Vacances et Cinéma : Monika, d’Ingmar Bergman, une tragédie d’été en trois actes

Point culminant, tant stylistique que thématique, de la première partie de carrière d’Ingmar Bergman, Monika est un incontournable des romances estivales au cinéma. Aussi idyllique que tragique.

Monika se structure comme une tragédie en trois actes : la rencontre, avec l’amour et les rêves naissants ; l’idylle, le bonheur absolu sous forme de parenthèse enchantée ; le retour à la réalité, le désenchantement et la mort d’une relation vouée à l’échec. Le film s’ouvre sur une rencontre fortuite entre une jeune femme, Monika, et un jeune homme, Harry, assis l’un derrière l’autre à une table de café. Lui tient une cigarette, elle tient une allumette. Le feu prend. « Ça sent le printemps aujourd’hui. On n’a pas envie de travailler. Si on partait en voyage, pour visiter le monde entier ? », lance Monika, comme si les deux inconnus étaient amis ou amants depuis toujours.

D’emblée, Bergman dépeint une société aliénante et carcérale pour ces jeunes gens, qui sont comme prisonniers de leur quotidien. Harry travaille, malmené par ses supérieurs ; Monika subit les tumultes du cocon familial, malmenée par ses parents. Lui a toujours été seul, il n’aime pas la compagnie des autres. Elle a toujours été noyée dans le bruit incessant du foyer, dont elle ne peut plus supporter la compagnie. D’horizons différents, voire opposés, c’est cette même misanthropie qui va rapprocher Harry et Monika, en un éclair.

Tous deux rêvent de voyage, de cinéma, d’aventure, d’amour, d’exil – bref, de tout ce qui pourrait les faire s’échapper du monde. Les regards perdus dans le vide se multiplient, la tête posée dans le creux des mains, des sourires enfantins au bord des lèvres. Jusqu’au jour où ils décident de tout quitter, pour de bon cette fois, partant vivre sur une île qu’ils gagnent en bateau au beau milieu de la nuit.

C’est alors que débute l’idylle, censée pouvoir durer éternellement. Mais l’été n’est pas éternel, les sentiments non plus. Cette partie centrale donne lieu à de superbes prises de vue : les paysages sont vastes et très bien filmés, la photographie est somptueuse. Seuls, les amants n’ont plus besoin de parler : seuls comptent ces longs moments de silence, uniquement parasités par le bruit de l’eau, le chant des oiseaux, le frémissement de l’herbe ou le ronronnement d’un bateau.

Leur misanthropie grandit. Même l’idée de danser lors d’un bal devient impossible, aussi préfèrent-ils faire la même chose à deux, un peu plus loin, sur un ponton. Jusqu’ici, on pourrait croire à une romance bluette et idéaliste, mais ce serait mal connaître Ingmar Bergman. Très vite, ils s’en prennent à quiconque viendrait perturber leur bulle de bonheur avec une violence étonnante. Toute tentative de sociabilité est un échec. En ceci, le film peut faire penser à La Balade sauvage de Terrence Malick, qui, vingt ans plus tard, mettra en scène un couple assez similaire et des thématiques convergentes.

L’été n’est pas éternel. Petit à petit, la peur d’être rattrapé par la réalité ronge Harry, alors que Monika, elle, semble encore sur un nuage. Il faut bien trouver du travail pour pouvoir manger, voyager, vivre ! L’utopie s’effondre, la romance se heurte au mur froid du réel, au mur des responsabilités, des besoins primaires, de la loi. Parenthèse enchantée, l’escapade amoureuse aura duré le temps d’un été, le temps d’une découverte de l’autre par négation des autres.

Vient alors le retour à la vie quotidienne, la « vraie » vie de couple, et tous les problèmes qui en découlent auxquels les jeunes gens ne prêtent pas attention dans un premier temps, pensant leurs sentiments suffisamment forts pour résister au monde. Les ombres réapparaissent, la photographie s’assombrit, les visages se durcissent. Les regards perdus dans le vague des rêves adolescents laissent place à des regards tout aussi perdus, mais vides, totalement désenchantés. Harry travaille d’arrache-pied, Monika se sent délaissée. L’amour est mort, irrémédiablement.

Ce qui fait de Monika un film aussi beau et puissant, bien que parfois terriblement nihiliste, c’est le regard affectueux et bienveillant que pose Bergman sur ses propres personnages, qu’il ne semble jamais juger d’un point de vue moral. Qu’ils abandonnent leurs responsabilités, qu’ils volent, qu’ils agressent, qu’il la frappe, qu’elle le trompe, qu’ils se fassent des idées ou qu’ils se consument dans la plus froide réalité, le cinéaste suédois filme ses personnages avec pudeur et empathie. En cela, Monika se situe entre le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague française : une peinture neutre et désenchantée d’une génération en plein questionnement existentiel, portée par une héroïne que ne renierait sans doute pas Jean-Luc Godard (Monika est une sorte d’Anna Karina dans Vivre sa vie, quelques années plus tôt). Sorti en 1953, Monika est l’un des films les plus modernes de Bergman sur le plan thématique, l’un des plus « purs » et « simples » aussi, peut-être – ce qui n’en fait pas moins une œuvre passionnante et immanquable. À voir en été ; à méditer le reste de l’année.

https://www.youtube.com/watch?v=_PChiNNUalI

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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