Cannes 2017 : Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, un pur coup de folie chantée

Après la folie Ma Loute, Bruno Dumont va encore plus loin dans sa démarche de déconstruction des codes cinématographiques puisque son Jeannette est une relecture musicale des textes de Charles Peguy. Pas sûr que les français voient d’un très bon œil cette version décalée du mythe de la Pucelle d’Orléans…

Synopsis : Domrémy, 1425. Jeannette n’est pas encore Jeanne d’Arc, mais à 8 ans elle veut déjà bouter les anglais hors du royaume de France.

film-Bruno-Dumont-Lise-Leplat-Prudhomme-Jeannettel-enfance-de-Jeanne-d-Arc-quinzaine-des-realisateurs-cannes2017Sur une plage (censée se situer en Lorraine), une gamine déambule pieds nus et chante ses doutes sur la religion catholique et la guerre qui oppose français et anglais à quelques kilomètres de là. Voilà. Circulez, il n’y a plus rien à voir car derrière ce résumé qui a tout l’air d’une farce se cache l’entièreté du propos (certains diront film) de Bruno Dumont. Une facétie qui dépasse cependant plus que la simple erreur géographique, puisque non content de dynamiter un genre dont il est le seul esthète, Dumont pousse le curseur tellement loin qu’il est bien compliqué de voir où il va s’arrêter. Pensez donc, son audace est telle qu’il n’hésite pas à balancer comme un malpropre autant de hits musicaux purement anachroniques sur des images qui sentent bon le Moyen-Age et la fange… Hard-rock, spam, électro-pop, tout y passe à tel point qu’on pense avoir affaire à un disc jockey totalement ivre qui se serait cru le besoin de mettre ses excentricités musicales sur les mots forcément d’outre-temps de Peguy. Cependant, au milieu de ce bazar ambiant, on se doit bien d’admettre que les textes de Peguy ressortent. Magnifiés, sublimés, l’utilisation qu’en fait Dumont permet de faire jaillir la qualité de ces textes, pour la plupart oubliés. Ce qui renforce encore un peu plus son talent de véritable excavateur du  cinéma français.

Dans Ma Loute, il donnait à des cadors du métier (Juliette Binoche ou Fabrice Lucchini) la chance de se confronter à des jeunes premiers, des vraies gueules du Nord (comme on les appelle) qu’ils soient amis, badauds ou cousins. Dans Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc même rengaine, sauf qu’il n’est pas question ici de souligner la bizarrerie propre à la Cote d’Opale, mais de trouver des jeunes talents, capable de chanter des textes vieux comme Mathusalem. Et parmi ces jeunes virtuoses, on retrouve Aline Charles. Une petite frimousse brune, un air conquérant (normal quand on s’appelle Jeanne d’Arc) et surtout une voix. Aiguë. On osera même dire assassine pour nos tympans tellement elle pourrait casser des verres. Mais au fond, cela s’inscrit sans doute dans une logique interne au film (quoique on se demande encore laquelle) puisque la petite Aline pousse parfois tellement sur les cordes vocales que son flot de parole flirte beaucoup avec l’incompréhension. Est-ce là un subtil rappel aux voix qui ont influencé la vraie Jeanne d’Arc ? Ou la manière qu’a Dumont d’entériner définitivement son mépris envers ses fans ? Bien aisé sera celui capable d’y répondre puisque au détour de cet assassinat de tympan généralisé, on ne retiendra guère que des démonstrations de vocalises et chorégraphies assez douteuses. A tel point qu’on se demande bien à qui pourra plaire le film. Car, pour qui n’aime pas les comédies musicales minimalistes, Jeannette a toutes les chances d’être perçu comme deux heures redoutablement éprouvantes. Même chose pour les personnes réfractaires aux grandes réflexions théologiques, tant le film semble n’être qu’une accumulation assez hasardeuse des thèmes liés à cette conquérante rentrée dans l’Histoire. Tout ceci étant additionné, on a affaire à un film (certains oseront le qualificatif de proposition de cinéma) déroutant, totalement fou et iconoclaste qui renverrait presque à se demander si lâcher un pet sur une toile cirée aurait le même effet sur Thierry Frémaux et son Palais des Festival surchauffé par l’ego des journalistes et la chaleur de la Cote d’Azur… Toujours est-il que l’on peut s’accorder sur un point : celui de savoir que le film va sombrer au box-office encore plus vite que le Titanic dans l’Atlantique. Et ce ne sont pas des voix qui nous l’ont dit…

[Quinzaine des réalisateurs] Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc

Un film de Bruno Dumont
Avec Aline Charles, Élise Charles, Jeanne Voisin, Lise Leplat Prudhomme
Distributeur : Memento Films
Durée : 120 minutes
Genre : Musical
Date de sortie : prochainement

France – 2017

Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc : Bande-annonce

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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