The Watcher : l’horreur du regard

Il n’est jamais rare dans le cas d’un premier film de voir la personne qui en est à l’origine, dépeindre à l’écran certaines obsessions ou éléments tirés de sa vie personnelle. Un constat d’autant plus vrai à la vue de Watcher, 1er long de Chloé Okuno, qui entend dépeindre les tourments et états d’âme d’une jeune expatriée se croyant être la cible d’un stalker.

Quiconque a un jour dû déménager dans une contrée loin de sa zone de confort (qu’elle soit géographique ou tout simplement linguistique) vous le dira : la sensation est étrange. On a l’impression d’être sur une autre planète, de se sentir épié, observé et très vite perdu. L’absence de visages familiers ou de réminiscences de comportements passés devient difficile à gérer et finalement, on arrive presque systématiquement à un terrible constat  : la peur. Une peur qu’a ressentie la cinéaste américaine Chloé Okuno, qui, dès sa jeunesse, a subi une expatriation sur le Vieux Continent, la poussant à contrecœur à ressentir toutes ces désagréables choses préalablement mentionnées. Forcément, dans le monde qui est le nôtre, c’est-à-dire plus prompt à donner des sueurs froides aux femmes en raison de leurs homologues masculins, ces peurs s’amplifient. Il était donc facile de comprendre pourquoi la cinéaste a cru bon pour sa première incursion dans le milieu de donner à voir une histoire similaire. Ici, celle de Julia, qui, pour le bien de son couple, va déménager en Roumanie, fief de son homme, et ainsi être transportée dans une culture dont elle ignore tout. Mais très vite, et ce malgré ses meilleurs efforts d’intégration, elle va se heurter à un hic : une silhouette plantée devant sa fenêtre qui nuit après nuit l’observe inlassablement. Serait-ce le jet-lag qui embrume simplement son esprit ? Une paranoïa qu’on serait tenté de lui prêter eu égard à sa condition de femme évoluant au quotidien dans un environnement pas du tout acquis à sa cause ? Ou alors, la conséquence directe & d’une actualité brûlante qui voit Bucarest être la cible d’un mystérieux tueur en série ?

On sera bien avisé de s’arrêter ici dans le détricotage de l’intrigue tant derrière la redoutable efficacité de l’ensemble, le film de Chloé Okuno accuse du poids de ses (grosses) références. On pense d’abord au classique parmi les classiques Fenêtre sur cour (A.Hitchcock) dont Okuno reprend d’ailleurs la trame mais qu’elle travestit pour coller à ses obsessions : ici le handicap du héros n’est pas physique mais bien sociologique puisque Julia souffre de son manque d’intégration. On pensera aussi au Locataire (R.Polanski) qui distille quant à lui la paranoïa comme base thématique du récit, puisque longtemps durant, la question sera posée de savoir si les craintes de Julia sont justifiées ou simplement le fruit de son imagination débordantes ? Et enfin, on pourra mentionner dans sa globalité, l’œuvre de David Fincher qui au-delà de son cheptel d’anti-héros en guerre contre la société, est surtout un puissant réservoir de pervers & surtout de voyeurs.

Un thème central au récit – le voyeurisme-  qui peut se targuer d’être à plus d’un titre bien utilisé par la cinéaste. Déjà, puisqu’il draine naturellement dans son sillage un profond relent de modernité à l’heure où la question de notre image est plus que jamais au centre des débats, mais surtout puisque la réalisatrice a la bonne idée de constamment se placer du côté de l’observé(e) ; ce qui in fine change tout : on ne joue pas avec la tentation de voir ce qu’on ne devrait pas voir, mais avec la peur d’être vu, regardé à son insu. Une différence qu’elle exploite à fond mais qu’elle a surtout la bonne idée de coupler avec l’autre brillante idée contenue dans le projet : sa délocalisation en Roumanie. D’aucuns pourraient alors penser à un simple choix budgétaire vu comment les pays de l’Europe de l’Est accueillent depuis longtemps quantité de productions hollywoodiennes, mais le calcul est ici tout autre puisque en bonne nation indépendante qu’elle puisse être, la Roumanie ne peut prétendre à effacer son Histoire. Et ici, Histoire veut bien évidemment dire communisme. Une doctrine qui a infesté jusqu’à l’architecture de la ville, cette dernière accusant le coup de bâtiments décrépis et autres façades déconfites qui confèrent ainsi au décor un sentiment oppressant et usé qui contraste avec l’intérieur souvent remis à neuf. Une façon élégante de constamment ramener le film à une dualité, une dichotomie entre vue et voyeur ; tant et si bien qu’à l’arrivée, le seul réel bémol qu’on pourra lui trouver sera paradoxalement son manque de surprise. Puisque si l’ensemble peut se targuer d’une photographie léchée & de moyens visibles à l’écran (superbe sous-design qui amplifie l’enfermement de l’héroïne et la tension sous-jacente), reste que la montée en tension et le dénouement ne s’embarrassent à quasiment aucun moment de prolonger l’angle original adopté par la réalisatrice et retombent donc assez vite dans les références qui cimentent toute l’entreprise.

L’avis plus contrasté d’Ariane : Premier long-métrage de Chloe Okuno, Watcher se veut une œuvre traitant de la gestion de la solitude, de la peur de l’étranger dans un monde totalement inconnu. Malheureusement, ce thème intéressant ne sert finalement que de paravent pour dissimuler un thriller psychologique, somme toute banal et lorgnant énormément sur un mauvais traitement hitchcockien. Encore plus dérangeant, le récit, entièrement cousu de fils blancs, ne laisse aucune part véritable au suspense. Les indices laissés au spectateur, gros comme des calibres de canon, et les personnages, assez caricaturaux dans leurs rôles respectifs, ne ménagent en effet pas la moindre surprise. L’atmosphère de Watcher, plutôt réussie, et la performance convaincante de son actrice principale, Maika Monroe, peinent donc à sauver ce film dont le scénario mécanique va jusqu’à écraser ses thèmes de l’isolement et de l’étranger.

The Watcher : Bande-Annonce

Réalisation : Chloé Okuno
Scénario : Chloé Okuno d’après un scénario de Zack Ford
Casting : Maika Monroe, Burn Gorman, Karl Glusman
Musique : Nathan Halpern
Photographie : Benjamin Kirk Nielsen
Durée : 96 minutes
Genre : Thriller/Drame
Etats-Unis – 2022

Festival

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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