Accueil Blog Page 433

« La Citadelle aveugle et The Long Tomorrow » : Mœbius dans son essence

0

Les Humanoïdes associés rassemblent une quinzaine d’histoires dessinées par Mœbius dans un diptyque dont la diversité – de genres, de formes, de thèmes – n’a d’égale que la créativité.

Quand Jean Giraud déclinait son identité civile chez Marvel, c’est à peine si on levait les yeux vers lui. Quand il précisait être celui qui se cache derrière le pseudonyme de Mœbius, il faisait soudainement l’objet des attentions les plus zélées. Dans une postface aux accents biographiques, Florent Chastel explique comment l’homme est passé de Jean à Mœbius, comment celui qui fut biberonné à l’américanisme et aux westerns hollywoodiens parvint ensuite à inscrire sa patte au frontispice d’Alien, du Cinquième élément, d’Akira, de Tron ou d’Abyss, tantôt en tant que simple inspirateur tantôt en qualité de consultant artistique.

Voyons dans le détail. Miyazaki admire son œuvre. Alejandro Jodorowsky et Ridley Scott lui ont offert une étoffe cinématographique. Avec La Haine, Mathieu Kassovitz a creusé un sillon déjà esquissé par Cauchemar blanc, une histoire dessinée inspirée d’un fait divers raciste. George Lucas se reporte ouvertement à Mœbius au moment de créer Star Wars. Dans l’introduction d’un ouvrage consacré à l’auteur français, le héraut du Nouvel Hollywood le décrit d’ailleurs comme un « maître dessinateur » et un « superbe artiste ». Ce diptyque publié aux éditions Humanoïdes associés permet d’en prendre la pleine mesure : Mœbius révise la science-fiction avec un sens graphique et une vision d’auteur rarement égalés.

La quinzaine d’un créateur

Quinze histoires dessinées sont rassemblées dans ce diptyque remarquable. Elles prennent les formes les plus diverses – couleurs contre noir et blanc, science-fiction spatiale contre récit social, dessins sophistiqués contre esquisses minimalistes, etc. Cauchemar blanc est probablement la plus engagée d’entre toutes : elle fut écrite en réaction à un crime raciste où le silence des témoins pouvait s’apparenter à du consentement. La première partie du récit, imaginaire, place les agresseurs, partisans d’extrême droite, dans un contexte hostile où le voisinage prend parti en faveur de la victime, ce qui rend les événements ensuite contés – bien réels, eux – d’autant plus cruels. The Long Tomorrow, le premier titre de cet ouvrage, témoigne à lui seul de l’inventivité folle de Mœbius : une architecture verticale à différents niveaux symbolise un système de classes sociales des plus inégalitaires. On rencontre dans un univers particulièrement fécond des robflics, des doubles androïdes, un espion arcturien, des puits anti-gravité, des vibro-dagues ou encore un astroport, le tout dans une trame où les obsessions organiques à la David Cronenberg et les manœuvres machiavéliques vont de pair.

Rock City et Absoluten Calfeutrail possèdent des caractéristiques communes (leur absence de dialogues, le noir et blanc), mais les enchevêtrements entre le rêve, la réalité et la fiction du premier cité tendent à le rendre plus mémorable. L’espace occupe une place centrale dans l’œuvre de Mœbius. L’Univers est bien petit, dans des teintes (habituelles) jaunes-vertes-rouges, narre une vengeance cosmique ; Barbe-rouge et le cerveau-pirate évoque les limites des intelligences artificielles ; L’Artéfact commence dans les étoiles, souligne la singularité de la terre, puis relativise, de manière assez ironique, la place de l’homme dans l’univers ; Ktulu revisite Lovecraft et le mythe de Cthulhu au sein même de la présidence de la République… Certaines histoires s’avèrent davantage terre-à-terre, même si Mœbius y injecte l’étrangeté et/ou l’inventivité qui le caractérisent. Il en va ainsi de Variation n° 4070 sur « le » thème, qui met en scène l’exécution d’un sergent-chef dans un territoire réduit à néant par le feu nucléaire. La Tarte aux pommes entend s’immiscer dans les fantasmes nocturnes des adolescentes, mais aussi illustrer la manière dont l’inconscient interagit avec des scènes de la vie quotidienne. Ballade confronte un monde onirique à l’âpreté et l’absurdité militaire. Toutes ces histoires, coloriées ou pas, supportant ou non plusieurs lectures, dessinées à traits plus ou moins fins, ont en commun le sens graphique et narratif d’un créateur à l’imagination sans bornes. Il n’est décidément pas étonnant que Mœbius et Jodorowsky se soient construit une vie artistique commune

La Citadelle aveugle et The Long Tomorrow, Mœbius
Les Humanoïdes associés, novembre 2019, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

L’Ascension de Skywalker, la chute d’un empire, la fin d’une époque

0

Sorti depuis quelques semaine déjà, Star Wars : L’Ascension de Skywalker subit déjà le feu d’un certain nombre de critiques. Coupable idéal, Disney, dans sa tour d’ivoire, tente d’anticiper la suite tout en faisant face aux accusations de tous bords. Depuis son rachat de la franchise en 2011, la firme aux grandes oreilles est soupçonnée de vouloir épuiser la poule aux œufs d’or. Mais Disney est-il seul responsable d’une trilogie déjà établie comme globalement décevante ? Et si l’évolution de la saga initiée par George Lucas, de sa récupération par les fans à la sortie de cette conclusion, en disait plus sur notre époque ? Et si L’ascension de Skywalker n’était finalement que le symptôme d’une dérive culturelle, plus que la maladie à éradiquer ? Sortons un peu des films, prenons du recul et surtout une bonne tisane, car il faut du temps pour parler de ces choses-là. Vous êtes prévenus.

La culture geek ressemble de plus en plus à une impasse. Si elle s’est largement démocratisée au cours des deux dernières décennies, grandement aidée par l’appétit des studios pour les franchises lucratives (Star Wars, mais aussi Game of Thrones, les films de Super Héros, Harry Potter etc), elle semble aujourd’hui tourner en rond.

Parmi les derniers remous qui ont agité la « geekosphère », difficile d’être passé à côté du tacle de Martin Scorsese envoyé aux films Marvel, ressemblant selon lui plus à des attractions luxueuses qu’à du cinéma. D’accord ou pas avec les propos du vénérable cinéaste, notons tout de même que le débat aura un peu remué les foules, réveillant d’un côté les défenseurs d’un cinéma d’auteur exigeant, de l’autre une armée de fans prêts à tout pour défendre leur cinéma doudou. En est ressorti un Scorsese impérial, clouant le bec à ses détracteurs dans une tribune virtuose et des adversaires qui n’avaient finalement pas grand chose à défendre, se retranchant derrière Bob Iger, le patron de Disney affirmant que Black Panthers valait au moins autant (si ce n’est plus) que n’importe quel film du réalisateur de Taxi Driver. Rions tant qu’il en est encore temps.

Mais force est d’admettre que le combat de Scorsese est probablement perdu d’avance, tant les dernières sorties Marvel continuent de repousser les limites du box office. Dépasser le milliard devient presque une routine aujourd’hui, et un argument massue des actionnaires pour défendre leur vision du cinéma : un art qui rassemble le public, et l’argent dans le même sac. Peut-être que le réalisateur et ses copains du nouvel Hollywood se sont trompés d’adversaire. Le problème ne vient pas forcément des films Marvel, ni même de Disney qui s’est toujours principalement tourné vers la production de films « grand public ». A dire vrai, ceux qui apparaissent aujourd’hui comme l’antithèse du cinéma d’auteur n’avancent pas masqués. Le cinéma est un art, mais aussi une économie complexe. Pour faire des films, il faut faire des entrées, et un flop est toujours un risque de voir l’édifice s’écrouler. Après tout, les dernières folies du Nouvel Hollywood ont coûté la vie à United Artist, par la trop grande confiance qu’ils avaient placé en Cimino et sa Porte du paradis. D’une certaine manière, la position dominante de Disney sur le marché mondial s’explique aussi par cette stratégie du risque minimum. Il faut faire des films que le public veut aller voir. Mais quels films ? Et surtout, pour quel public ? Est-ce que Scorsese ne s’est pas trompé d’adversaire ?

A peine sorti en salle, Star Wars : Rise of the Skywalker apparaît tout de suite comme une cible idéale, tant il semble cumuler tout ce que Scorsese reprochait au MCU. Comme tout œuvre « grand public » actuelle, le film de J.J Abrams repose sur des promesses, annoncées lourdement à coup de bandes annonces dispendieuses. Quelles promesses ? L’action, l’aventure et l’émotion habituelle, mais surtout la réparation exigée par les « vrai fans » de l’affront qu’était Les Derniers Jedi et la conclusion d’une saga qui s’étend sur 9 films. Vaste programme, évidement complètement fumeux.

Fort de leurs statistiques et aveuglés par les agrégateurs critiques, les décisionnaires de Disney auraient pu prendre un peu de recul, et voir que l’armée de « vrais fans » ayant vilipendé le précédent film à coup de pétitions et de harcèlement de Kelly Mary Tran n’était qu’une minorité bruyante qu’il aurait mieux valu ignorer. Ils auraient également pu remarquer une zone grise entre les défenseurs et les détracteurs énervés : ceux qui ont moyennement apprécié le film, mais laissaient quand même le bénéfice du doute à une histoire prévue normalement sur trois films. Mais Disney a choisi son camp : le mauvais.

Rise of the Skywalker, faute d’une conclusion satisfaisante à la saga avant la prochaine (pour une histoire déjà conclue en 1983) n’offre qu’un gênant rétropédalage. Rose Tico, personnage honni des fans les plus extrêmes est reléguée au troisième plan, presque remplacée par un autre personnage correspondant mieux aux clichés ethniques ardemment exigés. Comprendre par là que le personnage masculin noir doit être en couple avec un personnage féminin noir. Pas de brassage ethnique dans Star Wars ! L’homosexualité supposée de Poe est désamorcée par l’invention d’un intérêt amoureux sorti de nulle part. Et enfin la thématique de l’héritage, sous-tendant cette nouvelle saga, est jetée à la poubelle. Il y a le bon héritage, que l’on doit subir (les Jedi) et le mauvais que l’on ne peut que refuser (les Sith). Au bout de 9 films, on apprendra que les méchants sont toujours très méchants et le gentils très gentils. Et ce que cela en valait la peine ? Pour les détracteurs les plus virulents des Derniers Jedi, apparemment oui, pour les autres, passez votre chemin.

La situation ne manque pas d’ironie. Impossible de nier que la saga initiée par George Lucas a largement participé à la création et la sédentarisation des fandoms, groupes de passionnés se retrouvant pour discuter des films, analyser, théoriser sur la force et ses implications métaphysiques, au point de l’élever au rang de religion officielle. Ces mêmes passionnés, auxquels les chercheurs et les critiques ont laissé une place de choix dans leurs études, semblent aujourd’hui être devenus le pire adversaire de ce qu’ils défendaient. Pour parfaire l’analogie, les Anakin des années 80 sont devenus les Vador des années 2010. Comment expliquer cette prise de pouvoir par la force ? Est-ce vraiment pour un film comme Rise of Skywalker que ces apôtres de la culture geek se sont battus ? Là encore, il semble que nous soyons dans une impasse.

Au commencement était le jouet

Mais revenons là où tout à commencé : en 1977, Star Wars (rebaptisé ensuite Un nouvel espoir) arrive sur les écrans. Petit film de science-fiction réalisé par par un jeune cinéaste auteur de seulement deux essais appréciés (American Grafitti et THX 1138), le succès laisse circonspect. Toutes les critiques ne rentrent pas dans le délire de George Lucas, certaines allant jusqu’à trouver dans le film des résonances fascistes, à une époque où la guerre est encore dans toutes les têtes. Mais par quelques coups de poker (garder les droits de merchandising et sortir le film en mai plutôt qu’à Noël), Lucas emporte la mise. D’une certaine manière, la culture geek telle qu’on la conçoit est née ce 25 mai 1977.

Le public en redemande, et trois ans plus tard arrive L’empire contre-attaque, encore aujourd’hui considéré comme le meilleur de la saga. Pourquoi ? Parce que nous sommes à une époque où la voix des critiques a encore un peu de poids. Lucas n’est pas encore le créateur capable d’imposer une vision sans contre-pouvoir, donc il écoute. Le combat contre le mal est toujours en cours, mais, avec ses scénariste Lawrence Kasdan et Leight Brackett, il lance dans la bataille des zones grises. Luke n’est plus le héros providentiel sorti de nulle part, mais l’héritier involontaire du champion du mal. Dark Vador n’est plus le bras armé de l’empire, mais un homme doté d’une conscience, d’un passé, et de sentiments. La foire au questions est ouverte, mais surtout Lucas règle les quelques soucis idéologiques qui lui était reprochés. En rendant ses personnages plus troubles, l’idéal propagandiste se met en retrait, et la saga peut enfin exister pour elle-même.

Il serait idiot de réduire le succès de Star Wars au génie « visionnaire » d’un jeune cinéaste qui avait encore tout à prouver. En creusant un peu, il est facile de trouver dans la saga des influences diverses. Nous avons consacré récemment un article sur les influences du cinéma de Kurosawa, nous pourrions aussi citer le western (Han Solo et le mythe de la frontière) mais aussi le film de guerre (Peter Cushing et ses sbires en uniformes). Et Lucas ne s’en cache pas lui-même. Pétri de narratologie, grand admirateur de Joseph Cambpell et de son monomythe, il puise dans les légendes antiques pour créer à ses personnages un passé, une personnalité, une ambition. Il pioche également dans les sérails, les comic books (Flash Gordon), et même le cinéma européen que s’arrachent ses amis Coppola et Scorcese… Lucas n’est pas tant un génie visionnaire qu’un formidable esprit de synthèse de toutes ces influences. Il prend en compte son héritage pour en faire une force narrative.

Comme conclusion, le Retour du Jedi est plus ou moins satisfaisant, mais révèle surtout un mal qui commence à ronger cette culture geek naissante : la folie du merchandising. Fort peu considéré par les studios à l’époque, Lucas comprend très vite l’intérêt de la vente de produit dérivées. Il inonde les rayons jouet de figurines, faux sabres lasers, peluches et autres gadgets estampillés Star Wars. L’écriture des films en pâtit et, comme le racontera Kasdan, Lucas refuse de tuer Han Solo dans le dernier acte, malgré le souhait de l’acteur, pour ne pas impacter les ventes de jouets. Le tragique de L’empire contre-attaque laisse place à une ambiance bon enfant, avec des Ewoks prêts à envahir les magasins de peluches, mais Lucas va tout de même au bout de son idée en montrant la rédemption et le sacrifice de Dark Vador, antagoniste devenu héros. Une fois de plus, les zones grises sauvent la saga d’un manichéisme pompier.

Absolument pas prêt à passer à autre chose, le roi George continue de faire grandir son récit et son compte en banque avec le fameux univers étendu. Comics, romans, jeux-vidéos, jeux de sociétés, sans oublier les guides explicatifs et les livres de recettes. Lucas développe l’un des plus vastes univers trans-média de l’histoire. Il chouchoute ses fans, laissant s’organiser des conventions, des rassemblements, semble à l’écoute, promet même mieux qu’une suite : une nouvelle trilogie racontant l’histoire de Dark Vador. Il inventerait presque le concept de préquel.

C’est donc en 1999 qu’arrive La menace fantôme. Casting de star (Liam Neeson, Ewan McGregor, Natalie Portman, Samuel L. Jackson), expérimentation d’effets numériques, budget pharaonique, tout est là pour faire plaisir au fans. Sauf que ceux-ci ont changé, se sont approprié l’univers, en ont fait leur chasse gardée. Malgré le succès commercial, les critiques ne se font pas attendre. Trop enfantin, trop stupide, trop kitsch. Les premières victimes seront l’acteur Jake Llyod, harcelé sur les réseaux naissant pour son jeu jugé mauvais (sans prendre en compte son jeune âge) et Jar Jar Binks, trop burlesque pour un univers qui se devait d’être sérieux. Lucas remballe ses peluches de Jar Jar, mais ne se démonte par pour autant. Coûte que coûte, il racontera l’histoire de Dark Vador comme il l’entend. Mettant de côté le versant guerrier, il développe la dimension politique de son univers. On trouve pêle-mêle un ordre Jedi centenaire, un sénat galactique, des tractations de pouvoirs entre une fédération du commerce et une république dominante. Au milieu de tout ça évolue le jeune Anakin, la reine Padmé, Obi-wan dans la fleur de l’âge et Palpatine opérant dans l’ombre. L’ambition narrative est dantesque, même si elle ne manque pas de ratés. Après tout, personne n’est infaillible, pas même Lucas. Et là encore, l’auteur puise dans un imaginaire archétypal pour créer des figures universelles et mémorables : le péplum (le comte Dooku et son arène), le burlesque (Jar Jar Binks, C3PO, R2D2), la romance (Anakin et Padmé) et même le film noir (Obi Wan cherchant dans les bars la source du mal dans cette galaxie pourrie par le vice) sans pour autant retomber dans le manichéisme de la première trilogie.

La revanche des Sith apparaît comme une apothéose de l’ambition de Lucas. Par un refus total du positivisme qui marquait la trilogie originale, il conclut cette prélogie dans un feu d’artifice tragique signant l’échec cuisant des héros face aux méchants. Il fallait oser signer un épisode aussi morbide pour une saga censée faire rêver les enfants. Peut-être que Lucas a compris plus vite ce que certains fans ont du mal à admettre : le public vieillit et ne peut plus se contenter d’histoire de princesse à sauver et de mal vaincu par des peluches. Visionnaire le George ? Peut-être. Mais pas pour les fans qui finissent par se retourner définitivement contre leur maître, tel Dark Vador contre l’Empereur. Si le public répond positivement au déluge d’effets visuels et aux combats de sabres laser interminables, les fans ne digèrent pas les rééditions DVD de la trilogie originale, liftée avec des effets numériques souvent malheureux. La prélogie est un succès commercial, mais rapidement les critiques commencent à descendre en flamme ce nouveau récit plus ambitieux. Trop long, trop de politique (on y reviendra), trop de mauvais dialogues (ce qui est vrai), trop d’effets numériques (pas faux non plus). Le divorce est annoncé en 2011 avec la sortie du documentaire The people Vs George Lucas, interviewant à la pelle des fans énervés par les rééditions, et consommé lorsque, à la surprise générale, Lucas vend pour 4 milliard la franchise à Disney en 2012.

Les invasions barbares

En avait-il ras le bol ? Était-il énervé par cette admiration devenue haine pure ? Nous ne le saurons peut-être jamais. En tout cas, pour tout le monde, c’est la sidération. D’un côté on craint l’emprise de Disney de plus en plus grande, de l’autre certains espèrent un retour aux sources. Un Star Wars plus simple, plus naïf, mais surtout fait par des fans, pour des fans, ce que promet rapidement le studio aux grandes oreilles.

Que s’est-il passé en parallèle ? La culture geek a évolué, s’est démocratisée au travers du jeu vidéo, de l’explosion des films de super-héros et autres joyeusetés. Le merchandising est devenu monnaie courante, et aucune franchise ne saurait être annoncée sans sa ribambelle de produits dérivés, même les plus « adultes » (Game of Thrones). Les fans de leur côté ont pris le pouvoir. D’abord sur la critique institutionnelle, dépassée par la profusion d’adaptations, puis remplacées par les blogueurs (devenus youtubeurs) qui se gargarisent d’analyse du « lore » (l’univers étendu d’une œuvre) mais faisant peu de cas de la mise en scène ou du montage (sauf pour pointer les faux raccords). Ensuite sur les studios, transformant leurs rassemblements en grand messes où les réalisateurs, acteurs, producteurs viennent défiler au pas pour promouvoir les prochains blockbusters. Il faut admettre ce fait : Hollywood vit moins aujourd’hui des festivals de cinéma que du Comic con où les bandes annonces sont révélées en exclusivité pour les fans. Il y a eu quelques ratés (le flop de Scott Pilgrim, arrivé trop tôt), mais la culture geek, autrefois niche de la culture pop, est devenue la culture de masse dominante. Gare à l’acteur qui refuserait d’aller faire le clown devant des hordes de fans en délire déguisés en stormtroopers.

Cela fait déjà 10 ans, si ce n’est plus, que l’on râle sur la multiplication de franchises, univers étendus et adaptations, et que l’on pleure la disparition des projets originaux. Mais le succès est au rendez-vous. Aidé d’une armée de publicitaires, les studios continuent d’attiser la curiosité pour des produits marquetés fait pour vendre des jouets. En attendant, les fans veillent au grain, relevant les incohérences, les infidélités et les trahisons du matériau de base, crucifiant ça et là un film ou deux qui ne respecterait pas le cahier des charges. Et même les plus grands cinéastes s’alignent, rentrent dans le rang en allant chez Marvel, ou en signant un film « somme » boursouflé d’auto-citation comme Ready Player One de Steven Spielberg, adapté d’un livre écrit… par un fan.

Bien entendu, cette culture geek ne manque pas de détracteurs, même parmi les maîtres. Par exemple l’auteur de comics légendaire Alan Moore (The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta) ne cache plus sa haine viscérale pour les super-héros qu’il a aidé à ressusciter dans les années 80. Il déclare ainsi en 2017 dans un entretien à NextLibération :

« Le fait que des centaines de millions de soi-disant adultes se rendent au cinéma tous les six mois pour aller voir Batman m’inquiète beaucoup. On dit de moi que je suis rancunier, que je déteste les super-héros, mais ça n’a rien à voir. On parle de gens de 30, 50 ou 70 ans qui se délectent des aventures de personnages créés pour distraire des adolescents de 12 ans il y a cinquante ans. On me dit que les comics sont pour les adultes désormais, qu’il n’y a pas de mal à s’amuser. Je remarque pourtant que l’année où Donald Trump a été élu et une majorité du peuple britannique a voté pour le Brexit, les six premiers films au box-office mondial étaient des films de super-héros. »

Côté cinéma, l’acteur Simon Pegg, pourtant grand VRP de la SF cool déclarait en 2015 : « nous consommons tous essentiellement des choses très infantiles, des comic-books, des super-héros… des adultes regardent ça et le prennent au sérieux ! ». L’accusation est sans appel : pour les deux hérauts involontaires, cette culture du divertissement infantilise le public et détourne l’attention des vraies problématiques contemporaines en faisant revivre inlassablement des icônes anachroniques.

On rappelle que Superman et Batman ont été créés dans les années 1930 et continuent inlassablement de combattre le mal en 2019. Bien entendu, l’idée n’est pas de « supprimer » les super-héros ou le space opéra dans son ensemble, mais les deux auteurs posent la question de l’actualité de telles figures. Les admirer en les replaçant dans leur contexte, pourquoi pas, mais peut-on réinventer Batman indéfiniment sans tomber sur un écueil ? Quand même Warner se pose la question de rendre Superman cohérent avec le monde actuel, il est évident que Moore et Pegg, évoluant dans des univers différents, ont pointé du doigt un vrai problème.

Ont-ils été entendus ? Oui, mais leur propos ont rapidement déclenché des polémiques stériles. Simon Pegg fut renvoyé à sa filmographie majoritairement geek et s’est fendu d’un billet d’excuse, tandis qu’Alan Moore, depuis longtemps catégorisé comme un vieux fou par les amateurs de comics, s’en est allé du côté de la littérature. Mais à l’heure de la sortie de Rise of the Skywalker, il serait peut être intelligent de repenser ces paroles qui ne sont pas sans évoquer les théories d’Adorno et Horkeimer sur l’industrie culturelle développée dans les années 1930 (comme Batman et Superman, coïncidence?). Les deux théoriciens, fondateurs de l’école de Francfort, voyaient dans la production de masse (particulièrement le cinéma) l’outil parfait du capitalisme pour endormir les classes populaires et les détourner du vrai problème. L’industrie culturelle aliène les masses pour les rendre dociles.

Sans aller jusqu’à qualifier Pegg et Moore d’Adorno et Horkeimer du XXIe, on retrouve tout de même l’idée d’un vide politique de la production grand public. Et malheureusement pour eux, les « fans » semblent vouloir leur donner raison. Les réactions épidermiques face à l’annonce d’un casting multi-ethnique, d’une critique sociale ou même d’une simple évocation de la politique se recoupent mécaniquement sous la même bannière : « C’est du divertissement, nous ne voulons pas de politique ». Mais peut-on vraiment rester neutres devant un jeu vidéo qui propose d’incarner un soldat du IIIe reich (Battlefield) ? De se mettre dans la peau d’un marine américain parti sauver le monde libre en Afghanistan (Call of duty) ? Ou en suivant les aventures de rebelles faisant la guérilla pour faire tomber un empire galactique ? Quand même le guide visuel du dernier film présente littéralement Chewbacca comme un personnage « apolitique », cette vison biaisée du monde est loin d’être anodine et sert un objectif précis.

Dépolitisation de masse

Prenons un autre exemple, pas si éloigné : le revival à marche forcée de l’esthétique années 1980 qui aura eu son heure de gloire dernièrement. Tous les Stranger Things, Gardiens de la galaxie ou Wonder Woman 1984, entièrement dédiés à la glorification du teenager « pop » insouciant, admirant Star Wars sur VHS, ne sont finalement qu’un autre simulacre. La grande époque du libéralisme économique (Thatcher et Reagan), particulièrement propice au développement du merchandising théorisé par Lucas, nous est actuellement présentée comme un eldorado temporel geek. On faisait du vélo, jouait sur son Amiga, collectionnait les figurines Star Wars en écoutant Duran Duran. On en oublierait presque Tchernobyl (même si HBO s’en est emparé), la chute de l’URSS, la guerre des Malouines et la crise des années 90 qui pointe le bout de son nez. Ne nous y trompons pas. Aidée par le souvenir nostalgique des artisans nés à cette époque (dont un certain J.J Abrams), cette glorification de la surconsommation n’a finalement qu’un but, déjà dénoncé en 1936 : endormir les masses, qu’elle se complaisent dans un fantasme d’achat compulsif festif. À grand renfort d’esthétique colorée pop (avec un retour en force du violet), les studios ne nous proposent rien d’autre qu’une illusion. Cela nous ramène aux critiques énoncées par Baudrilliard envers la société de consommation, qui aura inspiré au Watchowski la saga Matrix, véritable piratage du monomythe par la puissance de la philosophie critique et du kung fu. Si même une série aussi inoffensive idéologiquement que Stranger Things semble remplir un agenda politique, pourquoi pas Star Wars ?

Eric Dufour affirmait que « tout film est politique », Jacques Rivette en 1959 dans « De l’abjection » théorisait longuement sur l’amoralité d’un simple travelling dans Kapo de Pontecorvo. Il existe toute une histoire critique à redécouvrir, que les exécutants de la culture geek aimeraient bien que l’on oublie. Leur intérêt n’est pas d’éveiller les consciences, mais de vendre des produits, et les jouets qui vont avec. Quand même des adultes s’arrachent des figurines funko, il y a de quoi réinterroger l’état du monde, et ce n’est pas un « ok boomer » péremptoire qui réglera le problème. N’en déplaise aux légions du gamer gates et autre masculiniste blanc qui n’apprécient pas un personnage féminin ou racisé (voire les deux) dans leur franchise : tout est politique. Nous ne vivons pas dans une société où « l’on ne peut plus rien dire », nous vivons dans une société, point. Et oui, la couleur d’un sabre laser est affaire de morale.

Star wars, en trois décennies de bons et loyaux services, est donc passée de figure totémique de la culture geek à blockbuster lambda que l’on découvre à noël, en même temps que le dernier Marvel ou le nouveau film d’animation familial. Voilà le point sensible que Disney voudrait effacer : un Star Wars ne restera toujours qu’un film. Comme tous les autres, il raisonne de manière différente en fonction des sensibilités de chacun. Certains détestent, d’autres adorent, tandis que les derniers considèrent la saga avec une indifférence polie. Pour autant, la promotion démentielle mise en place à chaque nouvel épisode n’est pas sans intérêt pour l’analyste.

Cryogéniser le père ou jeter BB-8 avec l’eau du bain ?

Revenons à l’épisode 7, nous promettant le Réveil de la force ! Tout un programme, annonçant juste avec son titre les multiples ambitions d’un studio avide de rentabilité. On réveille une belle endormie, cette saga culte qui a fait rêver des millions de fans. Était-elle vraiment tombée dans la torpeur ? Au final, seulement 10 ans séparent cette nouvelle mouture de La revanche des Sith, soit moins d’années que celles écoulées entre Le retour du Jedi et La menace fantôme. Autant dire qu’au regard du calendrier, la résurrection annoncée parait presque mécanique. Le vrai « réveil » se cache dans l’autre intention vendue par J.J Abrams : faire un film pour les fans, par un fan autoproclamé. Revenir aux effets « pratiques » à base de marionnettes, maquettes et décors en dur, en opposition frontale avec la dérive du tout numérique amorcée par Lucas dans sa prélogie, ainsi qu’à une histoire plus simple, à même de parler au plus grand nombre.

Le choix de placer l’intrigue à la suite de la première trilogie, en faisant revenir les acteurs star (Ford, Hamill, Fisher) enfonce le clou. Sans effacer l’histoire d’Anakin, qui a quand même ses défenseurs, on nous promet quand même de jeter un voile pudique sur cet écart trop numérique. Les références à la première histoire sont donc légion (jusque dans la structure du scénario, décalque assumé de l’épisode IV), en revanche celle à la deuxième sont beaucoup plus rares (quelques cameo vocaux de Ewan McGregor et Hayden Christensen, sûrement samplés des anciens films). Disney brosse donc dans le sens du poil ceux qui avaient tourné le dos à Lucas, mais surtout le studio n’annonce pas un nouveau film Star Wars, mais un vrai Star Wars ! La mention film étant mise de côté, comme pour affirmer qu’il ne s’agissait plus de cinéma, mais de quelque chose de plus grand, qui ne connaît pas d’équivalent.

Parler de déception face à ce nouvel épisode tient un peu de l’euphémisme. J.J Abrams a aussi ses fans, et d’autres apprécient la fraîcheur du nouveau casting (Daisy Ridley, Oscar Isaac, John Boyega, Adam Driver, Domhnal Gleeson), tandis que beaucoup trouvent les similitudes avec l’épisode IV trop visibles (au point de n’y voir qu’un remake non assumé). Le scénario, prenant fait et acte de l’ambition « pour les fans par les fans » se développe dans l’horizon bâtard du « legasequel » (contraction de « Legacy » et « Sequel »), soit une suite mettant en scène de nouveaux personnages tentant de marcher dans les pas de leurs héros, ceux des premiers films. Rey veut être la nouvelle Luke Skywalker, Kylo Ren le nouveau Dark Vador, Hux le nouveau grand Moff Tarquin… et aucun personnage ne viendrait remettre en cause cette quête à perte, ou affirmer qu’il serait peut être mieux d’être soi-même. Un film de fan, pour les fans, avec des fans dedans, la boucle est bouclée.

En faisant le tri des critiques, la promotion orientée vers la dimension « unique » d’un Star wars s’est finalement retournée contre le studio. Le public ne juge pas alors un film, mais un Star wars. Et le Reveil de la Force devient de ce fait un Star Wars mineur, sans cesse comparé à ses aînés, quand bien même il n’est pas pire que d’autres blockbusters sortis au même moment.

Le torchon brûle encore avec Les Derniers Jedi, tentative de sauver les meubles en proposant des idées nouvelles. Adulé par certains, honni par d’autres, l’essai de Rian Johnson crée un précédent dans le fandom de la saga : il divise. Les fans, considérés (à tort) par les actionnaires comme une ruche alignée derrière une idée fixe, se révèlent plus protéiformes et moins dociles. Ces groupes qui se rassemblent pour partager leur amour de la philosophie Jedi sont en fait des individus normaux, avec des attentes différentes. Quand certains crient au blasphème (au point de lancer une pétition pour refaire l’épisode VIII et de harceler l’actrice Kelly Mary Tran), les autres en redemandent. Les héros glorifiés par J.J Abrams apparaissent faillibles, capables de se tromper ou de mentir. En bref, Rian Johnson renoue avec les zones grises, et Disney se retrouve bien embêté. Pensant avoir acquis pour quatre milliards un public discipliné, le studio se retrouve avec une liste interminable d’espérances et de réclamations. Si même les fans exigent d’être considérés comme autre chose que de simples consommateurs, où va le monde ?

Le flop de Solo : A star wars story, confirme la tendance négative. Si le premier spin-off, Rogue One, avait surpris un peu tout le monde (assez prenant et moins manichéen que prévu), celui-ci est plutôt mal reçu et fait prendre conscience aux producteurs que la marque Star Wars est finalement faillible. Impensable il y a quelques années (même si tout le monde a oublié l’échec de la ressortie 3D de La Menace Fantôme en 2012).

L’ascension de Skywalker porte donc sur ses épaules la même charge démentielle qui aura eu raison de la résilience de George Lucas : l’obligation de réconcilier un public qui s’est largement divisé en dix ans. Les réactions moins dithyrambiques lors du dévoilement des bandes annonces n’augurent rien de bon. En comparaison de l’effervescence suscitée par l’annonce d’un épisode VII, cet épisode IX semble attendu avec crainte ou indifférence. Comme dernière tentative de sauvetage, la résurrection du méchant emblématique des deux premières trilogies, l’empereur Palpatine, laisse un goût amer.

Des dangers insoupçonnés de la vente au Kylo…

J.J Abrams, Kathleen Kenedy et l’armée de publicitaires embauchés par Disney auront beau crier sur tous les plateaux télé que ce retour était prévu dès le début, la démonstration n’est pas convaincante, tant aucune référence n’y est faite dans les épisodes VII et VIII. Le point de focalisation était plutôt l’obsession de Kylo Ren pour Dark Vador. La promotion du film devient bizarre, erratique, fondée sur un discours passif agressif dont raffolent les Américains envers Rian Johnson.

Concrètement, l’idée forte est « si vous n’avez pas aimé le dernier film, vous adorerez celui-là ». Comme nous le disions en introduction, Disney a choisi son camp, celui des fans énervés qui se sentaient insultés par Les derniers Jedi, reléguant sur le bas côté tous les autres qui admiraient la prise de risque de Johnson (même si elle avait ses limites). Star Wars ne peut fonctionner avec un fandom divisé. Il faut absolument jouer la carte de l’unité, quitte à réécrire l’histoire en effaçant les dissidences. Une fois de plus, ce n’est pas un film qui est annoncé, mais la conclusion d’une saga, mieux : de LA saga ultime.

Que retenir à l’arrivée, si ce n’est une impression morbide de gâchis ? Peu convaincus par les arguments de la promotion, nous le sommes encore moins par le film. Intégré en forceps par un texte explicatif traditionnel, la présence de Palpatine dans l’histoire ne fait toujours pas sens, si ce n’est ramener le méchant très méchant à détruire, pour permettre ainsi aux héros de se confirmer et aux méchants de s’excuser, annihilant de ce fait toute idée de confusion et toute ambition tragique. Malgré tout le talent d’Adam Driver, peut-on vraiment avoir de l’empathie pour Kylo Ren ? Quel intérêt de voir Rey évoluer du statut de gentille pilleuse d’épave à gentille pilleuse d’épave avec un sabre laser ? Tout semble écrit non pour faire avancer une histoire, mais pour rafistoler ça et là les détails que certains fans autoproclamés gardiens du temple avaient rejeté en bloc. L’arc inutile autour de C3-PO résume finalement l’ambition du film : effacer tout pour rester sur un statut quo rassurant, sa mémoire retrouvée n’étant que partielle (comprendre tout ce qui s’est passé depuis la fin de l’épisode VII – donc moins tout ce qui dérange).

Au final, Disney atteint finalement son objectif : ce dernier Star Wars n’est pas un film, il est un produit marketing de haute volée, conçu pour plaire au grand public et dénué de toute ambition morale ou politique. Sorte d’interminable publicité pour les nouveaux jouets (Stromtroopers avec JetPack, SithTrooper, nouveau vaisseaux, nouveaux sabres laser conçus pour durer un plan), culminant lors d’une bataille spatiale que nous qualifierons poliment de « Spaceship Porn ».

Bien évidement, reprocher à Disney de vendre des produits dérivés reviendrait à critiquer l’eau parce qu’elle mouille. George Lucas lui-même ne s’est jamais caché d’avoir fondé son empire sur un merchandising agressif. Mais il y a une nuance. En puisant dans un imaginaire vaste, Lucas forgeait des personnages emblématiques, presque tous soumis à une évolution logique. Enfant esclave devenant bras armé d’un empire maléfique, escrocs rejoignant le camp du bien, adolescent naïf évoluant en adulte responsable ou comique de service bombardé politicien mal avisé, tous subissent leur destin et sont amenés à faire des choix. Ce que vendait Lucas, c’est n’était pas tant des figurines, mais des personnages emblématiques auxquels chacun pouvait s’identifier. Si l’on désirait tant le sabre laser d’untel, c’est parce qu’on l’avait vu sur l’écran être manipulé avec beaucoup de style par notre jedi préféré.

Tout comme les baguettes magiques des personnages secondaires d’Harry Potter, dont on se demande qui peut bien les acheter (celle de Quirell ? Sérieusement ?), les sabres officiels de Rey et Leila n’ont rien d’emblématique, puisque la première se balade surtout avec celui de Luke, et la seconde ne s’en est jamais servi. De même, Poe, Finn et les autres n’ont rien de particulièrement cool, puisqu’ils ne sont que des redites de figures déjà connues. Le rapport est ici inversé : Disney essaye de vendre l’objet, avant de nous en expliquer sa fonction. Ce n’est plus le personnage qui, par sa popularité, devient figurine, mais la figurine que l’on essaye de nous faire passer pour un personnage. La raison d’être de cette nouvelle trilogie, c’est le merchandising, et donc la gratification du fan que l’on suppose avide de jouets précieux plus que de cinéma. Et comme apothéose d’une culture geek enfermée dans sa propre logique, Star Wars étant fantasmé comme un univers autonome en dehors de toute influence extérieure, celui-ci ne peut plus que se citer lui-même, installant de facto une inertie créative.

La fin d’une décennie [avec spoiler]

C’est là que se développe la dernière stratégie, et probablement la plus vicieuse, des studios. En essayant d’extraire la culture geek du champ culturel global, construisant le mensonge de sa propre autarcie, la plupart des productions geek des années 2010 refusent l’idée même d’avoir subi une inspiration extérieur. Antithèse totale de la démarche de Lucas, ou même de celle de Tolkien ou encore Pratchett, on voit pulluler aujourd’hui des créateurs touchés par la grâce de l’inspiration géniale, ou au moins vendus comme tels.

L’exemple d’Ernst Cline, auteur de Ready Player One, est à ce titre assez parlant. Bombardé personnage médiatique par le succès de son premier roman, adapté par Spielberg au cinéma, Cline assume totalement sa geek attitude, ses références pop et tout le reste, au point de produire un pavé bourré jusqu’à l’overdose de références certifiées. A l’image des créateurs qu’il vénère, il pioche dans leurs œuvres pour construire un récit qui se voudrait classique mais oublie une donnée fondamentale : les éléments qu’il reprend ont déjà été repris par ceux-là même dont il s’inspire. Par une forme d’élitisme mal placé, il semble ne pas prendre en compte toute création culturelle pré-années 80.

Donc au lieu de réfléchir à l’idée d’évolution et de transmission des récits (ce que faisait tout de même Lucas et Spielberg), il se contente d’appliquer une formule éprouvée qu’il suppose efficace, pensant rendre hommage à un maître, sans savoir qu’il se trompe d’idole. De là vient l’impression de réchauffé qui saisit l’amateur de littérature, de cinéma, de musique devant un produit aussi balisé que Ready Player One. Ce qui marche pour Ernst Cline marche aussi pour Star Wars, Game of Thrones (Benioff et Wess ont-ils déjà entendu parler des Rois Maudits de Maurice Druon ?) ou Stranger Things. De la citation pour de la citation en somme.

Il faut donc faire taire ces critiques de la manière la plus élégante possible : ne pas les censurer mais les empêcher de parler. Pour cela, les années 2010 auront vu l’apparition d’un mot fatidique, claquant dans les airs tel le fouet du producteur : le spoiler. « No spoiler ! » « Ne me spoile, pas » « arrête je ne l’ai pas encore vu ! ». Nous avons tous déjà entendu cette phrase au moins une fois. Véritable coup de maître de la communication moderne : interdire de parler de l’œuvre pour ne pas gâcher aux autres le plaisir de la découverte. Parler ne serait-ce que d’un plan, d’une scène, reviendrait à potentiellement ruiner le film. Pour en parler librement, il faut que tout le monde l’ait vu. D’une pierre deux coups, on fait mine de démocratiser le débat, tout en faisant rentrer les billets. Et après on en parle.

Star Wars, qui a presque posé les bases de cette évolution avec le fameux « Je suis ton père », n’échappe évidement pas à la règle. La terre entière a reçu l’ordre de mobilisation : allez voir le film, n’en parlez pas autour de vous. Chacun doit se faire son propre avis. Assertion idiote reposant sur un postulat faux, car rien ne prouve que l’envie de voir un film est tributaire de la connaissance des faits relatés dans celui-ci. Il est même plutôt rare de croiser quelqu’un qui affirme avoir perdu le désir de regarder une œuvre après avoir appris par mégarde le fin mots de l’histoire. Si vous voulez voir Shutter Island, Le sixième sens, Usual Suspect ou même Qui veux la peau de Roger Rabbit ?, vous les verrez, quand bien même le twist vous aura été dévoilé. L’intérêt n’est pas de protéger l’œuvre d’éventuels divulgâcheurs professionnels, mais de faire taire la critique. Celle-là même qui ne se gênait pas pour révéler le final de L’Empire contre-attaque à la sortie du film.

L’effet est double : déjà, le critique (amateur ou professionnels) doit redoubler d’effort pour parler d’un film sans vexer outre mesure ceux qui ne l’auraient pas vu, ensuite, une fois que toutes les parties sont à égalité, l’envie de discuter ces fameux spoilers trop longtemps contenus ne se fait pas attendre. Ainsi a évolué le discours critique. Les vidéos avec/sans spoiler ne font finalement que ressasser ces fameux moments chocs (qui n’en sont pas forcément), les enfilant comme des perles, pour discuter de leur cohérence dans le scénario global. Au milieu de tout ça, peu de place est finalement laissée à l’analyse de la mise en scène, du montage ou même de la puissance métaphorique d’une telle histoire. Le scénario pour le scénario en somme. Ce que demandent les studios au public, c’est juste de paraphraser le récit, sans interprétation.

Imaginons l’inverse maintenant. Parler d’autre chose que de l’histoire ? Mettons de côté les scories et les qualités du scénario, et concentrons-nous sur les autres aspects du film. Que reste-t-il ? Pour L’ascension de Skywalker, pas grand chose. Il ne faut pas beaucoup de recul pour se rendre compte que le film ne sort pas du tout du lot venant des productions actuelles. L’époque où Lucas était visionnaire dans son utilisation du numérique est dépassée et sauf cas particulier (Cats), tout le monde est à peu près au même niveau. Le montage est fonctionnel, là où Rian Johnson essayait au moins d’en faire une utilisation habile pour développer de nouvelles possibilités de la force, J.J Abrams dans ses meilleurs moments ne fait que reprendre les idées de son prédécesseur. Quand aux acteurs, la joie et la naïveté des débuts semblent avoir laissé place à une forme de lassitude. Comme un regret de s’être embarqué dans cette galère. Nous sommes peut-être trop vieux pour ça, eux aussi, et ça se sent.

Le même état des lieux peut être fait avec Marvel. Combien de temps a-t-il fallu au public, à force de répétition de tropes éculés, pour se rendre compte que tous les films de la saga s’alignaient sur la même palette colorimétrique fade ? De mémoire récente, il n’y a que quelques Guillermo Del Toro, Christopher Nolan ou même Edgar Wright pour proposer aux studios des œuvres qui tentent au moins d’allier art de la mise en scène et rigueur du scénario, sans jamais favoriser l’un au détriment de l’autre. Et aucun spoil ne saurait gâcher le plaisir (ou la déception) devant le visionnage de La forme de l’eau, Dunkerque ou même Baby Driver. Œuvres pleines de qualités et de défauts, dont on peut discuter sans fin sans risquer de « spoiler » quoi que ce soit, tant elles fonctionnent à un niveau plus complexe que la simple mise en boite d’un récit calibré. Il faut se rendre à l’évidence et suivre Alan Moore et Simon Pegg sur ce terrain : la culture geek, telle qu’elle est pensée et vendue au public, nous abrutit, et c’est là sa fonction première.

L’Ascension de Skywalker, par le vide politique et moral qu’il propose au public, n’est pas qu’un Star Wars raté. Bien au contraire, le film de J.J Abrams est peut-être le film le plus emblématique de cette décennie. La seule question qui mérite d’être posée en sortant de la salle est « Pouvait-il en être autrement ? ». Péchant par orgueil, la saga était finalement déjà condamnée, et peut-être que Georges Lucas l’avait compris plus rapidement que nous, en vendant sa création monstrueuse à ceux qui la mèneraient définitivement à sa perte.

Refermons ici ce panorama un peu long d’une saga qui aura impulsé, suivi et finalement subi les évolutions de sa propre création. Pour toute ratée qu’elle soit, cette trilogie qui s’achève aura au moins été représentative des années 2010 qui se terminent. À l’heure où chacun s’amuse à faire son top de la décennie, pour n’en retenir que le meilleur, n’oublions pas trop vite cette Ascension de Skywalker, annonciateur d’une chute inéluctable.

Explosion de la mode des super-héros, démocratisation de la culture comics, exaltation des années 80 et du rétro gaming… Nous avons eu les années folles et les swinging 60’s, nous pourrions peut-être déjà affirmer que la décennie qui s’achève était les Années Geek. Cela sonne bien, et nous permet de laisser derrière nous une époque qui aura vu de belle choses, d’autres plus discutables. Divers bouleversements sociaux guettent nos années 2020 qui commencent et le monde n’a jamais semblé aussi clivé politiquement. Avec Star Wars, Disney nous promettait un retour à quelque chose de plus naïf, de plus simple, où les méchants et les gentils s’affrontaient sans ambiguïté. Cette promesse était belle, mais surtout anachronique. L’époque semble être au trouble, à l’ambivalence, à la fin des camps bien délimités. De ce dernier film, avant le prochain, ne retenons qu’une image, la seule trace d’énigme et de doute face à l’avenir : la lumière d’un sabre jaune.

L’année 2019 : le Top 10 des films de la rédaction

L’année 2019 s’achève bientôt et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2019 qui aura eu son lot de surprises, de chocs visuels et d’éblouissement narratif. Alors qui sera le meilleur film 2019 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.

10 – J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin

J’ai perdu mon corps est un pur moment de cinéma, une révélation inattendue qui vaut le coup d’être découverte. Le cinéma français d’animation est toujours aussi talentueux, et lorsque l’esthétique tutoie à ce point la perfection et que l’écriture est aussi limpide que profonde, alors il ne reste qu’à se laisser porter par les élans poétiques de ce film qui a déjà tout d’un grand.

 

9 – Une grande fille de Kantemir Balagov

De ce mélange des genres – sans doute volontairement déroutant – se dégage une poésie transversale étonnante. Si le rythme lent et peut-être trop étiré perdra certains spectateurs, c’est aussi cette lente progression qui permet à Balagov d’insuffler un voile de beauté quasi virginal dans un film finalement viscéral dans sa violence graphique comme psychologique. Un sentiment contradictoire d’assister à une œuvre boursouflée, dense à l’excès, trop longue, et en même temps à un objet pur, limpide et doux aux sens.

 

8 – Green Book de Peter Farrelly

Un guide vert de sinistre mémoire (à l’intention des seuls voyageurs Noirs) sera le fil conducteur du film éponyme de Peter Farrelly, Green Book, un road movie bourré d’humour qui n’oublie pas de dénoncer les affres du racisme qui dévorait l’Amérique d’avant le mouvement des Droits Civiques. Un excellent film.

 

7 – Ad Astra de James Gray

Avec Ad Astra, James Gray parvient à accomplir l’exploit de signer coup sur coup deux grands films. Après son déjà formidable The Lost City of Z, il signe une œuvre à la tristesse et la fragilité insondables dont elle puisse une grandeur insoupçonnée. Surtout que dans cette thérapie de son cinéma, Gray arrive à renouveler ses thèmes narratifs et visuels sans jamais trahir son essence.

 

6 – Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Un de ces films féminins comme il en faut pour prouver au monde entier que les femmes ont leur place à Cannes, que ce n’est pas une réaction à Me Too ou autre affaire, seulement du talent pur et généreux qui mérite la plus dorée des récompenses. Même dans son engagement, le film est juste. Sciamma effleure le féminisme de ses personnages avec, là encore, une finesse admirable lors d’un avortement déchirant et des discussions passionnantes sur le métier de peintre lorsque l’on est une femme. Inspiré, inspirant, Portrait de la jeune fille en feu donne à ressentir, à pleurer.

 

5 – The Lighthouse de Robert Eggers

The Lighthouse est une grosse claque esthétique, une leçon de mise en scène que se sait outrancière et parfois redondante dans ses mécanismes dont elle a parfaitement conscience de l’efficacité. Mais comment le lui reprocher, quand on passe un moment aussi intense et prenant dans une salle obscure.

 

4 – Joker de Todd Phillips

Que les récompenses pleuvent. Nous ne pouvons que leur donner raison : Joker est un chef-d’œuvre ! Un mélange entre Batman et Taxi Driver d’une incroyable maîtrise, sachant faire honneur à l’antagoniste éponyme tout en balançant à la figure du spectateur une déconstruction incisive du rêve américain. Poisseux, dramatique, poétique, inquiétant, alarmant…

 

3 – Une Vie Cachée de Terrence Malick

Le Festival de Cannes 2019 vient de vivre son premier choc avec Une vie cachée de Terrence Malick, présenté en compétition officielle. Le cinéaste américain est à son meilleur et arrive à trouver le parfait équilibre entre la narration de ses premiers films et ses expérimentations visuelles actuelles. Incroyable.

 

2 – Once Upon a Time in…Hollywood de Quentin Tarantino

Quentin Tarantino nous immerge dans son amour du cinéma bis, de l’exploitation, nous parle avec vigueur du Nouvel Hollywood et de la démocratisation de l’empire que deviendra la télévision, avec cette idée que la mutualisation des formes audiovisuelles ne signifie pas forcément la mort du cinéma.

 

1 – Parasite de Bong Joon-Ho

Parasite, la Palme d’or 2019 couronne un chef et son œuvre qui incarnent une des filmographies les plus riches de ces dernières années. Bong Joon-Ho y poursuit sa lecture sociologique de la société coréenne en jouant des genres et des registres, pour la plus grande surprise et joie de tous les spectateurs.

 

De Chernobyl à War of the worlds en passant par Good Omens : apocalypses en séries

En cette année, dans les séries que nous proposaient les différentes chaînes et plates-formes, nous avons pu assister à des catastrophes nucléaires, l’arrivée d’un antéchrist, la chute du système bancaire ou à des invasions extraterrestres. En bref, en 2019, l’apocalypse débarquait sur nos petits écrans.

Le nucléaire

Depuis le cinéma apocalyptique des années 50, on sait que cette tendance à préfigurer la fin du (ou d’un) monde est intimement liée à la peur d’une population face aux menaces dont elle se sent la cible. C’est ainsi que les films de cette époque (mais aussi les séries, en tête desquelles on peut trouver la mythique Quatrième Dimension) ont pu avoir un effet sinon cathartique, du coup annonciateur.
C’est d’ailleurs avec l’évocation d’un de ces films les plus célèbres, Le Jour où la Terre s’arrêta, de Robert Wise, que débute le pilote de The Project Blue Book, et cela permet de planter l’ambiance. Si la série peut facilement être rapprochée de sa glorieuse consœur X-Files, planter l’action dans l’Amérique parano du MacCarthysme a un avantage majeur : assimiler la peur d’une invasion extraterrestre et celle des Bolchéviques. Et c’est bien cela que la série réussit le mieux : reconstituer cette ambiance qui préfigure la guerre nucléaire, dans une Amérique où chacun construit son abri anti-atomique et où des fausses villes sont créées dans le désert pour tester les effets des déflagrations atomiques.
Cette peur de l’apocalypse nucléaire apparaît sous plusieurs formes. De nos jours, ce n’est plus vraiment la terreur d’être bombardé par des États ennemis qui prédomine : la puissance nucléaire civile fait bien plus peur et cristallise, autour d’elle, les craintes climatiques de notre époque. C’est ce que l’on retrouve dans la série allemande Dark, dont la saison deux, plus encore que la précédente, tourne autour de la centrale de Winden. Une saison deux qui se présente comme un compte à rebours avant l’apocalypse nucléaire annoncée. En filigrane, la série traite bel et bien de la peur de cette énergie incontrôlable, ainsi que du sujet des déchets et de leur enfouissement. Cette saison deux est marquée par la présence, dans les ruines futures de la centrale, d’une substance noire énigmatique, inquiétante et instable. Le sentiment de tragédie liée à l’utilisation du nucléaire est encore accentué par le fait que l’on sait très vite quels personnages vont mourir ; le jeu sur les différentes chronologies permet de connaître l’avenir et donne une impression de fatalité qui va planer sur toute la saison. A cela s’ajoutent les images choc de la première saison, avec les cheptels morts ou les cadavres d’oiseaux qui parsèment les champs. La forêt elle-même est ravagée. La catastrophe dont parle la série concerne toute la nature aussi bien que les humains.
Parmi les autres séries qui traient d’un sort commun entre les humains et la nature, il faut noter la série DC Swamp Thing. Lorsque le pilote débute, des médecins du CDC sont convoqués dans une petite ville proche des marais pour une épidémie qui touche la population. Une maladie qui semble transformer les humains en végétaux. Et plus la (seule et hélas unique) saison avance, plus on comprend que le sort des humains est lié à celui du marais lui-même : la nature est attaquée, et l’humain en souffre.

Processus hors de contrôle

Bien entendu, en cette année 2019, si l’on parle de tragédie nucléaire, tout le monde songe à l’exceptionnelle série diffusée par HBO, Chernobyl. En cinq épisodes d’une heure, la série nous replonge, grâce à un travail de reconstitution qu’une qualité rare, dans l’ambiance de l’URSS des années 80. L’un des tours de force de la série est de nous faire vivre l’horreur nucléaire dans toute son étendue. Le premier épisode est, à ce stade, digne des meilleurs films d’épouvante : les humains sont attaqués par une force d’autant plus redoutable qu’elle est invisible, et la réalisation parvient à rendre palpable cette horreur nucléaire. C’est toute la fin d’un monde qui est décrite ici. Les humains, les animaux, la nature, tout est touché par cette apocalypse due à la prétention de certains hommes. Les images de fumée noire s’élevant du réacteur parviennent à matérialiser cet ennemi destructeur implacable.
Une fois de plus, la peur qui s’exprime ici, c’est celle d’un processus initié par les humains et qu’ils ne peuvent plus contrôler, d’une force qui les dépasse alors qu’ils pensaient la maîtriser. Dans ce désastre, le sort de la nature est, une fois de plus, lié à celui des humains, ce qui donne cette scène remarquable où des « exterminateurs » doivent tuer les chiens et chats errants.

Faiblesses humaines

Ce qui prédomine dans tout cela, et qui unit sans doute ces différentes apocalypses, c’est l’idée de la faiblesse d’humains incapables de faire face au danger, que ce soit celui qu’ils ont créé ou l’inconnu qui leur arrive. Dans ce contexte, la référence à la Guerre des mondes, le fameux roman de H. G. Wells, devenait une évidence. Le roman nous plonge au cœur d’une invasion martienne anéantissant littéralement des humains qui resteront, à tout jamais, incapables de trouver une riposte adéquate. Les humains, transformés en gibier, ne peuvent que fuir devant le danger.
Le roman connaîtra cette année deux adaptations quasi-simultanées, une en trois épisodes pour la BBC, l’autre en une dizaine d’épisodes, diffusée sur Canal +. Dans les deux séries, l’une fidèle et l’autre modernisée, on retrouve cette image d’une humanité tétanisée, placée face à ce qu’elle a toujours refusé de voir : sa faiblesse, ses limites. La série de Canal + insiste sur la ré-organisation des survivants : nous sommes donc plutôt dans un cadre post-apocalyptique. Mais la mini-série britannique nous montre vraiment des personnes tentant de survivre aux attaques des tripodes géants, dans un contexte où les structures étatiques sont au mieux défaillantes, au pire inexistantes.
Il est intéressant de constater qu’il s’agit, là aussi, d’un point commun entre nombre de ces séries. La fin d’un monde est liée à l’incurie ou à la chute des États ou des gouvernements. Dans Swamp thing, le CDC, seule organisation gouvernementale, est incapable d’enrailler réellement l’épidémie car elle ne peut en cerner l’origine. Dans War of the world, le gouvernement britannique reste toujours tellement confiant dans la force technologique et militaire de l’empire qu’il refuse de voir le danger. Et la série Chernobyl insiste bien entendu sur les multiples carences d’un gouvernement soviétique qui ne parvient même pas à avoir des informations fiables sur ce qui se passe sur son territoire. La chute du monde, c’est aussi celle des États.

Fin de l’Occident ?

C’est là qu’intervient, bien évidemment, une autre des séries phares de cette année, Years and years, qui raconte la chute du monde tel que nous le connaissons, la chute du modèle libéral anglo-saxon. Menaces nucléaires, boycott des Etats-Unis, effondrement du système bancaire, montée des populismes, crise des migrants… La série imagine ce qui pourrait se passer si l’on poussait le plus loin possible une certaine logique présente en Occident actuellement. Et, une fois de plus, il s’agit de se placer du côté de ceux qui essaient de survivre au chaos. Car finalement le résultat est le même : défaillance des services gouvernementaux, individus livrés à eux-mêmes dans un environnement de plus en plus hostile, etc. Alors que beaucoup de propos alarmistes sont tenus régulièrement sur les médias, la série met en images les peurs socio-économico-politiques les plus prégnantes actuellement. Un procédé similaire est employé plus récemment dans la série française L’Effondrement, sur Canal +.

Finalement, toutes ces séries ont un point commun : elles mettent en scène des peurs actuelles, qu’elles soient écologiques, sociales, politiques ou technologiques. Elles les incluent dans des récits à des fins cathartiques, ou éventuellement en guise d’avertissement. Mais l’apocalypse peut même être comique. C’est ce que nous assure la série Good Omens, adaptée du roman de Terry Pratchett et Neil Gaiman. L’apocalypse que nous avons là est intemporelle, c’est celui qui clôt la Bible, le combat final entre le Bien et le Mal. Ici, un ange et un démon, tous deux sur terre depuis l’origine du monde, s’allient pour contrecarrer les plans de leurs hiérarchies. Ils cherchent l’antéchrist, dans une course-poursuite délirante et pleine de références. Une apocalypse drôle et inventive, ça repose un peu en attendant la fin du monde…

Gloria : un polar proustien

0

De Shadows, Un enfant attend à Gloria : références au classique noir Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder. Le polar chez Cassavetes est un motif prétexte pour une errance et une déambulation dans New York des personnages de Gloria et de Phil pour se reconstruire une nouvelle vie. Gloria est une quête identitaire de l’extérieur vers le moi intérieur des personnages.

Gloria est un film à part. Ce n’est pas vraiment un polar. C’est un film sur New York, sur l’errance, sur le manque, la perte.

Gloria est réalisé à New York, il s’agit du deuxième film de John Cassavetes qui est fait dans cette ville, vingt ans après y avoir tourné son premier film Shadows (1959).

Gloria sera le deuxième film de Cassavetes après Un enfant attend (1963) dans lequel joue un enfant. Ce film se fera surtout grâce à l’insistance de Gena Rowlands, qui aimait le rôle de Gloria et voulait le jouer .

Cassavetes reprendra le thème du jazz trouvé dans la musique de Charlie Mingus qu’il avait incorporé dans son premier film.

On trouve dans Gloria une double influence  (jazz mais aussi hispanique) que l’on retrouve dans le visuel via les fresques à allure enfantine bariolées réalisées par Romare Broarden.

La musique est de Bill Conti qui réalisa le thème de Rocky en 1976. Deux grands solistes vont contribuer au travail musical : Tony Ortega ( saxophoniste) et Tommy Ortega ( guitariste).

 La composante hispanique de Gloria est inspirée de l’ Adagio du «Concerto d’Aranjuez » pour guitare que Joaquin Rodrigue composa en 1939.

La musique de Gloria commence par une guitare puis évolue sur une voix masculine castillane qui étire pendant plus de quarante secondes le mot « mama ».

Si ce mot peut paraître anodin, il porte en fait toute la singularité du film en lui.

Gloria est un polar cassavetien qui parle de personnages en deuil, en manque, à la recherche de soi dans la déambulation et l’errance de New York.

Gloria c’est la destruction d’une famille pour la reconstruction d’une nouvelle qui n’arrive pas à se faire.

Car en effet le film parle d’une mère et de son enfant, tout d’abord d’une famille portoricaine dans le quartier du Bronx. Puis on comprend qu’un drame va se jouer, que la famille va être massacrée par la mafia. Alors le père va confier à son fils le fameux livre dans lequel se trouvent tous les noms des mafiosos. Gloria arrive de façon inopinée, vient chercher du café et repart avec le fils de six ans sous le bras.

La famille est tuée et Gloria et Phil doivent cohabiter. Ils n’y arrivent pas. Ils ne comprennent pas leur attache, qu’est-ce qui les relie alors qu’ils n’ont aucun lien de parenté.

Le personnage de Gloria est proche du anti-héros : elle n’aime pas les enfants et doit s’en occuper d’un, elle est une ex call-girl, ex maîtresse du chef de la mafia, Tanzini, qui a ordonné le meurtre de la famille de Phil. L’enfant ne peut accepter Gloria en substitut de sa mère. Mais la réalité est là et Phil et Gloria malgré leur désaccords doivent ensemble affronter la mafia. Ils vont donc fuir dans New York. La fuite cristallise la fin de l’innocence pour Phil, qui était toujours dans le cocon de sa mère, dans ses jupes avec aucune indépendance. S’il joue au dur une fois orphelin avec Gloria, son attitude reste la même et il y a une contradiction qui fait bien rire Gloria lorsqu’il lui réplique sans arrêt «  je suis un homme » mais ne cesse de s’accrocher à elle.

Phil ne peut pas s’attacher à Gloria parce qu’il n’a pas fait le deuil de sa propre famille et surtout de sa mère, jeune et belle. Phil ne peut pas accepter Gloria comme mère de substitution. Autre problème : Phil est un enfant protégé et choyé totalement dépendant de ses parents. Soudain pour lui la situation se transforme, il devient « l’homme », sa vie est menacée par la Mafia.

Cassavetes montre un enfant, Phil, qui doit se confronter d’un coup à une réalité tragique de la vie (assassinat de sa famille) et faire face à sa vie menacée ( poursuivi par la Mafia). Lorsque cela semble trop lourd pour l’enfant, Gloria lui propose d’imaginer que tout ceci n’est qu’un rêve.

Cette évolution de Phil, comme celle de Gloria d’ailleurs, ne pourra se faire qu’à la fin du film, après les multiples errances et périples vécus.

Car cette errance extérieure dans New York est aussi une errance intérieure des personnages, de leur propre moi. Il faut cette errance des personnages pour qu’ils puissent enfin se réaliser et se construire.

Si le personnage de Phil n’arrive pas à faire face au deuil de sa famille et plus particulièrement à la mort de sa mère, il existe aussi une dualité dans le personnage de Gloria qui se voit investie d’une mission protectrice alors qu’elle n’a pas la fibre maternelle et connaît bien le réseau de la mafia qui a exécuté la famille de l’enfant. Aussi, faut-il souligner son nom, Gloria Swenson qui a une voyelle près est le nom identique de l’actrice de Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, Gloria Swanson. Dans ce film le personnage est très égocentrique et narcissique et surtout reste toujours dans l’illusion qu’elle retournera sous les feux de la rampe alors qu’il n’en sera rien.

En faisant allusion à cette œuvre, Cassavetes veut montrer l’âge qui passe et la possibilité à l’être d’y faire face. Certains n’arrivent pas à surmonter ce problème comme l’héroïne chez Wilder.

Au début du film, Gloria est très personnelle et assez narcissique. Elle remet en cause le fait de prendre Phil avec elle car cela pourrait être dangereux pour elle, sans penser à l’enfant. Cependant face à la mafia, Gloria va très vite rebondir et prendre une décision, elle va faire le deuil de son ancienne vie pour protéger celle de Phil. Toutes ses attitudes égocentriques et narcissiques vont au fur et à mesure du film disparaître pour sentir en elle un sentiment maternel se créer.

Aussi au fur et à mesure du film, si Phil refuse toute filiation avec Gloria (« my mother is beautiful »), vers le milieu il commence à l’accepter, en faisant un écho à Antoine Doinel et Truffaut «Tu es mon père. Tu es ma mère .[…] ».

Lorsqu’à Pittsburgh Phil entend et voit Gloria en grand-mère, il n’y croit pas et se rue dans ses bras en lui enlevant sa perruque. L’âge de Gloria pour Phil n’a plus d’importance après tout ce que Gloria a fait pour lui.

Cassavetes utilise dans Gloria le genre du polar pour que puissent se réaliser ses personnages. On y trouve le thème de la mafia, de Gloria « hard boiled » avec des allures de Lauren Baccall.

Gloria va revenir dans le réseau de la mafia après l’avoir quitté pour sauver Phil de leur griffes.

Gloria a le côté «hard boiled » face à la mafia. Elle a aussi bien l’identité masculine (le pistolet) que féminine (l’élégance : elle porte tout au long du film du Ungaro).

Gloria a aussi le personnage de la « fée protectrice » qui va protéger et initier à la vie Phil. C’est grâce à ses conseils qu’il suivra qu’il restera en vie.

Elle lui apprend comment réagir à différentes situations. Plus le film avance et plus la mafia est présente dans l’espace des personnages. C’est parce qu’au bout d’un moment il y a épuisement de la part des personnages de toutes ces tueries, qu’ils veulent qu’il y ait une fin à cette histoire ( et donc aller donner le livre à Tanzini pour négocier la trêve).

Chez Cassavetes il y a toujours plusieurs fins : normalement Gloria devait mourir sous les balles de la Mafia mais Cassavetes n’a jamais pu se résoudre à laisser tout seul l’enfant. Il a donc fabriqué cette fin un peu conte de fée, de Gloria qui a pu échapper au balles et s’est déguisée en grand-mère pour duper la Mafia.

Dans Gloria, le personnage éponyme a une certaine folie comme chez les autres personnages féminins de Cassavetes.

Cette folie est nécessaire et indispensable à Gloria pour pouvoir survivre. Sa folie lui permet de trouver des astuces et des stratagèmes et d’avoir toujours, malgré un âge un peu avancé, une connivence avec l’enfance et donc avec Phil.

Le personnage de Phil toujours inerte, n’avançant jamais ou accroché à Gloria va devenir peu à peu indépendant et de l’inertie il va passer au mouvement, c’est-à-dire se prendre en main, devenir mature. Il va donc bien passer du stade de « bébé » à celui d’un petit garçon stratège qui s’impose.

La beauté du film c’est la recherche et l’évolution des deux personnages, Phil et Gloria,  d’eux-mêmes  et finalement de l’autre, car Gloria est nécessaire à Phil et Phil comble un manque d’affection pour Gloria. Ils fonctionnent pendant tout le film comme des aimants qui se repoussent et qui reviennent vers leur opposé.

A la fin du film chacun d’eux se retrouve dans l’autre et il ne sera plus question de partir mais de vivre enfin ensemble.

C’est en quoi Gloria est un film un part une petite pépite ciselée.

Gloria : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Vd8u8SCgMjc

Gloria : fiche technique

Réalisation et scénario : John Cassavetes
Interprétation : Gena Rowlands (Gloria), John Adames (Phil)
Photographie : Fred Schuler
Montage : George C. Villaseñor
Musique : Bill Conti
Production : Sam Shaw
Société de production : Columbia Pictures
Société de distribution : Columbia Pictures
Genre : polar
Durée : 123 minutes
Date de sortie en France : 31 décembre 1980

Etats-Unis – 1980

Nina Wu de Midi Z : un voyage intérieur complexe dans la tête d’une actrice traumatisée

Les horloges du monde du cinéma sont toujours à l’heure du #MeToo. Nina Wu, qui n’est pas un produit hollywoodien, mais un film du réalisateur taïwanais Midi Z, en est la preuve, en Asie. Ce long-métrage, remarqué au Festival de Cannes, sort dans les salles françaises, le 8 janvier 2020.

Le réalisateur Midi Z (Zhao De-Yin), bien que né en Birmanie, vit aujourd’hui à Taïwan. Il a 37 ans et une filmographie déjà étoffée depuis ses débuts en 2011 derrière la caméra (cinq longs-métrages de fiction, quatre longs-métrages documentaires, et cinq courts-métrages). En 2019, son tout premier film intégralement financé et tourné à Taïwan, Nina Wu, a le privilège de concourir dans la sélection Un certain Regard du 72ème Festival de Cannes. Nina Wu est, de surcroît, tout au long de cette année qui sourit à Midi Z, en lice dans sept autres festivals. Le Prix du public au Festival International du Film de Malaisie est le bienvenu, comme récompense, pour Nina Wu, qui n’en est pas pour autant un long-métrage aisé à aborder. Déboussolant serait le qualificatif approprié pour un portrait, flirtant avec l’étrangeté, de l’industrie cinématographique, et ses dérives dénoncées suite à l’affaire Weinstein, ayant éclaté en 2017. Notons que pour la première fois, Midi Z n’est pas à la baguette du scénario de ce long-métrage. C’est l’actrice principale de Nina Wu, Wu Ke-Xi qui en est l’auteure.

La narration éclatée, oscillant entre la réalité et l’onirisme, le présent et le passé, atteste du traumatisme de Nina. Un traumatisme que Midi Z exprime de cette manière : « L’actrice qui est en concurrence avec Nina à l’audition, ainsi que l’amante de Nina qui vit à la campagne représentent toutes Nina. C’est une seule et même personne, éclatée en trois personnalités. L’une d’elle est la méchante Nina qui n’hésite pas à coucher avec le producteur pour obtenir le rôle. L’autre incarne l’innocence. Cette Nina-là écoute les conseils du renard et garde sa rose pour toujours et sa naïveté. La troisième est abusée sexuellement quand elle passe son audition. Elle devient une star mais elle tombe dans l’auto-accablement et la souffrance. » Nina s’égare en discernement. Le réalisateur nous aide, à y voir plus clair, avec des effets visuels -l’usage oppressant de la couleur rouge notamment- et une musique « organique » qui nous guident, élaguant l’arborescence intérieure complexe de Nina. Elle est certes en proie à des affres, sur le plan psychique, mais est surtout victime de plus malade qu’elle.

Nina Wu a également le courage militant de mettre en avant le saphisme dans une société où l’amour homosexuel est encore un sujet tabou. Le tout à travers des scènes de répétitions, mais sans se dévêtir, dans ce film qui parle des films : rien à voir, par exemple, avec La Vie d’Adèle, de Abdellatif Kechiche. C’est donc osé mais avec juste mesure. De plus, Wu Ke-Xi ne souhaitait pas renouveler l’expérience crue d’une scène de triolisme, mal vécue, lors d’un autre tournage, de par le passé. Nous ne pouvons qu’encenser cette femme, honorant ses convictions. En effet, elle a effectué un travail documentaire conséquent, non seulement pour le scénario qui a aisément convaincu Midi Z, et en vrai professionnelle, pour ajuster au mieux son jeu d’actrice : elle s’est extrêmement renseignée sur le stress post-traumatique pour incarner à la perfection Nina. Pour l’anecdote, Wu Ke-Xi s’est nourrie, très tôt, du plus universel des classiques de la littérature jeunesse francophone : Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ce livre a, aussi, été la base de travail de cours de théâtre destinés à s’améliorer.

Synopsis : Nina Wu a tout quitté pour s’installer à Taipei dans l’espoir de faire une carrière d’actrice. Un jour, son agent lui propose le casting du rôle principal d’un film d’espionnage. Malgré sa réticence à la lecture des scènes de nu et de sexe, Nina se rend à l’audition.

Fiche Technique :

Réalisateur : Midi Z
Scénario : Wu Ke-Xi
Casting : Wu Ke-Xi, Sung Yu-Hua, Hsia Yu-Chiao, Shih Ming-Shuai, Tan Chih-Wei, Lee Lee-Zen, Hsieh Ying-Xuan, Rexen Cheng
Nationalités : Taïwanais, Malaisien, Birman
Sortie : 8 janvier 2020
Genres : Thriller, Drame
Durée du film : 103 minutes
Producteur et Distributeur : Epicentre Films

Auteur : Eric Françonnet

4

The Lighthouse, de Robert Eggers : Impressionnant récit de folie en eaux troubles

Note des lecteurs0 Note
4.5

L’américain Robert Eggers a encore frappé avec son nouveau film The Lighthouse, encore plus radical et plus beau que son précédent et premier film, The Witch. Cinéaste brillant, il est l’homme sur qui il faudra compter pour redynamiser un genre, le film d’horreur, en train de ronronner en mode pilotage automatique.

Synopsis L’histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

Lux æterna

Le phénomène cannois tant attendu est enfin sur nos écrans. The Lighthouse, le nouveau film de Robert Eggers est donc sorti, pour le plus grand bonheur des cinéphiles les plus mordus. Le film, d’une beauté rare, est en effet un objet presque expérimental en noir et blanc, en format carré 1.19 :1 avec des contrastes saisissants que n’aurait pas renié Murnau.

Robert Eggers est l’autre nouveau phénomène du film de genre, aux côtés de Jordan Peele ou de Ari Aster. Tous ces cinéastes ont en commun d’être aux antipodes du jump scare basique américain, et de proposer une œuvre à double lecture, le film d’horreur sur fond d’un film sociétal. Dans le cas Eggers en particulier, son vecteur c’est l’Amérique des débuts et son mode de vie extrêmement fruste. Dans son premier film, The Witch, il situe son récit à une époque à peine antérieure aux procès des fameuses sorcières de Salem. Pour The Lighthouse, il s’appuie sur des récits marins, citant même le capitaine Achab de Melville au détour d’un dialogue, et campe son histoire vers la fin du XIXe s.

Encore plus que The Witch, The Lighthouse, estampillé film d’horreur, s’affranchit du genre. Le capitaine (Willem Dafoe), dont on ne connaîtra le nom, Thomas Wake, qu’au milieu du film, et son second, Robert Pattinson, un Ephraim Winslow / Tom Howard qui ne sera également nommé que tardivement, se retrouvent pour quelques semaines comme gardiens d’un phare à l’écart de tout. La précision avec laquelle Eggers décrit les tâches quotidiennes de Winslow, harassantes et ingrates, est admirable, extrêmement documentées et superbement filmées. Tout se passe dans un halo surréaliste qui rend le moindre mouvement fantastique. A contrario, la tâche de s’occuper de la lanterne étant revendiquée exclusivement par Wake, elle est du domaine du secret et du mystère, même si nuit après nuit, Winslow aperçoit la silhouette complètement dénudée de Wake dans la tour, ajoutant encore au trouble.

Plus qu’un film d’horreur, The Lighthouse est un film sur l’installation de la folie chez deux hommes pris au piège de la mer. Porté par une technique très impressionnante, une photo que Jarin Blaschke (déjà à l’œuvre pour The Witch) sublime avec une très faible profondeur de champ, se concentrant sur l’essentiel de la scène à chaque fois, The Lighthouse emporte le téléspectateur dans une sorte de monde onirique, véritablement fantastique, où l’apparition d’une sirène n’est pas incongrue, et où les attaques d’une mouette borgne ne sont pas plus invraisemblables que celles d’un bouc ou d’un lapin ne l’étaient dans son précédent film. La descente aux enfers des deux hommes est filmée de très près, dans ce format carré qui va les enfermer encore plus dans leur délire. Eggers ne nous épargne rien, des séances masturbatoires hallucinées au contenu des pots de chambre chaviré par la violente tempête.

Robert Pattinson est extraordinaire dans le film, et prouve encore, si besoin est, que son virage indie avec des films comme The Rover ou Good Time, n’a pas été qu’un feu de paille. Willem Dafoe n’est pas en reste, et la prouesse des deux acteurs, débitant un dialogue fait d’extraits de récits d’époque, poétique et quelque peu hermétique, contribue à faire de ce film illuminé un futur classique, un futur film culte qui n’aura usurpé en rien la très bonne renommée dont il profite. Un immanquable cadeau de Noël, beau et sombre à la fois.

The Lighthouse– Bande annonce

The Lighthouse – Fiche technique

Titre original : The Lighthouse
Réalisateur : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers, Max Eggers
Interprétation : Willem Dafoe (Thomas Wake), Robert Pattinson (Ephraim Winslow), Valeriia Karaman (La sirène)
Photographie : Jarin Blaschke
Montage : Louise Ford
Musique : Mark Korven
Producteurs : Rodrigo Teixeira, Lourenco Sant’Anna, Jay Van Hoy, Youree Henley, Robert Eggers, Coproducteurs : Jeffrey Penman, Michael Volpe
Maisons de production : New Regency Pictures, A24, RT Features
Distribution (France) : Universal International Pictures France
Récompenses : Prix du Jury à Deauville, et nombreux autres prix américains
Durée : 109 min.
Genre : Drame | Fantastique | Horreur| Mystère
Date de sortie : 18 Décembre 2019
Canada | Etats-Unis | Brésil– 2019

Les scènes marquantes des films de l’année 2019

0

Alors que Le Magduciné a récemment donné sa liste des 15 personnalités qui avaient brillé durant cette année 2019, certains membres de la rédaction présentent cette fois ci, les scènes marquantes de cette belle et protéiforme année de cinéma. De Parasite aux Misérables, de Une Vie Cachée à Once Upon a Time in Hollywood, 2019 nous a gâtés.

1. Meilleure scène de danse :

  • Mektoub (lol) (non) → Le Traître de Marco Bellocchio

Le Traître s’ouvre et se ferme par des chants et des danses. D’abord, la grande réception, le faste banquet où des dizaines de magnats de la pègre se réunissent dans un manoir en bord de plage, surveillé par des gardes. Les robes ostentatoires tournoient, les cigares et les coupes de champagne se comptent par centaines, l’anachronisme volontaire de cette mafia s’attachant à perpétuer ces cérémonies traditionnelles d’un autre temps illustrant à la fois la richesse de ces familles et le décalage quasi absurde d’avec des années 80 loin de toutes ces facéties. Le film dépeint ensuite leur chute, pour se clôturer, une fois la destruction accomplie, sur un repas d’anniversaire miteux, dans une salle des fêtes trop grande et trop vide, où ces mêmes personnes – du moins, celles qui restent – n’ont plus rien d’élégant ou de faste, réduites à une condition de « messieurs tout-le-monde » au détour d’un karaoké gênant et de danses qui n’ont plus rien d’anachronique. Leur monde s’est écroulé, avec lui leurs richesses et leurs manières, pour ne laisser que des hommes sans carapace perdus dans la petitesse de leur vie et de leur époque.

Jules Chambry

  • La danse avec les morts dans la boite de nuit d’Atlantique de Mati Diop

Une scène de fête étrange entre des femmes possédées par l’esprit d’hommes partis sur la mer, hallucinante. Elle construit en quelque sorte tout l’esprit du film, ce mélange de real life, de galère et de fantastique, cette incursion d’un monde parallèle dans une réalité bien triste.

Chloé Margueritte

  • Rocketman de Dexter Fletcher

Au milieu du festival musical prodigué par ce flamboyant biopic, on ne pouvait pas passer à coté de son autre gros morceau, par ailleurs devenu inhérent à Elton John : son sens du rythme et sa gestuelle. Véritable showman par excellence, le chanteur britannique aura ainsi brillé de nombreuses fois sur scène mais pas seulement. En atteste ce sublime moment hors du temps, ou le jeune Elton, pas encore adolescent, s’initie à la musique et à ses pas légendaires sur le hit « Saturday Night’s Alright ». L’icone, alors campée par un jeune Kit Connor, arpente le bitume, saute, danse, se meut avec une assurance des grands soirs et semble déjà le maitre du dancefloor. Rien ne semble lui résister et c’est pas le charisme de l’acteur et le rythme absolument tétanisant et entrainant qui dira le contraire, tant la scène respire la frénésie comme seul du vrai rock’n’roll sait en donner. 

Antoine Delassus

  • Midsommar d’Ari Aster

A l’image de la globalité du film, la scène de danse qui définira la reine de Mai dans Midsommar, est une épreuve autant psychologique que physique. Cette scène, avec ses aspects folkloriques. qui ne fait tournoyer sur soi même, prolonge surtout petit à petit la folie et le clivage qui se traduisent entre les personnages. Presque au bout de l’effort physique, cette séquence est le point de départ de la liberté et la trouvaille d’une famille pour Dani.

Sébastien Guilhermet 

2. Meilleure scène de combat :

  • Les Misérables de Ladj Ly

Les affrontements sont la ponctuation des Misérables, parfois verbaux, parfois musclés, parfois tout en regards assassins. Mais tous ces petits combats d’ego participent d’une montée en tension exponentielle, qui finira par exploser dans un dernier acte chaotique. Dans les cages d’escaliers d’un immeuble de la cité de Montfermeil, une chasse à l’homme s’organise, des dizaines de jeunes cagoulés décident de faire de leurs paliers de portes les tombes de ces trois flics responsables de la défiguration de leur jeune ami. Des cadis remplis de ferraille sont lancés tels des tonneaux en feu, les cailloux pleuvent, les fumigènes crépitent, et l’issue semble inévitable. Admirablement filmée, cette scène est un sommet de dramaturgie qui marquera sans doute les mémoires du public français.

Jules Chambry

  • Les Misérables de Ladj Ly

Un combat sans guerriers et perdu d’avance, un guet-apens, une soif de vengeance non sans rappeler le basculement dans la folie du Joker, mais là on est dans la vraie vie et on tremble aux côtés d’un personnage de flic aux prises avec la morale. Haletant.

Chloé Margueritte

  • le climax de Rambo Last Blood de Adrian Grunberg

Au milieu des autres broutilles super-héroïques, l’année 2019 se sera avérée bien chiche en combat physique. Forcément, passé ce constat, quoi de plus réconfortant que de se retourner vers la scène qui aura peut-être le plus imprimé sa sauvagerie. Et à ce jeu, comment ne pas mentionner le climax sanglant du dernier opus de Rambo ? C’est simple, dans cette scène qui voit le gentil Rambo se voir assiégé par tout une tripotée de méchants mexicains, on assiste à rien de moins qu’à un remake pour adulte du culte « Maman J’ai Raté l’Avion ». La maison de l’ex-soldat étant truffée de pièges, le festival de viscères éclatées, têtes explosées et jambes arrachées commence bien vite et c’est avec un rare sens de la décadence que le cinéaste Adrian Grunberg filme ça, presque avec une volonté comique assumée. Le sang gicle de partout, la sauvagerie de Stallone se fait jour avec une rare intensité et on se surprend à voir un massacre pourtant prévisible nous surprendre tant il n’a pas lésiné sur les cadavres et autres joyeusetés mortifères. 

Antoine Delassus

  • Les Eternels de Jia Zhang-Ke

Les Eternels aura aussi fait parler de lui grâce à sa séquence de bagarre monumentale. La seule du film qui plus est. Un choc, les coups pleuvent, les lumières scintillent de mille feux, la caméra fait crépiter toute la violence et le bruit assourdissant des coups. Intense. Brutal.

Sébastien Guilhermet

3. Meilleure scène comique :

  • Moussa « pouloulou » La vie scolaire

La vie scolaire détonne par des moments assez hilarant au milieu d’un constat amère sur l’éducation. Dans le film, les assistants d’éducation sont un peu à la ramasse (voire carrément hors la loi), sauf le grand Moussa, le gars du « quartier », le grand-frère qu’on dit à tous les CPE d’éviter d’embaucher. Le voilà repéré à plusieurs reprises dans un « gimmick » sur l’air « pouloulou ». Une petite bouffée d’air frais sur le monde de l’éducation nationale.

Chloé Margueritte

  • le pétage de câble de Rick Dalton dans Once Upon A Time in Hollywood de Quentin Tarantino

Ça devrait être un moment dramatique pour le vétéran Rick Dalton qui voit ici son monde loin d’être idyllique s’effondrer à la suite d’une perte de mémoire ; mais pour le spectateur qui assiste à cette absence, c’est à n’en pas douter la scène la plus marrante de l’année, à la fois pour ce qu’elle montre et ce qu’elle ne montre pas. Puisque, à l’écran, on ne voit qu’un acteur clairement alcoolique qui s’emporte, beugle, vocifère avec tout un tas de noms d’oiseaux et qui rend hilare tant Leonardo DiCaprio est en feu. Ce que la scène ne montre pas en revanche, c’est tout son sous-texte, volontairement ironique en diable puisque on tient là l’un des meilleurs acteurs du monde, être engagé par un immense scénariste/cinéaste pour jouer le rôle d’un acteur pas loin d’être dénué de talent. Forcément, quand l’on pense à ça, le rire repart de plus belle puisque verser à tel point dans l’ironie est tellement grisant que ça en devient jubilatoire. 

Antoine Delassus

4. La plus belle histoire d’amour de l’année :

  • Portrait de la jeune fille en feu

Que dire de plus sur Portrait de la jeune fille en feu si ce n’est que Marianne et Héloïse sont deux amoureuses, deux égales magnifiques qui s’observent, se jaugent, dialoguent et se défient avec panache ? P. 28, quel meilleur moyen de répercuter la force d’un amour dans la vie de l’être qui a été « abandonné », tout à la force de son souvenir ? Une histoire qui fait « le choix du poète » pour notre plus grand bonheur de spectateur, une histoire d’amour en mouvement où chacune est actrice et non objet !

Chloé Margueritte

  • Mon Inconnue de Hugo Gélin + mention spéciale pour Portrait de la Jeune Fille en Feu de Céline Sciamma

L’amour est une drôle de sensation. On le cherche, on court après, on s’esquinte avec, on en rit, on en pleure mais on en retient toujours une chose : c’est quelque chose de spontané & d’imprévisible. Soit à peu près tout le crédo de Mon Inconnue qui avec un rare sens du détail parvient à rendre compte de la romance dans sa forme la plus pure. 2 âmes qui s’aiment, qui se complètent, qui trébuchent mais qui se relèvent, et j’en passe. L’audace de Hugo Gélin sera ainsi de parasiter cet amour en le faisant bon gré mal gré redémarrer pour un Francois Civil désarmant de sincérité et touchant dans sa reconquête de l’amour de sa vie. Certains argueront que, à coté des cadors représentés par Une Vie Cachée (Terrence Malick) ou Portrait de la Jeune Fille en Feu, celle de Mon Inconnue ne pèse pas lourd mais là ou les deux susvisés échouent, c’est bien dans leur représentation d’une vraie alchimie à la fois tangible et palpable, à laquelle et devant laquelle on veut croire et pleurer si l’on en a l’envie. 

Antoine Delassus

  • Marriage Story de Noah Baumbach

Charlie et Nicole ne forment plus un couple, mais pourtant même si l’amour n’est plus fusionnel, et même s’il en devient presque vache, il est encore là. Car aimer, c’est aussi prendre du recul et prendre soin de l’autre par d’autres voies. Moins intimes mais plus universelles. Marriage Story filme avec précision la construction du désamour ou la déconstruction de l’amour. Cependant l’alchimie fait rage.C’est tel que même un laçage de chaussures devient un geste d’un rare romantisme. Toute la beauté du geste de Marriage Story se trouve dans cette équation : dessiner les traits de la mort d’un couple avec un rythme palpable et une vie si communicative. 

Sébastien Guilhermet

 

5. Le personnage le plus marquant :

  • Issa dans Les Misérables

La toute fin des Misérables, c’est lui, le dernier regard glaçant, le dernier regard perdu. Mais pas le regard vaincu ? Toute la question est là. Point d’angélisme ici autour du destin de ce jeune garçon qui va vivre 24h d’enfer et basculer lentement. On est loin des ados rigolos de La vie scolaire auxquels on finit par trouver une solution « éducative » quand ils pètent les plombs. Ici, c’est la rue qui fait la loi et elle ne se fait pas sans une grande violence. Issa une victime du système ? Vaste débat qui n’a pas fini de nous hanter.

Chloé Margueritte

  • Dick Cheney dans Vice d’Adam McKay

Il est difficile d’évoquer le terme de personnage dès lors qu’on parle d’une personne ayant bel et bien existé. Mais parfois, au vu de son caractère ô combien inhabituel et anormal, la personne devient rien de moins qu’un personnage. Et à ce jeu-là, au milieu de tous les biopics et autres portraits plus ou moins déguisés, il serait criminel de ne pas mentionner le Dick Cheney campé par Christian Bale. Aussi sournois que manipulateur, aussi discret que terrifiant, l’ex Vice-Président des USA sous l’ère Bush n’aura pas démérité sa place dans cette catégorie tant au gré de ses nombreuses mesquineries, il aura su rappeler avec brio que parfois la plus grande peur vient du monde réel. Car, aussi rusé qu’il fût, Cheney et donc Bale a compris que la meilleure arme qui existe est la peur. Celle qui s’insinue, qui s’infiltre partout et gangrène jusqu’à chaque partie de l’adversaire. Pas étonnant donc de voir Adam McKay, user de cet artifice en dépeignant un Dick Cheney manipulateur, froid, maléfique et dont l’aura elle-même transpire un certain nihilisme. Mais aussi complexe puisse-être le personnage, il ne serait rien sans Bale, littéralement transfiguré ici et qui par son seul regard, arrive bien souvent à foutre les jetons. 

Antoine Delassus

 

6. Meilleure scène de sexe :

  • Portrait de la jeune fille en feu

Céline Sciamma dit créer des « images manquantes » et prend en exemple cette scène de sexe étrange, drôle et vivifiante, sensuelle aussi au cœur de Portrait de la jeune fille en feu. C’est du jamais-vu, c’est inventif, sérieux et volage à la fois, c’est d’une extrême beauté et tension érotique et c’est pour les actrices un souvenir drôle, donc pas d’ambiguïté sur la qualité du tournage de cette scène et ça, c’est suffisant à en faire une scène de sexe passionnante !

Chloé Margueritte

7. Meilleure scène de meurtre :

  • Parasite 

Elles sont nombreuses les scènes de meurtre dans Parasite, parfois (enfin presque tout le temps), inattendues et hallucinantes, tendues. Elles explosent au cœur d’un film constamment en train de se réinventer et de piéger le spectateur jusqu’à la dernière minute. Sans avoir besoin d’être ultraviolentes, elles sont marquantes, stylisées sans être esthétisantes et participent de la révolte sourde qui gronde subtilement dans le film (et oui, ça fait du bien de le dire quand on voit certains autres films de révolte sortis cette année).

Chloé Margueritte

  • le climax de Once Upon A Time in Hollywood de Quentin Tarantino

A la vue du nouveau film de Quentin Tarantino, subrepticement nommé « Once Upon A Time In Hollywood », beaucoup de fans étaient montés au créneau en prétextant ne pas comprendre le titre. Il aura fallu attendre 2h et quelques de métrage pour percevoir ce que ce songe signifiait dans l’esprit de Tarantino et même la raison d’être de ce film. Puisque non content de pouvoir dresser un joli hommage à une année charnière dans le Hollywood qui l’a vu naître, QT en profite pour réécrire son hommage à lui. Ca passe ainsi par un bouleversement des évènements et de la fameuse nuit du 8 Août 1969 dans laquelle aurait dû mourir Sharon Tate. Un bouleversement tel qu’il voit les bourreaux initiaux se muer en victimes d’un Brad Pitt particulièrement en forme. La sauvagerie de QT étant ce qu’elle est, ça implique du sang, des dents explosées, et une jeune femme carbonisée à bon coup de lance-flamme pour un résultat qui malgré sa violence évidente, transpire la jouissance et le rire. 

Antoine Delassus

Diao Yinan nous a offert une mise en scène incroyable. Et dans son polar, qui marie avec aisance la posture sociale avec la dynamique du genre, certaines scènes d’action ont marqué notre rétine. Notamment cette fameuse scène, où l’un des personnages tue son assaillant avec un parapluie par le biais d’une mise à mort merveilleusement graphique.

Sébastien Guilhermet

8. Les plus belles larmes :

  • les non-dits qui deviennent parole dans Grâce à Dieu

Si Grâce à Dieu a une qualité, c’est son jeu d’acteurs et la multiplication des portraits qui en font un film complet sur l’affaire qu’il retranscrit tout en évitant le piège du film « dossier ». Il y a plein de larmes, qu’elles soient extériorisées ou non, ces moment de larmes ou au moins de reconnaissance d’une souffrance bien réelle sont d’une pudeur et d’une grande sobriété tout en étant très marquants, particulièrement pour le personnage incarné par Swann Arlaud, dont le corps entier devient comme un soubresaut quand le sujet des violences sexuelles subies le font entrer en crise. Un déchirement.

Chloé Margueritte

  • Une Vie Cachée

Une Vie cachée émeut là où on ne l’attend pas, comme beaucoup de films de Terrence Malick. Certes, l’histoire racontée est en elle-même tragique, et le parcours de Franz sera ponctué de nombreux frissons et nouements de gorge ; mais ce qu’il y a de plus triste et de plus beau, jusqu’à en pleurer, se trouve dans toutes ces scènes de quelques secondes à peine qui s’enchaînent sans ordre apparent, tous ces moments de vie, commentés par la voix off et sublimés par la musique, qui filment la nature, l’écoulement inébranlable de l’eau, les visages sales des prisonniers, les mains caleuses des paysans, les rires naïfs des enfants. C’est voir Franz donner un quignon de pain à son camarade de cellule, les voir jouer au foot avec un petit caillou, voir Fani hésiter à franchir le pas de la porte d’une église, voir une mère s’effondrer de chagrin, voir un paisible cochon affalé dans la boue, ou encore des montagnes souffler la vie. La « vie cachée » est celle de Franz, bien sûr, mais aussi celle que renferme chaque morceau de nature, chaque animal, chaque objet, chaque regard. La vie s’infiltre partout jusqu’à déborder ; et ainsi font nos larmes.

Jules Chambry

  • Brad Pitt dans Ad Astra de James Gray

Comment réagir quand quelqu’un qu’on a toujours idéalisé s’avère être une personne qui n’en a jamais rien eu à faire de vous ? Tel est ainsi le dilemme affronté par le personnage de Brad Pitt à la fin de l’odyssée spatiale de James Gray, Ad Astra. Pitt, qui incarne ici un astronaute, rongé par la solitude et la dépression, est en effet aux abords de Neptune, là ou son père serait encore en vie. Durant tout le trajet qui l’y mènera, McBride s’interroge, doute, perd pied quitte à déjà émouvoir. Mais la confrontation avec son père, scientifique rongé lui aussi par le besoin de mener à bien sa mission, le fera définitivement pleurer. Puisqu’au gré d’un voyage de plusieurs mois, Pitt aura pris le temps de pardonner, mais affrontera un mur dénué de compassion et qui ne souhaite qu’en finir. Dès lors, les larmes de Pitt ne sont que le résultat de voir McBride devoir s’infliger la perte de son père une deuxième fois… Dit comme ça c’est déjà triste en soi, mais James Gray, fort d’une mise en scène travaillée et versant dans l’intime comme jamais avant dans sa carrière, rend la scène déchirante et émouvante, voir un homme devoir affronter la mort de son géniteur pour mieux effectuer après un véritable acte de résilience. 

Antoine Delassus

 

La Vérité de Kore-eda Hirokazu : une affaire de famille

Crise de famille en terre hexagonale. Auréolé de la Palme d’Or pour Une affaire de famille, Kore-eda Hirokazu délocalise son regard et son cinéma en France avec La Vérité, son quatorzième long- métrage. Un résultat décevant pour une œuvre amorphe très en-dessous de l’œuvre globale de ce cinéaste de renom.

En août dernier, Ira Sachs se prenait les pieds dans le tapis en mettant en scène Isabelle Huppert dans Frankie, icone capricieuse et malade retrouvant ses proches à l’aube de sa mort. Il est amusant de retrouver des similitudes thématiques dans le nouveau film de Kore-eda, aussi dérangeantes soient-elles. La Vérité pose sa caméra sur une autre icône du cinéma français, en la personne de Catherine Deneuve. Il est amusant, également, de voir à quel point les deux actrices cristallisent les problèmes des deux films. De cette fascination pour ce qu’elles représentent dans l’histoire du cinéma, les deux films sont vampirisés par des actrices jouant la même partition, à peu de nuances près, depuis plus de 10 ans.

Une affaire de famille

On retrouve la cellule familiale, chère au cinéaste japonais, en proie aux déchirements, aux questionnements, où les secrets sont légion. Différents protagonistes qui se retrouvent dans la maison familiale à l’occasion de la publication des mémoires de Fabienne (Catherine Deneuve). C’est lors d’une introduction amusante que l’on prend le pouls de son personnage, en un mélange de cynisme et de mépris. Il est intéressant d’observer ici le changement de regard qu’opère le cinéaste japonais dans son étude de la famille. Dans Une affaire de famille, son précédent film, Kore-eda Hirokazu s’intéressait à la famille au sens large, en questionnant la filiation, l’amour et la solidarité, à travers un regard doux-amer et un traitement d’une grande finesse et d’une jolie douceur. Il posait alors son regard, comme souvent dans sa filmographie à la classe populaire.

À contrario, La Vérité ausculte la famille au sens strict, avec pour thématiques le temps qui passe, les secrets, les non-dits et les souffrances qu’elle peut engendrer. De cette étude ressort un sentiment d’un film qui n’est pas là pour faire plaisir. Du cinéma qui gratte, qui gêne, qui écorne. Et pourtant :

« Si un vent de fraîcheur, de gaité et de liberté souffle sur le film alors même qu’il se déroule en grande partie en intérieur dans une maison de famille, c’est incontestablement parce que le charme et la bienveillance de Catherine et Juliette l’irradient de bout en bout ».

À en lire cet extrait de la note d’intention du réalisateur, il est difficile d’extraire de la légèreté lorsque les personnages principaux restent très centrés sur leur petit monde, où les egos d’artistes prennent le pas sur le reste. Et ce n’est pas la seule séquence musicale du film – un peu forcée – qui insufflera cette gaieté ambiante.

L’impasse du voyage

Malheureusement, ce voyage cinématographique en France est une impasse, une fausse bonne idée. La faute à un scénario bancal et foutraque, multipliant les pistes sans jamais les explorer réellement. Le cinéma de Kore-eda se dévitalise complètement : de toute poésie, de toute sensibilité. Ceci au profit d’une étude sur la famille bourgeoise qui devient rapidement sans profondeur et finalement sans intérêt. On sent pourtant la patte d’un cinéaste étranger, la pudeur japonaise, refusant l’hystérie des disputes pour adopter la douceur de l’automne. Tout ceci, sur le papier avait de quoi être attirant avec le regard d’un tel cinéaste.

De La Vérité découle alors une impression de platitude, devenant rédhibitoire, appuyée par une direction approximative des acteurs français, Catherine Deneuve en tête. Ethan Hawke, caution américaine peine à s’imposer. Rien ou peu ne semble se dégager de ce qu’on peut considérer comme un accident pour le brillant metteur en scène qu’est Kore-eda Hirokazu. Sans rancune.

Synopsis : Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver…

Fiche Technique : La Vérité

Réalisateur : Hirokazu Kore-eda
Acteurs : Ludivine Sagnier, Catherine Deneuve, Ethan Hawke, Juliette Binoche, Christian Crahay
Genre : Comédie dramatique
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 25 décembre 2019
Durée : 1h47mn
Festival : Mostra de Venise 2019
Nationalité : Français, Japonais

Note des lecteurs0 Note
2.5

Bienvenue « dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter »

0

Le vidéaste Gaëtan Boulanger se penche sur les adaptations vidéoludiques de la saga Harry Potter. Il raconte avec force détails, en se basant sur une centaine d’entretiens exclusifs, les réalisations de différents studios placés sous l’égide d’Electronic Arts, ainsi que leurs relations professionnelles parfois difficiles et les écueils (temps, organisation, gameplay, etc.) qu’ils ont traversés.

Concevoir un jeu vidéo est une entreprise complexe. Il faut soigner les graphismes, réduire au maximum les temps de chargement, concevoir un univers cohérent tant dans son ensemble que dans ses parties, dessiner les personnages, imaginer les actions, respecter certains principes fondamentaux de narratologie, optimiser le gameplay, insérer ou pas des cinématiques, réfléchir au level design ou encore, pour beaucoup d’équipes créatives, résister à l’un ou l’autre crunch, ces périodes intensives où les concepteurs semblent courir derrière le chronomètre jusqu’à l’épuisement. L’exercice est encore plus ardu quand il s’agit d’adaptation : à toutes ces considérations (non exhaustives), il convient alors d’ajouter l’observation plus ou moins stricte des bases narratives et visuelles préexistantes, la capacité d’identifier et de décliner les idées-forces de l’œuvre adaptée, mais aussi, comme c’est le cas avec la saga Harry Potter, de composer avec une série d’intervenants plus ou moins ouverts à vos idées – de J.K. Rowling à Electronic Arts en passant par les studios Warner Bros., tous pouvant faire valoir, à des échelles diverses, un droit de regard.

Pour raconter une histoire pluriannuelle couvrant la création de quinze jeux sur différentes consoles et impliquant pas moins de six studios, Gaëtan Boulanger a dû investiguer, comme il nous l’a précisément expliqué. « J’anime une chaîne YouTube avec des amis à moi, The NAYSHOW, pour laquelle on réalise souvent des rétrospectives des jeux qui nous ont marqués […] Notre nouveau challenge était Harry Potter ! On aime compléter nos vidéos à l’aide d’informations sur la création des jeux, afin de faire à la fois une partie historique et une partie analyse, puisque certains éléments de la genèse d’un titre peuvent expliquer ses qualités et ses défauts. Le problème pour Harry Potter était qu’il n’y avait aucune information ! […] Alors on a commencé à interviewer quelques développeurs nous-mêmes, en les contactant via LinkedIn simplement en reprenant les crédits des jeux, et on a eu plein de réponses très intéressantes ! Mais certaines réponses n’arrivaient qu’après le tournage de nos vidéos, et certains échanges continuaient longtemps, car il y avait toujours de quoi creuser. J’étais frustré que cette mine d’anecdotes passionnantes ne serve à rien, alors j’ai réfléchi à l’idée d’en faire un livre… » De ces échanges est né Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, un ouvrage passionnant et foisonnant de détails (504 pages en format 16×24 cm).

L’auteur remonte aux premiers succès d’Electronic Arts pour narrer l’adaptation de la saga Harry Potter sur différentes consoles – PlayStation, GameCube, Xbox, Game Boy Color, Game Boy Advance ou encore PC. Et quand on lui demande si un tel succès aurait été possible sans le concours d’EA Games, il se montre prolixe. « La sortie simultanée, sur toutes les plateformes possibles et à la même date partout dans le monde, est un tour de force qu’EA Games maîtrisait. Ils faisaient ça pour beaucoup de leurs franchises, dont FIFA évidemment. Ce n’était vraiment pas le cas de tous les éditeurs à l’époque […] Même des gros éditeurs comme Ubisoft avaient parfois un peu de mal à proposer leurs jeux sur toutes les consoles en même temps : Splinter Cell est d’abord sorti sur Xbox avant de sortir sur les autres machines de nombreux mois plus tard […] Mais un autre éditeur aurait peut-être privilégié une seule machine et, ce faisant, aurait pu se concentrer pour réaliser un meilleur jeu. Aurait-il cependant réussi à sortir son jeu en même temps que le film ? Aurait-il touché autant de joueurs sur une seule console ? Ce n’est pas sûr. Les premiers Harry Potter par EA Games étaient dans l’ensemble de bons jeux, sans être exceptionnels pour autant, mais je ne sais pas si on aurait pu faire mieux avec pour exigence le fait de sortir en même temps que le film… »

Dans le détail des adaptations

Tout au long de son ouvrage, Gaëtan Boulanger s’intéresse aux difficultés et spécificités qui ont entouré et caractérisé chaque jeu. Il rappelle que le recours à des studios externes s’explique pour partie par le manque de temps (quinze mois environ) dont disposait EA Games pour décliner Harry Potter sur plusieurs consoles. L’objectif pour Electronic Arts UK est alors de superviser l’ensemble des productions tout en s’assurant de la préservation d’un équilibre graphique et narratif d’ensemble. Au départ, le mot d’ordre est simple : « Soyez Harry Potter ! » C’est ce principe élémentaire qui va guider les équipes d’EA Games, d’Eurocom, d’Argonaut Games ou d’Amaze Entertainment. Très vite, Bullfrog Productions est phagocyté par EA Games, un tiers du personnel démissionne et le reste des effectifs est alloué à la réalisation des jeux Harry Potter. Danny Bilson assure la liaison entre Warner Bros. et EA Games. Les sorts et le bestiaire sont plus ou moins harmonisés. Et J.K. Rowling participe à des réunions créatives tout en mettant de précieux documents à disposition des équipes artistiques. « J.K. Rowling était très occupée par le début de la rédaction du cinquième tome, par son travail avec les équipes du film et par la rédaction de ses petits livres Les Animaux Fantastiques et Le Quidditch à travers les Âges. Quelque part au milieu de tout ça, elle a réussi à se montrer disponible pour rencontrer les équipes d’EA Games au cours de nombreuses réunions créatives. Elle a pu expliquer en détail son univers, imposer des règles que les développeurs devaient absolument respecter. Elle apportait des retours constructifs sur ce qui lui plaisait et ne lui plaisait pas. Si jamais elle devait fermer une porte, elle proposait toujours une nouvelle éventualité aux développeurs. Tous ceux ayant eu la chance de la rencontrer n’en disent que du bien. En plus de ces réunions, elle a aussi envoyé des tas de documents à EA Games et son équipe, et s’est montrée quotidiennement disponible pour répondre aux questions des développeurs. A priori, tout ce qui est dans les jeux a au préalable été validé par elle ou ses équipes. En cela, elle a vraiment eu un rôle de consultante. »

La seconde adaptation, Harry Potter et La Chambre des Secrets, implique cinq jeux sur sept machines différentes et voit Warner Bros. resserrer la bride en se montrant plus interventionniste. Ce n’est qu’une nouvelle épreuve parmi tant d’autres : avant et après La Chambre des Secrets, et en dépit des succès rencontrés par les adaptations vidéoludiques, le travail effectué sur la saga Harry Potter a donné lieu à des périodes successives d’euphorie et de détresse, dans des proportions qu’il serait impossible de quantifier avec justesse. Résistances au sein des équipes créatives, écueils dans l’extension de l’univers de J.K. Rowling, pressions dues à l’urgence perpétuelle, gameplay insatisfaisant, incohérences, moteurs à développer ou à améliorer, character design sujet à moqueries (Hagrid sur PS1), positionnement incertain sur la 2D, la 2,5D ou la 3D, difficultés inhérentes à la jouabilité du Quidditch, démissions en cascades, collaborations impromptues (sur Catwoman par exemple), film avancé occasionnant un crunch, incompatibilité entre le temps imparti et la volonté de concevoir des jeux AAA : les adaptations vidéoludiques de Harry Potter ont été à la fois formatrices et douloureuses, un état de fait que Gaëtan Boulanger parvient à restituer avec clarté et talent. Mais au fond, que retient-il lui-même, en tant que joueur, de ces jeux ?

« Si la série Harry Potter occupe une place de choix dans l’industrie vidéoludique, c’est surtout dans le coeur des joueurs qui ont grandi avec. Ce sont des titres qui étaient particulièrement adaptés à un jeune public, d’autant plus à une époque où Harry Potter était au centre de l’attention et faisait déjà rêver ces joueurs plus jeunes. À part cela, cependant, difficile de dire que les jeux Harry Potter occupent une place particulière : ce ne sont pas des jeux qui révolutionnent quoi que ce soit, ils n’ont pas eu un impact particulier dans l’industrie et, en cela, c’est plutôt étonnant d’écrire un ouvrage sur cette série. Mais il n’empêche que ce sont des jeux qui restent dans les mémoires, qui ont bercé toute une génération (la mienne) comme la génération précédente a pu être bercée par les Roi Lion ou Aladdin sur NES/Mega Drive, et c’est déjà suffisant pour en faire un sujet d’étude intéressant ! »

Pour en attester, il suffira au lecteur de se reporter à cet ouvrage captivant.

Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, Gaëtan Boulanger
Pix’n Love, novembre 2019, 504 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« L’Histoire du monde par les cartes » : l’humanité cartographiée

0

Un pays se distingue par ses traditions, sa culture, sa langue, son histoire. Il se caractérise aussi par sa géographie, ses fleuves, ses montagnes, ses territoires disputés, ses bases militaires, ses zones de conflits ou ses ressources naturelles. L’Histoire du monde par les cartes a la particularité de conjuguer l’un et l’autre pour livrer, en 360 pages, du berceau africain à la mondialisation contemporaine, une cartographie de l’humanité.

Des articles concis, des cartes, des illustrations, des repères temporels, des symboles légendés, des encadrés didactiques… L’Histoire du monde par les cartes rassemble de nombreux spécialistes pour conter les différentes étapes de l’évolution de l’humanité. Comme son titre l’indique, le parti pris de ce beau-livre consiste à s’appuyer sur un travail cartographique remarquable pour mettre en exergue des événements historiques dont l’importance apparaît inéluctable. Jugez plutôt : naissance de l’écriture, âge du fer, essor de l’empire perse, cités-États grecques, dynasties chinoises, religions, empire byzantin, croisades, grands navigateurs, Renaissance, essor scientifique (Newton, Galilée, Copernic), traite négrière, Révolution agricole, Lumières, Révolution française, abolition de l’esclavage, migrations, guerre de Sécession, conflits mondiaux, Grande Dépression, superpuissances, décolonisations, Vietnam, chute du communisme…

L’ouvrage s’ouvre avec l’apparition des premiers humains en Afrique, il y a six ou sept millions d’années. La survivance de l’homo sapiens et la disparition progressive des autres homininés sont évoquées, de même que le premier exil du continent africain il y a 177 000 ans. Une carte retrace judicieusement les déplacements dans le temps de l’homo sapiens. Le recours à la cartographie et aux illustrations permet ensuite de mentionner le peuplement des Amériques en provenance de Sibérie, les origines de l’agriculture, la mutation des villages et l’avènement des premières villes, les premières cités des Amériques à partir de 3500 av. J.-C. sur les côtes péruviennes, Rome et ses invasions par les peuples nomades de l’Est, la route de la soie qui fonctionnera pendant 1500 ans, le commerce et les communautés juives en Europe médiévale, la colonisation de l’Amérique du Nord au début du XVIIe siècle, les Révolutions américaine et industrielle (coton, charbon, fer, puis avènement de l’Allemagne et des États-Unis industriels), la colonisation de l’Afrique (en 1914, 90% du territoire est réparti entre sept nations), les guerres (mondiales, froide, révolutionnaires, etc.).

Le choix des fiches répond à plusieurs impératifs : rendre compte, de manière limpide, des événements marquants de l’aventure humaine tout en veillant à une certaine continuité historique. C’est ainsi que différentes parties de l’ouvrage semblent directement se répondre : il en va notamment ainsi des processus de colonisation/décolonisation, des dynasties chinoises, d’un Japon présenté à différentes périodes de son histoire, des Révolutions françaises, américaines ou soviétiques s’opposant à un ordre déterminé par des siècles d’évolution, etc. C’est parce qu’il est parfois plus facile d’expliciter un événement par une carte que par un long développement écrit que L’Histoire du monde par les cartes prend tout son sens.

L’Histoire du monde par les cartes, ouvrage collectif
Larousse, octobre 2019, 360 pages

Note des lecteurs29 Notes
4.5

Dahmérismes et conséquences

0

L’histoire de Jeffrey Dahmer, c’est l’histoire vraie d’un jeune américain qui finira tueur en série. Son adolescence présentée ici donne des pistes pour expliquer pourquoi il en est arrivé là. Malheureusement, personne n’a rien fait, sans doute parce qu’à l’époque personne n’imaginait son futur.

L’album commence par un dessin pleine planche qui en dit déjà extrêmement long. Dahmer est montré de dos, solitaire, marchant face au soleil couchant, au bord d’une route de campagne. Il habite avec ses parents à Bath, bourgade dans la campagne vallonnée de l’Ohio, dans une maison moderne mais à l’écart de la ville. L’angle de vue, une légère plongée, permet de profiter magnifiquement de la perspective : une route rectiligne qui épouse les creux et bosses du terrain (un plan typique du paysage routier américain). Dahmer n’est encore qu’une silhouette (le dessin fait sentir ses mouvements un peu gauches), dont on se rapproche aux planches suivantes. Le tout est dessiné dans un superbe noir et blanc qui met en valeur les contrastes et les reliefs. Le style apparaît rapidement, d’abord très cinématographique pour faire sentir la démarche et l’isolement de Dahmer, puis avec le dessin des visages qui sont déformés verticalement pour donner une sensation de malaise. Nulle référence à Modigliani, aucun doute que le style du dessinateur (Derf Backderf) est très personnel (pour les visages, voir l’illustration de couverture), une sorte de ligne claire propre à mettre en valeur chaque situation.

Origines du malaise

Découpée en 5 parties (avec un prologue, un épilogue et un dossier de sources), l’histoire fait monter l’inévitable malaise. A la base, Dahmer est un garçon renfermé, le genre plus ou moins inadapté à la vie en société. Un épisode montre sa mère (sujette à des crises nerveuses) recevoir un architecte d’intérieur. La « légende » veut que cet homme soit affecté de tics nerveux que Jeffrey reproduit. Pourquoi ? Difficile à dire. Peut-être parce que c’est le seul moyen pour lui de faire l’intéressant ? Peut-être même y voit-il un comportement facile à singer (un signal d’alarme inconscient) ? Quelque chose qui devient le reflet de son mal-être. Toujours est-il qu’il se met à l’occasion à prendre une attitude très bizarre accompagnée de bruitages oraux à l’avenant. Bref, quelque chose qui dénote un vrai malaise le classant dans la catégorie des êtres hors normes. Mais c’est quelque chose qu’il entretient, au point qu’autour de cette attitude, un fan-club de Dahmer se monte au lycée (Revere High School). Derf Backderf en fait partie. Il évoque tous les « dahmérismes » dont il est témoin, des comportements relevant du difficilement descriptible (quelques bouts de phrases issus d’un cahier de l’époque, en anglais, perdent toute leur saveur avec le recul). Bref, Dahmer est le préposé aux provocations en tous genres dont les adolescents sont friands. Il met les nerfs des uns et des autres à rude épreuve (documentaliste, enseignants). Jusqu’au jour où ses « camarades » décident de lui demander de faire le spectacle à la galerie commerciale du coin. Pour cela, ils vont jusqu’à l’acheter, chacun apportant sa contribution pour alimenter la cagnotte. Dahmer est d’accord, mais il doit se mettre en condition. Pour cela, il va s’enfiler un pack de canettes de bière sur le chemin (ils ont 16 ans et peuvent conduire, nous sommes aux États-Unis). Tous les éléments sont en place, Jeffrey Dahmer ne parviendra jamais à sortir de son rôle et de son milieu qui se désagrège à vue d’œil : ses parents se séparent et sa mère quitte le foyer, l’abandonnant à son père qui ne voit pas le malaise de son fils souvent livré à lui-même. Ce n’est que plus tard, une fois à l’université, que ses camarades vont réaliser l’étendue du désastre, Dahmer se retrouvant isolé de sa génération, n’ayant plus rien ni personne à quoi se raccrocher.

Quel lien entre Jeffrey Dahmer et Derf Backderf ?

Avec le recul de la lecture, le malaise commence dès le titre. Pourquoi l’auteur parle-t-il de Dahmer comme un ami ? Rien ne vient confirmer qu’il aurait considéré Dahmer comme tel. On peut juste penser qu’avec le recul, il a mal au cœur de voir ce que Dahmer est devenu (emprisonné, Dahmer a fini assassiné). Pas plus lui que les autres n’ont imaginé pendant leurs années de lycée que Dahmer deviendrait un tueur en série. Oui, ils l’ont vu comme une personne à part, mais pas comme quelqu’un de potentiellement dangereux (malgré l’épisode des animaux dans des flacons d’acide).

Pourquoi certains deviennent-ils tueurs en série ?

Il faut donc bien garder en tête que ce roman graphique ne parle pas d’un tueur en série, mais d’un adolescent qui deviendra un tueur en série. On évite donc ici l’essentiel des aspects malsains qui pourraient attirer des lecteurs avides de sensations. Par contre, on ne peut pas lire cette BD sans se demander pourquoi Dahmer est devenu tueur en série. Autant dire qu’une des qualités du récit est de fournir un maximum d’éléments à propos de Dahmer (récit basé sur des souvenirs très précis et d’une grande fiabilité), sans aller jusqu’à donner la moindre certitude sur la ou les raisons qui ont conduit Dahmer sur la voie du meurtre. Le récit se clôt sur la période où il a commis son premier meurtre, mais les protagonistes du roman graphique n’en avaient absolument pas conscience à ce moment-là. Par contre, l’ambiance dans la bourgade où tous demeuraient me semble bien rendue. On observe que le passage à l’acte de certains pour devenir tueur en série marque les esprits, parce que ce qu’on ne comprend pas comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités. Malheureusement, toute société engendre des effets qui sont les conséquences de son fonctionnement. Ici, on remarque en particulier que tout se construit sur des relations où, pour avoir la paix, il faut être du côté de ceux qui représentent la force, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, pendant toutes ses années de lycée, Dahmer a joué le rôle de mascotte (un rôle peu glorieux), pour ses condisciples qui aimaient profiter de son aptitude à jouer les inadaptés capables de crises (et de détourner l’attention d’autres comportements). Bizarrement, Dahmer s’est finalement révélé capable de produire ces « crises » à la demande, comme si, à force d’entrer dans un rôle, il n’avait plus été capable d’en sortir. Mais, est-ce lui qui s’est enfermé dans ce rôle, ou bien le groupe qui n’a accepté de l’intégrer qu’à la condition qu’il joue ce rôle ? Avec le recul, Derf Backderf aime parler de Dahmer comme son ami, mais c’est juste le moyen qu’il a trouvé pour supporter son sentiment de culpabilité. Car il était avec les autres pour profiter du comportement « incontrôlable » de Dahmer.

Pouvait-on prévoir et prévenir les drames ?

Un roman graphique intelligent et percutant, qui se lit très bien et qui pose énormément de questions. Pourquoi s’intéresse-t-on aux tueurs en série ? Sans doute parce qu’ils font peur. S’ils font peur, c’est parce qu’on ne comprend pas les raisons profondes de leurs agissements. Malheureusement, on arrive à la conclusion qu’il n’existe pas de cause à effet identifiable de façon certaine (ce serait trop simple). Pour Dahmer, on peut avancer qu’il a grandi dans un milieu familial peu propice à son épanouissement et qu’il ne s’est jamais senti vraiment à l’aise avec ceux de sa génération. La seule voie d’intégration qu’il ait jamais trouvée fut un comportement déviant. Le vrai problème, c’est que personne n’a jamais identifié ce comportement comme un signe de danger potentiel. Au vu du ressenti de l’auteur, on imagine que tout l’entourage de Jeffrey Dahmer le considérait comme inoffensif. On peut aller jusqu’à se demander si cela n’a pas pu jouer un rôle dans le passage à l’acte (le meurtre) de Dahmer. Maintenant, pourquoi s’en prendre à telle ou telle personne et dans quelles conditions ? Questions trop complexes pour émettre ici la moindre hypothèse. On peut quand même supposer que le premier meurtre a agi comme l’ouverture d’une vanne. Une fois qu’une personne franchit ce pas, la suite peut quasiment couler de source. Qui sait si Dahmer n’a pas attaqué des personnes représentant à ses yeux des personnages occupant des positions dans la société qu’il savait définitivement inaccessibles pour lui ? Qui peut mesurer les dégâts dans un jeune cerveau, lors de scènes répétitives où l’adolescent se retrouve dans une situation dégradante ? Sans parler de l’isolement qui l’amène à ressasser ses frustrations toujours plus importantes.

Mon ami Dahmer, Derf Backderf
Éditions ça et là, février 2013, 224 pages

Existe en format de poche et en édition de luxe avec le DVD du film.

Note des lecteurs0 Note
4.5