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Crédits : LCJ Éditions

Dino Risi : cinq films restaurés à redécouvrir en Blu-ray chez LCJ éditions

Entre farces bouffonnes, comédie dramatique, soif de vivacité et regards acerbes sur une Italie post-guerre revitalisée par les sixties, retour sur le coffret Blu-ray de LCJ éditions consacré à Dino Risi, cinéaste italien à (re)découvrir en cinq films aux présentations HD bienvenues mais aux compléments pas toujours avisés.

Dino Risi en cinq films : Les Monstres, Le Fanfaron, Le Sexe fou, La Carrière d’une femme de chambre et Dernier amour – par Jonathan

Dans l’immédiat après-guerre, le cinéma italien se livre à une captation quasi documentaire du quotidien. Le néoréalisme, passé à la postérité à la faveur d’œuvres telles que Rome, ville ouverte ou Le Voleur de bicyclette, se place dans les interstices entre la fiction et la réalité. C’est ainsi que la caméra épouse le point de vue de l’homme ordinaire, infiltre les villes sans chercher à les dénaturer et immortalise des scènes de la vie quotidienne souvent jouées par des comédiens amateurs. Les «  radiographes de la réalité́ italienne » ne peuvent cacher une certaine filiation avec ce mouvement cinématographique qui fut promu par le scénariste Cesare Zavattini et démocratisé par des cinéastes tels que Roberto Rossellini, Luchino Visconti, Vittorio De Sica ou Giuseppe De Santis. En effet, Mario Monicelli, Luigi Comencini et Dino Risi ne s’imposent pas seulement comme les maîtres de la nouvelle comédie transalpine : ils se saisissent des attributs de leur société pour les tourner en dérision et se livrer à une introspection amusée, et souvent sarcastique, de l’Italie. Le cinéma de Dino Risi est à ce point travaillé par la réalité que le metteur en scène consacra ses premiers courts métrages aux clochards milanais ou à l’effet du Penthotal sur les patients d’un hôpital. Le septième art n’est pas tant une usine à rêves qu’un atelier de montage de micro-événements caractéristiques de la société italienne.

Le présent coffret comporte deux films à sketchs qui, précisément, mettent en lumière ces situations saugrenues révélatrices de l’Italie des années 1960-1970. Les Monstres, sorti en 1963, et Le Sexe fou, paru dix années plus tard, fourmillent de rebondissements burlesques et de caractères trahissant les failles de la société italienne de leur époque. C’est un père apprenant l’espièglerie à son fils, un général mis à la retraite parce qu’il entend dénoncer la corruption politique, un témoin passé au crible devant un tribunal pour le discréditer, un mendiant aveugle à qui son compagnon d’infortune refuse des soins gratuits parce que son handicap suscite la pitié des passants… Dans ces deux films remarquables, Dino Risi s’adonne à une authentique étude de mœurs. Un homme réveille son ami en pleine nuit pour lui faire part des doutes qui l’assaillent quant à la fidélité de sa femme… qu’on retrouve immédiatement après dans le lit dudit ami ! Un homme marié quitte sa maîtresse en se justifiant comme suit : « Si je t’avais épousée, tôt ou tard, je t’aurais trompée. » Dans un étrange et hypocrite renversement des responsabilités, il lui assène : « Tu aurais dû essayer de me comprendre. » Un père de famille qui ne paie pas de mine s’offre une nouvelle voiture, téléphone immédiatement à sa femme pour partager son enthousiasme… et inaugure aussitôt son véhicule en ramassant une prostituée en chemin. Le Sexe fou décrit avec ironie la gérontophilie, la transsexualité, l’adultère, le fétichisme, l’impuissance, le mythe de Pygmalion, les tabous… Dino Risi a cette capacité rare d’exploiter chaque personnage et chaque nœud dramatique pour en faire les témoins d’une Italie où la révolution des mœurs et la soif de liberté ont désormais libre cours.

Bande-annonce – Le Sexe fou

Le Fanfaron, qui met en scène les excellents Vittorio Gassman et Jean-Louis Trintignant, en est une belle illustration. Roberto est en train de potasser son droit quand il est sollicité par Bruno, qui lui demande la permission de passer un coup de téléphone. Il n’en faut pas plus pour pousser les deux personnages, à l’aube d’une amitié naissante, sur les routes d’Italie, prestement et à coups de klaxon. Ce film préfigure non seulement le road-movie, mais il présente deux figures pleines d’ambiguïtés : un étudiant assidu se demandant s’il « ne fait pas fausse route » en se consacrant au droit ; un jouisseur compulsif qui, au contact de sa fille, depuis longtemps perdue de vue, va se transformer en paternel conservateur indigné par la cigarette et une relation avec un homme beaucoup plus âgé. Le film, dont la réalisation figure parmi les plus marquantes de Dino Risi, évoque aussi les enfants adultérins ou l’homosexualité, même si son intérêt demeure ailleurs : qu’attendre de l’existence et par quelle(s) voie(s) s’accomplir ? Qui a raison, celui qui regarde sans cesse l’heure en espérant retourner étudier pour préparer un avenir qu’il espère rangé et prospère ou celui qui enchaîne les petits boulots et ne cherche à vivre que de manière précaire et extatique ?

Dernier amour parle aussi d’accomplissement. La cinquantaine passée, Picchio se retire dans une pension pour anciens comédiens. Il y retrouve des amis avec lesquels il se remémore le passé, mais peine toutefois à s’y épanouir. Tout y est terne, si ce n’est Renata une femme de ménage qu’il cherche à séduire pour redonner du piment à sa vie. Dino Risi renoue avec certaines thématiques lui étant récurrentes : l’hypocrisie et les récits de mœurs, perçus notamment à travers la fausse droiture d’un directeur ayant couché avec une gamine de quinze ans ; le cynisme, consistant ici à organiser une loterie sur les morts ; la romance contrariée, puisque Renata s’affranchit rapidement de Picchio après leur départ de la maison de retraite ; une certaine idée de l’image que se fait la société italienne de la femme, tour à tour abusée, subalterne, objet de fantasmes et modèle chosifié pour la télévision. Finalement, Picchio a beau rêver d’un retour sur le devant de la scène au bras d’un jeune femme séduisante, il doit faire face à la réalité : il n’est qu’un has been de plus ayant du mal à faire son deuil d’une époque révolue…

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Ornella Muti et Ugo Tognazzi dans Dernier amour / Primo amore – 1978
Crédits : LCJ éditions

La Carrière d’une femme de chambre a également pour héroïne une jeune Italienne sculpturale occupant au début du récit un poste d’aide-ménagère. Son observation de la société apparaît toutefois plus profonde. Dino Risi portraiture le fascisme à travers les pérégrinations d’une carriériste à jamais inassouvie. Cette incapacité́ à se satisfaire de sa condition est symbolisée par son histoire d’amour avec Roberto, son fiancé, qu’elle troque volontiers contre le premier venu, surtout s’il peut l’introduire dans un milieu plus noble – le cinéma, l’industrie, la politique, etc. Femme aux mœurs légères, Marcella semble ne coucher que par opportunisme, comme en témoigne son refus de céder à Roberto, qu’elle déclare aimer sincèrement mais dont elle ne peut tirer aucun avantage immédiat. Les relations de cette « femme de chambre » mènent le spectateur des cérémonies de mariage fascistes aux gardes du régime en passant par les théâtres de guerre ou le Duce lui-même, représenté comme un homme infidèle, charismatique et autoritaire, « le phare de l’Italie fasciste ». Deux répliques permettent de mieux appréhender ce qui se joue dans le film de Dino Risi : « Faire l’amour, c’est bon pour la peau… et pour la carrière ! » et « Avant, elle faisait les lits. Maintenant, elle les défait ». On trouve aussi dans ce long métrage mémorable un énième clou planté au cercueil des métropoles. Quand la mère de Renata affirme que « plus les villes sont grandes, plus les gens sont dégoûtants », on se remémore forcément le sketch Le Pauvre soldat, issu des Monstres, où est décrite une jeune provinciale dont l’installation à Rome a coïncidé avec une inexpiable décadence – alcool, prostitution, consommation ostentatoire… « C’était une brave paysanne », pourtant.

Là est toute la force du cinéma de Dino Risi : explorer les failles de ses personnages et de la société dans laquelle ils s’implantent, radiographier les transformations qui y ont cours, saisir, avec ironie et beaucoup d’à-propos, la vulnérabilité, l’insatisfaction et l’immaturité des hommes. Les cinq films qui forment ce coffret en apportent une édifiante démonstration.

Bande-annonce – La Carrière d’une femme de chambre

Dino Risi en Blu-ray chez LCJ éditions – par Benjamin

Le coffret de LCJ éditions a de quoi séduire avec ses « versions restaurées » de cinq films marqueurs dans la carrière de Risi. On remarque que la présentation des longs-métrages se divise en deux. D’un côté, Les Monstres (1963) et Le Fanfaron (1964) se réveillent dans de sublimes masters 4K. Précision, stabilité et sauvegarde – très fine – du grain sont au rendez-vous. Pas de soucis de baisse de débit notée, mais toutefois quelques soucis : l’image a tendance à être sur-contrastée avec des noirs noyés. Et les deux films se déroulent avec la mauvaise cadence de 25 images par secondes et en 1080i (entrelacé). De plus, le format original du Fanfaron n’est pas respecté. Il y a donc une perte d’information, heureusement non substantielle, sur ce dernier. On a pu aussi remarquer un certain manque de sous-titres sur le même film. D’autre part, Le Sexe Fou (1973), La Carrière d’une femme de chambre (1976) et Dernier Amour (1978) se ravivent dans des masters 2K soignés mais en deçà de ceux des deux premiers films. Les plans larges manquent de détails et proposent des images un peu trop douces. La colorimétrie manque de régularité en terme de vivacité. Idem concernant la gestion du grain préservé mais irrégulier dans présence à l’écran. Il s’agit peut-être de défauts propres aux éléments filmiques utilisés pour la conception des masters.

En terme d’expérience sonore, les cinq films ont des pistes originales efficaces, même si elles n’écopent pas de la même qualité. Celles des trois films susnommés tendent parfois à être un peu trop percutantes et à manquer de précision. La VF s’en sort excellemment sur Les Monstres et Le Fanfaron. La différence d’énergie entre les dialogues et les effets sonores – dont ceux musicaux – est mieux gérée que chez d’autres éditeurs. Les trois autres œuvres ont une piste française qui obéit au problème habituel expliqué ci-dessus. Leur version française accuse le poids de l’âge avec une tendance certaine à saturer et un clair manque de panache entre les sons et musiques bien en-deçà des voix.

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Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron / Il Sorpasso – 1964
Crédits : LCJ éditions

C’est du côté des compléments « faits maison » (tous présentés en HD 1080i) que le coffret de LCJ éditions divisera franchement. Quelle mouche a piqué l’éditeur pour laisser Henry-Jean Servat s’exprimer dans leurs compléments ? On partage la peine de Frank Brissard / James Bomb du site Homepopcorn.fr qui a dû aussi supporter les moments du bonhomme. Le journaliste-écrivain s’anime dans quatre modules dont la pertinence pose aussi question : quel intérêt d’interroger Jean Sorel à l’occasion d’un bonus sur Le Fanfaron alors que, premièrement, il n’a pas joué dans le film, deuxièmement, s’il a été le second ou troisième choix des producteurs, l’acteur n’était même pas au courant ? Il en est de même pour l’interview de Philippe Labro sur Laura Antonelli, co-star du Sexe Fou, qu’on retrouve dans le film franco-italien de Labro, Sans mobile apparent (1971).

Vous ne saisissez pas l’intérêt mais H-J Servat en a un : en profiter pour causer des relations à scandale de la star à l’époque, éventer les potins et ragots, s’amuser du racontar – plus que de l’anecdote – à profusion. L’intérêt people de celui qui s’est fait une carrière des petits papiers des stars est distinct dans les quatre compléments ainsi que dans ses entretiens-présentations de films avec des critiques et historiens du cinéma, de façon heureusement moins appuyée. Ce qu’il a à dire des films ? Pas grand-chose, à part quelques redondances dont l’écho résonne dans ses autres interventions, de vagues anecdotes ou souvenirs et quelques punchlines qu’on lui connaît bien et qui dénotent une expérience limitée des films : « attributs arrondis », « irrigué de sève », « un film qui sent le sperme », « ces mecs qui vont voir des putes » ou encore, « j’ai écrit ses mémoires donc je connais toutes les histoires de Michèle Mercier par cœur. J’aurais aimé qu’elle participa à ce bonus mais elle peut pas parce qu’elle est un peu fatiguée en ce moment. Elle est tombée, bon… Ce qui fait qu’elle m’a raconté toute l’histoire de ce tournage du film ».

Bande-annonce – Les Monstres

Heureusement, les présentations des films par Jean A. Gili et Christian Viviani, historiens du cinéma, sauvent le côté bonus du coffret. Et ce même s’ils ne sont pas forcément aidés par Henry-Jean Servat dont la gouaille est moins assurée dans cet exercice. Les deux essayistes reviennent, dans leurs compléments respectifs, sur l’intérêt des cinéastes italiens pour le film à sketches, la relation entre Gassman, comédien shakespearien et Dino Risi, au rythme de travail effréné, concernant Les MonstresÀ noter qu’on trouve en complément un excellent segment non présent dans le film, La Raccomandazione avec un Vittorio Gassman formidablement exécrable. Sont évoqués l’aspect noir de la comédie Risi-enne pour La Carrière d’une femme de chambre et la férocité du commentaire Risi-en sur l’Italie fasciste, ainsi que sa réception critique mitigée. Du côté de Dernier amour, on revient sur le concept du spectacle et du music-hall dont le personnage, Ugo Gremonesi, représente un artefact, et, H-J Servat oblige, sur Ornella Muti. Ensuite, la présentation du Sexe Fou revient sur la place du film dans la carrière du cinéaste, la subversion des idées du film (gérontophilie, adultère, l’inceste, entre autres) et leur traitement dans un contexte post-loi du divorce, ou encore la place unique du Sexe Fou dans le genre du film à sketches du fait de la présence du même duo d’acteurs dans chacune des vignettes. Ce qui s’avère être faux, on retrouvait déjà Marcello Mastroianni et Sophia Loren, chacun dans des sketches d’Hier, aujourd’hui et demain (1963 – soit dix ans avant Le Sexe Fou) de Vittorio De Sica, également l’un des pères de la comédie italienne. Enfin, on retiendra du module Henry-Jean Servat raconte Le Fanfaronle récit laborieux et répétitif de la genèse et de la conception du film, de même que l’entente entre les acteurs Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman, jusqu’à ce que les amours de ce dernier soient évoqués.

On regrette l’absence d’un livret signé Marc Toullec, sachant qu’on le retrouvait dans le digibook du Fanfaron. Malgré les problèmes précédemment mis en avant, le travail conséquent de LCJ-éditions dédié à Dino Risi constitue un excellent coffret cinq Blu-ray, solide et bienvenu.

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CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES & COMPLÉMENTS – Dino Risi – coffret 5 Blu-ray

° Les Monstres / I Mostri – 1080i HD – 16/9 – 1.85:1 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h50mn environ – 1963

° Présentation du film Les Monstres par Jean A. Gili (historien du cinéma)

° La carrière italienne de Michèle Mercier par Henry-Jean Servat

° Le Fanfaron / Il Sorpasso – 1080i HD – 16/9 – 1.77 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h41mn environ – 1964

° Henry-Jean Servat raconte Le Fanfaron

° Interview de Jean Sorel – Le Fanfaron et le cinéma Italien

° Le Sexe Fou / Sesso Matto – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1973

° Interview de Philippe Labro

° Présentation du film Le Sexe fou par Christian Viviani

° Laura Antonelli par Henry-Jean Servat

° La Carrière d’une femme de chambre / Telefoni Bianchi – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1976

° La présentation du film par Jean A. Gili

° Dernier amour / Primo amore – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1978

° La présentation du film par Christian Viviani

Sortie le 23 septembre 2020 – prix public indicatif : 59,99€

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