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Un jour sans fin : l’accord parfait

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Bonjour les lecteurs, et haut les cœurs. Retour à Punxsutawney guetter la fin de l’hiver : Un jour sans fin est de nouveau en salles depuis le 10 août ! L’occasion de passer en revue les raisons qui ont fait du film d’Harold Ramis un chef-d’œuvre de comédie romantique et fantastique.

Le découvrir sur petit écran, en parler avec ses amis, le revoir quelques années après, en jouer des scènes à la machine à café, voir les films qui reprennent son concept, y penser quand on pense à Bill Murray, et un jour en profiter dans une salle obscure lors de sa ressortie… avant de recommencer un nouveau cycle. Depuis son exploitation initiale en 1993, Un jour sans fin s’est installé dans le patrimoine du septième art, et un peu dans nos vies en tant que phénomène pop-culturel. Le film narre la mésaventure surnaturelle de Phil Connors (incarné par Murray), présentateur météo cynique et imbuvable, devant revivre sans cesse le jour de la marmotte à Punxsutawney, une petite ville de Pennsylvanie. Un véritable cauchemar pour Phil, qui était déjà rétif à l’idée de quitter Pittsburg pour couvrir le festival du 2 février en compagnie de sa productrice Rita et de son cameraman Larry. Coincé dans sa boucle temporelle, le personnage expérimente différentes phases avant de se remettre en question, aidé en cela par ses sentiments envers Rita.

Comique de la limite

Phil Connors est de toutes scènes d’Un jour sans fin, comme si les murs du montage d’Harold Ramis s’ajoutaient à ceux amis du 2 février.  Si le concept du film s’y prête, comme il nourrit bien entendu le comique de répétition, cette omniprésence porte aussi une forme d’humour basée sur l’enfermement et la limite. D’où le premier raccord du film, d’un ciel nuageux porteur d’infini au cadre bleu et restreint devant lequel Phil présente la météo. Cette transition annonce qu’une puissance supérieure va donner une leçon de modestie au héros égotiste, convaincu par exemple d’officier bientôt sur une grande chaine de télévision. Et, afin d’enfoncer le clou, c’est encore dans un cadre réduit que le générique du film commence via un moniteur du studio. Le séjour répété à Punxsutawney consiste donc pour Phil à se soumettre à la limite, à la fois de temps due à la boucle temporelle, mais aussi d’espace puisqu’un blizzard empêche de sortir de la ville.

S’il en joue parfois, le personnage se cogne avec drôlerie aux impondérables de cette situation, jusqu’à ricocher sur la frontière de la mort. Le tout devant une marmotte célébrée par tout Punxsutawney lorsqu’elle sort de son antre, tandis que Phil le présentateur n’est jamais reconnu en plus d’être prisonnier du festival. Autant de « bing » (comme le lui hurle son ancien camarade de classe Ned Ryerson) dont la moralité consiste à sortir grandi après avoir retrouvé une plus juste mesure de soi-même. Cette évolution faite, il est notable que l’ancienne diva embrasse d’elle-même la limite, étreignant l’homme du couloir de la pension ou Ned Ryerson, quand au préalable les entrées de champ de ces personnages l’irritaient. Au terme du film, Phil peut alors enjamber la clôture de la pension en sortant avec Rita, de la même manière qu’il a finalement franchi la boucle temporelle au 3 février. Telle une récompense, le plan d’Harold Ramis sur la rue est large et enneigé, sorte de grande page blanche où le protagoniste est désormais libre d’écrire sa nouvelle vie.

Phil et Phil

Corollaire de l’ego et de l’individualisme initiaux de Phil, le personnage répugne à s’inscrire dans le rituel de la marmotte célébré par Punxsutawney. Or celui-ci est partie prenante de la puissance surnaturelle qui donne une leçon au protagoniste. Avec une bonne dose de fantaisie, la marmotte incarne en effet un personnage chamanique connecté à la Nature afin de prédire la fin de l’hiver. Et elle y procède devant toute la ville, tel un sorcier masqué s’engageant face à sa tribu. De son côté, le personnage de Bill Murray joue aussi au devin, mais collé à un écran bleu pour présenter la météo, et devant des téléspectateurs en guise de collectivité. Une virtualité qui explique son erreur sur la position du blizzard car il n’est pas en phase avec la Nature, son ego aggravant la situation. Le prénom que le rongeur partage avec le personnage de Bill Murray prend dès lors tout son sens : Phil, l’humain, doit devenir Phil la marmotte, ce qui arrive in fine quand il renonce à lui-même et entre en osmose avec la ville dont il aide les habitants. Il est alors au centre des attentions et on se bat pour sa compagnie au cours d’une enchère sur sa personne.

À ce stade, le respect de Phil pour le rituel du jour de la marmotte est manifeste lors de son beau reportage à la dernière itération du 2 février. Il y déclame notamment de la poésie et s’entoure des locaux qu’il aime désormais. De fait, si l’influence de La Vie est belle, de Capra, est souvent citée à propos de la comédie de Ramis, celle de John Ford mérite tout autant l’attention. Le géant du cinéma américain plaçait le rituel au cœur de son art comme agrégateur de la nation, mettant à l’unisson tout un pays malgré ses disparités. Ce n’est donc pas un hasard si le jour de la marmotte est le plus vieux festival des U.S.A. D’abord plein de mépris pour ce que Punxsutawney représente, Phil le citadin bénéficie de l’héritage fordien d’Un jour sans fin et s’unit à l’Amérique profonde par l’appropriation d’un rite majeur.

Du film négligé…

La critique a reconnu en Un jour sans fin un film autoréflexif dès 1993. Grâce aux répétitions du quotidien, Phil parvient en effet à manipuler son petit monde comme y réussit un réalisateur. En progressant par l’échec, il tente aussi une séduction parfaite auprès de Rita qui évoque une succession de prises sur un tournage afin de composer un film. Néanmoins, la profondeur de la mise en abyme du long-métrage d’Harold Ramis s’apprécie à travers un point de vue global. Tout d’abord, avec les contraintes de temps (la boucle temporelle) et d’espace (le blizzard), Un jour sans fin pointe les deux dimensions du cinéma dans lequel il évolue. Mais, là où le bât blesse à l’intérieur de ce film en autoréflexion, c’est que Phil refuse de se plier aux exigences de la comédie romantique dont il est le protagoniste avec Rita. Tombé amoureux d’elle au premier regard, il est malgré tout trop imbu de lui-même pour le reconnaître. Le personnage se montre alors grossier avec la productrice au lieu de tenter de lui ravir son cœur à l’occasion du jour de la marmotte. Ce faisant, Un jour sans fin embrasse le registre fantastique pour contraindre le rustre à jouer le jeu de la comédie romantique, quand bien même il devrait revivre le 2 février une infinité de fois.

Ainsi, chaque nouvelle journée s’apparente à la possibilité de tourner le film attendu. Le petit « clap » du réveil qui annonce 6 heures du matin évoque d’un clap de cinéma avant la première scène, et la chanson I got you Babe diffusée par la radio tient d’une musique de générique. Le sens de ses paroles est d’ailleurs double pour se moquer de Phil, « I got you » pouvant s’entendre comme « je t’ai eu, tu es coincé dans ma boucle temporelle » de la part du long-métrage. Néanmoins, l’anti-héros exclut malgré cela de jouer sa partition romantique. Il tente d’abord de dévier le film vers le genre action (sa course-poursuite avec les policiers), puis vers l’érotisme (sa soirée avec sa conquête Nancy), le braquage (son vol auprès des convoyeurs de fonds), ou le western (son accoutrement de Bronco quand il se rend au cinéma). Dans un ultime essai de mener Un jour sans fin à sa guise, Phil subvertit sa nature romantique afin de séduire Rita seulement pour coucher avec elle. Le protagoniste échoue et décide alors de refuser de jouer, d’où la scène dépressive où il demeure à sa pension, affalé devant un jeu télévisé. Elle a une portée régressive pour Phil qui reste en pyjama devant le petit écran, spectateur, au lieu de briller sur le grand en héros sentimental. Toujours condamné à se réveiller au début du film, le personnage essaie ensuite de casser le réveil (le clap), incapable d’échapper à ce qu’Un jour sans fin attend de lui. Et en vient à vouloir se tuer par divers moyens, procédé radical pour ôter son nom du scénario, ce qui avorte encore puisqu’il ressuscite à chaque fois.

… au film abouti

Le temps consacré par Phil à fuir sa prérogative de personnage n’aura cependant pas été vain, puisqu’il finit par s’avouer son amour envers Rita et renoncer à son ego. Cette transformation faite, il engage un revirement complet de son attitude pour servir le film. Au festival du jour de la marmotte, il s’empare ainsi de la caméra de Larry pour obtenir un bon angle de prise de vue lors de son reportage. Puis, il se met à la sculpture sur glace afin de produire encore plus d’images. Non content de contribuer au visuel du film, il enrichit ses dialogues de poésie lors du reportage, ajoute de la musique en composant au piano, prend soin de la figuration (les habitants de Punxsutawney qu’il aide), ou officie comme machiniste (son changement de pneu cric en mains). L’œil sur la montre, il enchaîne de surcroît ces moments avec l’exactitude d’un monteur. En fait, le zèle de Phil devient tel qu’il délaisse Rita malgré ses sentiments assumés, d’autant qu’il s’est convaincu de ne pas la mériter. Il se contente alors d’une relation virtuelle avec l’objet de son amour, par l’image, en sculptant ses traits dans la glace. D’un personnage désinvesti, il est donc passé à un autre extrême en devenant un réalisateur diligent mais oublieux de l’essence du film.

C’est le moment pour Rita d’assumer son rôle de productrice afin d’obtenir le dénouement prévu. Le trio qu’elle compose avec Phil et Larry est une autre autoréflexion du film puisqu’il vient à Punxsutawney tourner (un reportage), et non contente d’officier dans l’équipe à la production, la jeune femme achète Phil aux enchères lors de la soirée festive. Avec ce pouvoir, sorte de final cut, elle contraint le protagoniste à lui accorder du temps et ce dernier lui déclare son amour. (Au passage, Rita s’assure de ne pas éventer la fin aux spectateurs quand elle répond « let’s not spoil it » à un Ned Ryerson interrogatif sur la suite de la soirée.) Mutuellement séduit, le couple va au bout de la nature romantique d’Un jour sans fin et la boucle temporelle s’achève. Le film, et le jour de la marmotte destiné à porter la narration, se terminent au petit matin du 3 février sur les bras enlacés des deux amoureux.

Harmonie

Comique de la limite, fable sur la sortie de l’égo pour se lier par le rituel aux forces supérieures et à la communauté, mise en abyme de la comédie romantique… Un jour sans fin doit son statut de classique et son impact sur la culture occidentale à sa richesse signifiante, un peu à la manière de Matrix dans un autre registre. Du reste, celle-ci se densifie encore si l’on prend en compte des interprétations souvent évoquées depuis 1993 à propos du long-métrage. À juste titre, le mythe de Sisyphe lui est accolé de par la remise à zéro des efforts de Phil à chaque nouveau 2 février. Cette mésaventure peut encore s’apprécier comme un purgatoire, l’anti-héros étant condamné à se purifier. Dans cette optique Rita est pour Phil un centre du bien qui le guide dans son évolution, et le personnage féminin se targue justement de 12 années d’école catholique. Le bouddhisme offre aussi des clés pour comprendre Un jour sans fin. Sans être exhaustif sur ce point, le renoncement à l’égo (central à la spiritualité asiatique) résonne bien entendu avec le parcours de Phil, dont le jour de la marmotte sans cesse revécu s’apparente quant à lui à la transmigration. Il est en outre frappant que les trois épisodes de vieillesse, de maladie et de mort, ayant décidé Siddhârtha à arpenter le chemin de Bouddha, sont synthétisés dans l’épisode du sans-abri que Phil n’arrive pas à sauver.

Un véritable kaléidoscope de sens. Au fond, il semble que les journées vécues à Punxsutawney, toutes différentes bien qu’articulées pour porter le destin de Phil, trouvent leur pendant dans les multiples interprétations du film, se chevauchant sans jamais s’invalider les unes des autres. Une sorte de vibration plurielle. Comme celle d’un riche accord de jazz joué par le héros à la fin de son périple temporel, qui évoque aussi deux amoureux dont les particularismes résonnent en harmonie. Ceux de Phil, et ceux de Rita. Un accord parfait.

Un jour sans fin – Bande-annonce

Un jour sans fin – Fiche technique

Réalisation : Harold Ramis
Scénario : Danny Rubin, Harold Ramis
Interprétation : Bill Murray, Andie MacDowell, Chris Elliott
Photographie : John Bailey
Musique : George Fenton
Production : Trevor Albert, Harold Ramis
Durée : 1h41
Genres : comédie romantique, fantastique
Pays : États-Unis
Année de sortie : 1993 (reprise en France le 10 août 2022)