L’Homme de la loi (1971) de Michael Winner : Dura lex, sed lex

Et une pépite de plus signée Sidonys/Calysta ! Marqué par la fin du romantisme attaché à l’épopée de l’Ouest célébrée par une myriade de classiques du septième art, L’Homme de la loi s’inspire du western spaghetti pour façonner un héros pour le moins ambigu – interprété par rien moins que la légende Burt Lancaster. Respect de l’authenticité historique mais détournement complet des conventions de style : voici le résumé de ce film passionnant signé du Britannique Michael Winner, qui méritait amplement d’être redécouvert. 

Le caractère insolite de L’Homme de la loi tient sans doute avant tout à la personnalité de son réalisateur. Non seulement Michael Winner (décédé en 2013) n’était-il pas Américain, mais en outre n’avait-il jamais tourné de western auparavant. A l’orée des années 1970, le Londonien n’avait même pas encore posé sa caméra sur l’autre rive de l’Atlantique. Il était plutôt spécialisé dans les comédies, remportant un succès grandissant, notamment dans une série de films avec le comédien Oliver Reed. C’est l’un d’eux, Hannibal Brooks, qui en 1969 finit par attirer l’attention de Hollywood. La proposition de la United Artists de tourner L’Homme de la loi constitue un véritable tournant dans la carrière de Winner, même s’il faut bien admettre que ce cinéaste attachant mais inégal ne parviendra jamais à faire mieux que de diriger par la suite quelques productions de prestige (Le Corrupteur avec Brando en 1971, le remake du Grand Sommeil avec Mitchum en 1978) et des films qui gagnèrent bien plus tard une réputation de pépite méconnue (Scorpio, film d’espionnage réunissant Burt Lancaster et Alain Delon ; le western Les Collines de la terreur en 1972). C’est finalement avec son comédien fétiche Charles Bronson que Winner décrochera ses plus grands succès, avec Le Flingueur (The Mechanic/1972) puis surtout Un justicier dans la ville (Death Wish/1974), film controversé qui, aux côtés d’un certain Inspecteur Harry sorti quelques années plus tôt, deviendra un des modèles indépassables du sous-genre des vigilante films. Son succès commercial phénoménal déterminera hélas tant la carrière du metteur en scène que celle de sa star : tous deux seront cantonnés à partir de là aux films d’action lorgnant de plus en plus vers la série Z – en témoignent deux des quatre suites du Justicier dans la ville qu’ils tourneront ensemble…

Si Michael Winner fut associé très rapidement au cinéma d’action après son arrivée à Hollywood, on découvre avec d’autant plus de bonheur quelques œuvres méconnues qui n’appartiennent pas à cette catégorie. Le western Les Collines de la terreur, déjà cité, où le cinéaste fit la rencontre de Bronson, fait partie de ces œuvres à (re)découvrir. Mais il y eut avant celui-ci un autre western signé Winner, dans lequel le cinéaste imposa déjà son style original.

Dans la bourgade de Sabbath (tout un programme…) arrive un jour le shérif Maddox (Burt Lancaster). Première originalité : si dans la plupart des westerns, un shérif local se voit contraint d’affronter des hors-la-loi venus d’ailleurs, c’est cette fois le représentant de la loi qui s’immisce dans une région et une communauté qui ne sont pas les siennes. Une idée originale qui a valeur de symbole, dans ce western qui souhaite inverser les codes… Sabbath possède en effet déjà un shérif, Cotton Ryan (incarné avec brio par Robert Ryan), ancien as de la gâchette qui a démissionné depuis longtemps et vit sous l’autorité de Vincent Bronson, un éleveur du coin dont la prospérité profite à toute la cité. Vous l’aurez deviné, c’est précisément l’homme que Maddow est venu arrêter… Un an plus tôt, Bronson et six de ses hommes se sont en effet arrêtés en chemin dans la ville de Bannock, où Maddox officie en tant que shérif. Un soir d’ivresse, un homme de la bande a accidentellement tué un vieillard. Maddox est sur leurs traces depuis ce soir-là pour les amener devant la justice de Bannock.

Quel héros passionnant que le shérif Maddox ! Alors qu’il s’est rendu à Sabbath dans une quête de justice forcément louable, le spectateur découvre en réalité un véritable ange de la mort, justicier obstiné et inflexible jusqu’à la cruauté. Sûr de ses qualités de tireur et ne reculant devant rien ni personne, son personnage ressemble de plus en plus à un assassin au fil du récit. Cette impression est renforcée par la révélation d’antagonistes beaucoup plus nuancés que dans la majorité des westerns. L’on découvre ainsi bien vite que Bronson (incarné par l’excellent Lee J. Cobb) est certes un dur à cuire, mais il s’est « rangé » depuis longtemps et apparaît comme un businessman plutôt sage. Dirigeant ses hommes par une autorité paternaliste, il ignorait sincèrement l’incident tragique survenu à Bannock, et souhaite trouver une solution raisonnable. Parmi ses hommes, si certains sont des bravaches dont la fierté coûtera cher, d’autres ne sont guère de mauvais garçons, à l’instar de Vernon Adams, joué par Robert Duvall (qui tourne la même année dans THX 1138, le premier long-métrage de George Lucas, après avoir joué dans MASH l’année précédente et avant d’être à l’affiche du Parrain l’année suivante !), un cowboy dont l’arrestation signifierait la ruine de sa petite exploitation.

Face à Bronson qui souhaite tempérer et négocier, Maddox apparaît alors comme le personnage le plus déraisonnable, fermé à tous les arguments, y compris ceux d’un ancien amour, Laura Shelby (Sheree North), qui a justement épousé un des hommes recherchés. La couardise des habitants de Sabbath, qui s’opposent à Maddox par pur intérêt, et la digne diplomatie de Cotton Ryan achèvent de brouiller les pistes d’un western dans lequel il est difficile de distinguer le bon de la brute. Un choix assumé par Winner et le scénariste Gerald Wilson (qui collaborera ensuite maintes fois avec le cinéaste) jusqu’à une conclusion proprement ahurissante de violence soudaine et gratuite, dont le « héros » ne sort pas grandi, c’est le moins que l’on puisse dire…

Si le scénario de Lawman constitue évidemment son atout principal, le film est également servi à merveille par des acteurs impressionnants, dont le grand Burt Lancaster qui, à près de 60 ans, prouve une fois de plus qu’il sait tout jouer. Soulignons le courage du comédien d’avoir accepté un rôle aussi complexe que controversé, auquel il rend justice avec un jeu presque monolithique dans la dureté, mais d’une infinie subtilité. Il fallait un très grand comédien pour situer le personnage du shérif Maddox dans le registre ambivalent et inattendu (dans ce genre cinématographique) qui était exigé : Michael Winner l’a obtenu. Un western saisissant !

Synopsis : Le Marshal Jared Maddox veut arrêter les sept cow-boys qui ont tué un homme à l’issue d’une beuverie. Le shérif local étant soumis à l’autorité d’un puissant propriétaire terrien, Maddox n’aura pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, sachant que sa mission n’aboutira qu’à un bain de sang. 

SUPPLÉMENTS

Pour agrémenter ce nouveau master, et comme à sa bonne habitude, l’éditeur Sidonis/Calysta n’a pas lésiné sur les suppléments. Au rayon des documents (un peu plus) anciens, il faut évoquer le très agréable documentaire Burt Lancaster : la volonté de réussir, daté de 1996 et d’une durée de 50 minutes. Si le format de ce genre de documents ne brille que rarement par son originalité et si leur registre est invariablement celui de l’éloge, impossible de bouder son plaisir devant ce portrait d’un artiste aux multiples talents, passé par tous les styles avec un succès égal, et comptant un nombre effarant de chefs-d’œuvre à son actif ! Plus récent (2013), le mini-reportage Quelques traces… de Michael Winner se distingue par un format bien plus original… mais c’est aussi sa seule qualité. Composé d’interventions du cinéaste et d’extraits de certains de ses films, on devine qu’il fut élaboré à son décès en guise d’hommage. Voir Winner s’exprimer au crépuscule de sa vie a beau être touchant, il manque à ce document une véritable cohérence.

Plus classiques dans les éditions de Sidonis mais toujours attendues : les présentations du film proposées par deux habitués de l’exercice, l’historien du cinéma Patrick Brion (8 min) et le réalisateur, monteur et grand passionné de westerns, Jean-François Giré (16 min). Le premier rappelle que Michael Winner faisait partie d’une génération de cinéastes britanniques qui partirent tenter leur chance aux Etats-Unis, un pari qui réussit à Winner malgré le risque supplémentaire qu’il prit en s’attaquant immédiatement à un genre cinématographique très ancré dans l’imaginaire américain. Brion souligne les qualités de bosseur du réalisateur, qui s’entoura de plusieurs experts pour conférer à son western une authenticité jusque dans les moindres détails (habillement, décoration des pièces, etc.). Enfin le spécialiste affirme à juste titre que le film est un symbole évident d’un changement d’époque : du romantisme des westerns fordiens, on est passé à une atmosphère nettement plus âpre et violente, qui questionne la morale au point de bousculer les conventions de genre et les attentes du spectateur. Jean-François Giré développe pour sa part plusieurs points abordés par son confrère, s’attardant notamment sur le finale très surprenant. Il souligne également l’importance du personnage féminin, loin de la potiche : en confrontant Maddox à ses contradictions, elle rallume en lui une flamme d’humanité, qui le fera fléchir et renoncer à aller au bout de son projet… Mais les choses tourneront malgré tout très différemment !

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Présentation par Patrick Brion (2022, 8 min)
  • Présentation par Jean-François Giré (2022, 16 min)
  • « Burt Lancaster : la volonté de réussir » : documentaire (1996, 50 min)
  • « Quelques traces… de Michael Winner » (2013, 13 min)
  • Bande-annonce

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4

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