Qui veut la peau de Roger Rabbit ? Quand le cartoon se fait philosophe

Choisir de réaliser un film dans lequel un lapin de cartoon et un détective privé enquêtent sur un meurtre a tout d’une boutade d’enfant. La blague existe pourtant. Elle s’appelle Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et est actuellement l’un des films ayant connu le plus de succès en salle. Ce mois-ci, le Mag du ciné revient sur une œuvre moins cartoonesque qu’elle n’y paraît

Qui se souvient de Roger Rabbit ?

18 octobre 1988. Si cette date ne vous dit rien parce que vous n’étiez pas encore né.e.s ou simplement parce que vous avez oublié, cette critique vous rafraîchira sûrement la mémoire. Revenons trente-quatre ans en arrière. Ce jour-là, entre l’inoubliable Rambo III de Peter Mcdonald et l’oubliable Demon house de Kevin Tenney, les spectateur.trice.s français.e.s découvrent Qui veut la peau de Roger Rabbit ? Le quatrième long-métrage de Robert Zemeckis (d)étonne le paysage cinématographique d’alors. Le réalisateur américain avait jusqu’ici réalisé des films destinés à un public adolescent.

C’est à lui que l’on doit la mythique trilogie de science-fiction Retour vers le futur (1985-1989) dont le premier volet est sorti trois ans plus tôt. Le cinéaste mêle surprise et classicisme. Il sait gérer rentabilité financière et innovation stylistique. Dès 1984, dans A la poursuite du diamant vert, Robert Zemeckis allie succès critique et ironie mordante. L’œuvre se présente comme une sorte de parodie des films d’aventures traditionnels. Michael Douglas incarne un héros presque caricatural, sorte de mélange entre Douglas Fairbanks et Indiana Jones.

D’une certaine façon, ce film contient en germes les principaux ingrédients que l’on (re)trouvera quatre ans plus tard dans Qui veut la peau de Rogert Rabbit ? L’histoire du film se présente d’emblée comme une parodie à peine esquissée d’Hollywood. L’action se situe en 1947 à Hollywood. Nous sommes dans un monde où les êtres humains cohabitent avec les dessins animés. L’harmonie entre les toons et les humains est bientôt mise à mal lorsque le propriétaire des studios Maroons Cartoons – R. K. Maroon – demande au détective privé Eddie Valiant (Bob Hoskins) d’enquêter sur la femme de l’acteur Roger Rabbit, la superstar du studio.

Qui veut se moquer d’Hollywood ?

Qui veut la peau de Roger Rabbit ? est une intrigue assez classique. Le réalisateur subvertit les codes du film noir américain. En résulte une œuvre foisonnante, moins naïve et enfantine qu’elle n’y paraît, qui (p)ose une véritable critique cynique de l’usine à rêves hollywoodienne.

Car, ici, la femme fatale n’est ni la Barbara Stanwyck d’Assurance sur la mort (1941) ni la Gene Tierney de Laura (1944). Jessica Rabbit est un condensé d’influences diverses, sorte de mix entre Rita Heyworth, Betty Boop et Marilyn Monroe. Son personnage est une caricature de la vamp (hyper)sexualisée que le cinéma et les médias ont su si bien créer. L’ensemble des protagonistes déconstruisent les topoï desquels ils semblaient provenir. Le cynisme du détective Valiant et son animosité envers les toons s’explique par un traumatisme familial. Son nihilisme n’est qu’une façade qui révèle bientôt un être drôle et sensible. Que dire encore du personnage du juge Demort, interprété par Christopher Lloyd ? L’apparence froide cache un clown glauque.

Comment ne pas non plus évoquer Roger Rabbit ? Robert Zemeckis fait un pied de nez aux conventions. Il fallait avoir un certain cran pour confier le premier rôle d’un film valant quarante millions de dollars à un lapin tout droit sorti d’un cartoon. Le pari s’est pourtant révélé gagnant. En effet, avec près de six millions d’entrées, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? est le troisième plus gros succès de l’année 1988 en France. Multi diffusé à la télévision, l’œuvre loufoque de Robert Zemeckis est devenu un classique dans l’Hexagone. Même chose aux États-Unis où le film parvient à se hisser à la deuxième place du classement derrière Rain Man de Barry Levinson.

Roger Rabbit est devenu à lui seul un objet culte dont le nom est immédiatement reconnaissable. La drôlerie du personnage le situe plus du côté de Pierre Richard que de Bugs Bunny. Robert Zemeckis choisit l’animé afin de défier, voire de se moquer des conventions hollywoodiennes classiques. Dans le film, les toons tournent volontiers en ridicule les humains. Le réalisateur donne une vision peu reluisante de la machinerie hollywoodienne. Dans ce monde où tout est monnayable, les toons apparaissent comme des objets de premier choix à l’instar de Roger Rabbit. Le lapin star est un personnage volontiers naïf, inconscient des enjeux financiers qui planent au-dessus de sa tête. L’œuvre met en scène le star-system avec une pointe d’ironie (animée).

Dans le film, ce sont plus Cary Grant ou Fred Astaire qui remplissent les salles mais des lapins libidineux et des bébés qui fument le cigare en vociférant des jurons. Le fonctionnement du star-system est tourné en dérision. Roger Rabbit et ses comparses sont les poulains (aux œufs d’or) des studios comme Clark Gable et Joan Crawford l’étaient en leur temps. Le cinéaste évoque un monde dans lequel les stars sont avant tout des objets de rentabilité financière, propriétés des studios desquels elles sont prisonnières. Si Qui veut la peau de Roger Rabbit ? fait un clin-d’œil à une époque révolue, il possède néanmoins une part d’actualité. Les stars continuent d’être aujourd’hui des objets de désir façonnés par les studios. Si elles ont la liberté de décider d’un film, elles restent parties prenantes d’un système qui marchande leur image en surfant sur leur pouvoir de séduction.

Qui a dit que les lapins n’étaient pas des héros de cinéma ?

La marchandisation de la star prend, à mesure que le film avance, une signification hautement plus critique. Le film repose sur un mélange de façade. S’il mêle effectivement réalité et dessin animé, dans les faits relatés, le mélange est tout sauf acté. La manière dont les humains du film perçoivent et traitent les toons se prête facilement à une lecture métaphorique. Les toons sont isolés du reste de la société, parqués et contraints de vivre dans un endroit à part nommé Toonville.

La séparation entre les humains et les toons inscrit une dichotomie stricte entre eux. Au début du film, nombre d’êtres humains se croient supérieurs aux toons à l’image du détective Valiant. Choisir de monter un film qui mêle dessin animé et prises de vues réelles questionne, à l’évidence, la différence entre la fiction et la réalité (fictionnelle). Contrairement aux apparences, ou plutôt grâce à celles-ci, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? questionne la persistance du racisme à Hollywood (et plus largement dans nos sociétés biberonnées par le septième art).

L’aspect comique du film possède ainsi plusieurs degrés. Ce dernier plaît aux petits comme aux grands (enfants) tout en ne perdant jamais de vue le sens (critique). On peut mettre en scène des cartoons et rester sérieux. Robert Zemeckis l’a fait. Il n’a d’ailleurs jamais cessé de le (re)faire par la suite. Avec, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? Robert Zemeckis met au point une recette cinématographique imparable, à la fois légère et grave, inventive et poétique. Peut-être est-ce à cela que l’on reconnaît un grand film : à la simplicité avec laquelle il nous embarque dans un monde à la fois fantasmagorique et véridique, et en ce qu’il nous interroge sur nos comportements et nos (in)certitudes.

Bande annonce – Qui veut la peau de Roger Rabbit ?

Fiche Technique – Qui veut la peau de Roger Rabbit ?

Réalisateur : Robert Zemeckis
Scénario : Jeffrey Price, Peter S. Seaman
Musique : Alan Silvestri
Interprétation : Bob Hoskins (Détective Valiant), Charles Fleischer (Roger Rabbit), Kathleen Turner (Jessica Rabbit), Christopher Lloyd (Juge Demort).
Sociétés de production : Touchstone, Amblin Entertainment, Silver Screen Partners
Pays : États-Unis
Genre : Comédie, Polar
Durée : 1h43
Sortie : 18 octobre 1988 (France)

 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.