Over/Under : les choses simples de la vie

Des corps qui se transforment, des désirs qui se révèlent et des mentalités qui s’affirment : tel est le programme auquel on est toutes et tous confrontés un jour ou l’autre. Mais qu’advient-il quand cette évolution peut aller jusqu’à entamer l’amitié qu’on porte pour quelqu’un ? Tel est le crédo de Over/Under qui malgré un canevas de « coming of age » assez éculé, distille ce qu’il faut de douceur et de sincérité pour émouvoir.

On ne le dira jamais assez, mais le passage de l’enfance à l’âge adulte se pare toujours d’une certaine perte d’insouciance. Le berceau des illusions dans lequel on se drape depuis toujours tend à se lézarder, le rapport avec notre environnement aussi et notre corps que l’on croyait connaître par cœur devient subitement le nerf de la guerre. Un dernier postulat d’autant plus vrai chez les filles qui voient la puberté provoquer des changements assez significatifs chez elles, les amenant vers une féminité insoupçonnée qu’elles passeront l’adolescence à tenter de dompter. Mais quid de la dimension psychologique ? Si on ravale la « façade », qu’en est-il alors des fondations ? De ce qui fait que l’on est qui on est ? Et surtout, quels changements cela peut occasionner sur autrui ?

Il faut croire que ces questions d’ordre philosophique ont dû passablement jouer sur la psyché de Sophia Silver (dont c’est le premier film ici), qui raconte que la gestation du projet, mené pendant le COVID, répond à un besoin de revenir sur son passé et l’amitié qu’elle a nouée avec celle qui est sa co-scénariste, Sianni Rosenstock. Une démarche audacieuse loin s’en faut, tant elle revient à essayer de définir, mais aussi de dépeindre au sens le plus cinématographique, ce qu’est l’amitié. Ainsi, l’amitié selon Sophia Silver, ça peut-être une pizza dévorée sous les yeux de parents, ça peut-être des vacances passées ensemble à lézarder au soleil, ça peut être se partager ses premiers émois amoureux ou ses glaces au détour d’une colonie de vacances. Mais ce peut-être aussi des valeurs ou centres d’intérêts communs qui vont et viennent au gré des jours qui passent. Un concentré solaire et doux de moments passés avec cette sœur que l’on rêverait d’avoir (et ce d’autant plus quand l’atmosphère à la maison tend à légèrement se dégrader) mais aussi des moments plus sombres. 

En cela, en se refusant d’éluder les moments plus dommageables pour cette belle amitié créée entre Stella et Violette, la réalisatrice Sophia Silver réussit plutôt bien ce portrait d’amitié. Mieux encore, elle y va de son regard de réalisatrice mais surtout de femme pour glisser une jolie représentation de ce qu’outre-Atlantique, ils appellent le « big divider » pour différencier les filles et les femmes : la menstruation. On est certes loin d’Alerte Rouge qui en faisait l’un de ses sous-textes majeurs, mais Over/Under, à l’instar de beaucoup de « coming of age movies » avant lui, réitère cela non sans délicatesse. Il est d’ailleurs touchant de voir que l’une comme l’autre ne sont à priori pas bien préparées à ça ; et manifestent différemment l’évolution qui en résulte. Si l’une, d’abord présentée comme très sujette à la rêverie et insouciante, va finir par devenir dira-t-on plus superficielle, l’autre restera quant à elle assez ferme sur qui elle est au risque de creuser un fossé avec son amie. De cela découle alors à la fois le titre et sans doute la morale à retenir de cette histoire, éminemment touchante quoique relativement simple : la dichotomie. Tout sera toujours en proie à la division, à la dualité et il serait illusoire de penser que l’amitié est uniquement le fruit d’un processus visant à se projeter sur la personne que l’on apprécie. Non, il faut saluer nos différences, nos aspérités, il faut concevoir que nos ami(e)s puissent être différent(e)s et s’assumer. Une réalité perceptible d’ailleurs dès le titre et dans sa scène finale, lumineuse quoique teintée d’une sorte de dureté inhabituelle, qui finit d’imposer le film comme une œuvre certes classique mais qui fait du bien et donne envie de se replonger en enfance à refaire le monde avec son/sa meilleur(e) ami(e).

D’un canevas pourtant relativement éculé – la puissance des liens et leur survivance à l’aune de la puberté –, Over/Under arrive à en tirer un joli petit film, à la fois simple (peut-être un peu trop d’ailleurs) et délicat. Mention spéciale au duo d’actrices qui porte le tout.

Over/Under : Fiche Technique

Réalisation : Sophia Silver
Scénario : Sophia Silver & Sianni Rosenstock
Casting : Emmajean Bullock, Anastasia Veronica Lee
Etats-Unis – 2022

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.