Frederick Wiseman, à l’écoute : Parole(s) de cinéma

Séance de rattrapage, ou plutôt lecture tardive. En effet, cela fait quelques mois maintenant que les éditions Playlist Society ont publié Frederick Wiseman : A l’écoute, premier volume de leur nouvelle collection Face B, consacré ici au célèbre réalisateur de documentaires américain. Un bien bel ouvrage qui donne la parole à l’une des figures de proue du genre, qui en profite pour balayer quelques à priori sur la séparation supposée entre fiction et documentaire. Attention, leçon de cinéma.

Secrets de fabrication

Toujours en activité malgré ses 88 bougies et fort d’une filmographie qui affiche pas moins de 44 titres au compteur (dont une bonne partie faisant office de modèle indéboulonnable du genre), cet ancien professeur de droit a fondé son travail sur deux critères devenus une marque déposée. D’abord une volonté de passer la société américaine au crible en se penchant sur les différentes institutions et corps de métiers qui la composent (Basic Training, sur les classes d’un bataillon de l’armée  pendant la guerre du Vietnam, Juvenile Court qui s’intéresse à la vie d’un tribunal pour mineurs, Law and Order dans un commissariat de police…). Ensuite, un style atypique qui exclue les figures de style attachées au genre (aparté face caméra, interviews, voix-off) pour privilégier l’interaction des individus dans leur environnement, et construire un récit à travers les échanges fugaces de ses protagonistes. En d’autres termes, il s’agit pour Frederick Wiseman de rendre la caméra et la technique invisible, tant pour les individus saisis dans le feu de l’action au quotidien (son cinéma est celui des individus au travail) que pour le spectateur.

Or, c’est sur cette méthode de travail singulière que s’attarde longuement l’ouvrage coécrit par Laura Freducci, Quentin Mével et Séverine Rocaboy. Après une introduction stimulante sur la carrière du monsieur par Laura Fredducci, Quentin Mével et Séverine Rocaboy soumettent Wiseman à la question au cours d’un entretien qui s’apparente à une véritable leçon de cinéma. A l’instar d’une filmographie qui évolue sous le joug de ce que l’on pourrait appeler un « récit documentarisant », les propos de Wiseman dévoilent un cinéaste moins préoccupé par les diktats qui lui seraient imposés par le régime d’image dans lequel il évolue que par la position du public, qu’il désire mettre au centre de tout. « J’essaie de tout faire pour que les spectateurs ne pensent pas à mon travail de montage. Si un film marche, c’est parce que le spectateur est totalement pris par le sujet et ne réfléchit pas au placement de la caméra. » Des propos qui ne dépareilleraient pas dans la bouche d’un cinéaste classique hollywoodien, mais qui en l’occurrence témoigne du peu de cas que Wiseman fait du prêt-à-penser théorique inhérent associé au genre dans lequel il évolue.

 

 

 

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Le grand réalisateur prend la pose, lors d’une interview donnée à l’université de Berkley

Un seul genre : le cinéma

Ainsi, tout le travail de Wiseman consiste à faire oublier au spectateur qu’il regarde un documentaire, préférant aux marqueurs du genre l’illusion de  partager une tranche de vie. Une démarche qui s’élabore sur un travail de montage harassant, qui consiste à trouver un équilibre au sein d’une quantité de rushes dont il ne conserve souvent qu’1/10ème au résultat. Un processus qui pousse le cinéaste à défendre l’intervention sur la réalité enregistrée avec les outils d’expression de son médium, en particulier le montage, à mille lieues des préceptes enfermant jusqu’à l’absurde le documentaire à sa fonction de rapporteur du réel, associant tout usage de moyens cinématographiques à des interférences, voire à de la manipulation. Au contraire, Wiseman opère une distinction salutaire entre documentaire et reportage, et assume de mettre en forme la réalité captée par sa caméra. « Au cinéma, je souhaite donner l’impression que le dialogue est continu, même si ce n’est pas vrai (…), créer l’illusion du naturel. Parfois un événement est montré en temps réel mais dans 95% des cas, c’est monté. Je ne triche pas avec les mots. Mais je mets en scène les participants, et souvent la mise en scène est dans le montage-ça se passe davantage pendant le tournage dans la fiction ».

Fiction, recherche de l’illusion, mise en scène… Wiseman parle de documentaire avec un vocabulaire qui n’est pas celui qui lui est traditionnellement accolé, mais parce qu’il considère le film comme un découpage animé d’une vie qui lui est propre. Une définition que n’altère pas la provenance des images qui le composent, qui remet encore moins en question le sens de l’éthique qui anime Wiseman depuis ses débuts (« Il n’y a aucune mise en scène dans le sens traditionnel- je ne demande jamais à quelqu’un de rejouer quelque chose »). De fait, le cinéaste ne se positionne nullement sur le terrain de la nature même de l’image pour définir ce qu’il fait, comme la critique et la théorie a l’habitude de le faire. Il s’agit d’un rapport au spectateur qui s’exprime dans la quête du mouvement, à travers la continuité invisible que le montage permet de mettre en exergue. Pour le documentaire comme pour le cinéma traditionnel, la vérité du moment prime sur le rapport au réel. C’est l’un des nombreux enseignements de cet ouvrage indispensable pour ceux qui désirent comprendre le documentaire du point de vue de l’un de ses plus grands maîtres. Pour les autres, il s’agit d’une leçon cinéma dont les préceptes dépassent de loin le strict cadre du régime d’images dans lequel il évolue. Indispensable.

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Frederick Wiseman, à l’écoute
Edité par Playlist Society
Disponible depuis le 16 octobre 2017
Prix: 8 EUROS  

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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