les co-réalisateurs Scott McGehee et David Siegel, qui ont déjà collaboré sur plusieurs films (Bleu profond, The ways, What Maisie knew), nous livrent un beau récit de famille à cœur et à ciel ouverts. 

Retour aux sources

Cal, âgé d’une vingtaine d’années, se rend dans le ranch familial afin de rendre visite à son père, plongé dans le coma et vivant sous assistance respiratoire. Il est surpris de retrouver Erin, sa petite sœur qu’il n’a pas vue depuis sept ans et souhaite assister aux derniers instants de son père. Montana story s’attache à montrer d’emblée la difficulté de communiquer pour deux personnes, qui bien que liées par le sang et leur enfance, sont devenues au fil du temps deux étrangers incapables de s’écouter et de se comprendre.

En revenant sur les terres du Montana, Erin renoue avec un passé douloureux, dont les plaies béantes n’ont visiblement pas du tout cicatrisé. Réunis par la perspective de la mort de leur père, Cal et sa sœur se redécouvrent progressivement tout en dénouant les fils de ressentis qui sont restés emmêlés depuis des années. L’heure est donc au rapprochement, à l’explication et au pardon. En ce sens, Montana Story révèle combien le silence d’un jour peut devenir une source permanente d’éloignement. 

Par la présence d’Erin, Cal se confronte également à ses regrets, à sa culpabilité qui lui pèsent comme un boulet depuis le départ de sa sœur. Incapable d’assumer son comportement passé, il s’en ouvre à Ace, l’infirmier assurant les soins de son père. Ace, tierce partie, joue à la fois le rôle d’un confident et d’un témoin dans le processus de conciliation. Au fil du film, qui adopte un rythme assez lent mais régulier, les émotions se révèlent.

Dans sa thématique, Montana story puise ses propres sources dans La vie est un long fleuve tranquille ou encore dans Un été à Osage county, deux films sur des rapports de fratrie dans les paysages américains. Mais au-delà de ce sujet un peu conventionnel, Montana story propose une réflexion intéressante sur le leg familial et américain.

L’héritage américain

Après avoir vu son père et affronté ses souvenirs, Erin s’apprête à repartir du ranch. C’est seulement en apprenant la décision de son frère d’euthanasier leur cheval d’enfance, M.T., qu’elle choisit de rester. La vie de ce cheval catalyse dans le film les relations entre Cal et Erin. Alors que Cal n’accorde aucune importance à cet animal, Erin voit dans M.T. une trace de son passé à laquelle elle ne peut renoncer.  Ce cheval, c’est tout ce qu’il leur reste en dehors du ranch, leur ultime héritage. Définir le sort de ce cheval représente ainsi à la fois l’acceptation du passé et la marche vers l’avenir. 

En parlant à leur père inconscient, Erin et Cal font également face aux legs émotionnels laissés par leur père violent. L’acceptation de leur douleur, de leur désir de vengeance est d’autant plus accrue que leur père, sous assistance respiratoire, demeure entièrement à leur merci. L’aider, le sauver, constitue donc pour eux une véritable épreuve humaine. En filagramme, Montana story aborde le thème de la fin de vie. Maintenir ainsi les fonctions vitales d’un homme victime d’un AVC, sans aucune chance de rémission ni de réveil, reste plus douloureux pour la famille, car il empêche Erin et Cal de faire le deuil de leur passé éprouvant. 

Le ranch, hypothéqué, se présente en outre comme un héritage brisé. Erin et Cal ne possèdent pas les moyens de le racheter, et compte tenu de leurs expériences, on peut sérieusement douter qu’ils le souhaiteraient. En revanche, la perte du ranch affecte beaucoup Valentina, qui travaille là-bas depuis une trentaine d’années. Ce ranch est devenu pour elle son domaine, un leg idéal qu’elle ne pourra jamais recevoir.

Malgré son sujet classique, Montana Story s’impose comme un des films les plus matures de cette compétition. A travers son scénario, son traitement, sa mise en scène, on perçoit aisément qu’il ne s’agit pas d’une première œuvre inspirée d’un vécu personnel, comme nous avons beaucoup vues cette année.  Montana Story, long-métrage plus adulte et maîtrisé, se découvre comme un grand bol d’air frais. 

Montana story – Bande-annonce

Montana story – Fiche technique

Réalisation : Scott McGehee et David Siegel
Scénario : Scott McGehee, David Siegel et Mike Spreter
Interprétation : Haley Lu Richardson (Erin), Owen Teague (Cal), Gilbert Owuor (Ace), Kimblerley Guerrero (Valentina)…
Producteurs : Scott McGehee, David Siegel, Jennifer Roth
Photographie : Giles Nuttgens
Durée : 117 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2021

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3.5

Palm trees and power lines : l’amour toxique

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Le thème du proxénétisme, en vogue ces dernières années, a déjà nourri bien des œuvres cinématographiques. Palm trees and power lines, premier film de la réalisatrice Jamie Dack, narre l’histoire tragique d’une adolescente victime d’un séduisant prédateur sexuel. Sans rythme ni originalité, il réalise une dénonciation convenue de la prostitution et met en garde contre cet amour nocif pour lequel on ferait tout. 

Difficile de faire preuve d’inventivité lorsqu’il s’agit d’aborder le plus vieux métier du monde et ses proxénètes. Sur ce terrain, l’Apollonide, souvenirs de la maison close, par son traitement et son esthétisme, et Jeune et jolie, grâce à son approche plus sulfureuse de la prostitution volontaire, ont notamment fait bonne figure. En revanche, traiter ce sujet à travers les yeux naïfs d’une jeune fille, comme le choisit Palm trees and power lines, rend complexe l’innovation et la personnalisation. Classiquement, le film expose les méthodes de séduction des proxénètes et le destin dramatique d’une adolescente qui s’enfonce corps et âme, par amour, dans une périlleuse spirale infernale.

Prédation sexuelle

Lea, dix-sept ans, sort avec ses amis lorsqu’elle fait la rencontre de Tom, un homme de trente-quatre ans à l’allure assurée et séduisant. Heureuse et étonnée d’avoir tapé dans l’œil de celui-ci, plus mature et cool que les garçons qu’elle a connus, elle entame avec lui une relation de plus en plus passionnée. 

A ce titre, Palm trees and power lines montre plutôt bien comment un prédateur cherche à séduire et s’accaparer sa victime. D’abord les discussions amicales, la compassion, l’intimité, puis l’art de se rendre indispensable, unique, afin d’isoler progressivement la jeune fille de sa famille et de ses amis. Par crainte, Lea ne parle de sa relation à personne, avant qu’une de ses camarades ne la prenne sur le fait à la plage avec Tom. Lassée par sa mère, qui enchaine les petits amis sans lui prêter vraiment attention, et ses amis qui l’ont trahie, elle se repose tragiquement entièrement sur Tom pour vivre une vie plus exaltante.

Quand lors de ce qui devait être un weekend en amoureux, Tom propose de prendre soin d’elle et lui demande un service, Lea ne comprend toujours pas qu’elle est devenue la proie facile d’un homme qui ne cherche qu’à l’utiliser. Lorsqu’enfin, la vérité éclate, elle subit un choc émotionnel intense. Malgré tout, cela n’affecte pas son amour pour Tom…

Amour destructeur

Que ne ferait-on pas par amour ? Qui n’a jamais fait de folies par amour ? Et surtout, qui n’est jamais resté dans une relation dangereuse, toxique, par incapacité totale de réussir à couper les ponts ? Palm trees and power lines aborde alors la question de la dépendance émotionnelle, de l’amour à tout prix qui nous empêche de prendre une décision rationnelle. 

En effet, depuis qu’elle le connaît, Lea sait au fond d’elle-même que cet homme d’apparence avenante n’est pas fiable. Son discours étrange sur la volonté de conserver une totale liberté dans son travail, sa résidence permanente dans un motel, les paroles d’une serveuse avertie auraient dû au moins la faire douter de la sincérité de Tom. A fortiori, lorsqu’elle comprend la réalité, le rôle que Tom lui destine, elle devrait évidemment le quitter définitivement. Mais lorsqu’on aime, peut-on tout accepter et tout pardonner ?

Si Palm trees and power lines traite du proxénétisme et de l’amour toxique, il n’apporte malheureusement pas grand chose sur le sujet en dehors de la pure et simple contemplation de sa victime, au demeurant très bien interprétée par Lily McInerny. L’histoire se résume en quelques lignes, les personnages secondaires, notamment la mère, auraient mérité un peu plus de développement, et surtout, le film reste très lent. Au moins, Red Rocket, qui abordait un peu le même sujet, proposait une approche plus dynamique avec un fond social. Ici, au milieu des palmiers et des lignes électriques, on regarde juste le vent souffler dans les feuilles.

Palm trees and power lines – Fiche technique

Réalisation : Jamie Dack
Scénario : Jamie Dack, Audrey Findlay
Interprétation : Lily McInerny (Lea), Jonathan Tucker (Tom), Gretchen Mol (la mère de Lea), Emily Jackson, Quinn Frankel…
Producteurs : Leah Chen Baker, Jamie Dack
Photographie : Chananun Chotrungroj
Durée : 110 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis – 2022

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2

Pinocchio : le pire remake live d’un classique Disney

Douze ans que les studios Disney nous inondent de remakes live inutiles et purement mercantiles. Mais jamais, ô combien jamais, ils n’étaient parvenus à un tel niveau de médiocrité et de je-m’en-foutisme. Malgré la présence de Robert Zemeckis à la réalisation, Pinocchio version 2022 est une insulte de taille. Une sorte de téléfilm Disney + fauché qui fait preuve de mauvais goût et n’ayant aucun respect pour son modèle d’animation, qu’il reprend pourtant sans aucun scrupule.

Synopsis de Pinocchio Dans un petit village, l’inventeur Geppetto vient de construire sa dernière marionnette qu’il baptise « Pinocchio ». Désirant plus que tout retrouver un enfant, ce vieil homme fait alors le voeu que Pinocchio se transforme en réel petit garçon. La Fée Bleue accomplit son souhait, donnant vie à la sculpture de bois. Mais la marionnette ne se transformera complètement qu’une fois qu’elle aura prouvé son mérite. Jiminy Cricket sera sa conscience, tâche qui s’avérera plus compliquée que prévu car Pinocchio s’embarque dans de périlleuses aventures…

Nous aimerions tous prier la bonne étoile et la Fée Bleue afin que les studios Disney daignent arrêter de délivrer autant de remakes live à la pelle. De nouvelles adaptations qui ne font que reprendre à la lettre les dessins animés originels tout en leur ôtant toute moelle substantielle. Toute vie, toute magie. Il est vrai que certains titres ont réussi à sortir du lot (Le Livre de la Jungle, Dumbo, Cruella). Mais la plupart du temps, ce ne sont que de purs produits mercantiles dignes d’une chaîne de fast food : grossiers et sans goût, qui peuvent se laisser consommer de manière passable (La Belle et la Bête, La Belle et le Clochard) ou bien avec réticence (Alice au Pays des Merveilles, Maléfique, Cendrillon, Aladdin, Le Roi Lion, Mulan). Et est-ce que leur dernier-né rentre dans cette catégorie ? Dans un premier temps, nous serions pressés de répondre oui, tant cette « nouvelle version » de Pinocchio correspond sans mal aux caractéristiques des mauvaises adaptations. Mais à bien y réfléchir, le film réussit l’exploit de créer une toute nouvelle catégorie. Celle de la malbouffe « à gerber », le long-métrage se présentant tout simplement comme la pire adaptation que Disney ait pu nous servir en douze ans de surexploitation.

Comme la majorité de ses congénères, Pinocchio est un remake d’une inutilité effarante. Tel un gentil petit garçon, loyal et obéissant, le titre copie scène par scène à la ligne près son aîné animé. Reprenant les chansons, les gags, les personnages, les situations… le titre reste dans les clous 90% du temps, sans jamais chercher à prendre le moindre risque. Et quand le film se le permet par moment, ce sont principalement pour les mauvaises raisons. D’une part c’est pour meubler l’ensemble par des personnages inédits (la marionnettiste Fabiana, la mouette Sofia) ou des explications (l’origine du nom de Pinocchio) qui n’apportent strictement rien ; de l’autre pour apporter des changements farfelus (Pinocchio faisant du kite surf avec Sofia plutôt que d’explorer les fonds marins) ou qui dénaturent l’œuvre originelle (Pinocchio pleurant à la fin la mort de son père et non l’inverse). Nous pouvons toutefois souligner un background bienvenu. Celui où le début du film nous fait comprendre que ce bon vieux Geppetto est un homme envahi par le chagrin, ayant perdu femme et surtout enfant. Et qui retrouve la joie d’être père par le biais de sa marionnette en bois. Un ajout non négligeable mais qui, malheureusement, se retrouve expédié en quelques secondes pour ne plus être évoqué jusqu’au générique de fin. Ajoutez à cela de nouvelles chansons dispensables et blagues bien douteuses (le pantin s’extasiant devant une bouse) et vous obtenez un scénario qui ne respecte plus du tout son modèle. Qui le reprend allègrement mais sans jamais le comprendre, tel un joyeux luron dansant sur un cadavre en putréfaction.

Là où Pinocchio aurait pu titiller notre intérêt, c’est par la présence de Robert Zemeckis à la réalisation. Même si ces dernières réalisations n’ont clairement pas marqué les esprits (Bienvenue à Marwen et surtout Sacrées Sorcières), nous parlons tout de même du bonhomme à qui nous devons la trilogie Retour vers le Futur, Forrest Gump ou encore Seul au monde. Et qui s’était déjà frotté à l’animation avec génie avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et son triptyque pour mettre en avant la performance capture (Le Pôle Express, La Légende de Beowulf et Le drôle de Noël de Scrooge). Bref, un CV qu’il n’est plus besoin de présenter et qui pouvait être amplement suffisant pour apporter une lueur d’espoir quant à la tenue de ce Pinocchio. C’est pour cela que la déception n’en est que plus démesurée, tant le cinéaste semble éteint. En pilotage automatique tel un gentil petit garçon – lui aussi ! –, le cinéaste devenu yes man ne fait rien d’autre qu’enchaîner les scènes d’une fadeur indigne de son talent. Tout est filmé avec un vide et une mollesse inimaginables. Pire, Zemeckis n’arrive pas à retranscrire les émotions que nous avons pu éprouver avec les moments forts du dessin animé. Que ce soit la magie avec la Fée bleue, l’amusement avec le spectacle de marionnettes de Stromboli, la peur avec la transformation de Crapule en âne ou bien la tension/le spectaculaire avec la baleine Monstro ; tout est passé à la moulinette « édulcoration ». Comme si Zemeckis s’était retrouvé à la tête du projet malgré lui, sans aucune envie. Le réalisateur se réveille toutefois le temps d’une séquence. Celle où nos héros atteignent l’Île Enchantée, se transformant sous nos yeux en véritable parc d’attractions virevoltant et empli d’idées visuelles. Jusqu’à créer une atmosphère un chouïa angoissante via les hommes de main du Cocher, des ombres brumeuses assez terrifiantes. Mais cela ne concerne que dix minutes de film… Ce qui n’est clairement pas suffisant pour fermer les yeux sur l’inhabituelle inertie du metteur en scène. Un constat qui s’adresse également à son comparse musical Alan Silvestri (Retour vers le Futur, Predator, Forrest Gump, Avengers), qui se révèle aussi absent sur ce film que ne l’avait été Danny Elfman pour la trilogie Cinquante Nuances de Grey. Allant jusqu’à composer des chansons inédites d’une futilité désespérante, et dont le style ne s’accorde nullement avec les musiques originelles. Ce qui, pour le coup, donne un résultat sonore bancal.

Et il suffit de voir la direction artistique du long-métrage pour se rendre compte que Robert Zemeckis ne se sentait pas du tout concerné par ce projet. Car sur le plan visuel, Pinocchio est une véritable et inexplicable aberration. Certes, nous pourrions argumenter le fait que, depuis quelques temps, les sociétés d’effets spéciaux semblent débordées par les firmes hollywoodiennes – notamment Marvel/Disney –, les empêchant de finaliser comme il se doit le rendu final d’un long-métrage. Mais rien ne peut justifier le mauvais goût visuel qui nous est ici offert. Entre la Fée Bleue sortie tout droit d’un cabaret et Monstro échappée d’une production Asylum (Sharktopus) – pourquoi des tentacules et des branchies pour une baleine ?! –, Pinocchio ne parvient jamais à trouver une identité et une qualité visuelles fortes. En effet, pendant près de 1h50, vous aurez droit à des personnages ne sachant pas s’ils doivent être réalistes ou proches d’un cartoon. Que ce soit Pinocchio lui-même, mais aussi Jiminy Cricket, Grand Coquin, les chats Figaro et Gédéon ou encore le poisson Cléo. Et quand le métrage se veut gargantuesque dans son imagerie, il noie le spectateur – tout comme ce pauvre Tom Hanks lors du climax avec Monstro – dans une bouillie numérique des plus indigestes. Fonds verts qui piquent les yeux, effets très mal incrustés à l’écran, animation douteuse (Crapule en âne), des détails visuels incompréhensibles – des chopines de bière en CGI ?!–… le constat est tout simplement désastreux, voire même alarmant à ce niveau. Surtout quand un budget de 150 millions de dollars est en jeu !

Même si Pinocchio s’annonçait comme le énième produit à consommer de chez Disney, nous pouvions attendre de celui-ci un minimum de qualité, qui puisse rendre l’ensemble au mieux appréciable. Mais alors que les autres films s’effacent sans mal de nos mémoires après visionnage, impossible d’oublier cette terrible diablerie. Pinocchio est tout bonnement une honte. Pour Disney, qui transforme l’un de ses chefs-d’œuvre en simili téléfilm fauché pour sa plateforme de streaming. Pour Robert Zemeckis, qui perd toute grâce à nos yeux. Pour le jeune public, qui doit se contenter d’une telle abomination qui lui est pourtant destinée. Mais fort heureusement, deux solutions s’offrent à vous pour passer à autre chose. Soit vous vous replongez à nouveau dans le cultissime dessin animé, magique et intemporel. Ou bien vous attendez la diffusion sur Netflix du film d’animation de Guillermo del Toro (prévu pour décembre de cette année), qui s’annonce bien plus audacieux et prometteur que ce déchet hollywoodien.

Pinocchio – Bande annonce

Pinocchio – Fiche technique

Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Robert Zemeckis et Chris Weitz
Interprétation : Benjamin Evan Ainsworth (voix de Pinocchio), Tom Hanks (Geppetto), Joseph Gordon-Levitt (voix de Jiminy Cricket), Luke Evans (le Cocher), Kyanne Lamaya (Fabiana), Cynthia Erivo (la Fée Bleue), Keegan-Michael Key (voix de Grand Coquin), Giuseppe Battiston (Stromboli)…
Photographie : Don Burgess
Décors : Doug Chiang et Stefan Dechant
Costumes : Joanna Johnston
Montage : Mick Audsley et Jesse Goldsmith
Musique : Alan Silvestri
Producteurs : Derek Hogue, Andrew Miano, Chris Weitz et Robert Zemeckis
Maisons de Production : Walt Disney Pictures, ImageMovers et Depth of Field
Distribution (France) : Disney +
Durée : 111 min.
Genre : Fantastique
Date de sortie :  08 septembre 2022
Etats-Unis – 2022
Budget : 150 M$

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1.5