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Assurance sur la mort, le modèle absolu du film noir signé Billy Wilder

La sortie de la copie restaurée d’Assurance sur la mort, de Billy Wilder, permet de revoir un des grands classiques du cinéma hollywoodien et un des chefs d’œuvre du film noir.

Synopsis : Walter Neff fait du porte-à-porte pour vendre des assurances. Un jour, il rencontre une femme, Phyllis Dietrichson, et tombe sous son charme. Elle va lui demander de l’aider à se débarrasser de son mari.

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Assurance sur la mort n’est pas seulement un chef d’œuvre. Il s’agit sans doute du modèle absolu de film noir, le parangon du genre. D’abord, Assurance sur la mort est l’adaptation d’un roman de James M. Cain, auteur qui connaîtra un grand succès aux États-Unis dans les années 40 et verra deux autres de ses romans adaptés avec succès, Le Facteur sonne toujours deux fois (qui, en 1943, avait donné Ossessione, le premier chef d’œuvre de Luchino Visconti) et Mildred Pierce.

Ensuite, le scénario d’Assurance sur la mort est écrit par Billy Wilder et Raymond Chandler, l’auteur du Grand Sommeil, créateur du personnage du détective privé Philip Marlowe. Même si les deux scénaristes ne se sont pas entendus pendant l’écriture, ils ont su ciseler des dialogues extraordinaires, incisifs (il faut préciser qu’avant d’être réalisateur, Wilder avait entre autres écrit des scénarios pour Ernst Lubitsch, et on retrouve parfois cette influence dans l’œuvre du cinéaste).

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Comme dans tout bon film noir, l’action d’Assurance sur la mort se déroule avant tout sur le plan moral. A l’aide de la voix off, nous plongeons dans la tête d’un Walter Neff pris en plein dilemme, dans cette lutte entre le vice et la vertu. Ici, pratiquement pas de suspense ou de surprise. Le spectateur ne se pose pas la question de savoir ce qui va se passer, si le criminel va s’en tirer ou pas : le film débute par la scène finale, puis le reste de l’historie se déroule devant nous en un long flashback. Ainsi, nous savons dès les premières secondes que Walter Neff est grièvement blessé et nous l’entendons avouer sa participation au crime. L’enjeu n’est pas de trouver l’identité d’un assassin, mais de mettre en scène un conflit moral.

Et Billy Wilder se plaît à employer tous les moyens mis à sa disposition par le cinéma pour arriver à ses fins. La première moitié du film, qui se déroule avant le crime, nous montre Neff tiraillé entre deux choix diamétralement opposés. L’emploi de la voix off, qui d’habitude peut se révéler envahissante, est ici particulièrement bien mesurée et d’une grande utilité pour mettre à nu les déchirements du personnage. Des jeux d’ombres et de lumières hérités directement de l’expressionnisme se dessinent sur l’agent d’assurance, le découpant en une partie sombre et une lumineuse.

Et surtout, toute cette première moitié est marquée par des allers-retours entre deux lieux hautement symboliques, la villa des Dietrichson et le bureau de Neff dans l’immeuble de la compagnie d’assurance. Ces trajets en voiture figurent le balancement moral du personnage. Wilder inscrit géographiquement l’ alternative qui se propose à lui, et la ville devient un véritable paysage mental.

Ce procédé, issu lui aussi de l’expressionnisme, fait du décor la projection de l’intériorité du personnage. « Elle pleurait doucement, comme la pluie sur les fenêtres », dira Neff au sujet de Phyllis.

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Assurance sur la mort est construit comme une tragédie classique. Le fait de connaître la fin dès les premières minutes du film impose comme une impression de fatalité qui tombe sur les personnages. « La machine était partie, rien ne l’arrêterait. » Neff fait plusieurs fois allusion au destin. Une fois qu’il a accepté l’idée de commettre un meurtre, il n’est plus libre des conséquences de ses actes.

C’est cela que nous montre la seconde moitié du film. Là aussi, le scénario prend un parti pris formidable et extrêmement bien exploité : le criminel et l’enquêteur (Edward G. Robinson, absolument génial, comme d’habitude) sont des collègues (et même des amis). Ainsi, Neff peut suivre pas à pas la progression de l’enquête et voir l’étau se resserrer inexorablement autour de lui et de Phyllis, ce qui renforce encore l’impression d’une fatalité.

Tout cela donne au film un rythme diabolique. L’action se déroule à toute vitesse vers un final qui, si on le connaît dès le début du film, n’entraîne pas moins un certain suspense. Wilder crée des scènes qui sont devenues des modèles du genre et ont été copiées un nombre incalculable de fois depuis 1944. Assurance sur la mort est devenu la référence en la matière.

De même, les deux acteurs principaux constituent un des couples mythiques du cinéma classique hollywoodien. Barbara Stanwyck, affublée d’une perruque blonde et d’un bracelet de cheville, dégage une sensualité de chaque instant (aidée en cela par des dialogues emplis d’allusions sexuelles et des ellipses très suggestives). Fred MacMurray, quant à lui, tient là le rôle de sa carrière. Wilder avait d’abord pensé à un acteur plus confirmé, George Raft (spécialiste des rôles de gangster dans les années 30, et que Wilder dirigera dans Certains l’aiment chaud), mais Raft refusera, trouvant que le scénario du film allait trop loin dans l’ambiguïté morale.

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Il faut dire que Assurance sur la mort se déroule dans un monde où tout le monde est fautif. Mis à part éventuellement Keyes, aucun personnage n’est innocent, à des degrés divers. Le mari assassiné était loin d’être une victime tout en pureté, et son adolescente de fille n’est pas remplie de respect envers ses parents.

Au milieu de tout cela, Neff apparaît plutôt comme un imbécile facilement manipulable. Il a deux éclairs de lucidité dans le film, un au début lorsqu’il devine le projet de Phyllis, et l’autre à la fin lorsqu’il lui dit qu’elle n’avait besoin de lui que parce qu’il s’y connaissait en assurances. Sinon, Neff est un personnage qui est toujours d’accord avec la dernière personne à qui il parle, n’ayant aucune opinion et aucune idée personnelle. C’est flagrant dans la seconde partie : lorsqu’il est avec Lola, il est convaincu qu’elle a raison et se retourne contre Phyllis ; quelques minutes plus tard, lorsqu’il est avec Phyllis, c’est elle qui a raison et il se retourne contre Lola. Il apparaît comme une véritable girouette incapable de se décider par lui-même. Son idiotie est d’autant plus mise en valeur qu’il est confronté à Keyes, son collègue, doté d’une grande intelligence et de beaucoup de perspicacité.

Mise en scène extrêmement réfléchie, utilisation intelligente du décor urbain, dialogues remarquables et couple mythique, Assurance sur la mort a tout pour être un des grands classiques du cinéma hollywoodien des années 40 et reste encore de nos jours un modèle dans le domaine du film noir.

Assurance sur la mort : bande annonce

Assurance sur la mort : fiche technique

Titre original : Double Indemnity
Réalisation : Billy Wilder
Scénario : Billy Wilder et Raymond Chandler, d’après le roman de James M. Cain
Interprétation : Fred MacMurray (Walter Neff), Barbara Stanwyck (Phyllis Dietrichson), Edward G. Robinson (Barton Keyes), Jean Heather (Lola Dietrichson), Tom Powers (Mr. Dietrichson).
Photographie : John Seitz
Montage : Doane Harrison
Musique : Miklos Rosza
Producteur : Joseph Sistrom
Société de production : Paramount Pictures
Société de distribution (1944) : Paramount Pictures
Société de distribution (copie restaurée, 2018) : Les Acacias
Genre : film noir, drame
Date de première sortie en France : 31 juillet 1946
Date de sortie (copie restaurée) : 31 janvier 2018
Durée : 107 minutes

Etats-Unis-1944

Golem, le tueur de Londres : Petit théâtre de la rue

Sorti directement en DVD (après un passage en festivals), Golem : Le tueur de Londres de Juan Carlos Medina propose une énième déclinaison du polar victorien. Mais le scénario de Jane Goldman (Kingsman), réserve quelques surprises et chausse-trappes qui sortent cette production du tout venant.

Si le monde est un théâtre et tous les hommes et femmes des acteurs, autant ne pas rater sa sortie. Si nous nous donnons en spectacle, celle-ci doit être spectaculaire et marquer les esprits. C’est plus ou moins la même rengaine qui sous-tend nombre d’histoires de meurtre portées au cinéma. Il est curieux de voir que l’imaginaire policier semble avoir toujours eu des liens plus ou moins proches avec le monde du spectacle. Déjà à l’époque victorienne, les actes de l’Éventreur de Whitechapel défrayait la chronique (à coups de meurtres particulièrement violents et de lettres anonymes), assouvissant chez le londonien moyen cette envie de sang et de peur. Un fait divers glauque transformé en feuilleton public où les meurtres s’enchaînent, ainsi que les inspecteurs chargés de l’affaire. L’aspect insoluble du mystère continue de passionner aujourd’hui et, dans l’imaginaire collectif, le Londres victorien est toujours associé à cette figure du tueur qui aurait « donné naissance au XXe siècle ». Comme le dit Dan Leno, célèbre comique du Music-Hall et personnage du film : « Here we are again ! ».

L’ombre de Jack l’Éventreur plane évidement sur ce récit. Une série de meurtres dans le quartier glauque de Limehouse qui fascine autant qu’elle effraie le public. Inspecteur brillant dont la carrière connaît un coup d’arrêt suite à des rumeurs sur sa sexualité, John Kildare se fait refiler le dossier par une étoile montante de la police qui ne veut pas entacher sa réputation. Son investigation l’amène rapidement sur la trace d’une troupe de théâtre dirigée par le truculent Dan Leno. En parallèle, une ancienne actrice de la bande, Lizzie Cree, est accusée d’avoir empoisonné son mari, un dramaturge raté. Les deux affaires sont évidement liées, car le mari assassiné est un des suspects.
Si tout le décorum victorien est présent (des costumes aux décors), Golem se démarque tout de même par quelques idées intelligentes. Premièrement, l’Éventreur n’est jamais directement cité ou évoqué. Peut-être parce que l’intrigue prend place quelques années avant. Le monstre qui terrifie la ville porte le nom de Golem, d’après la créature du folklore hébreux, mue par une volonté supérieure. Et enfin, le monde du spectacle n’est pas juste là pour faire joli mais sert le véritable propos du film.

Lizzie Cree est une fille des rues qui trouve une échappatoire dans le théâtre, Dan Leno crée des pièces autour des vices de la rue, Kildare cache son homosexualité au monde etc. Fidèle à sa tradition du polar, tous les personnages jouent un rôle ou endossent un masque devant une société victorienne particulièrement stricte et puritaine. Mais la question ici n’est pas tant de savoir qui est le Golem mais bien ce que cache cette affaire de meurtre. Car le développement de l’intrigue en tant que telle peut éventuellement décevoir les puristes. Chaque suspect est éliminé de la liste au fur et à mesure pour déboucher sur un twist qui peut sembler surfait. Notons toutefois cette idée de mise en scène maligne où, par translation, Kildare imagine chaque meurtre avec un suspect différent, avec pour seule pièce à conviction un journal anonyme écrit par le tueur. Artifice qui permet cette séquence hallucinatoire où Karl Marx en personne charcute une des victimes. Si même l’inspecteur juge cette hypothèse finalement stupide, le délire est là. Le film n’hésite pas à enfoncer des portes ouvertes pour le pur plaisir du spectateur. Cet effet de transition laisse également une ouverture pour la fin : la révélation du tueur est-elle exacte ? Ou un autre artifice monté de toute pièce pour attirer l’attention ?

Toujours est-il que nous revenons encore au même triangle que forme Dan Leno, John Cree et Lizzie. Entre attirance, amitié et rivalité, l’exploration de leur vie permet de tracer une carte des vices londoniens. Prostitution, pornographie, drogue, grand guignol… Tout en opposant deux lieux de rencontres qui ont la même fonction spectaculaire : le théâtre et le tribunal, soit la basse et la haute société. Le public veut du sang, qu’il soit vrai ou faux. Tout cela mène à ce lieux unique de la potence, désertée par un public finalement lassé de ce feuilleton. Bien que celui-ci sera finalement recyclé dans une pièce à succès.

Cette idée de représentation est au centre du script de Jane Goldman (d’après un roman de Peter Ackroyd), qui retrouve une efficacité que l’on ne lui connaissait plus depuis le premier Kingsman. Si l’enquête ne trépigne pas et enchaîne les rebondissements attendus, la scénariste laisse suffisamment d’espace pour développer d’autres thèmes qui prennent aujourd’hui une résonance forte. Derrière ce monde de faux semblants, ce sont bien les femmes qui sont sacrifiées sur l’autel de la réussite sociale des hommes. La souffrance qu’elles subissent sert de prétexte à une charité chrétienne mal placée, de thème pour une nouvelle pièce ou encore de tremplin pour une promotion inattendue. Quelles que soient leurs actions (même les plus répréhensibles), elles seront toujours oubliées ou laissées dans l’ombre, tandis que les mâles ramassent les acclamations du public ou les éloges de la presse.

Le film oublie parfois de prendre des gants, certains dialogues manquent de subtilité et Juan Carlos Medina semble par moments un peu trop sûr de ses effets (distorsion d’images et de sons lors des séquences de meurtres). Mais Golem réserve quand même quelques moments forts. Assez bavarde pour maintenir un rythme soutenu, l’histoire laisse tout de même suffisamment de vide pour respirer, pour laisser le spectateur se faire un son propre avis. Si certains points sont évoqués frontalement, d’autres restent dans le non dit ou le sous-entendus. Toujours spectaculaire dans ses représentations des assassinats, mais relativement évasif sur les sujets plus rudes (le viol, l’excision), Golem joue tout de même assez finement sur ce qu’il est possible ou non de montrer à l’écran. Entre la violence réclamée par le public et la réalité, il y a un fossé que personne ne semble vouloir franchir, et là se situe une autre piste d’interprétation.

Golem : Le tueur de Londres peut paraître un peu cheap pour un film de cinéma, mais comme sortie DVD, le film sort des sentiers battus par la richesse de ses thématiques. Avec une distribution suffisamment impliquée (Bill Nighy toujours très bon et remplaçant Alan Rickman au pied levé, Olivia Cook surprenante, Eddie Marsan méconnaissable), le film à rapidement plus d’intérêt qu’un certain nombre de films classe A. Sa description du Londres victorien comme capitale du vice n’est pas sans rappeler l’œuvre d’un certain Alan Moore. Mais là où From Hell (des frères Hughes) était trop propre dans sa description des meurtres de l’Éventreur, celui-ci à toutes les coutures qui craquent, ce qui n’est finalement pas plus mal. Plus qu’un polar victorien, Golem est un film avec un vrai sujet, chose de plus en plus rare aujourd’hui.

Golem : Le tueur de Londres – Bande-annonce :

Golem : Le tueur de Londres – Fiche Technique

Titre original : The Limehouse Golem
Titre français : Golem, le tueur de Londres
Réalisation : Juan Carlos Medina
Scénario : Jane Goldman, d’après le roman Le Golem de Londres (Dan Leno and the Limehouse Golem) de Peter Ackroyd
Direction artistique : Grant Montgomery
Décors : Frederic Evard et Nick Wilkinson
Costumes : Claire Anderson
Photographie : Simon Dennis
Montage : Justin Krish
Musique : Johan Söderqvist
Date de sortie DVD & Blu-Ray : 23 Janvier 2018

Grande-Bretagne – 2016

L’Insulte de Ziad Doueiri : procès de quartier aux tournures nationales

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Si les films judiciaires sont nombreux dans le cinéma mondial, avec L’Insulte, Ziad Doueiri nous passionne pour un procès de quartier bien plus complexe qu’il n’y parait.

Synopsis : À Beyrouth, de nos jours, une insulte qui dégénère conduit Toni et Yasser devant les tribunaux. De blessures secrètes en révélations, l’affrontement des avocats porte le Liban au bord de l’explosion sociale…

4ème long-métrage et retour au Liban pour Ziad Doueiri, réalisateur de Baron Noir, très prochainement de retour sur nos écrans pour la saison 2.
Avec L’insulte, le réalisateur nous propose un nouveau film de procès, sujet ayant déjà été exploré par de très nombreux réalisateurs, avec plus ou moins de réussite.
L’accusé, Yasser, est réfugié libanais et ouvrier. Toni, le plaignant, est un chrétien libanais, tranquillement installé avec sa femme enceinte dans un appartement, où la gouttière pose problème. Ainsi, L’insulte ne se borde pas à un simple film juridique mais soulève également de nombreuses questions sur la cohabitation au Liban, sur les actions d’Ariel Sharon, ou sur la légitimité de la Palestine. L’antisémitisme ainsi que la xénophobie prennent une place à part entière dans L’insulte, mais toujours sous un angle critique. Sans tabou, le réalisateur nous fait voir comment le conflit est abordé au cœur de la population libanaise. Toutefois, il ne prend pas parti, même si des propos peuvent choquer. Les deux partis sont représentés de manière identique. On perçoit l’importance de la cohabitation au Liban pour Ziad Doueiri.
C’est en cela que le scénario est plus que bien construit et bien plus complexe qu’il n’en a l’air. La qualité des dialogues, l’intensité du récit et le très peu de temps morts font de ce long-métrage une œuvre palpitante et haletante. Le spectateur devient public du procès et se forge, malgré lui, une opinion, quitte à être déçu lorsque le verdict tombe. Impossible de rester de marbre face à une telle intrigue.

Mais si L’insulte est une excellente surprise de ce début d’année 2018, c’est grâce à son casting, où il n’y aucune faute note. Une chose est sûre : Kamel El Basha n’a pas volé sa Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine lors de la Mostra de Venise 2017, même s’il aurait pu aisément la partager avec Adel Karam qui vient compléter avec brio le duo principal.
Que ce soient Camille Salameh, avocat de Toni, ou Diamand Bou Abboud, avocate de Yasser, ils laissent le spectateur pantois tant il sont crédibles, à la fois autoritaires et étonnamment humains, avec des relations exiguës qu’il est bon de ne pas dévoiler. La mise en scène de Ziad Doueiri est réfléchie et maitrisée, en adéquation avec le peu de lieux qui composent son film. Et si les acteurs nous apparaissent comme si impressionnants, c’est par les choix techniques et esthétiques du réalisateur. Les gros plans sont extrêmement nombreux et l’intimité des protagoniste nous est dévoilée. Aucun artifice dans la progression de ce procès, presque tout nous est montré. Le spectateur évolue en même temps que les personnages, et aucun détail ne lui est épargné. D’où le principe de témoin du procès évoqué précédemment.

S’il fallait relever un défaut au film, ce serait sans doute sa longueur. Le film aurait gagné en puissance s’il avait été plus court d’un quart d’heure. Certaines scènes peuvent apparaître comme superflues ou redondantes.

Avec L’Insulte, cette fin de janvier 2018 est marquée par un film coup de poing, auquel on ne s’intéresserait pourtant pas forcément. En espérant que la saison 2 de Baron Noir soit à la hauteur de ce long-métrage.

L’Insulte : Bande-annonce

L’Insulte : Fiche technique

Titre original : Qadiat raqm 23
Réalisation : Ziad Doueiri
Scénario : Ziad Doueira, Joelle Touma
Interprétation : Adel Karam, Kamel El Basha, Rita Hayek, Christine Choueiri, Diamand Bou Abboud, Camille Salameh…
Montage : Dominique Marcombe
Musique : Eric Neveux
Récompenses : Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine
Producteurs : Rachid Bouchareb, Jean Bréhat, Julie Gayet, Antoun Sehnaoui, Nadia Turincev
Société de production : Tessalit Productions, Ezekiel Film Production
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 112 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 31 janvier 2018

Liban, France, Chypre, Belgique – 2018

La Douleur, d’Emmanuel Finkiel : rencontre sensible du cinéma et de la littérature

S’attaquer à un monstre de la littérature qui est également un génie du cinéma comme l’était Marguerite Duras est un défi que peu de cinéastes ont envie de relever. Avec la Douleur, Emmanuel Finkiel l’a fait, et sa réalisation colle parfaitement à l’univers intellectuel de l’écrivaine tout en rendant cette dernière terriblement humaine.

Synopsis : Juin 1944, la France est toujours sous l’Occupation allemande. L’écrivain Robert Antelme, figure majeure de la Résistance, est arrêté et déporté. Sa jeune épouse Marguerite, écrivain et résistante, est tiraillée par l’angoisse de ne pas avoir de ses nouvelles et par sa liaison secrète avec son camarade Dyonis. Elle rencontre un agent français de la Gestapo, Rabier, et, prête à tout pour retrouver son mari, se met à l’épreuve d’une relation ambiguë avec cet homme trouble, seul à pouvoir l’aider. La fin de la guerre et le retour des camps annoncent à Marguerite le début d’une insoutenable attente, une agonie lente et silencieuse au milieu du chaos de la Libération de Paris.

Rien sur Robert

Il y a quelques mois disparaissait l’immense Jeanne Moreau. L’occasion pour divers médias de remettre en mémoire sa filmographie, dont Cet amour-là, un film inspiré du livre éponyme d’Yann Andrea, le dernier compagnon de Marguerite Duras. L’actrice y incarnait avec une évidence presque trop écrasante une Marguerite Duras déjà au sommet de son génie littéraire.

la-douleur-emmanuel-finkiel-film-critique-melanie-thierry-benjamin-biolayDans la Douleur d’Emmanuel Finkiel, c’est Mélanie Thierry qui interprète l’écrivaine, alors auteure d’un seul livre, les Impudents, signé sous le nom de plume tout beau tout chaud de Marguerite Duras. Mais Marguerite était encore Madame Antelme aux yeux de tous, la littérature était en germe, et bien en germe, mais la Résistance était au centre de la vie de cette époque. Le texte à la base du film, tiré de cahiers « oubliés » dans sa maison de Neauphle-le-Château et édité pour la première fois en 1985, porte déjà le style durassien (il aurait pu être retouché lors de sa publication). Et l’actrice, sans jamais singer le modèle, incarne le personnage d’une manière très convaincante. Sa Marguerite est une femme frêle qui dégage une incroyable force. Elle délivre les extraits choisis par Emmanuel Finkiel, d’une voix (off) percutante et douce en même temps, une voix qui force l’attention et l’écoute. Mélanie Thierry est remarquable en tous points dans la Douleur, et tient enfin un rôle taillé à la mesure d’un talent qui n’a pas toujours été mis en avant.

Le texte relativement court de Marguerite Duras est extrait des deux premiers récits sur les trois qui composent le livre La Douleur. Il consigne de manière plus ou moins fragmentaire les sentiments de l’écrivaine pendant l’attente de Robert Antelme, son époux, un membre important de la Résistance, arrêté puis déporté vers Buchenwald et Dachau. Pendant cette attente, elle est entourée de son amant, Dionys Mascolo (Benjamin Biolay), l’ami de Robert, et fréquente Rabier (Benoît Magimel), l’agent français de la Gestapo qui a arrêté Robert, un « idiot » qu’elle voit, dans le but de sauver son mari.

la-douleur-emmanuel-finkiel-film-critique-melanie-thierry-emmanuel-bourdieuLa Douleur n’est  pas unidimensionnelle. La culpabilité est là, le doute est là, la peur est là. Dans la première minute du film, Mélanie Thierry dit ce que Marguerite a ressenti en retrouvant les cahiers : « Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment ». Ce désordre et cette confusion alimentent la douleur, et la résistante qu’elle est, est aussi abattue par le malheur de la France, des femmes de France, de la découverte des crimes nazis et du sort des Juifs.

La force du film est là, de réussir à montrer cette confusion des sentiments, le chaos externe, le tumulte interne. Elle est là, de réussir à traduire en images, un texte éminemment littéraire. Emmanuel Finkiel prend un parti pris formel assez radical : un flou d’arrière-plan très accentué rejette tout ce qui ne concerne pas Marguerite. A la fois pour mieux isoler sa douleur, et pour rendre au spectateur la vision chahutée qu’elle doit avoir du reste du monde : opaque, irréel, incongru. Mais ce choix formel n’est pas sans risque, le systématisme du procédé peut lasser, et les images qui confinent parfois à l’abstrait pourraient annihiler l’émotion apportée par le jeu impeccable des acteurs. En effet, en plus d’une éblouissante Mélanie Thierry, Benjamin Biolay est parfait dans son rôle faussement monolithique, l’ami sincère de Robert sincèrement amoureux de Marguerite. Benoît Magimel est précis dans son personnage du « lou ravi » qui croit ferme à la victoire de l’Allemagne, un homme trouble dont on ne sait pas vraiment s’il manipule Marguerite ou si au contraire c’est Marguerite qui l’a séduit.

la-douleur-emmanuel-finkiel-film-critique-benoit-magimelLa Douleur d’Emmanuel Finkiel passe haut la main l’examen très subjectif des amis de Marguerite Duras qui retrouveront dans le film l’univers si particulier de l’écrivaine, mais également l’examen des amoureux du cinéma qui ne peuvent qu’apprécier les vraies propositions de cinéma de la part d’un réalisateur rare et doué.

 

La Douleur – Bande annonce

La Douleur – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Finkiel
Scénario : Emmanuel Finkiel, d’après le roman éponyme de Marguerite Duras
Interprétation : Mélanie Thierry (Marguerite Duras), Benoît Magimel (Pierre Rabier), Benjamin Biolay (Dionys Mascolo), Grégoire Leprince-Ringuet (François Mitterrand, alias François Morland), Emmanuel Bourdieu (Robert Antelme), Anne-Lise Heimburger (Mme Bordes), Patrick Lizana (Beauchamp), Shulamit Adar (Mme Katz)
Photographie : Alexis Kavyrchine
Montage : Sylvie Lager
Producteurs : Julien Deris, Marc Dujardin, Etienne Mallet, David Gauquié, Yaël Fogiel, Laetitia Gonzalez
Maisons de production : Les Films du Poisson, Cinéfrance, KNM Home Entertainment, Coproduction : Versus Production, Need Productions, France 3 Cinéma, Proximus, Same Player
Distribution (France) : Les Films du Losange
Durée : 127 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 24 Janvier 2018
France, Belgique, Suisse – 2017

Cannes 2017 : Critiques des films de la 70ème édition du Festival

Voici les critiques à chaud des films en compétitions officielles de la 70e édition du Festival de Cannes, des sélections de la Quinzaine des Réalisateurs, Semaine de la Critique, ACID, Cannes Classics ou Cinefondation. De A Beautiful Day à Mise a Mort du Cerf Sacré en passant par Promised Land, Loveless ou The Square revivez les moments forts du rendez-vous cinématographique le plus couru de la planète.

Nos critiques des films primés.

– Palme d’or : The Square de Ruben Ostlund
– Grand prix du jury : 120 battements par minute de Robin Campillo
– Prix du Jury : Loveless d’Andreï Zviaguintsev
– Prix de la mise en scène : Les Proies de Sofia Coppola
– Prix du Scénario : The Killing of A Sacred Deer de Yorgos Lanthimos
– Prix d’Interprétation Féminine : Diane Krüger dans In The Fade de de Fatih Akin
– Prix d’interprétation masculine : Joaquin Phoenix dans  You Were Never Really Here de Lynne Ramsay
– Caméra d’Or : Jeune Femme de Léonor Seraille
– Palme d’or du court métrage : Xiao Chen Er Yue de Qiu Yang.

SÉLECTION OFFICIELLE : En compétition

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Hors-compétition

UN CERTAIN REGARD – SEMAINE DE LA CRITIQUE – QUINZAINE DES RÉALISATEURS –  SÉANCES SPÉCIALES – ACID – CANNES CLASSICS – CINEFONDATION

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Sans pitié (The Merciless (Bulhandang)) de Sung-hyun Byun, un polar qui se démarque par une énergie folle et un style maîtrisé.
La bande dessinée Zombillénium d’Arthur de Pins & Alexis Ducord se paie une version animée en long-métrage et s’inscrit parmi les plus belles réussites de l’animation française.
TesnotaUne vie à l’étroit de Kantemir Balagov est-il le premier choc cannois ?
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Nothingwood  de Sonia Kronlund avec Salim Shaheen
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Après la Guerre, un premier film poignant de Annarita Zambrano
Présenté à l’ACID, Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête de Ilan Klipper questionne notre rapport à la société et ce qu’elle attend de nous.
Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc une relecture musicale des textes de Charles Peguy de Bruno Dumont.
Out de György Kristóf, un premier essai attachant.
Florida Project de Sean Bakerest un film malin dans le regard qu’il porte sur cette jeunesse délaissée dans une Amérique en pleine décadence.
Avec Directions, Stephan Komandarev dresse un portrait critique de la société bulgare actuelle.
La Quinzaine des réalisateurs nous offre Bushwick, un film audacieux, soit 90 minutes de plan-séquence dans un New-York en feu et à sang.
D’Après une Histoire Vraie de Roman Polanski , un thriller psychologique – drôle malgré lui – qui s’impose comme un Misery pour Les Nuls.

Pronostics toutes sélections confondues, bilans et Palmarès

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 Chroniques quotidiennes : les actualités cannoises

À trois semaines du début des festivités, le jury du festival de Cannes 2017 vient d’être annoncé
L’actrice fétiche de Tarantino Uma Thurman sera la présidente du jury Un Certain Regard au festival de Cannes 2017
Section parallèle de l’édition du Festival de Cannes 2017, la Semaine de la Critique vient de dévoiler sa sélection
La Quinzaine des Réalisateurs a dévoilé les 19 films de sa 49ème édition
L’annonce de la sélection officielle du 70ème Festival sous l’égide de Thierry Frémaux et Pierre Lescure
Monica Bellucci sera la maîtresse de cérémonie d’ouverture et de clôture, les 17 et 28 mai prochain
Après George Miller, c’est un autre visionnaire du cinéma qui tiendra la Présidence du Festival de Cannes 2017, Pedro Almodóvar
Jour d’ouverture de la 70ème édition du Festival de Cannes, et la polémique Netflix est sur tous les fronts
La septième édition de Cannes Soundtrack – Une façon de réunir officiellement l’indissociable : la musique et le cinéma
Avec Cannes Classics profiter de nombreux joyaux du septième art avec notamment Le Salaire de La Peur de Henri-Georges Clouzot, Madame de… de Max Ophüls, La Ballade de Narayama de Shohei Imamura ou bien encore Belle de Jour de Luis Bunuel
Tous les films à voir sur la croisette
Makala d’Emmanuel Gras a obtenu le Grand Prix Nespresso
Palmarès complet des partenaires de la sélection Quinzaine des Réalisateurs 2017
Le musicien expérimental Oneohtrix Point Never a remporté le Cannes Soundtrack Award 2017, pour sa B.O. de Good Time des Frères Safdie

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Jack Strong s’infiltre en DVD et Blu-Ray chez KOBA Films

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Dans la lignée des œuvres de John Le Carré, le film d’espionnage polonais Jack Strong a débarqué chez nous directement en DVD et Blu-Ray depuis décembre dernier.

synopsis Décembre 1970. La grève ouvrière est brutalement stoppée par les tirs de l’armée polonaise. Promis aux plus hautes fonctions, le colonel Kuklinski est profondément marqué par cette violente répression. Sa connaissance des plans d’une Troisième Guerre mondiale élaborés par l’URSS renforce encore son malaise. Au péril de sa vie, il contacte le camp ennemi : les États-Unis.

Cela n’est pas évident de faire sortir les spectateurs de leur zone de confort. En dehors des James Bond (concrètement plutôt des films d’action), les films d’espionnage n’attirent pas nécessairement le public dans les salles obscures. Un film d’espionnage polonais ? Encore plus difficile pour les intéresser ! Ce Jack Strong a donc presque mis 4 ans pour débarquer en France en suivant cette logique. Il ne fallait évidemment pas s’attendre à une quelconque sortie en salles à ce stade-là, il subit le sort de nombreux films désormais en se faisant connaître directement en DVD et Blu-Ray. Si les films d’espionnage ne vous passionnent pas, Jack Strong ne produit pas de miracles et ne devrait pas vous réconcilier avec ce genre, même si le film explique plutôt bien les différents enjeux et replace bien les faits historiques.

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En revanche, pour les amateurs de ce type de films, ce long-métrage ne devrait pas les décevoir. Il est dans la même veine que les adaptations des romans de John Le Carré pour ne citer que cet exemple (La Taupe, The Night Manager). L’intrigue, prenant le temps de s’installer, reprend alors une page méconnue de l’Histoire, ce qui rend ce film certainement encore plus intéressant. Bref, Jack Strong s’est battu (enfin plutôt les distributeurs) pour se faire connaître à l’international mais cela en valait certainement la peine. La mise en scène de Wladyslaw Pasikowski (pour le public lambda, son nom ne nous dit rien mais il a une sacrée carrière en Pologne !) est remarquable. Le spectateur ressentira clairement cette peur liée à une paranoïa silencieuse, thème clé de la Guerre Froide, notamment par une bande-originale inquiétante et sa photographie soutenant des couleurs froides. De plus, par sa reconstitution historique, le film s’avère soigné mais sans en faire trop non plus.

Le public français (entre autres) ne reconnaîtra que Patrick Wilson (Conjuring : Les Dossiers Warren, Insidious), très convaincant en agent de la CIA. Le casting polonais s’en sort également plus que bien. Marcin Dorocinski (vu dans Opération Anthropoid) est remarquable dans le rôle de « Jack Strong » (nom de code) tout comme Maja Ostaszewska (Le Pianiste) dans le rôle de l’épouse du héros. Jack Strong vaut alors le coup d’oeil pour son sujet passionnant, sachant mêler la grande Histoire avec la petite.

 

DVD et Blu-Ray

Bonus : Making of (15 minutes)

Réalisation et scénario : Wladyslaw Pasikowski
Acteurs : Marcin Dorocinski, Patrick Wilson, Maja Ostaszewska
Producteurs : Sylwia Wilkos, Klaudiusz Frydrych, Roman Gutek

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Contenu du DVD 

Date de sortie : 6 décembre 2017

Éditeur KOBA Films – Accord parental – Image : Couleur – 16/9 compatible 4/3 – 2.35  Langue : français – Son :  5.1 Dolby Digital –  Qualité : Pal – Durée : 2h07

Jack Strong : Bande-annonce

Sugarland, version sucrée de Super Size Me

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Tout le monde connaît les effets nocifs de la cigarette ou de l’excès de graisses, mais que savez-vous des méfaits du sucre ? C’est ce que Damon Gameau nous permet d’appréhender avec son documentaire Sugarland.

Synopsis : Damon Gameau, jeune Australien qui mène une vie particulièrement saine, décide de démontrer les effets nocifs du sucre en mangeant, pendant soixante jours, l’équivalent de quarante cuillères à café de sucre (ce qui correspond à la moyenne en Australie), le tout dans des aliments transformés.

En 2004, Morgan Spurlock avait marqué les esprits avec son documentaire Super Size Me, où il se nourrissait exclusivement chez une certaine firme de fast food pendant un mois, au risque de mettre fortement à mal sa santé.

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Dans Sugarland, Damon Gameau, acteur que l’on a pu voir dans le film The Tracker ou la série Secrets & Lies, décide donc de s’attaquer au sucre. Il faut préciser que, avant de commencer l’expérience, le jeune homme vivait une vie particulièrement saine, surveillait son alimentation, éliminait tout sucre ajouté, privilégiait la nourriture naturelle (et non les aliments transformés) et pratiquait beaucoup d’exercice.

Son documentaire se divise en trois parties. Dans un premier temps, nous assistons à une introduction qui a tout du cours magistral mené à toute allure. Hugh Jackman intervient pour nous présenter un condensé de l’histoire du sucre, puis l’excellent acteur et écrivain britannique Stephen Fry nous explique quels sont les différents types de sucre.

Le film se permet aussi une très éclairante digression historique : entre les années 50 et les années 70, deux écoles scientifiques débattaient pour savoir ce qui était le plus nocif pour la santé, entre les graisses et le sucre. Seulement, à partir du milieu des années 70, les graisses seules ont été désignées comme responsables aussi bien du surpoids que les maladies cardio-vasculaires. Grâce à un puissant travail de lobbying, le sucre a été totalement exonéré de toute responsabilité. Ainsi, le seul régime sain est devenu celui pauvre en graisse.

La vérité est, une fois de plus, bien plus complexe. Ainsi, nous apprenons qu’il existe différentes catégories de calories. Le nouveau régime alimentaire de Damon Gameau contient exactement le même nombre de calories que l’ancien, seulement l’équilibre entre les différents apports caloriques est complètement chamboulé. De plus, le corps n’est pas conçu pour faire face à un afflux massif de saccharose, qui se transforme en graisse en provoque vite du surpoids. En un mois, Damon Gameau a pris plus de 5 kilos et 7 cm de tour de taille.

Mais, et c’est ce qui est le plus surprenant, les effets du sucre ne sont pas nocifs que pour le corps. Ils le sont aussi sur l’esprit. Sautes d’humeur, baisse de la concentration, effets de manque, c’est toute la personnalité qui est affectée par l’apport excessif en saccharose.

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Sugarland nous montre tout cela avec des animations certes éclairantes, mais pas toujours très esthétiques, voire même parfois d’un goût douteux. Parfois, certaines explications sont très rapides, trop même. Mais l’ensemble parvient quand même à être instructif.

Les deux autres parties de Sugarland nous permettent de mieux cerner les méfaits du sucre. Pour cela, Damon Gameau va se transporter, d’abord en plein territoire aborigène, puis aux États-Unis.

Chez les Aborigènes, l’acteur se rend dans un village de 400 âmes qui a consommé, pour la seule année 2014, 40 000 litres de soda.

Aux États-Unis, il se rend dans le Kentucky, où sévit une boisson produite par Pepsie, le Mountain Dew. Damon Gameau va suivre les pas d’un dentiste itinérant qui se rend auprès de la population la plus pauvre de l’état, là où les méfaits de cette boisson (et, par extension, de tous les sodas) sont les plus flagrants. Le spectateur va donc y rencontrer un jeune homme de 17 ans qui boit, en moyenne, une douzaine de cannettes par jour. Il nous explique que les mamans mettent du soda dans les biberons de leurs enfants dès le plus jeune âge.

Les deux exemples marquent des temps forts du film. Plus que les explications savantes et les animations douteuses, la rencontre avec ces personnes qui souffrent des mauvais effets du sucre est frappante. On y comprend les dangers du sucre, mais aussi la nécessité de mettre en place une politique éducative efficace. Damon Gameau a réussi à retrouver des spots américains des années 50 qui incitaient les spectateurs à ne pas consommer de confitures ou de sodas.

C’est sûrement cette volonté éducative qui a incité l’acteur à faire son film. Et si Sugarland nous apparaît parfois bancal, avec des partis-pris de mise en scène plutôt douteux, si les explications scientifiques sont parfois trop rapides, il faut dire que l’ensemble tient quand même la route et que, lorsque l’on a fini le film, les rencontres avec les victimes du sucre nous ont marqués.

Sugarland : bande-annonce

Sugarland : fiche technique

Titre original : That sugar film
Scénario et réalisation : Damon Gameau
Interprétation : Damon Gameau, Hugh Jackman, Stephen Fry, Kyan Khojandi (voix off française)
Musique : Judd Overton
Montage : Jane Usher
Production : Damon Gameau, Nick Batzias, Rory Williamson
Société de productions : Madman Production Company
Société de distribution : Tanzi Distribution
Genre : documentaire
Durée : 101 minutes
Date de sortie en France : 24 janvier 2018

Australie-2014

Avec Veronica, Paco Plaza donne un second souffle au cinéma de possession

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Dans un monde où les films d’horreur reprennent de plus en plus la même recette, utilisent constamment les mêmes artifices, il devient difficile de se démarquer et de proposer des choses nouvelles et intéressantes. Face à l’envahisseur Blumhouse Productions subsistent d’irréductibles petits auteurs prêt à tout pour faire passer leur vision de l’horreur, Paco Plaza en est un. Avec Veronica, le cinéaste hispanique s’attaque à un genre très souvent malmené ces dernières années, celui du spiritisme et de la possession. Se basant sur un rapport de police, le seul en Espagne à faire mention d’un phénomène surnaturel inexplicable, Paco Plaza va nous raconter 3 jours de la vie de la jeune Veronica.

veronica-paco-plaza-sandra-escacenaPaco Plaza est surtout connu pour Rec, réalisé avec son comparse Jaume Balaguero. Le film avait redonné une seconde jeunesse au genre du Found Footage, en nous proposant une œuvre particulièrement immersive et nerveuse, très vite devenue l’un des films cultes des années 2000, engendrant 3 suites dont 2 réalisées par Paco Plaza. Le cinéaste hispanique était depuis resté assez timide, du moins sur le territoire français.  Le voici donc de retour, avec semble-t-il, le même objectif qu’il s’était fixé avec Rec, redonner une certaine vitalité à un genre qui a beaucoup souffert de productions somme toute lamentables, empilant les effets putassiers et consorts qui font la norme de la plupart des productions américaines « grand public », comme c’est le cas pour Ouija. Veronica débute comme un polar sombre et pluvieux, dont les hispaniques deviennent de plus en plus friands. L’atmosphère poisseuse, entrecoupée des appels de détresse sert à poser le décor. Des cartons nous expliquent que cette histoire sera inspirée d’un rapport de police rédigé en 1991.  Sur un montage sonore astucieux, le cinéaste nous ramène alors 3 jours en arrière, là où tout a commencé. Dans son déroulé, Veronica n’est pas foncièrement original. Son ressort scénaristique principal a été vu maintes fois, et traite d’une séance de ouija qui tourne mal et qui voit surgir un esprit malin dans la vie de la jeune Veronica.

Ce qui fait la véritable force de Veronica, ce sont les choix de mise en scène de son créateur. Bien évidemment, Plaza succombe parfois aux sirènes du jump scare facile, qu’il soit sonore et visuel, mais le film dispose d’un sens esthétique prononcé. La séquence cathartique du film est certainement la plus réussie. La scène de la ouija est couplée en effet à une séquence d’éclipse solaire. Alors que toutes les élèves sont sur le toit du bâtiment pour se préparer à cet événement, Veronica est au sous-sol avec deux de ses amies pour essayer de rentrer en contact avec son défunt père. Le montage admirablement orchestré, confère une aura particulière à cette session de spiritisme. Le danger imminent se fait ressentir. Le ciel lumineux laisse place à l’obscurité, à l’instar de la personnalité rayonnante de Veronica. Les fulgurances ponctuent ensuite tout le long métrage, que ça soit dans la gestion de la lumière, ou dans la composition des plans. Les apparitions de l’esprit sont à ce niveau particulièrement réussies, avec un jeu d’ombres très bien exécuté qui devient particulièrement angoissant. La persécution de Veronica et sa fratrie renvoie à certains moments au hit de 2015, It Follows, et certains plans y font directement écho. Malheureusement, on pourrait reprocher à Paco Plaza, un excès de générosité, mélangeant peut-être un peu trop ses influences, quitte à en faire trop et donner un rendu qui peut paraître parfois assez fouillis. Entre le cauchemar des enfants cannibales ou une scène nous transportant directement dans un film d’horreur des années 50 avec une utilisation très marquante de la musique, Veronica puise vraiment partout, et cela peut lui porter préjudice, même si encore une fois les séquences bénéficient d’une attention tout particulière dans leur mise en œuvre.

veronica-paco-plaza-bruna-gonzalez-claudia-placer-sandra-escacenaÀ l’instar de Happy Birthdead sorti l’an dernier, Veronica a la chance également de pouvoir compter sur un lead des plus charismatiques. La jeune Sandra Escacena porte en effet le film sur ses épaules, et même si on est loin d’une Isabelle Adjani dans Possession, elle reste particulièrement convaincante dans tous ses emplois. Alternant ce côté maternaliste due à sa place d’aînée de la famille et ce côté « possédée », elle symbolise à la fois pour ses sœurs et son frère, une image protectrice et terrifiante. Il faut dire que l’alchimie entre les 4 frères et sœurs fonctionne plutôt bien et offre une crédibilité à leurs interactions assez nombreuses, étant donné que ce sont surtout eux qui sont les proies de l’esprit. Veronica donne parfois des allures de coming of age movie avec ce personnage de jeune fille de 15 ans qui doit agir en adulte bien plus tôt que prévu, à cause de la mort de son père, et de sa mère occupée à gérer un bar et qui ne dispose que de peu de temps pour sa famille. Veronica devient donc la mère de substitution et devient la figure parentale, mais qui paradoxalement n’a pas encore débuté sa puberté, n’ayant toujours pas eu ses règles. Veronica se retrouve coincée entre deux âges, à la fois insouciante et responsable. Elle commet un acte immature en utilisant la ouija et doit ensuite réparer ses erreurs. L’esprit pourrait alors être interprété comme cette responsabilité venue hanter la jeune fille.

Quoiqu’il en soit, Veronica permet à Paco Plaza de renouer avec le cinéma d’horreur et de redorer le blason du film de possession. D’une grande générosité, le film regorge d’idée esthétiques et de réalisation, tout en laissant la part belle à son personnage principal, incarné par une prometteuse Sandra Escacena.

Veronica – Bande Annonce

Veronica – Fiche Technique

Réalisateur : Paco Plaza
Scénario : Paco Plaza et Fernando Navarro
Interprétation : Sandra Escacena (Veronica), Bruna Gonzalez (Lucia), Claudia Placer (Irene), Ivan Chavero (Antonito), Ana Torrent (Ana)
Musique : Chucky Namanera
Photographie : Pablo Rosso
Montage : Marti Roca
Producteurs : Maria Angulo, Javier Carneros, Mar Ilundain, Enrique Lopez Lavigne, Fernando Navarro, Paco Plaza
Distribution (France) : Wild Bunch
Durée : 110 min
Genre : Horreur
Date de sortie (France) : 24 Janvier 2018
Espagne– 2017

Pentagon Papers de Steven Spielberg : un cri de rage pour la liberté de la presse

Tout juste après Lincoln et Le Pont des Espions, Steven Spielberg continue à mener son combat qui voit se défier l’humain et son aura démocratique face aux institutions politiques. Avec son dernier film Pentagon Papers, c’est le destin de la liberté journalistique et de l’émancipation féminine dans la prise de position politique qui domine une œuvre qui brille par son urgence esthétique.

Pentagon Papers affirme avec véhémence ses enjeux, quitte à désincarner l’ampleur de ses personnages mais n’oublie jamais que l’information est l’idée fondamentale de son œuvre. Au-delà d’un questionnement sur la liberté des journalistes et sur l’importance du secret des sources, Steven Spielberg nuance son discours fédérateur en s’interrogeant sur le métier même du journalisme. Ces personnes, qui interpellent, qui nourrissent les faits et donnent l’information, doivent-elles minimiser la sécurité de l’intérêt général pour maximiser la primauté du scoop ? Mais dernière ce canevas, Pentagon Papers, grâce à sa richesse flamboyante et son casting 4 étoiles (poignante Meryl Streep), ne cesse de bouger les lignes en dérégulant les positions morales dans lesquelles se placent les protagonistes. Pentagon Papers narre les jours brûlants qui ont mené à la décision du Washington Post de publier des documents « secret d’État » sur l’implication américaine dans la guerre du Vietnam.

Point de manichéisme dans une œuvre forcenée, qui aligne les longs dialogues, les moments de groupes où la vérité prend une forme différente selon la personne qui prend la parole. Mais on l’aura vite compris, la liberté de la presse, la prédominance du premier amendement américain est le clou du spectacle d’un Pentagon Papers qui martèle un peu trop souvent son thème de prédilection en abordant de front toutes les crises actuelles, en ce qui concerne la sécurité nationale, les dangers de confondre le gouvernement avec la nation, le rôle de la presse et même les journalistes qui papillonnent avec leurs amitiés avec les pouvoirs en place. Steven Spielberg veut donner à son intrigue historique, une aura moderne, qui semble vouloir indiquer une véritable ligne de conduite morale à l’Amérique et qui sent la contestation politique démocratique face à la vocifération un peu crasse des tweets de Donald Trump.

Dans sa tradition humaniste, et dans sa modernité féministe, Pentagon Papers érige son discours, mais éblouit par sa forme. Ce qui fait toute la beauté du film, est cette sensation d’urgence constante, cette passation de pouvoir entre l’envie d’avoir l’information et détenir l’information. C’est dans ces moments-là que Steven Spielberg donne du piment à son film, sans l’encombrer de facéties inutiles. La caméra suit les personnages mais colle aux basques de ce qu’est l’entreprise journalistique. Si les personnages voient leur profondeur de champ personnelle s’effacer pour donner naissance à des fulgurances thématiques, c’est avant tout pour que Pentagon Papers trouve son étincelle par l’image, et sa puissance iconique. Steven Spielberg donne à sa dernière création une capacité inouïe à trouver le bon angle de vue, à chaparder l’insondable et faire corps avec la vitalité de son sujet.

De ce cinéma en mouvement qui prend le pas et le pouls de son intrigue, Pentagon Papers scrute la mobilité et la valeur de l’information. A travers ce dispositif visuel, qui parait parfois théâtral et chorégraphié, l’infiniment grand et l’infiniment petit se chevauchent, et trouvent des points d’accroche dans le regard que l’un porte sur l’autre. De ses réunions de bureau jusqu’aux banquets mondains pléthoriques, de ses immenses salles de rédaction façon open space jusqu’à ses intimes repas de famille, Pentagon Papers magnifie avec perfection sa propre volonté qui est de donner vie à la rapidité de la captation même de l’esthétique. Il n’y a pas grand-chose dans Pentagon Papers à titre d’action, et le film entier est tourné dans peut-être quatre salles au mieux, capturant des événements sur 10 jours tout au plus.

Le film agit comme un fuseau horaire, qui déclenche un magma bouillonnant : à l’image de cette sublime séquence de l’appartement de Ben Bradlee  (Tom Hanks) où lui et toute son équipe décortiquent et analysent le rapport contenant des secrets d’État. Mais au milieu de ceux-ci, il y a de la vie, de la vigueur, une flamme qui prend corps dans Pentagon Papers, où le réseau journalistique voit ses lumières s’allumer petit à petit et essaye tant bien que mal de redorer le blason d’une Amérique chahutée.

Synopsis : Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d’années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis…

Bande Annonce – Pentagon Papers

Fiche Technique – Pentagon Papers

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Liz Hannah, Josh Singer
Interprètes : Tom Hanks, Meryl Streep, Bob Odenkirk
Photographie : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Société(s) de Production : 20th Century Fox, Fox Searchlight Pictures, Amblin Partners
Distribution : Universal Pictures International France
Genre : Thriller
Date de sortie : 24 janvier 2018

 

Frederick Wiseman, à l’écoute : Parole(s) de cinéma

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Séance de rattrapage, ou plutôt lecture tardive. En effet, cela fait quelques mois maintenant que les éditions Playlist Society ont publié Frederick Wiseman : A l’écoute, premier volume de leur nouvelle collection Face B, consacré ici au célèbre réalisateur de documentaires américain. Un bien bel ouvrage qui donne la parole à l’une des figures de proue du genre, qui en profite pour balayer quelques à priori sur la séparation supposée entre fiction et documentaire. Attention, leçon de cinéma.

Secrets de fabrication

Toujours en activité malgré ses 88 bougies et fort d’une filmographie qui affiche pas moins de 44 titres au compteur (dont une bonne partie faisant office de modèle indéboulonnable du genre), cet ancien professeur de droit a fondé son travail sur deux critères devenus une marque déposée. D’abord une volonté de passer la société américaine au crible en se penchant sur les différentes institutions et corps de métiers qui la composent (Basic Training, sur les classes d’un bataillon de l’armée  pendant la guerre du Vietnam, Juvenile Court qui s’intéresse à la vie d’un tribunal pour mineurs, Law and Order dans un commissariat de police…). Ensuite, un style atypique qui exclue les figures de style attachées au genre (aparté face caméra, interviews, voix-off) pour privilégier l’interaction des individus dans leur environnement, et construire un récit à travers les échanges fugaces de ses protagonistes. En d’autres termes, il s’agit pour Frederick Wiseman de rendre la caméra et la technique invisible, tant pour les individus saisis dans le feu de l’action au quotidien (son cinéma est celui des individus au travail) que pour le spectateur.

Or, c’est sur cette méthode de travail singulière que s’attarde longuement l’ouvrage coécrit par Laura Freducci, Quentin Mével et Séverine Rocaboy. Après une introduction stimulante sur la carrière du monsieur par Laura Fredducci, Quentin Mével et Séverine Rocaboy soumettent Wiseman à la question au cours d’un entretien qui s’apparente à une véritable leçon de cinéma. A l’instar d’une filmographie qui évolue sous le joug de ce que l’on pourrait appeler un « récit documentarisant », les propos de Wiseman dévoilent un cinéaste moins préoccupé par les diktats qui lui seraient imposés par le régime d’image dans lequel il évolue que par la position du public, qu’il désire mettre au centre de tout. « J’essaie de tout faire pour que les spectateurs ne pensent pas à mon travail de montage. Si un film marche, c’est parce que le spectateur est totalement pris par le sujet et ne réfléchit pas au placement de la caméra. » Des propos qui ne dépareilleraient pas dans la bouche d’un cinéaste classique hollywoodien, mais qui en l’occurrence témoigne du peu de cas que Wiseman fait du prêt-à-penser théorique inhérent associé au genre dans lequel il évolue.

 

 

 

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Le grand réalisateur prend la pose, lors d’une interview donnée à l’université de Berkley

Un seul genre : le cinéma

Ainsi, tout le travail de Wiseman consiste à faire oublier au spectateur qu’il regarde un documentaire, préférant aux marqueurs du genre l’illusion de  partager une tranche de vie. Une démarche qui s’élabore sur un travail de montage harassant, qui consiste à trouver un équilibre au sein d’une quantité de rushes dont il ne conserve souvent qu’1/10ème au résultat. Un processus qui pousse le cinéaste à défendre l’intervention sur la réalité enregistrée avec les outils d’expression de son médium, en particulier le montage, à mille lieues des préceptes enfermant jusqu’à l’absurde le documentaire à sa fonction de rapporteur du réel, associant tout usage de moyens cinématographiques à des interférences, voire à de la manipulation. Au contraire, Wiseman opère une distinction salutaire entre documentaire et reportage, et assume de mettre en forme la réalité captée par sa caméra. « Au cinéma, je souhaite donner l’impression que le dialogue est continu, même si ce n’est pas vrai (…), créer l’illusion du naturel. Parfois un événement est montré en temps réel mais dans 95% des cas, c’est monté. Je ne triche pas avec les mots. Mais je mets en scène les participants, et souvent la mise en scène est dans le montage-ça se passe davantage pendant le tournage dans la fiction ».

Fiction, recherche de l’illusion, mise en scène… Wiseman parle de documentaire avec un vocabulaire qui n’est pas celui qui lui est traditionnellement accolé, mais parce qu’il considère le film comme un découpage animé d’une vie qui lui est propre. Une définition que n’altère pas la provenance des images qui le composent, qui remet encore moins en question le sens de l’éthique qui anime Wiseman depuis ses débuts (« Il n’y a aucune mise en scène dans le sens traditionnel- je ne demande jamais à quelqu’un de rejouer quelque chose »). De fait, le cinéaste ne se positionne nullement sur le terrain de la nature même de l’image pour définir ce qu’il fait, comme la critique et la théorie a l’habitude de le faire. Il s’agit d’un rapport au spectateur qui s’exprime dans la quête du mouvement, à travers la continuité invisible que le montage permet de mettre en exergue. Pour le documentaire comme pour le cinéma traditionnel, la vérité du moment prime sur le rapport au réel. C’est l’un des nombreux enseignements de cet ouvrage indispensable pour ceux qui désirent comprendre le documentaire du point de vue de l’un de ses plus grands maîtres. Pour les autres, il s’agit d’une leçon cinéma dont les préceptes dépassent de loin le strict cadre du régime d’images dans lequel il évolue. Indispensable.

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Frederick Wiseman, à l’écoute
Edité par Playlist Society
Disponible depuis le 16 octobre 2017
Prix: 8 EUROS  

La juste Route, de Ferenc Török : Noir comme le souvenir

Dans La juste route, le réalisateur Ferenc Török remet en lumière un pan très sombre de l’histoire de sa Hongrie natale, sur la participation plus ou moins zélée des fonctionnaires et certains particuliers à la spoliation et la déportation des Juifs hongrois, en racontant son histoire du point de vue de l’immédiat après-guerre, en août 1945, et du point de vue du retour des déportés survivants et de ses conséquences.

Synopsis : En août 1945, au cœur de la Hongrie, un village s’apprête à célébrer le mariage du fils du notaire tandis que deux juifs orthodoxes arrivent, chargés de lourdes caisses. Un bruit circule qu’ils sont les héritiers de déportés et que d’autres, plus nombreux peuvent revenir réclamer leurs biens. Leur arrivée questionne la responsabilité de certains et bouleverse le destin des jeunes mariés.

Il était une fois dans l’Est

Pour un film dont le titre original est 1945, avoir choisi en français ce titre de La juste Route n’est pas innocent. Quand on lit le synopsis délivré par la production, on voit en effet qu’il s’agit d’une histoire de Juifs déportés revenus des enfers, retrouvant dans un petit village hongrois peut-être ceux qu’Israël a qualifiés de Justes. Ou peut-être pas. Ou justement pas.

Il y a peu de temps sortait sur nos écrans l’incroyable Fils de Saul du hongrois László Nemes, cette fois-là sur un autre aspect horriblement inhumain de la Shoah, celui des Sonderkommando, à travers Saul, un Juif hongrois commis à la monstrueuse tâche de manipuler vers les fours crématoires les cadavres de nombreux autres Juifs, hongrois ou pas. Et voici qu’à nouveau, la Hongrie,  plus précisément le réalisateur Ferenc Török, nous livre un nouveau film sur le thème de la déportation des Juifs, un sujet tellement traumatisant qui concerne la destruction massive de Juifs dans le pays, plus de 550 000 en un court laps de temps vers la fin de WWII, dont près de 450 000 déportés à Auschwitz, dans un climat globalement trouble puisque pouvoirs publics fascistes et simples citoyens furent tous de près ou de loin impliqués dans la terrible opération nazie.

la-juste-route-ferenc-torok-film-critique-ivan-angelusz-marcell-nagyIl n’est donc pas étonnant que cette question juive hante la Hongrie, et les cinéastes apportent une pierre essentielle à l’édifice du souvenir. Ainsi, La juste Route, qui est un très beau métrage en noir et blanc hyper-contrasté, prend le spectateur à la gorge dès les premières images. Nous sommes en août 1945, et l’image brûlée traduit parfaitement la sorte de désolation qui frappe le pays. Un mariage se prépare, mais aucune joie n’est palpable, les mariés manquent d’enthousiasme, les villageois qui sont littéralement écrasés par la chaleur semblent très éprouvés par la fin d’une occupation allemande que remplace immédiatement l’omniprésence de soldats russes goguenards dans le village. Seul le Secrétaire de Mairie, Szentes István (Péter Rudolf) se pavane comme un coq d’un point à l’autre du village, et il est vrai que le cinéaste n’a pas lésiné pour nous le rendre antipathique dès ses premières apparitions.

Quand le train arrive, dans une nuée de fumée noire funeste, présage de drames à venir et de noirceur à tous les étages, une sorte de ballet se met en place avec de mystérieux acteurs filmés en plus ou moins gros plans aux quatre coins de la gare. Un ballet qui fait penser à un western, voire un western spaghetti, puisque la scène fait furieusement penser à celle iconique qui ouvre Il était une fois dans l’Ouest du grand Sergio Leone. Peu de mots sont échangés, entre deux hommes à la mine très sombre qui viennent de descendre du train, un chef de gare anormalement inquiet, des cochers prêts à offrir leurs services de transport à bord de leur charrette, et toujours les soldats russes dans leur véhicule. Les choses restent énigmatiques assez longtemps, le temps d’installer une tension qui ne quittera plus le spectateur jusqu’à la fin du film.

la-juste-route-ferenc-torok-film-critique-peter-rudolfLes deux hommes sont deux Juifs qu’on dit revenus de déportation. La nouvelle est rapidement répandue, et engendre le chaos parmi des habitants qui ont beaucoup à se reprocher, et la majeure partie du film suit leur cavalcade de poules sans têtes courant çà et là pour cacher, sauver, voler, détruire des preuves, ou encore noyer un semblant de culpabilité dans des litres d’alcool. Ce sentiment de sournoiserie est encore exacerbé par des plans entrevus par l’interstice des portes et des clôtures en bois, comme si chacun épiait son voisin et que la confiance avait définitivement disparu du village. L’affolement général est de plus entrecoupé de scènes avec les deux hommes en noir, un père et son fils marchant extrêmement dignement derrière la charrette d’un autre père et d’un autre fils qui a pris en charge leurs mystérieux bagages, sur une route que chacun redoute qu’elle ne finisse devant « sa » maison. La mise en scène est précise, et le montage terriblement efficace.

A la vision de La juste Route, on ne peut évidemment s’empêcher de penser aux nouvelles récentes en provenance de la Hongrie, et notamment ce premier, puis ce second mur de barbelés aux frontières serbes et croates, pour interdire tout passage de migrants moyen-orientaux à travers le pays, alors très nombreux lors des événements de 2015. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la politique ouvertement anti-immigrants de Viktor Orban et sa clique et l’antisémitisme qui n’a jamais cessé d’exister dans l’histoire du pays..

la-juste-route-ferenc-torok-film-critique-le-non-mariageMais avant tout, ce film qui se termine de la plus poignante des façons, est un besoin pour le réalisateur et son coscénariste Gábor T. Szántó (auteur de la nouvelle Homecoming à la base de ce film), un écrivain qui se définit comme « le dernier des écrivains juifs hongrois », de dire cette période de collaborationisme de la Hongrie et de certains Hongrois, de ne pas laisser tomber dans l’oubli la spoliation à laquelle les Juifs qui sont revenus d’Auschwitz-Birkenau ont dû faire face, alors même que des statues ou des plaques à l’effigie du sinistre Miklós Horthy, le Pétain hongrois, l’allié d’Hitler, ont été érigées récemment à Budapest et dans d’autres villes du pays…

La juste route – Bande annonce

La juste route – Fiche technique

Titre original : 1945
Réalisateur : Ferenc Török
Scénario : Ferenc Török & Gábor T. Szántó (d’après la nouvelle Homecoming de ce dernier)
Interprétation : Péter Rudolf (Szentes István), Bence Tasnádi (Szentes Árpád), Tamás Szabó Kimmel (Jancsi), Dóra Sztarenki (Kisrózsi), Ági Szirtes (Kustár Andrásné), József Szarvas (Kustár András), Eszter Nagy-Kálózy (Szentesné Anna), Iván Angelusz (Sámuel Hermann), Marcell Nagy (fils de Sámuel Hermann), István Znamenák (Chef de gare)
Musique : Tibor Szemzö
Photographie : Elemér Ragályi
Montage : Béla Barsi
Producteurs : Iván Angelusz, Ferenc Török, Péter Reich
Maisons de production : Katapult Film
Distribution (France) : Septième Factory
Récompenses : Prix The Avner Shalev Yad Vashem Chairman’s Award au Festival du Film de Jérusalem
Budget : EUR 1 467 000
Durée : 91 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Janvier 2018
Hongrie – 2017

Oscars 2018 : Qui sont les nommés ?

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Comme prévu, l’Académie des Oscar dévoile ses nominations avant la cérémonie qui se tiendra au Dolby Theatre le 4 mars 2018. The Shape of Water, Dunkerque, ou encore Get Out : découvrez qui sont les nommés.

Vos films favoris de l’année vont-ils être récompensés aux Oscars 2018 ? James Franco a t-il été nommé malgré les accusations d’agressions sexuelles ? Les efforts de Ridley Scott pour sortir Tout l’Argent du Monde à temps ont-ils été inutiles ? Trèves de bavardages, voici les nominations :

Meilleur film

Call Me By Your Name
The Shape Of Water
3 Billboards, Les panneaux de la vengeance
Les Heures Sombres
Phantom Thread
Pentagon Papers
Lady Bird
Dunkerque
Get Out

Meilleur acteur

Timothée Chalamet (Call Me By Your Name)
Daniel Day-Lewis (The Phantom Thread)
Daniel Kaluuya (Get Out)
Gary Oldman  (Darkest Hour)
Denzel Washington (L’Affaire Roman J.)

Meilleur actrice

Sally Hawkins (The Shape of Water – La Forme de l’eau)
Frances McDormand (3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance)
Margot Robbie (Moi, Tonya)
Saoirse Ronan (Lady Bird)
Meryl Streep (Pentagon Papers)

Meilleur acteur pour un second rôle

Willem Defoe (The Florida Project)
Woody Harrelson (3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance)
Richard Jenkins (The Shape of Water – La forme de l’eau)
Christopher Plummer (Tout l’argent du monde)
Sam Rockwell (3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance)

Meilleur actrice pour un second rôle

Mary J. Blige (Mudbound)
Allison Janney (Moi, Tonya)
Lesley Manville (Phantom Thread)
Laurie Metcalf (Lady Bird)
Octavia Spencer (The Shape of Water)

Meilleur film d’animation

Baby boss
The Breadwinner
Coco
Ferdinand
Loving Vincent

Meilleure photographie

Blade Runner 2049
Les Heures Sombres
Dunkerque
Mudbound
The Shape of Water – La Forme de l’eau

Meilleure création de costumes

La Belle et la Bête
Les Heures Sombres
Phantom Thread
The Shape of Water
Victoria & Abdul

Meilleur réalisateur

Christopher Nolan – Dunkerque
Jordan Peele – Get Out
Greta Gerwig – Lady Bird
Paul Thomas Anderson – Phantom Thread
Guillermo Del Toro – The Shape of Water

Meilleur film documentaire

Abacus : Small Enough to Jail
Face Places
Icarus
Last Men in Aleppo
Strong Island

Meilleur court métrage documentaire

Edith + Eddie
Heaven is a traffic jam on the 405
Heroin(e)
Knife Skills
Traffic stop

Meilleur montage

Baby Driver
Moi, Tonya
La Forme de l’eau – The Shape of Water
3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance
Dunkerque

Meilleur film étranger

A Fantastic woman
The insult
Loveless
On Body and soul
The Square

Meilleurs maquillages et coiffures

Les Heures Sombres
Victoria & Abdul
Wonder

Meilleure chanson originale

Mighty river (Mudbound)
Mystery of love (Call me by your name)
Remember me (Coco)
Stand up for something (Marshall)
This is me (The Greatest showman)

Meilleure musique

Dunkerque
Phantom Thread
The Shape of Water – La forme de l’eau
3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance
Star Wars : les derniers jedi

Meilleurs décors

La Belle et la bête
Blade Runner 2049
Darkest hour
Dunkerque
The shape of water – La forme de l’eau

Meilleur court métrage d’animation

Dear Basketball
Garden Party
Negative Space
Lou
Revolting Rhymes

Meilleur court métrage de fiction

DeKalb Elementary
The Eleven O’clock
My Nephew Emmet
The silent chid
Watu wote / All of us

Meilleur montage son

Star Wars : Les derniers Jedi
Blade Runner 2049
Baby Driver
Dunkerque
The shape of water 

Meilleur mixage de son

Star Wars : Les derniers Jedi
Blade Runner 2049
Baby Driver
Dunkerque
The shape of water – La forme de l’ea
u

Meilleurs effets visuels

Blade Runner 2049
Guardians of the galaxy v. 2
Kong : Skull Island
Star Wars : les derniers jedi
La Planète des singes : Suprématie

Meilleur scénario adapté

The Big sick
Get out
Lady Bird
The shape of water – La forme de l’eau
3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance

Meilleur scénario original

The Big sick
Get out
Lady Bird
The shape of water – La forme de l’eau
3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance