Tout le monde aime Jeanne : à la découverte du cinéma de Céline Devaux

Tout le monde aime Jeanne  est un film original, drôle et sensible où on redécouvre Blanche Gardin dans son meilleur rôle à ce jour, et où on découvre la petite musique du cinéma de Céline Devaux.

Synopsis de Tout le monde aime Jeanne :  Tout le monde a toujours aimé Jeanne. Aujourd’hui, elle se déteste. Surendettée, elle doit se rendre à Lisbonne et mettre en vente l’appartement de sa mère disparue un an auparavant. À l’aéroport elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant.

Tout le monde aime Blanche Gardin

Tout le monde aime Blanche Gardin. Sans connaître vraiment Cécile Devaux, on a eu envie de découvrir immédiatement ce film, où l’humoriste pince-sans-rire tient le rôle principal et est de tous les plans. Et le spectateur fait bien, car Blanche Gardin nous dévoile une sorte de quintessence de son jeu, un côté burlesque qui était à son apogée dans Problemos, et le stoïcisme qu’on lui connaît alors qu’elle profère d’énormes punchlines dans ses stand-ups. Le spectateur est doublement récompensé par sa curiosité, avec la découverte d’une réalisatrice et d’un cinéma un peu atypiques, qui mélangent plutôt joliment les genres, en intégrant sous forme de voix-off des pastilles animées basées sur les dessins de la réalisatrice elle-même.

Soit une jeune femme, Jeanne, la trentaine conquérante, une ingénieure farouchement écolo. Elle investit toutes ses économies et plus encore dans un projet d’envergure de sauvegarde des océans qui fait littéralement plouf dès le jour de l’inauguration. Un plongeon dérisoire pour tenter de sauver son projet fait d’elle la risée d’internet, et au bord de la faillite personnelle, elle est obligée de procéder à la vente du seul bien qui lui reste : un appartement à Lisbonne légué par sa mère, fraîchement suicidée ; tous les ingrédients pour une dépression réussie.

Le voyage et le séjour à Lisbonne sont l’occasion pour Céline Devaux de nous présenter des personnages hauts en couleur qui gravitent autour de Jeanne :  Victor, un ancien amant  vaguement macho, du temps de son adolescence dans la ville, Jean, un homme fantasque et mythomane qu’elle rencontre à l’aéroport, interprété de manière très juste par Laurent Lafitte. Son frère venu par surprise vient compléter le tableau. Les relations entre ces personnages sont très instables, fragiles, et à l’image du film : un peu décalées.

La force et la faiblesse du film est cette dichotomie entre une partie animée un peu trop présente et le reste du métrage. En effet, l’importance de la partie animée peut faire perdre le fil de la narration; mais en même temps, ces incursions qui ne sont pas tout à fait une voix-off permettent à la cinéaste et au spectateur de rentrer dans la psyché de Jeanne, profondément abattue d’autant plus que l’appartement de sa mère recèle des souvenirs plus ou moins douloureux.

Tout le monde aime Jeanne à sa manière, sauf Jeanne à ce moment précis de sa vie. Très peu diserte, elle sera donc avantageusement et de manière drolatique remplacée par une voix-off, des voix-off en réalité, qui ne sont même pas la sienne. On a deux Jeanne pour le prix d’une, celle qui a du mal à communiquer, et l’autre, plus intime mais plus bavarde qu’à son tour. 

L’animation est centrée sur un personnage aux cheveux fournis comme ceux de Jeanne, avec un côté inquiétant d’héroïne de film d’horreur. On finit par s’habituer à ce personnage qui devient une partie intégrante toute naturelle du dispositif imaginé par Céline Devaux, après un début un peu plus chaotique.

La réappropriation des lieux par Jeanne, ses petites découvertes dans les recoins de l’appartement, ses visions, tout est très chargé d’émotion rentrée et pourtant très palpable. Les souvenirs d’enfance du personnage font partie des meilleures séquences du film.

Tout le monde aime Jeanne , présenté à la Semaine de la Critique, paie par moments les risques qui sont pris par la cinéaste avec son dispositif singulier, mais dans l’ensemble, cette proposition originale et assez drolatique fait mouche avec une délicatesse aussi bien dans la réalisation que dans l’interprétation du film notamment de la part de Blanche Gardin, mais le reste du casting est à l’avenant. À conseiller en cette rentrée pour commencer en beauté une nouvelle saison de cinéma.

 

Tout le monde aime Jeanne – Bande annonce

 

 

Tout le monde aime Jeanne – Fiche technique

Réalisateur : Céline Devaux
Scénario : Céline Devaux
Interprétation : Blanche Gardin (Jeanne Mayer), Laurent Lafitte (Jean), Maxence Tual (Simon Mayer), Nuno Lopes (Vitor), Marthe Keller (Claudia Mayer)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Gabrielle Stemmer
Musique : Flavien Berger
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon, Luís Urbano
Maisons de Production : Les Films du Worso C-production : O Som e a Fúria, France 3 Cinéma, Scope Pictures
Distribution (France) : Diaphana Films
Durée : 95min.
Genre : Drame
Date de sortie :  07 Septembre 2022
France . Portugual– 2022

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3.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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