« La Route du bloc » : une vocation au scalpel

Lisa Sanchis publie La Route du bloc aux éditions Delcourt. Elle y narre le parcours d’un aspirant chirurgien pédiatrique, bientôt « pris dans l’engrenage d’une machine infernale qui ne s’arrêterait jamais ».

La quatrième de couverture de La Route du bloc apporte de premières indications précieuses quant à la teneur de l’album : sous la forme d’un plateau de jeu (procédé qui se verra renouvelé à maintes reprises), on découvre les étapes itinérantes du futur chirurgien, les premières années d’études, le concours pour devenir interne et, au bout du compte… le burn-out. Car ce que Lisa Sanchis livre dans ce one-shot, c’est « une vocation à l’épreuve du réel », c’est-à-dire la confrontation d’une aspiration profonde et précoce (Benjamin, le personnage central, voulait devenir médecin dès ses trois ans, après avoir assisté à une intervention en urgence dans un supermarché) et des nombreux écueils qui en découlent (déconsidération, fatigue, vie privée mise entre parenthèses…).

L’hôpital et ses composants (personnel, patientèle, logistique) forment le cœur de La Route du bloc. Designer et graphiste indépendante, Lisa Sanchis raconte les dessous de ces établissements de soins où des internes s’affairent 90 heures par semaine, partagés entre le bloc opératoire, les urgences et leur service d’origine, sollicités pour des pathologies aiguës, des transferts de patients ou par des infirmiers débordés, quand ils ne font pas face au courroux de malades exaspérés par l’attente ou de supérieurs furieux qu’une occlusion intestinale n’ait pas fait l’objet du sacro-saint toucher rectal de contrôle. En cours de route, le lecteur découvre les joies d’une pneumonectomie, d’une luxation cardiaque ou d’une sternotomie. Il apprend qu’il faudrait 18500 IBODE là il n’y en a pourtant que 8000 et que le coût de fonctionnement d’une salle de bloc avoisine les 300€ l’heure. Les statuts des uns et des autres, de l’externe au PUPH, lui sont révélés par analogie, en exploitant l’univers de Star Wars.

Ce dernier point a son importance. La Route du bloc n’a rien de sentencieux, son récit est rythmé, émaillé de traits d’humour et pétri d’anecdotes éclairant d’une lumière profuse le milieu hospitalier. Quel est le rôle d’un interne avant, pendant et après une intervention chirurgicale ? Quel est le pourcentage de réussite du concours en médecine ? Pourquoi y a-t-il tant de pancréatites à Rochechouart ? Comment fâcher un radiologue, se faire remonter les bretelles par une spécialiste de garde, concilier vie de parent et vie de thésard ? Toutes ces questions, et bien d’autres encore, prennent place dans un album employant les couleurs avec parcimonie, présentant de manière inventive la longue initiation vers le métier de chirurgien et faisant de Ludovic une sorte de héros pudique, tout entier dévolu à ses patients, qu’il soigne dans des conditions souvent difficiles, très bien restituées, et sans pathos, par Lisa Sanchis.

La Route du bloc, Lisa Sanchis
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.