Terreur Aveugle : Le mal est partout

Rarement cité auprès des grands cinéastes de son époque, Richard Fleischer n’en demeure pas moins un génie de la mise en scène, réussissant toujours à se renouveler à travers les époques et les genres. Avec Terreur Aveugle, il préfigure le genre du slasher dans un film de “home-invasion” sur l’omniprésence de la violence.

Proto-Slasher

Terreur Aveugle est un pur film de genre, une vraie série B. Son postulat est très simple : suite à un accident d’équitation, Sarah (Mia Farrow) est rendue aveugle. Après le drame, elle est hébergée dans la grande propriété de son oncle. Mais lors d’une balade avec Steve (Norman Eshley), son petit ami, tous ses proches sont assassinés par un tueur sans visage. Sa cécité fait que Sarah passe la nuit dans la maison sans savoir que trois cadavres sont dispersés dans celle-ci. Mais le lendemain, elle finit par découvrir les corps, et s’ensuit une course-poursuite avec le tueur, revenu sur les lieux de son crime.

À partir d’une intrigue simple mais d’un concept fort, Richard Fleischer nous offre un film d’une efficacité redoutable grâce à l’intelligence de sa mise en scène. La première séquence met rapidement en place la menace. Le tueur est filmé à ras du sol, caractérisé par ses inquiétantes bottes de cow-boy. La caméra le suit en travelling ou prend même parfois son point de vue. Ainsi, c’est un des premiers véritables boogeymen du cinéma que crée le cinéaste. Terreur Aveugle préfigure en grande partie le futur genre du slasher, où naîtront des mythes du cinéma horrifique comme Michael Myers. Mais ici, le visage de la menace n’est pas masqué, le visage n’existe tout simplement pas.

L’autre aspect du film qui préfigure l’horreur moderne tient de la caractérisation de sa protagoniste. Rendre Sarah aveugle ajoute une tension encore plus palpable au film. Le choix de ne pas montrer le visage du tueur est ainsi d’autant plus pertinent puisque cela établit un pied d’égalité entre le spectateur et la protagoniste. L’horreur moderne utilise régulièrement ce concept de protagoniste avec un handicap, notamment récemment dans le Pas un Bruit de Mike Flanagan ou auparavant dans Deux Mains, la Nuit de Robert Siodmak. Malgré tout, le film de Fleischer maintient une distance avec le film d’horreur moderne.

Chaque plan ou cadrage du film est infusé d’un ludisme impressionnant pour maintenir le spectateur en haleine. Chaque mouvement de caméra ou de Sarah donne à voir au spectateur tous les aspects menaçants de cette maison envahie. Mais même si le spectateur ne voit pas le tueur et prend le point de vue de l’héroïne, il a toujours un temps d’avance sur elle. La première partie du film consiste à faire une véritable cartographie du lieu du crime. Tous les détails de la maison sont montrés au spectateur. Il découvre clairement les enjeux architecturaux du lieu, pendant que Sarah se déplace avec difficulté dans la maison.

Une séquence particulièrement terrifiante surligne cet avantage presque pervers donné au spectateur. Sarah marche dans la cuisine où se trouve des morceaux de verre dispersés sur le sol. La tension est palpable dans cette séquence ou le travail du son et les gros plans sur les pieds frôlant la menace rendent l’ensemble étouffant. Les meurtres du tueur ne sont pas montrés non plus. La présence des cadavres est ainsi encore plus oppressante. L’horreur qui envahit cette maison de campagne anglaise n’est pas violente et sanguinolente, mais invisible et sourde. Elle est uniquement atmosphère.

“Home-Invasion” et invasion sociétale de la violence

En ne montrant pas le visage de son antagoniste, le film tient également un discours sur la généralisation de la violence. Celle-ci est partout, elle entoure la société sous différentes formes. Richard Fleischer arrive parfaitement à sous-entendre cela. À travers différents inserts sur des catalogues aux contenus sexuels explicites, ou en filmant le tueur regardant un film d’horreur sur la télévision d’une boutique, la violence est constamment exhibée. La mise en scène tend à insinuer que tous ces détails sont de potentiels catalyseurs de violence. N’importe quel individu, ce que représente le tueur, puisque sans visage, peut exploser. Le dernier tiers emmène les enjeux du film en dehors de la maison, et montre que si la violence a envahi un lieu clos, elle était en premier lieu présente à l’extérieur.

Terreur Aveugle se déroule au sein de la grande bourgeoisie anglaise. Plus qu’un simple discours sur l’omniprésence de la violence, le film tient un sous-texte social très fort. Dans la première partie, Fleischer brouille subtilement les pistes. Il associe le jardinier de la maison au tueur. Les deux sont caractérisés par leurs bottes et leur aspect menaçant. Le cinéaste se sert de la tension sociale, pour créer de la tension au sens propre. Mais il l’anéantit lorsque l’on retrouve ce même jardinier mutilé. Dans la deuxième partie, le racisme des Anglais s’illustre face aux Gitans. Ils représentent une menace et une cible idéale pour Steve et ses amis. Et comme avec le jardinier, Fleischer se fait un malin plaisir de brouiller les pistes. Il fait passer un des Gitans pour un kidnappeur, potentiellement le tueur. Le dernier plan du film symbolise subtilement ce décalage. La foule du peuple assiste aux conséquences du meurtre, derrière les barreaux de la propriété. Impuissant, ils ne pourront jamais mettre les pieds dans ce lieu de richesse.

En plus d’être une véritable leçon de mise en scène, Terreur Aveugle est également une puissante réflexion sur l’omniprésence du mal. Angoissant, étouffant et terrifiant, le film de Richard Fleischer joue constamment avec nos nerfs. Après L’Étrangleur de Boston et L’Étrangleur de la Place Rillington, il démontre à nouveau avec un grand film, que la violence est un mal qui ronge la société sous toutes les formes.

Terreur Aveugle : bande annonce

Terreur Aveugle : fiche technique

Titre original : See No Evil
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Brian Clemens
Interprétation : Mia Farrow ( Sarah ), Dorothy Alison ( Betty Rexton ), Robin Bailey ( George Rexton ), Norman Eshley ( Steve Reding )
Photographie : Gerry Fisher
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Thelma Connell
Durée : 1h29
Genre : Thriller
Date de sortie : 1971
Pays : Royaume-Uni

Terreur Aveugle : Le mal est partout
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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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