« Psykoparis » : là où tout est permis

Dix années se sont écoulées depuis la parution du premier tome de Psykoparis. C’est le temps qu’il a fallu à Tristan Roulot et Corentin Martinage pour se laisser convaincre par leurs lecteurs de reprendre leur histoire et de plancher sur cette intégrale, aujourd’hui publiée par les éditions Soleil. On y découvre un Paris intrépide, rendu au dernier degré de la violence, où on ne possède que ce que l’on peut protéger.

L’univers de Psykoparis pourrait se réclamer à la fois de Bernard Blier, Quentin Tarantino et des frères Coen. Il est absurde, violent, tragicomique. Une vieille dame sénile se faisant appeler « Maman » y est l’usurière du Tout-Paris. Elle notifie chaque transaction financière dans un petit calepin bleu qui lui tient lieu de matière grise. Toutes les mafias des environs font affaire avec elle. Même le quidam lui emprunte de l’argent pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est le trésor le mieux gardé de la capitale. Il contient des noms qu’il faut à tout prix maintenir secrets, il tient enchaînés des débiteurs redevables, il régente les rapports entre clans opposés. Sa disparition pourrait mettre Paris à feu et à sang. C’est précisément ce qu’il va se produire quand des adolescents fêtards vont investir l’appartement de « Maman » pour y organiser une sauterie clandestine et emporter quelques meubles pour les mettre au clou, dont un secrétaire contenant le fameux livre de comptes.

Cet élément déclencheur va offrir au récit sa choralité, son rythme trépidant et ses accès de violence exacerbée. Dans des planches parfaitement agencées, dessinées à traits fins et aux couleurs chatoyantes, Tristan Roulot et Corentin Martinage vont donner corps à un Paris divisé (centre contre périphérie agricole, mais aussi religieusement), où règne la loi du plus fort et où se font face des mafias aux intérêts contradictoires. Psykoparis redéfinit l’espace et les institutions que nous connaissons : les plus vulnérables se retirent dans les catacombes de la ville pour échapper à la violence ambiante, des gladiateurs s’affrontent jusqu’à la mort dans des arènes surpeuplées pour distraire le peuple, la mairie est gouvernée par les intérêts particuliers et gangrénée par la corruption. C’est dans ce cadre peu commun que vont venir se loger une série de personnages iconiques appelés à s’entrecroiser.

Il y a d’abord Cid, Nathan, Camille et Will, des petites frappes cherchant avant tout à s’amuser. Comme n’importe quel Parisien, ils se promènent avec leur arme blanche pour assurer leur sécurité. Il y a ensuite Superman, un sans-abri capable de réduire à néant un gang entier. Il y aussi Monsieur Paul et son compagnon Philippe, qui cherchent à compléter une collection de sabres en semant la mort si nécessaire, Amjad, un gladiateur en perdition, Casini, un expert en escrime, un mystérieux prospecteur doté d’une puissance phénoménale et d’un cône lui couvrant l’entièreté de la tête, Chomsky, un antiquaire-prêteur sur gage, Hunger, un ancien combattant devenu garde du corps du maire, Fléchand, une blonde sculpturale doublée d’une tueuse impitoyable, Daskos, un ancien conseiller municipal devenu chef d’une dissidence religieuse et, bien entendu, l’incontournable « Maman » et ses enfants…

Tout ce joli monde va être concerné, de près ou de loin, par le calepin de « Maman ». À commencer par Cid, qui a désormais – et bien malgré lui – toute la ville à ses trousses. Échevelé, d’une légèreté souvent trash, Psykoparis va alors faire tomber des têtes (au sens propre) et prendre une tournure chaotique, chacun avançant ses pions en piétinant ceux du voisin. Les duels se succèdent à marche forcée, les discours méta foisonnent (il suffit de songer au fait que Camille lit Goblin’s, une BD de Tristan Roulot et Corentin Martinage), le maire est évincé notamment suite à des propositions trop raisonnables… On frôle parfois la caricature, les dialogues manquent quelque peu de tranchant, mais peu importe : si on se laisse transporter par le rythme et les rebondissements de ce récit foisonnant, on peut y trouver quelque chose de foncièrement jubilatoire.

Aperçu : Psykoparis (Soleil)

Psykoparis, Tristan Roulot et Corentin Martinage
Soleil, mai 2021, 116 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Bataille du glyphosate » : un scandale sanitaire

Aurore Gorius et David Lopez publient aux éditions Steinkis un livre-enquête sur le glyphosate.

« Sid Cooper 2 » : contre les ronces

Pour la conclusion de ce diptyque, Pendragon ne baisse jamais le volume. "Sid Cooper" mêle teen movie, fantastique, shōnen, comics, animation et culture punk dans un généreux capharnaüm graphique. Sous cette énergie pop affleure, mine de rien, une histoire intime, celle des blessures que l’on transmet et des deuils inconsolables.

« Amériques » : avant que Lafayette ne devienne une légende

Avant l’Hermione, avant le héros célébré des deux côtés de l’Atlantique, il y eut La Victoire et une première traversée clandestine. Avec Amériques, Esther Gil et Laurent Paturaud racontent cette aventure française dans la guerre d’Indépendance américaine en déplaçant légèrement le regard : Lafayette est là, mais le véritable guide se nomme Charles-François du Buysson.