L’Apollonide, souvenirs de la maison close : rêve d’un monde disparu

L’Apollonide, souvenirs de la maison close emprunte à la structure du rêve. Nous sommes en effet prévenus dès le début que le monde qui nous est présenté n’existe plus. Nous sommes dans un souvenir ou plutôt des souvenirs au pluriel. Le réalisateur s’inscrit dans un cinéma de la recréation fantasmagorique. Parfait pour notre cycle sur le rêve au cinéma.

Comment éclairer la nuit

Si L’Apollonide est un film du souvenir fantasmagorique, tous les personnages incarnent ce souvenir rêvé. En effet, ils n’ont pas, en dehors de ce monde clos dans lesquels ils sont enfermés, de vie propre, de passé ou de futur. On le voit notamment avec le personnage qui arrive dans la maison close au cours du film pour dit-elle « être libre ». Elle est jeune et jolie, c’est tout ce que nous saurons d’elle. Le temps s’égrène lentement, tout est voué à toucher à sa fin. On voit ainsi une rose se faner peu à peu tout au long du film. Bertrand Bonello construit d’ailleurs son cinéma autour de cette figure de la fin d’un monde clos, qui dans sa structure même contient sa propre fin. Ses films confinent également au fantasme, ce qui fait flotter ses réalisations dans une sorte de flou permanent, de torpeur qui est proche de celle du rêve comme du cauchemar.

Enfermées …

En effet, dès Le Pornographe, il désigne un monde qui n’existe plus, sans nous dire s’il s’agit d’un éden perdu ou d’une évolution bienvenue. L’idée est de filmer la fin d’un monde quand celui-ci se croit encore tout puissant. Il en va ainsi dans De la guerre mais aussi dans Saint Laurent, son film contesté sur le couturier. Contesté certainement car il relève plus du « Bonello fait un film bonellien » sur Yves Saint-Laurent  que de la biographie béate. Le réalisateur distille dans son cinéma une impression de liberté que ressentent ses personnages alors qu’ils construisent, sans le savoir vraiment, les prisons dorées dans lesquelles ils vont bientôt étouffer. Ainsi, dans Saint Laurent, Bonello s’épuise presque à filmer l’appartement de Saint Laurent comme ce boudoir entièrement rouge qui ressemble à une cage dorée. Dans L’Apollonide, nous sommes dans un lieu central mais pourtant retiré du monde, des règles de bienséance, où l’homme est rompu au seul désir. Comme Saint Laurent participait à la fin d’un monde, celui de la haute couture comme art à part entière, avec l’introduction du prêt-à-porter dans la mode de luxe, les prostituées de L’Apollonide vivent leurs derniers instants de confort apparent, avant la rue.

…dehors

En effet, si Bonello ne juge pas la pertinence de la maison close, il montre clairement que tout son film n’était qu’un vaste souvenir, et que ce qui attend désormais les femmes de son film, c’est la rue. Les voilà de nouveau invisibles mais encore plus au centre : dans la ville sale qui se dessine, l’héritage concupiscent qui se dévoile à ciel ouvert. Pourtant, dans la maison close, le monde était lui aussi étouffant, tout était baigné d’une douce et fausse mélancolie. L’endroit devenait un enclos à fantasmes tous plus malsains les uns que les autres, fantasmes cristallisés par une panthère noire sur un canapé qui regardait les filles. Cependant, les filles étaient ensemble et créaient à leur manière une utopie fragile. Utopie proche de la recréation plus que de la réalité peut-être. Bonello se place clairement du côté du rêve par la temporalité de son film. Il fait ainsi dire à un personnage « si nous ne brûlons pas comment éclairer la nuit ». Il est donc clair que ses personnages sont comme des visions enflammées dans la nuit. Elles sont aussi des dénis de réalité. Les hommes qui fréquentent les lieux ne sachant pas dire qu’ils le font.

Ce contraste avec la réalité est retranscrit à merveille quand soudain le réalisateur amène ses personnages en extérieur. C’est une scène presque irréelle mais qui respire pourtant la vie. Une baignade en apparence anodine filmée comme un tableau de Renoir et qui devient alors à son tour un souvenir, un rêve, quelque chose de construit, de posé.

Un rêve dans un rêve, dans un rêve…

Enfin, dans sa structure même, le film est construit avec des rêves dans le rêve. Il y a en effet cette scène, traumatisante et récurrente, qu’on ne regarde que les yeux fermés, d’une femme défigurée. Du rêve à la réalité, on se perd un peu. Ce rêve cauchemardesque est la scène inaugurale du film. Elle revient en boucle avec chaque fois une variante, un visage qui se dévoile, un autre qui est détruit. C’est la recréation du souvenir qui s’écrit et qui est alors pleinement assumée par le cinéaste comme le leitmotiv de son film. D’autres scènes reviennent comme des cauchemars récurrents et viennent structurer un film langoureux, déstabilisant par sa lenteur. On en sort comme d’un mauvais rêve qui prend pourtant fin dans une réalité poisse incarnée par Céline Sallette (la prostituée de la maison close qui fait un saut dans le temps pour devenir la prostituée de la rue). Oui, car tout rêve a des figures pour l’incarner, des êtres qui sont comme ceux que l’on côtoie mais à une différence près. Ici, ce sont des femmes auxquelles tous les fantasmes sont demandés, avec lesquelles tout est permis. De plus, les actrices du film sont devenues peu à peu familières de notre cinéma français. A cette époque, elles étaient encore des fourmillements qui débutent, des corps que l’on observe, décortique. C’est aussi cette création-là, d’un groupe fantasmé et qui devient réalité qui sied au cinéaste et à son film.

Au final, L’Apollonide n’est pas une simple reconstitution d’une époque révolue. La structure même du film l’entraîne du côté de la mort, de la fin, de la torpeur. La maladie y est présente. Les personnages semblent perdus. En effet, peu à peu au fil des soirées qui s’égrènent et de la fin qui approche, les femmes du film se retrouvent comme piégées dans leur réalité. On entre alors parfaitement dans la définition du mot « unheimlich », terme allemand  plutôt difficile à traduire, mais qui serait ce familier qui n’est plus familier (voir pour ça cette sympathique chronique). Tout est là mais quelque chose cloche et la rose n’a plus de pétale. Rideau. Comme si tout à coup, le réalisateur jouait avec la réalité, la redéfinissait, un peu comme le ferait un rêveur.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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