« Le Printemps de Sakura » : l’éveil

Les éditions Glénat publient Le Printemps de Sakura, de Marie Jaffredo. Cette dernière y met en scène une fillette marquée par la mort accidentelle de sa mère, et contrainte de séjourner chez une grand-mère japonaise qu’elle ne connaît pas. Un récit initiatique à travers lequel elle va s’éveiller aux traditions locales, aux sens et renouer avec l’être aimé disparu.

Encore marquée par le deuil de sa mère, fauchée par une voiture, Sakura, huit ans, doit en sus subir les interrogations identitaires de ses camarades de classe : comment se définir quand, dans un Japon peu ouvert à l’immigration, on est l’héritière de deux cultures différentes, française et nippone ? C’est dans ce contexte peu amène que la fillette apprend qu’elle va séjourner chez sa grand-mère maternelle, qu’elle ne connaît pas, en raison du départ prochain de son père pour une mission professionnelle en Inde. Elle exprime ses réserves, fait valoir qu’elle ne maîtrise pas parfaitement le japonais, mais doit finalement s’y résoudre.

Scénariste et dessinatrice, Marie Jaffredo choisit de se porter à hauteur d’enfant et de nous conter un récit à la fois initiatique et poétique. Dans la maison de cette ancienne enseignante, au cœur du Japon rural, Sakura va s’éveiller à la nature – les animaux, les odeurs, les textures, les bruits – et aux traditions locales – des spécialités culinaires aux kamis (des éléments dotés d’une âme selon certaines croyances) en passant par le butsudan (autel permettant de prier les ancêtres). À mesure qu’elle découvre jardins, plats, cerisiers en fleurs ou senteurs, Sakura va renouer avec une part d’elle-même, celle la liant à sa mère. Une photographie de cette dernière alors qu’elle n’était encore qu’une fillette va d’ailleurs symboliser cette filiation.

Très beau, recourant volontiers aux couleurs ocre ou délavées (mis à part les flashbacks, en noir et blanc), Le Printemps de Sakura recèle une poésie aux formes variées, mais tout entière contenue dans sa page 73, présentant une végétation luxuriante subtilement traversée par des filets de lumière. Son découpage circonstancié par petites vignettes restitue parfaitement l’esprit de découverte, de curiosité et d’émerveillement dans lequel se trouve Sakura. Pour elle, le charme champêtre d’une petite commune portuaire devient un objet de formation, d’apaisement et d’identification. Pourtant, Marie Jaffredo glisse avec pertinence une scène durant laquelle les enfants du village l’envient ouvertement de vivre dans une métropole, témoin d’une envie d’ailleurs quasi universelle (sauf dans le cas de sa grand-mère !).

Pour mieux mettre en lumière les pensées et affects de son personnage, Marie Jaffredo recourt à un procédé assez conventionnel : le journal intime. Ce n’est pas la seule facilité de ce roman graphique, puisque s’y ajoute par exemple la mise en parallèle des divertissements urbains (le cinéma) et ruraux (la nature), avec des enfants admirant le spectacle offert par les arbres comme ils le feraient devant un blockbuster hollywoodien. Mais qu’importe en définitive, puisque Le Printemps de Sakura se montre avant tout exemplaire dans son traitement du deuil et des questions filiales, y instillant ce qu’il faut de sensibilité et de justesse.

Le Printemps de Sakura, Marie Jaffredo
Glénat, août 2022, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.