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Que valent les séries Breeders, Amazing Stories, Little Fires Everywhere, Vagrant Queen ?

Pour cette fournée des séries, au programme, Devs, un techno-thriller produit par FX (Disney) à l’esthétique avant-gardiste d’Alex Garland critique les apprentis-sorciers de l’algorithme. Little Fires Everywhere dépeint le racisme ordinaire dans l’Amérique des années 90 ; Breeders est une comédie sur la parentalité à l’humour britannique dévastateur, Amazing Stories, une anthologie SF fort peu surprenante, produite par Spielberg pour Apple TV+. Nous terminons cette sélection avec Vagrant Queen, la fiction SyFy, qui nous embarque dans un space opera au look coloré et au charme rétro.

DEVS : un indie Westworld sombre et intime

Après Ex-Machina, le réalisateur Alex Garland se lance dans une série à l’ambiance très feutrée et indie.

Dans un futur proche où la technologie est au cœur de notre quotidien, Sergueï (Karl Glusman) et Lily (Sonoya MIzuno) sont un couple mixte travaillant tous deux dans une prestigieuse firme de développeurs. Sergueï est repéré et engagé pour travailler sur un nouveau projet très secret appelé DEVS. Très vite, les conditions de travail particulièrement confidentielles place Sergueï et ses origines russes au cœur des suspicions de son nouveau patron, interprété par Nick Offerman (Parks and Recreation). Mais le véritable mystère débute lorsque Sergueï se suicide dans des circonstances mystérieuses. Lily devient alors personnage principal en enquêtant sur le projet DEVS, qu’elle soupçonne d’être à l’origine de la mort de son petit-ami.

Un premier épisode qui laisse le spectateur en haleine face à un thriller de science-fiction très poreux. La série se fait d’autant plus sombre avec un climat musical et une esthétique proche du film Under the Skin. En un seul épisode, le spectateur peut s’avérer confus et perdu. Il faudra plusieurs épisodes pour que l’ambiance inquiétante cède au rythme volontairement lent de la série. Ce qui retient principalement l’attention reste le coté science-fiction du projet DEVS ou la révélation d’un code capable de prédire l’avenir. Pour ré-hausser l’intrigue, la focalisation sur le personnage de Lily offre également une nouvelle dynamique à l’histoire.

Cette mini-série très spéciale est encore en cours de diffusion et donc à suivre avec patience et témérité. Elle pourrait certainement plaire aux fans de Westworld et autres amateurs du genre de séries de science-fiction intrigantes.

La série DEVS est diffusée depuis le 5 mars sur la plateforme Hulu.

3.5

Céline Lacroix 

Little Fires Everywhere : Au cœur du racisme invisible des banlieues américaines 

Little Fires Everywhere, la nouvelle série Hulu adaptée du best seller de Celeste Ng, met en scène deux femmes, Elena Richardson (Reese Whitherspoon), journaliste à succès et mère de quatre enfants, et Mia Warren (Kerry Washington), mère célibataire afro-américaine qui s’installe avec sa fille, Pearl, dans le quartier résidentiel de Cleveland durant les années 90.

Un drame familial aux notes de romances adolescentes, qui aborde de manière légère mais profonde différents thèmes comme la maternité, le racisme et les différences culturelles en Amérique. Le choix de Reese Whitherspoon pour ce rôle de mère control-freak rappelle sans conteste celui qu’elle interprète dans Big Little Lies, mais cette fois, son personnage s’adapte et s’avère plus humain face à celui de Kerry Washington, qui détonne clairement avec son rôle de Scandal, en s’affichant enfin au naturel.

En seulement trois premiers épisodes, la série installe une ambiance de conflit entre les deux mères que tout semble opposer. Mia et sa fille Pearl semblent ne pas avoir d’attaches et vivre au jour le jour, tandis que le problème d’Elena réside dans son besoin de contrôle permanent sur tout : son poids, le planning de ses enfants, sa consommation d’alcool, mais surtout sur sa fille rebelle.

La véritable intrigue apparaît à la fin de l’épisode 2 avec le personnage de Bebe, une immigrée chinoise et collègue de Mia, qui souffre de l’absence de sa fille, May Lin. L’an passé, vivant dans la précarité, elle dû abandonner sa fille à une station de pompiers. Quand Mia découvre que May Lin a été adoptée par la meilleure amie d’Elena, elle ne peut s’empêcher de dévoiler la vérité. L’histoire va se transformer en un scandale qui va diviser la communauté locale, et faire s’affronter les deux mères.

Une histoire très touchante qui languit beaucoup mais qui mérite d’être regarder plus sérieusement qu’une simple série d’ados à la 13 reasons Why.

Little Fires Everywhere est diffusé sur Hulu depuis le 17 mars aux États-Unis.

https://www.youtube.com/watch?v=JWGkX8ClhBI

4

Céline LACROIX   

Breeders, ou les joies de la parentalité

Paul et sa femme Ally constituent le couple moyen par excellence. Bon travail, bon logement, amour : apparemment, ils ont tout pour mener une vie de rêve.

Oui, mais voilà, il y a forcément un problème. Paul et Ally ont… des enfants !

Deux enfants.

L’action du pilote de la série britannique Breeders se déroule en une nuit. Une de ces nuits que tous les parents ont dû connaître, ou au moins redouter : la nuit où les enfants refusent de dormir. Avec un très bon sens de l’observation, l’épisode va décrire ces situations très quotidiennes : les excuses que l’on se donne pour ne pas avoir à se lever une troisième fois, les histoires que l’on raconte pour la énième fois tout en dormant à moitié sur le lit de la petite dernière, la gestion de la panique irrationnelle du garçon, etc.

Pendant cette nuit, le brave Paul repense aux étapes de sa parentalité, depuis la décision de faire des enfants jusqu’à la naissance de la petite dernière.

Ce pilote est franchement drôle. Jouant sur le rythme, la qualité des dialogues et des situations très finement observées, Breeders parvient à nous faire passer un excellent moment. Seul éventuel bémol : le spectateur comprend aisément que ce pilote de 26 minutes se contente uniquement de poser le décor. L’action principale de la série n’a pas encore commencé, donc finalement, pour le moment, on ne sait pas trop quelle direction prendra la suite.

Breeders, une série britannique de Chris Addison, Simon Blackwell & Martin Freeman, avec Martin Freeman (vu dans Fargo et Sherlock), Daisy Haggard… disponible sur MyCanal.

3.5

Hervé Aubert

Amazing stories : une ouverture en demi-teinte

C’est la déception qui ressort de ce premier épisode. Certes, ce n’est pas mauvais, mais ce n’est pas une réussite non plus. La réalisation, l’écriture, l’interprétation, rien ne parvient véritablement à nous attacher à ce que l’on voit à l’écran.

Amazing stories est une série « anthologique », c’est-à-dire que chaque épisode est indépendant, avec ses propres personnages, sa propre histoire, etc. Ainsi donc, le relatif échec de ce pilote n’engage en rien la qualité de la suite, mais c’est indubitablement un départ en demi-teinte.

La Cave (tel est le titre de ce pilote) prend un point de départ déjà vu et revu, et il n’apporte pas grand-chose à ce sujet ; du coup, l’action est prévisible du début à la fin.

Deux frères retapent une vieille maison. L’aîné est un homme sérieux, rangé, marié et venant d’adopter une petite fille. Le cadet, Sam, est plus préoccupé par les profils de jeunes femmes sur des sites de rencontres. Cependant, la femme dont il va faire la connaissance habite… en 1919, un siècle plus tôt.

La qualité visuelle du pilote est indéniable, et l’interprétation est plutôt bonne. C’est un plaisir de retrouver Victoria Pedretti, que l’on avait vu dans The Haunting of Hill House, et même Sasha Alexander (NCIS). Mais cela ne rattrape pas un scénario qui se partage entre stéréotypes et prévisibilité. Surtout, jamais l’émotion ne décolle vraiment, ce qui est un comble pour une histoire qui prétend jouer sur l’émotion, justement.

Espérons que les autres épisodes relèvent le niveau.

Amazing Stories 2020 « Histoires Fantastiques« est diffusé depuis 6 mars sur Apple TV +.

2.5

Hervé Aubert

Vagrant Queen : humour, fluo et aventures intergalactiques

Synopsis : la princesse Elida se doit de fuir sa planète d’origine après la révolte, après qu’un coup d’état ait conduit à la mort de ses parents. Après avoir passé une partie de sa vie à fuir dans des coins reculés de la galaxie, Isaac parvient à la retrouver et lui apprend que sa mère est toujours vivante. Elida décide donc de rentrer sur sa terre natale, afin de libérer sa mère du malveillant Lazaro.

Avec une équipe de production (autrices et réalisatrices) essentiellement féminine, ce premier épisode de la série Vagrant Queen diffusée sur SYFY (adaptée des comics de Magdalene Visaggio et Jason Smith) nous plonge dans un univers space opera, inspiré par Star Trek. Une toile de fond colorée et fluo nous rappelle aussi l’ambiance visuelle des Gardiens de la Galaxie. Malgré la qualité des costumes, le début de l’épisode est illustré par des effets spéciaux bâclés… notamment pendant les scènes de combat, néanmoins cela reste assez raccord avec l’esprit « second degré » de la série. Reste une photographie soignée, et des lumières qui mettent en évidence un univers rétro-futuriste assumé. Les looks et costumes sont réussis !

L’actrice Adriyan Rae porte le rôle principal d’Elida qui, malgré sa lignée royale, fait partie des « charognards » (des voleurs qui revendent leur butin au plus offrant), mais elle se sent lassée de cette vie dans laquelle elle fuit son passé. Fugitive et recherchée par la République, elle est poursuivie sur la planète Xija.

Frais, décalé, un peu ado-friendly, tout est mis en place pour plaire à la cible des 15-25 un peu geek et adeptes des séries SF. Si la photographie futuriste peut nous faire penser à Altered Carbon, l’ensemble reste bien plus édulcoré et manque un peu de consistance. Les dialogues sont teintés d’humour, les nombreux personnages apportent de la complexité à l’histoire malgré des aspects un peu stéréotypés chez certains d’entre eux. 

3

Fred Jadeau

Vous pouvez suivre les actualités séries sur le site serieophile.fr

Le Goût de la cerise, conte philosophique et politique d’Abbas Kiarostami, en DVD et Blu-ray

Palme d’or 1997 ex-aequo avec L’Anguille, de Shohei Imamura, Le Goût de la cerise contient toutes les qualités habituelles au grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami, des qualités que l’édition DVD et Blu-ray sortie chez MK2 et Potemkine nous permet de savourer.

« Une mûre m’a sauvé la vie »

La Palme d’or attribuée au Goût de la cerise, en 1997, a des allures de couronnement de la carrière du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. Cela faisait déjà bien 25 ans que le réalisateur était à l’heure, mais c’est surtout depuis la fin des années 80 qu’il est reconnu comme un des plus grands cinéastes de son temps. Quand il arrive au Goût de la cerise, il vient déjà de nous offrir une liste impressionnante de chefs-d’oeuvre, parmi lesquels la trilogie de Koker (Où est la maison de mon ami ?, Et la vie continue, Au travers des oliviers) ou le magnifique Close-Up. Voir un film de Kiarostami, c’est l’assurance de profiter de ses grandes qualités, aussi bien dans l’écriture que l’esthétique ou le sens du rythme. Kiarostami, ce sont des rencontres pleines d’humanité, qui donnent lieu à des dialogues d’une grande profondeur.

Voyage vers la mort
Ces qualités se retrouvent dans Le Goût de la cerise, qui se présente d’emblée comme un film caractéristique du cinéma d’Abbas Kiarostami. D’abord, nous avons un personnage qui voyage, en quête de quelqu’un. Depuis Le Passager, un de ses premiers longs métrages, cette représentation du voyage comme une quête est au cœur de la filmographie de l’Iranien. Et dès les premières images, ce trajet au cœur de Téhéran donne une dimension sociale au film. L’Iran est un pays socialement sinistré, où des ouvriers doivent attendre sur les trottoirs qu’un hypothétique patron vienne les engager à la journée. Ils se ruent sur la voiture du protagoniste, dont nous ne connaissons pas alors le nom. Plus loin, en sortant de la ville, la voiture passera dans des terrains vagues dans lesquels jouent des enfants. En quelques images, sans forcer le trait, Kiarostami impose l’image d’un pays où la vie est pour le moins compliquée.
A la différence d’autres films, ce voyage du Goût de la cerise s’annonce lui aussi complexe. Les premières scènes entretiennent un double mystère : qui est le protagoniste ? Et que cherche-t-il ? Il nous faudra pas loin d’une demi-heure pour répondre en même temps à ces deux questions. Monsieur Badii (dont nous ne connaîtrons jamais le prénom) cherche quelqu’un qui puisse l’aider à se suicider. Il va donc sillonner routes et chemins, dans la campagne proche de la capitale, à la recherche d’un homme qu’il pourra convaincre.

Trois rencontres
Le film se structurera autour de trois personnes que Badii prendra dans sa voiture et qu’il essayera de persuader. Trois personnes très symboliques et représentatives de la société iranienne : le premier est soldat, le second est étudiant en religion (l’armée et la religion, les deux piliers de la République Islamique), le troisième est… taxidermiste, un de ces petits artisans qui font vraiment vivre le pays. Et ces personnages sont aussi représentatifs de la diversité culturelle du pays : Kurde, Afghan, Turc, Kiarostami nous donne l’image d’un pays multiethnique.
Bien entendu, ces rencontres sont avant tout remplies d’humanité. On sait l’amour du réalisateur pour ses personnages, on connaît sa capacité à créer des êtres véritablement humains. Ici aussi, ça ne manque pas. Il suffit de voir le regard baissé du soldat pour partager son désarroi. Un plan sur le regard triste de Badii nous range alors de son côté également.
Cependant, la grande qualité de Kiarostami, c’est de transformer ces rencontres en de véritables dialogues philosophiques, comme on pourrait en croiser chez Platon ou Diderot. L’obéissance à la loi, le sens de la charité, etc. Mais ces rencontres si symboliques donnent aussi au Goût de la cerise la dimension d’un conte. Ainsi, le film joue sur plusieurs niveaux, depuis le réalisme social jusqu’au conte philosophique.
Rappelons que le suicide est interdit en Iran, et ce que demande Badii (non pas qu’on le tue, mais que l’on enterre son corps) est punissable par la loi. D’un certain côté, il place ses interlocuteurs dans la position d’Antigone.

Voyage symbolique
L’écriture et la réalisation de Kiarostami émaillent le film de symboles. Nous l’avons déjà dit, les quatre personnages principaux symbolisent la société iranienne dans son ensemble. Le voyage lui-même est fortement symbolique : au début, la voiture semble perdue dans les rues de Téhéran, errant, ne sachant pas où aller, tournant en rond. Puis, pendant une heure environ, elle effectue immanquablement le même trajet, passant par les mêmes lieux, sur le même chemin, qui aboutit inéluctablement au trou que Badii a creusé en guise de future tombe. Comme une impasse, une aporie, une impossibilité d’aller ailleurs.
La dernière rencontre (le taxidermiste) s’oppose aux deux autres par tout un système de procédés. D’abord, le trajet s’effectue en sens inverse, la voiture redescendant de la montagne aride pour retourner vers la ville vivante (où Badii se retrouvera au milieu de groupes d’enfants). Ensuite, alors que le dialogue avec les deux premiers passagers était constamment perturbé dans des bruits extérieurs (klaxons, camions qui passent, bruits d’un chantier…) qui masquaient les propos des personnages, rien ne vient gêner le troisième entretien.
Enfin, le dernier symbole est des plus importants. Le film se déroule en une journée, et la troisième rencontre a lieu en soirée. La montagne aride et poussiéreuse où se déroule le film, lieu sec où rien ne semble pouvoir vivre, se pare alors d’une splendide couleur orangée dans les rayons du soleil couchant. Si le film répète souvent les mêmes plans (symboles d’une vie qui n’avance pas), ces images vespérales changent complètement le point de vue que nous avons sur ce décor (correspondant ainsi parfaitement aux propos tenus par le taxidermiste). Ainsi, loin de faire un drame sordide sur le suicide, Kiarostami réalise un film d’une grande sérénité. Trouver la beauté à travers l’aridité : une des nombreuses leçons données par le grand réalisateur iranien dans Le Goût de la cerise.

L’édition DVD
Le film est proposé par Potemkine et MK2 dans un très beau combo DVD-Blu-ray. La qualité de l’image et du son ne font que rendre justice à ce grand film et nous permettent d’en savourer toutes les subtilités.
Côté suppléments, le Blu-ray nous en propose trois. Tout d’abord un entretien passionnant avec le critique Jean-Michel Frodon, qui analyse précisément le film (supplément présent aussi bien sur le DVD que sur le Blu-ray), puis deux documentaires réalisés par le fils d’Abbas Kiarostami pendant la préparation ou le tournage du Goût de la cerise.

gout-cerise-abbas-kiarostami-sortie-dvd
MK2 Potemkine

Caractéristiques :
Version originale sous-titrée en français
Son Stéréo
Format de l’image : 1.66
Couleurs
Durée DVD : 95 minutes
Durée Blu-ray : 99 minutes

Suppléments de programme :
Le film vu par Jean-Michel Frodon (25 minutes)
Sohanak, de Bahman Kiarostami (59 minutes, uniquement sur Blu-ray)
Projet, de Bahman Kiarostami (44 minutes, uniquement sur Blu-ray)

Le Goût de la cerise : bande annonce

Vampires : du sang et de la génétique sur Netflix

2.5

Les Vampires à la sauce Netflix boivent du sang dans des verres à vin et tentent de détruire la cellule communautaire pour mieux sauver la cellule familiale. Il y est aussi question de génétique, de liberté et de résistance à sa propre nature. Tout un programme en six épisodes de quarante minutes. A découvrir dans le noir complet, bien entendu. On ne rigole pas avec les traditions.

Les liens du sang

Oulaya Amamra incarne Doïna, 16 ans, la petite vampire qui va jeter un grand froid dans sa communauté, la réveiller aussi. Les vampires existent, ici, maintenant. Ils sont le résultat d’une mutation génétique vieille de 500 ans et d’une pandémie qui a décimé l’humanité, sauf eux. Sauf que ces humains d’un autre genre doivent vivre cachés, fuir la lumière et surtout ne se nourrir que de sang, en évitant tel un Edward Cullen de boire du sang humain. Le risque ? Devenir un camé à la Ladislas Nemeth, le fils de la famille à abattre, dont la mère est pourtant reine de la communauté. Oui, car Netflix ne rigole pas avec les traditions. Il sera question de communauté de vampires, de naphtalines, de refus de vieillir, de désir de soleil. En plus d’être une formidable actrice, Oulaya incarne le personnage qui fait bouger tout ce petit monde. Hybride, complexe et, on le devine dès les premières minutes, puissante, elle va dynamiter les codes. En effet Vampires apparaît d’abord comme un bonne vieille série de genre à la française, qui respecte les codes tout en étant ultra stylisée (le travail sur les couleurs fait du Paris filmé un genre hybride entre le tableau, la carte postale et le fantasme), et s’engouffre très vite dans d’autres thématiques.

« Un sang, une loi, une mère »

Si Doïna explose, c’est à cause de Martha, sa mère. Un personnage incarné par Suzane Clément, jamais meilleure que chez Dolan, partout ailleurs elle semble toujours un poil surjouer. Ici, ça passe presque tant son personnage est tout aussi ridicule que puissant. Cette mère surprotectrice, amoureuse meurtrie aussi, trouve sous ses traits toute la démesure qui lui est nécessaire. Une démesure assez forte pour cramer et être cramée. Et oui, telle est la question. Mais ce qui fait le sel de cette série, c’est sa capacité à faire des vampires des êtres adaptatifs, capables d’être à la fois en plein soleil et puissants. De ne plus se cacher dans l’ombre de vieux appartements où ils ressassent leur trois cent dernières années passées sur terre. D’autres personnages un poil surfaits peuplent cette série où la mère doit renaître de ses cendres pour reconstruire une famille détruite par trop de mensonges. On pense aux grand frère et à la grande sœur Radescu, qui en font toujours trop, quitte à perdre leur intérêt. Quelques questions soulevées laissent cependant supposer des pistes intéressantes qu’on voudrait voir explorées dans la saison 2 : la génétique, la violence de Rad, le lien au père aussi. Toutes ces questions étant finalement liées et prenant le temps d’éclore dans la saison 1.

Adolescence Netflix

En dehors de cela, Vampires se veut aussi une série d’ados comme on en trouve mille sur Netflix où Doïna veut juste passer son bac et sortir avec le mec de ses rêves. Quitte à ce qu’il y perde des plumes et à repenser, une énième fois, l’union entre deux êtres l’un monstrueux, l’autre totalement humain. C’est d’ailleurs un chien qui fait l’union entre leurs deux corps, quand dire la vérité est la seule issue. Finalement, on pense souvent à Only Lovers left alive pour ce sang bu à même la coupe de vin, la stylisation. On regrette cependant un peu trop souvent la poésie qui se dégageait du film de Jarmusch et le manque de réelle surprise. Mais Vampires reste une série intéressante, graphiquement assez belle, qui laisse supposer comme Grave avant elle que la France à beaucoup à offrir au genre, dans sa capacité à le respecter, le dépasser, et même parfois le moderniser (quitte à en faire trop, c’est le prix à payer). A suivre.

Vampires : Bande annonce

Vampires : Fiche technique

Synopsis : À Paris, une adolescente mi-humaine mi-vampire aux prises avec ses nouveaux pouvoirs et ses problèmes familiaux est poursuivie par de mystérieux vampires.

Une série de : Benjamin Dupas, Isaure Pisani-Ferry, Anne Cissé
Avec : Oulaya Amamra, Suzanne Clément, Kate Moran
Diffusée sur : Netflix depuis mars 2020
Durée : saison 1, six épisodes d’environ quarante minutes chacun
1: Une lycéenne comme les autres. 44 min. …
2: Je suis un monstre. 39 min. …
3 : Oublie ta vie d’avant. 37 min. …
4: Un sang, une loi, une mère. 40 min. …
5: Tout est possible dans ce monde. 38 min. …
6: L’Alpha et l’Oméga. 42 min.
Genre : Drame, fantastico-horreur vampirique

« Hospital » (1970), de Frederick Wiseman : savoir ausculter l’hôpital public

Regarder un documentaire intitulé Hospital lorsqu’on est confiné chez soi en pleine pandémie, voilà qui peut sembler légèrement masochiste. C’est pourtant un moment particulièrement adéquat pour réfléchir à ce qu’on attend de l’hôpital public et tenter de se représenter ce que vivent au jour le jour les femmes et les hommes qui y travaillent. Réalisé à Harlem en 1969 par Frederick Wiseman, Hospital continue de nous éclairer sur le sujet tout en constituant une leçon de cinéma documentaire.

L’idée de s’asseoir devant sa télé pour regarder un film sur les hôpitaux, alors que ces derniers sont en surchauffe suite aux attaques combinées d’un méchant virus et de politiques irresponsables, peut sembler un peu anxiogène. On aurait pourtant pu pousser le vice à revisionner Burning Out, l’excellent et effrayant documentaire de Jérôme Le Maire sur le bloc opératoire de l’hôpital Saint-Louis, pour se rappeler, si besoin était, quelles sont les politiques qui ont cours dans le domaine de la santé et quels sont leurs effets sur le personnel soignant. L’hôpital français n’a pas attendu le Covid-19 pour flancher, et le film de Le Maire est un indispensable témoignage sur la vie d’un hôpital en temps de crise. Découvrir celui que Frederick Wiseman a tourné dans un hôpital new-yorkais il y a cinquante ans n’est pas moins intéressant, tant il donne à voir, sans artifice, le quotidien d’un hôpital, en temps « normal », dans un pays développé.

Les temps ne sont pas les mêmes, et le système de santé américain réserve quelques scènes qui nous paraissent ahurissantes, comme cette femme sourde et diabétique déclarant qu’elle ne veut pas être à la charge du gouvernement et qu’il faut se contenter de tenir aussi longtemps que possible, des propos qui auraient enchanté certaines personnalités politiques il y a encore quelques semaines. Pour le reste, ce qui se passait là-bas, à cette époque, pourrait fort bien se passer ici, aujourd’hui. Ainsi de ce vieil homme, diabétique lui aussi, craignant d’avoir un cancer, évoquant difficilement des problèmes très intimes, en pleurs devant l’infirmière qui le rassure sans l’infantiliser, lui disant qu’elle doit tout savoir pour pouvoir le guérir. Ainsi de cet enfant, certes indemne après une chute par la fenêtre, qu’une infirmière ne souhaite pas renvoyer chez sa grand-mère alcoolique. Ainsi de ce psychiatre, en pleine bataille téléphonique avec les services sociaux qui refusent d’aider un jeune prostitué mineur, travesti, noir et abandonné par sa mère. Ainsi de ce jeune étudiant, drogué à son insu, répétant en boucle qu’il ne veut pas mourir, jusqu’à ce que l’ipéca fasse son effet et qu’il vomisse plus que ce qui semblerait humainement possible. Ainsi de cet homme, la gorge en sang après une attaque au couteau, et de sa femme à son chevet qui lui tient la main

On pourrait continuer longtemps cet inventaire, comme toujours chez Wiseman lorsque l’accumulation de cas particuliers aboutit à une représentation fidèle de l’institution qu’il est venu filmer. Des situations sordides qui, pourtant, mettent moins mal à l’aise que ce qu’on pourrait croire. Le personnel soignant y est pour beaucoup : on ne peut qu’admirer leur compétence médicale, leur diplomatie, leur capacité à garder leur sang-froid, malgré les patients difficiles, malgré les problèmes d’organisation internes ou externes à l’hôpital, malgré l’afflux de drames. Wiseman, qui ne verse jamais dans l’angélisme, ne les filme pourtant pas en héros, mais en tant que professionnels tout à leur travail, en tant que fonctionnaires faisant tourner la machine de l’hôpital public.

Le film échappe également au voyeurisme par le regard de Wiseman. L’empathie qu’il manifeste dans ses films, notamment les plus sociaux, est toujours en équilibre avec une certaine distance, qui se manifeste aussi bien par la taille de son équipe, réduite au maximum, que par l’absence de commentaire et d’entretien. Malgré la violence de certaines scènes, le spectateur n’a jamais l’impression d’être là où il ne devrait pas être. A aucun moment Wiseman ne peut être suspecté de voler un moment d’intimité aux personnes qu’il filme. Sa manière de faire des films, de tourner sa caméra sur des individus et de les traiter tous sur un pied d’égalité, chacun étant une pièce du puzzle complexe que constitue le film achevé, n’est finalement pas très éloignée de celle que le personnel hospitalier met en œuvre au jour le jour, lorsqu’on lui en donne les moyens.

Wiseman montre simplement la réalité de l’hôpital, de manière crue, sans idéalisation ni fausse pudeur. On ne peut que comparer l’image que renvoient Hospital et d’autres films du même acabit (songeons aux Urgences de Raymond Depardon) avec celles, largement fantasmées, véhiculées par les séries médicales qui pullulent à la télévision depuis une trentaine d’années, tandis que l’idéologie néolibérale s’imposait partout, et notamment à l’hôpital. La mise en relation de ce type de productions télévisuelles avec ces politiques visant à faire de l’hôpital une entreprise comme une autre nécessiterait sans doute une étude plus poussée qu’un jugement au doigt mouillé, mais peut-être que d’autres regards sur ce lieu, qu’on connaît finalement très mal avant d’y être confronté, auraient permis à beaucoup de personnes de prendre conscience de l’ampleur du problème avant qu’une catastrophe sanitaire ne le mette sous les projecteurs. Il va falloir très vite penser à l’avenir, et changer de regard, ou même parfois apprendre à regarder. Cela vaut pour les métiers de l’audiovisuel (fiction, documentaire, reportage télé…) comme pour les citoyens-spectateurs. Dans les deux cas, les films de Frederick Wiseman sont des phares dont on aurait tort de se priver de la lumière.

L’Arnaqueur : The Loser Strikes Back

Scénariste réputé pour Warner, Fox et Paramount, Robert Rossen est vite devenu un réalisateur de talent (Johnny O’Clock, Body and Soul, Lilith). En 1961, avec L’Arnaqueur, il signe moins un film sur le billard qu’une métaphore singulière de la société américaine, doublée d’une belle étude psychologique. Un film âpre et bouleversant qui offre à Paul Newman l’un de ses plus beaux rôles.

Synopsis : Le talentueux et autodestructeur « Fast » Eddie Felson (Paul Newman) gagne sa vie en arnaquant des amateurs de billards. Son obsession est de battre le champion Minnesota Fats (Jackie Gleason), dont le manager est le tout-puissant Bert Gordon (George C. Scott). Après avoir été vaincu par Fats à la suite d’une partie de plus d’une journée, Eddie cherche à rassembler une forte somme d’argent pour de nouveau jouer contre son adversaire. Dans un bar, il fait la connaissance de Sarah Packard (Piper Laurie), une jeune alcoolique boiteuse, qui devient sa petite amie. S’étant fait briser les doigts par des joueurs n’appréciant pas ses méthodes, l’arnaqueur Eddie se rapproche de plus en plus de Sarah. Une fois guéri, le jeune homme décide de s’associer au redoutable Bert Gordon pour s’améliorer, malgré les mises en garde de Sarah.

Alors qu’il n’est pas rare d’utiliser le sport pour illustrer le rêve américain et le mythe du self-made-man, Robert Rossen préfère se montrer plus critique sur le sujet et s’interroge : si les valeurs du sport sont nobles, la noblesse de l’Homme existe-t-elle encore au contact de ce dieu dollar qui corrompt les cœurs et transforme les rêves en quête de futile, de frime ou de fric ? Après avoir été victime du maccarthysme, Rossen revient à ses premières amours et notamment à la critique du système capitaliste. Pour ce faire, il se sert du livre de Walter S. Tevis, The Hustler, pour établir une relecture de son fameux Sang et or, sortie en 1947. Dans ce film, un jeune boxeur en venait à renier ses valeurs morales, en s’associant à un manager véreux, afin de pouvoir goûter aux joies du succès et du luxe. Il devenait champion grâce à l’argent et non à son talent. Avec L’Arnaqueur, on retrouve la même thématique, l’univers du billard servant cette fois-ci de décor à une réflexion autour des notions de réussite et d’échec, que l’on peut résumer ainsi : argent ou honneur, comment mesure-t-on l’étoffe d’un champion ?

Tout est d’ailleurs parfaitement résumé dans une séquence introductive qui a le mérite de jouer sur nos attentes, dissimulant son propos amer derrière des dehors légers et badins. Eddie Felson (Paul Newman, dans l’un de ses meilleurs rôles), brillant joueur de billard, monte un petit numéro dans le seul but de soutirer de l’argent aux nigauds. Le sourire qu’il esquisse à la vue des billets facilement gagnés en dit long sur sa moralité : il vient de réussir son arnaque, mais est-il un champion pour autant ? Le ton enjoué de la séquence laisse vite la place à un univers bien plus sombre, comme dans les films noirs, comme dans Sang et or, annonçant le destin tragique de celui qui se retrouve broyé par le système capitaliste.

Cette dimension tragique, Rossen la matérialise tout de suite à l’écran à travers le premier duel opposant Fast Eddie à Minnesota Fats, la légende vivante du billard. On remarquera d’ailleurs que les surnoms donnés aux joueurs ont une vraie dimension symbolique : « fats » renvoyant, il est vrai, au surpoids du personnage mais surtout à son épaisseur morale. Il a des principes, des valeurs, une dignité, et c’est pour cela qu’il est champion. Tandis que « fast » renvoie à l’idée de rapidité, légèreté, et finalement d’inconsistance. Et c’est bien sur le plan moral que la partie va se jouer. Tandis que les heures passent, le duel s’éternise, les billets s’entassent et la gloriole monte à la tête du jeune loup qui révèle son vrai visage : ce n’est pas la victoire qui l’intéresse mais l’argent, et il en veut toujours plus. Foncièrement indécent, il ne comprend pas ce qui fait la noblesse d’un homme tel que Minnesota Fats. Il n’a ni vertu ni principe, il n’est qu’un arnaqueur, un perdant. D’ailleurs, lorsqu’on lui fait remarquer qu’il est un « loser », la baudruche se dégonfle et perd inévitablement la partie.

Bien sûr, on pourra reprocher au film une certaine facilité dans son approche allégorique ou dans sa façon d’expliciter son contenu. Mais Rossen semble avoir retenu les leçons de Sang et or, et fait preuve ici de bien plus de rigueur et de finesse. Et même si les écueils demeurent (les discours autour des notions de « winner » et de « loser », comme lors du final), Rossen investit bien mieux l’image et le regard pour soutenir son propos.

Ainsi, pour illustrer le perdant, il filme Eddie perdu dans la ville, perdu dans sa vie. Le N&B et la musique jazzy font briller les couleurs de la détresse, tandis que la largeur du cinémascope lui permet de souligner la perdition de son personnage : petit, isolé dans un coin du cadre, Eddie n’est qu’une silhouette insignifiante cherchant sa véritable place. Et il va la trouver non pas autour d’une table de jeu mais dans le regard de l’autre. C’est dans le regard de Bert Gordon, le manager de Minnesota Fats, l’archétype du capitaliste froid et cynique, qu’il se voit comme un « loser ». Mais c’est dans le regard de Sarah (étonnante Piper Laurie), une paumée comme lui, son âme sœur, qu’il découvre sa propre beauté.

La relation entre Eddie et Sarah représente le cœur de L’Arnaqueur et Rossen lui donne toute son importance en la filmant comme une partie de billard, suffocante par son aspect en huis clos, passionnante par ses rebondissements. Mais si on peut la voir comme une partie de billard, celle-ci s’avère un peu particulière car les joueurs cherchent moins à s’affronter qu’à s’entraider. On retrouve ainsi le propos politique de Sang et or mais que Rossen délivre de manière un peu plus subtile. Comme dans son film précédent, la femme sert de soutien moral, ou plus précisément de révélateur moral : c’est à son contact qu’Eddie va développer sa conscience morale, comme l’atteste la séquence du pique-nique – incontestablement la plus belle du film – dans laquelle il ouvre son cœur et exprime son attirance pour les valeurs humanistes.

Rossen exhorte alors ses congénères à la résistance dans un dernier acte où prédomine son sens du tragique. Tragique car nous sommes dans un film noir, tragique car la confrontation avec le système capitaliste sera impitoyable. Bert Gordon, à l’instar du manager véreux dans Sang et or, est un personnage peu nuancé, incarnant un système capitaliste diabolique qui assujettit le prolétaire. Il exploite ainsi Eddie sans vergogne, exigeant 75% de ses gains, contrôlant sa vie comme ses mains (Sarah qu’il écarte, les pouces d’Eddie qu’il fait briser). Comme ce fut le cas pour le boxeur incarné par John Garfield, la survie d’Eddie passe par sa capacité à résister et à sortir du système. C’est ce qu’exprime l’ultime séquence, au cours de laquelle Eddie est chassé du monde du billard tout en gagnant l’estime de Minnesota Fats.

Si la conclusion peut paraître un peu facile, on retiendra néanmoins la description pour le moins cinglante qui nous est faite du système américain et qui se trouve résumée par les mots écrits par Sarah : « Perverted, twisted, crippled ». Un propos amer qui donne toute sa force à L’Arnaqueur, contrairement à la suite que proposera Scorsese dans les années 80 (The Color of Money) qui sera insipide et sans grand intérêt.

L’Arnaqueur : Bande-Annonce

L’Arnaqueur : Fiche Technique

Réalisation : Robert Rossen
Scénario : Sidney Carroll et R. Rossen, d’après le roman de Walter Tevis paru en 1959
Photographie : Eugen Schüfftan
Musique : Kenyon Hopkins
Production : Robert Rossen
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 12 janvier 1962 (France)

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3.8

Blu-ray : La Main qui venge (Dark City) de William Dieterle avec Charlton Heston

Retour sur La Main qui venge / Dark City, film signé par William Dieterle qui a lancé la carrière hollywoodienne de Charlton Heston, ainsi que sur sa très bonne édition Blu-ray disponible chez Sidonis Calysta depuis le 17 mars.

Synopsis : Arthur Winant perd au poker une importante somme d’argent qu’il avait empruntée pour l’achat de matériel sportif pour son club. Devant cette catastrophe, il préfère se suicider. Sidney, le frère d’Arthur, un psychopathe, recherche alors les trois hommes qu’il rend responsables de cette mort, bien décidé à les tuer…

Charlton Heston, un roc en mâchoire et épaules

Dark City (on préfère ici le titre original au français) n’est pas n’importe quel film noir : il est d’abord réalisé en 1950 par William Dieterle à qui l’on doit notamment le formidable Portrait de Jennie produit par le grandiloquent producteur David O’Selznick. Et il est le long métrage qui a permis au jeune Charlton Heston (alors âgé de vingt-sept ans) de lancer sa carrière hollywoodienne.

François Guerif, spécialiste du roman noir comme du film noir, essayiste sur le cinéma et éditeur de nombreux polars, Patrick Brion, historien du cinéma, et Bertrand Tavernier, immense cinéaste et formidable érudit de cinéma, en parlent très bien dans les formidables compléments de l’édition Blu-ray. Dark City n’est pas le premier film de Charlton Heston qui a déjà joué dans deux longs métrages indépendants, alors jugés « amateurs » par Hollywood. Le film de William Dieterle, cinéaste souvent méprisé par la critique, mit sur le carreau quelques grands noms de la critique française à l’époque dont Claude Chabrol qui aurait expliqué avoir été bouche bée devant le premier long plan du film présentant un personnage marchant dans la rue, s’arrêtant ensuite pour être le témoin silencieux du saccage de son entreprise de paris. Ce sentiment de surprise est toujours d’actualité lorsque l’on découvre le film, et il est dû autant au long et judicieux plan d’introduction du personnage principal– et de son point de vue– dans un contexte urbain et narratif clairement posé- qu’à la gueule de son interprète, Charlton Heston.

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Charlton Heston, méfiant face Dean Jagger, fermé aux sentiments de Lizabeth Scott.
Paramount Pictures – Sidonis Calysta

William Dieterle, l’oublié

Avançant d’un pas sûr, cette carrure massive aux épaules bien larges et à la mâchoire carrée parfaitement dessinée s’imposait déjà aux yeux de tous comme une star. C’était hélas moins le cas du réalisateur du film, William Dieterle, aujourd’hui reconsidéré et en voie de reconnaissance. Dieterle n’était pourtant pas seulement un réalisateur-technicien faiseur de pellicule hollywoodienne. Il était aussi et surtout un narrateur qui cherchait toujours à élever le matériau de travail. Ainsi, Dark Citydont le scénario a tendance à partir dans de multiples directions parfois déconcertantes de paradoxe (la fin, suppose Brion, doit être liée au contrat de l’une des actrices), réussit notamment à passer l’épreuve du temps et d’un genre qui a déjà connu nombre de chefs d’œuvres, grâce au savoir-faire de Dieterle. Ce dernier s’amuse à éveiller  l’expressionnisme le temps de quelques scènes, et surtout crée l’une des plus belles séquences du cinéma hollywoodien avec quelques dutch plans et gros plans sur des visages terrifiants d’ombres et de lumières, montés de telle manière qu’ils semblent alors appartenir à un cosmos de monstres prêts à dévorer le pauvre Arthur Winant. Ce dernier, mis à mal dans une partie de poker truquée (voir image de couverture), est à bout de souffle. Il n’est plus que chair à l’âme en extinction, dont la flamme de la vie prendra fin au fur et à mesure qu’il signera son chèque devant les visages de ses avides tortionnaires de jeu. Et même lorsque le film se retrouve à naviguer dans les eaux de l’épouvante puis de la romance malheureuse, William Dieterle réussit à nous tenir en haleine grâce à d’autres formidables dispositifs filmiques : on pense notamment au fait que le tueur soit plus grand et massif que Heston, et qu’il est d’abord présenté comme une créature monstrueuse dont les gros plans sur la main évoquent celle du maudit M.

Ainsi, sans être un grand métrage du genre, ni même un film pleinement réussi, Dark City réussit à tirer son épingle du jeu grâce aux talents qui s’y animent, Charlton Heston – accompagné quelques formidables seconds rôles comme Jack Webb (Joe Friday dans Dragnet – 1967-1970), Harry Morgan (autre acteur principal de Dragnet) & Lizabeth Scott – et William Dieterle.

Ci-dessous, un extrait de la première moitié de la partie de poker qui mettre à mal la vie d’Arthur Winant.

Dark HD City

la-main-qui-venge-dark-city-hal-wallis-charlton-heston-visuel-du-blu-ray-sidonis-calystaDark City est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée. S’il est globalement correct, le master du film est toutefois inégal. Datant de 2012 (voir ses premières éditions chez Olive Films outre-Atlantique), il alterne entre trois niveaux : le formidable, au piqué, à la stabilité et la gestion du grain exemplaires ; le correct, avec un déficit de contraste et une définition un peu moins précise ; et de temps à autre, le médiocre, avec des séquences nocturnes cramées et surtout une instabilité tellement importante que se manifeste une distorsion de l’image bien visible telle qu’on peut l’observer dans la scène de rencontre chez la veuve Winant à environ 1h00 du film. Il y a cependant peu à dire du côté de la bande originale sonore, impeccable à quelques plans près où elle se révèle plus étouffée. La VF a cependant subi le poids des âges : les voix sont étouffées, les effets sonores sont inaudibles, et la bande originale musicale tend facilement à saturer. On peut aussi entendre tout au long du film du bruit sonore.

Quant aux compléments, Sidonis Calysta a soigné son édition en produisant et présentant trois interviews. Il ne s’agit, comme noté en première partie, pas de quelques obscurs commentateurs de cinéma puisqu’ils ont pris le temps de questionner Patrick Brion, François Guérif et Bertrand Tavernier. Ces entretiens, présentés en HD, durent respectivement (environ) huit, six et dix-huit minutes. Enfin on note la présence de la bande-annonce en SD.

Bande-annonce – Dark City / La Main qui venge (1950)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD-50 – 1080p HD – 16/9 – 1.33 :1 – Images : Noir et Blanc – Audio : Anglais et Français Mono restaurées 2.0 – Sous-titres français – Durée : 93 min – Etats-Unis – 1950

COMPLÉMENTS

Présentations du film par François Guérif, Patrick Brion et Bertrand Tavernier Bande-annonce originale

Sortie le 17 mars 2020 – Prix indicatif public : 19,99€

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4

La Ronde, de Max Ophüls : le tourbillon de l’amour, en version restaurée chez Carlotta

La Ronde de Max Ophüls ressortait en février dernier en Blu-Ray et DVD chez Carlotta dans sa nouvelle restauration, de quoi redécouvrir l’une des œuvres phares du réalisateur français.

Synopsis : Un narrateur, le « meneur de jeu », présente une série d’histoires tournant autour de rencontres amoureuses ou « galantes ». La « ronde » passe de la prostituée au soldat, du soldat à la femme de chambre, de la femme de chambre au fils de famille, de celui-ci à Emma, la dame mariée, d’Emma à Charles son mari, de Charles à la grisette Anna qui tend la main au poète, qui l’abandonne pour la comédienne qui ne résiste pas au comte, lequel, retournant s’encanailler avec la prostituée, boucle le cercle.

Jeux d’illusionniste

La Ronde est peut-être le film le plus connu de Max Ophüls : il signe avant tout son grand retour en France, après son exil américain en 1940 ; il réunit ensuite un casting ahurissant (Simone Signoret, Serge Reggiani, Danielle Darrieux, Simone Simon, etc.) ; il obtient, enfin, le BAFTA du meilleur film en 1952. Adapté de la pièce d’Arthur Schnitzler, La Ronde est on ne peut plus théâtral. Par sa thématique d’abord : l’amour impossible, frustré et en fuite, entre une ribambelle de personnages qui aiment tous quelqu’un de différent, sans être aimé en retour. On se croirait chez Racine, à la façon d’Andromaque ; la politique, l’héroïsme et le tragique en moins, le comique et la légèreté en plus. Mais non sans une touche de cynisme – nous y reviendrons. Les décors, puis l’unité de lieu et de temps de chaque saynète, eux aussi, relèvent du théâtre. Mais Ophüls ne fait pas du théâtre : il fait du cinéma. Et le montage, ainsi que sa caméra, briseront codes et unités pour jouir de toutes les possibilités du médium : faire voyager dans le temps et l’espace en une simple transition, voire au cours d’un même travelling, en seulement quelques pas ; créer l’illusion, la magie, et suspendre l’incrédulité.

En ce sens, la scène d’introduction est tout simplement magistrale. De manière générale, ce sont l’ouverture et la fermeture, ainsi que les transitions entre chaque histoire, qui font la saveur et la virtuosité de La Ronde. C’est au cours de celles-ci que le rôle phare du conteur, narrateur-prestidigitateur et double du cinéaste, déploie son arsenal poétique et philosophique. Incarné avec une élégance aristocratique par Anton Walbrook, à la fois bienveillant et malicieux, guidant les personnages autant qu’il s’amuse à le perdre, il fait inévitablement penser au chat de Cheshire des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Comme lui, il s’immisce dans chaque tableau, fondu dans le décor, déguisé pour mieux interagir avec les passants et s’assurer du bon déroulement de sa mise en scène. Lors de l’ouverture, donc, il s’adresse directement au spectateur tout en déambulant d’une scène de théâtre à des décors en carton-pâte autour desquels sont visibles projecteurs, perches et câbles en tous genres. Il questionne son rapport à l’image, à la narration, à la vérité et la fiction, et lui annonce le tour de magie à venir – et le destin de ses personnages, marionnettes qu’il animera tour à tour.

« Et moi, qui suis-je dans cette histoire ? […] Je suis l’incarnation de votre désir ; de votre désir de tout connaître. Les hommes ne connaissent jamais qu’une partie de la réalité. Et pourquoi ? Parce qu’ils ne voient qu’un seul aspect des choses… Moi, je les vois tous, parce que je vois en rond ! »

Pour mettre en scène cette ronde annoncée, Ophüls fait preuve d’une double virtuosité : virtuosité de la caméra et virtuosité de la dramaturgie. L’on passe ainsi du point de vue d’un personnage à un autre, le premier s’évanouissant à l’arrivée du deuxième, pour une constante impression paradoxale de fluidité et de fragmentation : là où le conteur annonce chaque nouvelle saynète à venir, ouvrant et clôturant ses sous-récits – parfois même aidé d’un clap de réalisateur de cinéma –, les personnages, eux, demeurent en perpétuelle transition entre deux mondes, assurant leur continuité. Comme si l’amour, ou tout simplement la vie sentimentale, qui se balade de personnage en personnage, de scène en scène, transcendait toute tentative cinématographique de rupture (jusqu’à une scène de mise en abîme où le conteur découpe une bobine de film, au motif de la censure). Toutes les saynètes ne sont pas d’égale qualité, rythmiquement et en termes d’écriture. Certaines paraissent trop vite expédiées quand d’autres s’étalent un peu en longueur. Mais c’est, dans l’ensemble, remarquablement homogène dans l’excellence.

L’amour, toujours

Pour animer la ronde, pour faire fonctionner la machinerie du carrousel, une seule huile : l’amour. L’amour est comme une énergie indépendante et volatile qui traverse, un par un, ces pantins incapables de la retenir. Se dessine alors une double gradation : à l’ascension sociale que les personnages successifs permettent (de la prostituée à l’aristocratie) répond parallèlement une ascension dans l’intensité et la complexité du sentiment amoureux. De la simple passe nocturne au flirt d’un soir au bal du coin, avant l’adultère, la fascination, l’ennui, la vie de couple, etc. Les responsabilités des personnages sont de plus en plus lourdes, mais le résultat demeure le même : tous recherchent la nouveauté aux dépens de la pérennité. Triomphent ainsi le plaisir charnel, la jouissance, le désir, l’interdit, le secret, le libertinage, le romantisme désabusé, sur la stabilité de la cellule maritale.

Des choses très modernes, en somme. En effet, ce ne sont, à peu de choses près, que des couples impromptus qui s’adonnent aux plaisirs de la chair dans des lieux tout aussi inopportuns. Mais rien n’est jamais montré, bien sûr. Là n’est pas l’intérêt. Et ces ellipses suggèrent d’autant plus la vacuité de l’acte sexuel pour ces êtres dont la satisfaction des corps ne fait qu’insatisfaire un peu plus les cœurs. Parfois, Ophüls montre clairement que désirs et fantasmes prennent le pas sur l’amour pur et véritable, et la clé de sa dramaturgie se trouve dans l’éternel décalage qui sépare ses personnages, tel un gouffre infranchissable. Dans chaque scène, le plus « ancien » (c’est-à-dire, celui déjà présent dans la scène précédente), voué à disparaître, est toujours celui qui vit le moment avec le plus de passion, quand l’autre est encore plein de retenu, fantomatique. Ce dernier ne vit jamais vraiment l’instant, et semble perpétuellement attiré vers l’extérieur, vers la scène suivante – avant de devenir, à son tour, le personnage délaissé par le nouveau venu, ayant alors pris sa place d’insatisfait sur le départ. Et ainsi de suite. Le soldat délaisse la prostituée pour la femme de chambre, le jeune homme délaisse la femme de chambre pour la femme mariée, etc., etc. De cette ronde infernale émerge un sentiment d’éternelle frustration, et une vision assez noire des relations humaines : un même moment n’est jamais vécu avec autant d’intensité par deux personnes, l’amour n’est jamais réciproque, et chaque individu s’épuise dans cette fuite en avant circulaire. Et lorsqu’un amour semble fonctionner – entre le jeune homme et la femme mariée, par exemple –, le carrousel du conteur s’enraye, la ronde se brise, le cycle éternel des sentiments humains se fige. Que faut-il en conclure de la vision du cinéaste ? Est-ce là une conception cynique de l’amour ? Un parti-pris à double-tranchant qui fait d’un côté la poésie douce-amère du métrage et de l’autre sa limite émotionnelle, notamment vis-à-vis des personnages qui sonnent parfois un peu creux, car, par essence, « de passage ». Mais il n’y a que sur les chefs-d’œuvres qu’il est possible de pinailler de la sorte, rassurons-nous.

Dans cette comédie d’une légèreté confondante, Ophüls constate l’évanescence des sentiments. Le monde en marche est un monde où l’amour arrive et passe, surgit au détour d’une ruelle et claque la porte sans crier gare. Pas de temps pour la stabilité, pas de temps pour les seconds rendez-vous, pas de retrouvailles, pas de retour en arrière ni d’arrêt sur le présent. Dans Jules & Jim de Truffaut, Jeanne Moreau chantait « Le tourbillon de la vie » ; dans La Ronde d’Ophüls, le conteur chante le cycle des saisons, de l’eau et de la nature. Un éternel retour où les âmes errent en s’accrochant à des sentiments sans prise, et où les transitions, les irrémédiables passages et renouvellements, sont les véritables moments présents dont nous ne savons que trop peu profiter – et où se niche l’amour dans sa simplicité et sa vérité.

Qualité de la présente édition :

Visuellement, le film est superbe, la copie restaurée offrant une image granuleuse du plus bel effet. La version proposée est d’une heure et trente-trois minutes, visiblement plus longue de 5 à 10 minutes par rapport à certaines versions que l’on peut trouver sur le net ou en DVD, d’habitude. Mais difficile de savoir si ce sont des scènes rajoutées ou simplement la fréquence d’images par seconde qui, modulée lors de la restauration, rallonge la durée totale du film. Du côté des suppléments, le tour est vite fait : rien du tout, hormis une bande-annonce… C’est tout de même dommage, tant il y aurait eu à écouter de la part de spécialistes.

Versions :
– Française – DTS-HD Master Audio 1.0
– Audiodescription – Dolby Digital 2.0
– Sous-titrée – Sourds et malentendants

Suppléments :
– Bande-annonce
– Crédits

Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux femmes de l’ombre

Pour ce cycle sur les rôles secondaires, il semble intéressant d’étudier le cas de deux actrices dont le nom vous est peut-être inconnu, mais dont le visage ou le rôle incarné vous rafraîchira la mémoire. Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux comédiennes aux carrières très opposées mais qui ont en commun d’avoir jusqu’à présent mené de front une carrière brillante en ne jouant exclusivement que des seconds rôles.

Certains acteurs (actrices) passent leur carrière a l’ombre des projecteurs, et pourtant ils où elles parviennent a briller aussi fort que les grands noms de l’affiche. Alors qu’ils ou elles enchaînent que des rôles secondaires, voire tertiaires, cela ne les empêche pas de travailler auprès de grands réalisateurs et réalisatrices, dans des films cultes et gagner même des récompenses.

Maggie Smith, la matriarche snob et drôle

A 85 ans, l’actrice Maggie Smith n’est plus à révéler. Pourtant, elle fait partie de ces grandes actrices, avant tout connues pour leurs rôles secondaires a l’écran. C’est au théâtre, là où elle a commencé sa carrière, qu’elle est davantage sur le devant de la scène. Elle reste considérée comme une des plus prolifiques et talentueuses actrices britanniques au vu de son interminable filmographie et de l’éclectisme de ses rôles, mêmes secondaires.

Si la vieillesse fait peur à la majorité des actrices, ça n’a jamais été un soucis pour Maggie Smith et bien au contraire. C’est en sa qualité de femme âgée qu’elle obtient ses rôles les plus reconnus. Sur le grand écran, le public la reconnaît sous le trait de la mythique professeure McGonagall au sein de la saga Harry Potter. Quant au petit écran, c’est dans la célèbre série britannique Downton Abbey, que Maggie Smith incarne merveilleusement la comtesse Violet Crawley. Rôle qui lui vaudra un Golden Globe et deux Emmys.

Au fil de sa carrière, elle est surtout reconnue en tant que comédienne de théâtre, pour ses performances classiques et littéraires. Une image british qui lui colle à la peau dans des rôles récurrents de femme froide et autoritaire ou de grand-mère exigeante et snobe. Mais plus tard, pour casser cette image rigide, elle joue dans des comédies satiriques comme Quartet (2012), Indian Palace (2012), My OLd Lady (2014) et The Lady in the Van (2015).

Maggie Smith n’est donc pas une actrice qui a souffert de ses seconds rôles au cinéma car elle a longtemps été récompensée pour ses différentes performances. Elle gagne un oscar pour California Hotel, un Golden Globe pour Chambre avec vue, ainsi qu’un BAFA pour Un Thé avec Mussolini. Tous, résultant de ses performances dans ses rôles secondaires féminins. Une actrice qui sait plus que briller dans l’ombre.

Chloë Sevigny, belle et creepy

Blonde et svelte, l’actrice n’a rien à envier aux autres Margot Robbie, Elle Fanning ou Amanda Seyfried. Si ce n’est pas une question de physique, on pourrait s’interroger sur ce choix de carrière centrée sur des seconds rôles. Serait-ce une question d’opportunité ? Très peu probable quand on sait que l’actrice commence sa carrière avec brio. Graâce a son petit ami de l’époque, qui s’avère être aussi scénariste et ami proche de Larry Clarke, elle obtient un rôle pour le film très controversé KIDS. Grace au film Boys don’t Cry de Kimberley Pierce, elle obtient le rôle qui la révélera et lui vaudra d’être fortement récompensée auprès de divers cérémonies et festivals, dont l’oscar et le golden globe dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle.

A partir de là, sa carrière se centre sur les films indépendant américains, à la fois très critique mais dont les rôles lui permettent d’expérimenter son jeu d’actrice. On la voit donc apparaître dans des drames très sombres comme Zodiac de David Fincher, American Psycho de Mary Harron, et Dogville de Lars von Trier, mais aussi des films plus légers et atypiques comme Melinda et Melinda de Woody Allen ou encore Broken Flowers de Jim Jarmusch.

Au vu des noms des réalisateurs.ices pour lesquel.le.s elle a interprété ses rôles secondaires, Chloé Sevigny s’engage dans un film davantage par intérêt personnel que pour se mettre en avant. Encore récemment, elle apparaissait en tant qu’officier dans le film de Jim Jarmusch qui faisait l’ouverture de Cannes, The Dead Don’t Die. Un rôle assez mineure et peu reluisant, mais qui semblait plus être une question de loyauté auprès du réalisateur.

En outre le cinéma, elle persiste à jouer des rôles secondaires dans le milieu des séries. Ce qui ne l’empêche pas d’être récompensée pour son rôle dans Big Love, grâce auquel elle obtient le Golden Globe de Meilleure actrice dans un second rôle dans une série. Elle se fait également particulièrement remarquer en 2012 pour son rôle de tueuse a gage transgenre dans Hit and Miss en 2012. Puis on la retrouve également dans des séries comiques (Louie, Portlandia, The Mindy Project, Russian Roulette), horrifiques (American Horror Story) et dramatiques (Bloodline, The Act, Those Who KIll).

Malgré sa multitude de rôles secondaires, sa carrière reste impressionnante. Chloë Sevigny s’est démarquée pour ses choix de carrière dans des projets et auprès de réalisateurs (réalisatrices) très hors-normes. Alors même si ses rôles sont parfois qualifiés de mauvais, l’actrice s’en tient à ses convictions artistiques. C’est donc l’intégrité de Chloé Sevigny qui a fait d’elle une aussi bonne interprète de rôles secondaires.

Une carrière au second plan ?

Ces deux actrices nous montrent que parfois être seconde n’est pas à plaindre. Leurs noms ne sont peut-être pas inscrits en lettres capitales sur l’affiche, mais elles ont réussi a marquer l’esprit du public. Par leur visage, leur performance unique et surtout leurs choix de films, elles ont su se démarquer. En prenant ainsi le risque de bâtir une carrière autour des seconds rôles, ces actrices ont façonné leur place à leur manière dans l’histoire du cinéma.

« Vampyr » : un cauchemar signé Dreyer

L’éditeur MK2 ressort en DVD le Vampyr de Carl Theodor Dreyer. Ce conte cauchemardesque s’inscrit aux balbutiements du cinéma parlant. Surtout, il prend place, aux côtés du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (1922) et du Dracula de Tod Browning (1931), parmi les classiques vampiriques pré-Universal et Hammer.

Vampyr est une adaptation libre de deux nouvelles de Sheridan Le Fanu : Carmilla et L’Auberge du dragon volant. D’emblée, le film se distingue par une parenté évidente avec le rêve. Les dialogues sont réduits à leur portion congrue et la surexposition lumineuse donne aux images un caractère quasi irréel. Carl Theodor Dreyer fait montre, dans ce petit film, d’une authentique science du cadre et de conceptions graphiques très élaborées : les ombres, les décors, les accessoires y détiennent une importance capitale et contribuent à une composition des plans méthodiquement ordonnée.

Le pitch est relativement simple : un homme nommé Allan Gray s’installe dans l’auberge d’un petit village et reçoit bientôt une visite inattendue. Un vieillard lui confie un grimoire sur le vampirisme. Il s’agit d’un mal mystérieux, auquel notre héros devra bientôt se frotter. Ce postulat permet à Dreyer de creuser plus avant la symbolique chrétienne : résurrection, dichotomie entre le bien et le mal, rédemption se trouvent en effet au frontispice de Vampyr. Des images symboliques viennent par ailleurs marquer le travail de Dreyer : le faucheur, le passeur, la blancheur purificatrice de la farine ou les mécanismes dentelés du moulin constituent autant de motifs à double fond. Si le long métrage n’a rien de psychologisant, c’est avant tout pour mieux se ranger parmi les contes cauchemardesques, dont les jalons semblent s’y épanouir : un voyage risqué, un village maudit, un livre sacré, des mises à mort iconiques…

Techniquement, Vampyr est proprement bluffant. Dreyer nous gratifie d’une caméra ultra-mobile, de surimpressions, de jeux d’ombres, de travellings et même d’une somptueuse séquence en contre-plongée et vue subjective, où le spectateur est appelé à épouser le point de vue d’un mort dans son cercueil. Voilée et surexposée, la photographie de Rudolph Maté possède une portée onirique idoine. Quant aux personnages, ahuris, séminaux ou à contre-emploi, campés par des amateurs (si ce n’est Maurice Schutz et Sybille Schmitz), ils confèrent tous un charme discret au métrage. En définitive, si Vampyr fut un échec commercial, il n’en demeure pas moins, plus de quatre-vingt années plus tard, un film emblématique du cinéma vampirique et l’un des chefs-d’œuvre personnels de Carl Theodor Dreyer.

BONUS & TECHNIQUE

Naturellement, actant que l’on se trouve devant un long métrage de 1932, on ne pouvait s’attendre à une image parfaitement propre et stable. Poussières, griffes ou effets de papillonnage étaient inévitables et nous paraissent par conséquent compréhensibles.

Les bonus comprennent deux analyses de film. L’une (16′) est signée Patrick Zeyen, cinéaste et écrivain, tandis qu’on doit l’autre (19′) à Arnaud des Pallières, également cinéaste. Ces deux évocations de Vampyr sont en tous points passionnantes et reviennent sur la symbolique chrétienne, la technique, les séquences-clés ou l’imagerie du film. Deux autres suppléments, certes plus chiches, viennent agrémenter le DVD : des séquences censurées (6′) et un bref entretien de Dreyer (5′) au cours duquel il s’épanche sur son film.

1932 – 70′ – Noir et Blanc – 1.33 – son Dolby Digital Dual Mono – VOSTF

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4

La Plateforme : le confinement selon Netflix

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia est un peu considéré comme le film sensation de cette dernière semaine, tout juste sorti sur Netflix. En cette période de confinement et de fermeture des salles de cinéma, l’oeuvre prend alors une toute autre résonance à défaut d’être de grande ampleur. 

Affublé d’un high concept prometteur qui aurait largement pu s’écrouler sous les multiples influences du genre, notamment avec l’omniprésence de celles de Cube et de Saw, La Plateforme se démarque tout de même par sa faculté à aller droit au but et à observer avec âpreté une nature humaine qui se détériore au fil des obstacles. L’oeuvre de Galder Gaztelu-Urrutia fonctionne avec un canevas programmatique autour du personnage de Goreng : dans un bâtiment inconnu appelé « la fosse », deux personnes sont « enfermées » à chaque étage d’un bâtiment, entre 4 murs et rien d’autre à leur portée mis à part un lit chacun, un lavabo et une vue sur ceux de l’étage du dessous et du dessus. Une plateforme pleine de nourriture descend à chaque étage pendant un court laps de temps et plus la plateforme descend aux niveaux inférieurs, moins les personnes auront à manger. Quitte à ne plus en avoir pour certains. Tous les mois, chaque duo change de niveaux de manière aléatoire et verra alors sa souffrance alourdie ou diminuée. 

Avec ce postulat de base, de nombreuses références nous viennent en tête pour ce film qui va alors tenter de mélanger un discours social palpable et un cinéma horrifique abrasif. Derrière cette tentative de portraitisation de la  lutte des classes, qui a comme objectif premier,celui de dessiner la hiérarchie sociale par le prisme de la verticalité, La Plateforme qui bien évidemment, avec ses faux airs de Snowpiercer de Bong Joon Ho mais aussi et surtout de High Rise de Ben Weathley, tente de pousser au maximum son récit composé de deux versants qui s’accommodent l’un de l’autre avec plus ou moins de facilité. 

Le premier aspect porte alors sur le discours engagé et féroce autour de la lutte des classes. Scénario qui s’appesantit sur une étude globale de la mécanisation et des rouages glaçants de « La fosse », visant alors à construire et déconstruire l’éventail pervers et discriminant de tout un système où la violence amène la violence. Un système qui, dans le même temps et de manière logique, ne fait que bâtir une injustice sociétale au profit des privilèges de ceux d’en haut, laissant alors les miettes et la merde à ceux d’en bas. Le tout dans une démesure déshumanisante où solidarité se bat contre « la merde » des autres. Et de facto, Galder Gaztelu-Urrutia arrive parfaitement à dessiner les contours de son diagnostic global, quoiqu’un peu frêle, mais agile, en laissant beaucoup de questions en suspens pour tourner son regard vers ce qui fait la force du film : la responsabilité de chacun, la folie humaine et les choix de tous. 

Car, un peu comme tous les films de nos jours qui essayent de se réapproprier l’intelligence artificielle, ce n’est pas La Plateforme qui va réinventer ou révolutionner le film social ou la schématisation autoritariste de nos sociétés. Ça serait trop facile de voir en cette oeuvre, le renouveau d’un genre et la réactualisation d’un discours visible de tout temps. Cependant, c’est lorsque La Plateforme tourne autour du cinéma horrifique et du survival gore et crasseux que le film trouve sa meilleure tournure. Avec sa courte durée, le trame narrative ne s’acoquine pas à de long discours et grandes phases théoriques ou théologiques mais passe par les chemins de traverse visuels poisseux et les codes du cinéma de genre pour accentuer sa férocité sur l’aspect survival, et les différents boucliers que chacun va utiliser pour se battre contre la mort et la faim : cannibalisme, meurtre, suicide, éviscération d’animaux etc. 

Suivant les niveaux, Goreng aura différents compagnons de « niveaux » et verra en eux une symbolique qui leur est propre : celle de la survie individuelle pour le premier, la tentative d’une solidarité responsable pour la seconde et le changement du système par le biais de l’iconisation et la puissance du message pour le dernier. Savoir se défendre, dévier ou non de sa morale, tomber dans la folie ou continuer à raisonner par une logique civilisée ou primitive, penser pour soi ou pour l’autre, tous ces questionnements définiront le parcours sanguinolent de Goreng, dans une oeuvre qui arrive à point nommé, et se finissant sous le tumulte des interprétations, où même le moindre cheveu ne saurait sans doute pas faire balbutier la mécanique du système.  

Bande Annonce – La Plateforme

Synopsis : Deux personnes par niveau. Un nombre inconnu de niveaux. Une plate-forme avec de la nourriture pour tous. Êtes-vous de ceux qui pensent trop quand ils sont en haut ? Ou de ceux qui sont impuissants quand ils sont en bas ? Si vous le découvrez trop tard, vous laisserez La Plate-forme (El Hoyo) en vie.

Fiche Technique – La Plateforme

Réalisatrice : Galder Gaztelu-Urrutia
Scénario : Pedro Rivero
Compositrice : Aranzazu Calleja
Sociétés de distribution : Netflix France
Durée : 1h34 minutes
Genre: Horreur
Date de sortie :  20 mars 2020

 

Note des lecteurs44 Notes
3

Le bien et le mal chez Miyazaki : tourment sans-visage et liberté nécessaire

« Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes  » disait Rosa Luxemburg. Miyazaki, lui, fait trembler les chaînes jusqu’à ce qu’elles deviennent assourdissantes. Dans ses œuvres, personne n’est fondamentalement mauvais. Mais il y a ceux qui sont libres et ceux qui ne le sont pas. Et pour tous, le mal est sans-visage.

Le bien et le mal ? Notions troubles évidemment que les auteurs n’ont jamais cessé d’interroger. Mais il y a dans les longs-métrages d’animation une essentialisation de ces notions qui se caractérisent de manière vive dans les coups de crayon. Pensez à l’apparence de la sorcière horrible de Blanche-Neige ou la terrible Yubaba dans Le Voyage de Chihiro. Le vil Jafar d’Aladdin, le cicatrisé Scar du Roi Lion ou le sanglier possédé de Mononoké. Généralement, quand on est méchant… ça se voit ! Ici, la comparaison entre les œuvres d’animation de Disney et celles de Ghibli (et plus précisément Miyazaki) n’est pas anodine. Pendant longtemps, le studio américain a pris le mal au pied de la lettre pour offrir des fables universelles mais résolument manichéennes. Au même moment, Hayao Miyazaki décidait d’explorer les ténèbres sans jamais oublier que la lumière peut y surgir. En 1988 déjà, Totoro, sous une apparence presque monstrueuse, ne s’avérait n’être qu’un géant inoffensif. Un an plus tard, le réalisateur japonais proposait avec Kiki la petite sorcière le quotidien d’une héroïne magique sans que jamais un ennemi ou une prophétie ne viennent à son encontre. Au sein de ces deux œuvres, Miyazaki disrupte un genre qui était en train de se codifier pour offrir des films dénués de dualité entre le bien et le mal. Qui pourrait citer un méchant dans Mon Voisin Totoro ? Il y a bien un mal dans le film : le cancer de la mère des deux jeunes filles. Mais la maladie apparaît comme une tension contre laquelle on ne peut rien faire. Le poids du monde ne pèse à aucun moment sur les filles. Elles sont enfants. Et comme enfants, elles ne peuvent lutter contre les obstacles du monde adulte mais elles s’avèrent bien plus puissantes quand il s’agit de s’évader, rêver et vivre des aventures autour de la maison.

L’homme et le cochon

Miyazaki place les obstacles à la hauteur de ses personnages. A aucun moment Mei et Satsuki n’avaient besoin de combattre de terribles créatures dans la forêt pour grandir. De son côté, la nouvelle vie de Kiki représente bien des aléas pour que ne vienne s’y glisser une confrontation contre le mal absolu. Et c’est là qu’on reconnait le véritable travail d’auteur de Miyazaki : tout est concentré autour des personnages, leur caractère et le sens de leurs actions. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’on ne retrouve aucun antagoniste ou aucune forme de mal dans les films du réalisateur. Les apparences sont parfois trompeuses. Dans Porco Rosso, un pilote transformé en cochon est au cinéma. Il regarde un dessin-animé où l’on voit un personnage héroïque, au design très similaire du Mickey des années 20, envoyer valdinguer un méchant cochon.  Dans le dessin animé, c’est ce simili-Mickey le héros. Mais dans le film, le héros c’est le cochon. C’est lui le résistant, lui qu’on admire. L’apparence joue contre le personnage mais il s’avère être celui avec les valeurs les plus nobles. « Je préfère être un cochon décadent plutôt qu’un fasciste » finit-il par dire dans cette salle de cinéma. D’ailleurs, les stupides pirates de l’air ne sont même pas de terribles adversaires. Ils sont prêts à changer d’avis dès lors que la situation leur est expliquée clairement. La confrontation entre Curtis et Porco est traitée avec amusement et légèreté. Ils sont ennemis, oui. Mais aucun n’est deux n’est fondamentalement vil. Peut-être sont-ils juste un peu bêtes.. Mais il y a tout de même des ténèbres que le réalisateur a à cœur de traiter. Prenons le sublime Voyage de Chihiro. Qui en est l’ennemi ? A priori, on répond tous en cœur Yubaba. Rappelez-vous cette sorcière terrifiante à la tête gigantesque. Curieux mélange entre la Reine de Cœur du pays des merveilles et la créature russe Baba Yaga, elle est la patronne redoutable d’un établissement de bains publics. C’est elle qui transforme les parents de la petite Chihiro en cochons (décidément), elle qui prive tous les employés d’un nom et d’une identité. Est-ce son apparence qui fait d’elle une être terrible ? Non. Sa jumelle Zeniba est une sorcière bienveillante et isolée du monde.Encore une fois, nous en revenons aux personnages et aux sens de leurs actes. Chez Miyazaki, ce ne sont jamais les apparences ou les étiquettes qui conditionnent un personnage. A priori, le Sans-Visage n’a pour ambition que de dévorer tout ce qui passe sous son passage. Il porte un masque de nô qui symbolise la dissimulation de soi et la confusion d’identité dans le théâtre traditionnel japonais. Dans le film, sa folie sera terrible car, animé d’un appétit gargantuesque, il sèmera le trouble dans les bains publics. Mais Chihiro décide de voir en lui plus qu’un fantôme démoniaque. Elle lui fera confiance et l’emmènera vers un havre de paix chez Zeniba. Pour tous les employés du bain, Yubaba est complètement intransigeante. Mais face à son bébé (géant), elle devient une mère complètement protectrice et dépassée. Bébé qui sous ses airs capricieux deviendra plus responsable et courageux au cours de l’aventure. Le tourmenté et ténébreux Haku, dont on comprend des actes passés discutables, trouvera la paix lorsqu’il découvrira son identité profonde : celle d’un esprit de la rivière. Car ce que dénonce Miyazaki ce n’est ni l’homme de main douteux, ni l’étrange créature, ni la méchante sorcière. Ce qu’il pointe du doigt, c’est un système qui, dans une célébration de l’argent et de la consommation, invisibilise et détruit peu à peu ses victimes. Dans les bains de Yubaba, tous sont privés de noms et d’identité. L’évasion pour Chihiro n’est possible que lorsqu’elle arrive à reconnaître ses parents transformés parmi une pléthore de cochons. Les apparences, toujours les apparences… Mais ses parents n’y sont pas et elle le sait. Elle refuse de se prêter à ce jeu d’étiquettes et de cases. Quand elle dit non au Sans-Visage, qui lui propose richesses et gourmandises, elle dit non à un système basé sur l’accumulation et le profit. Non, Chihiro ne se laissera pas oublier.

Briser les chaînes

C’est à travers la liberté et la découverte d’un ailleurs, d’un autre-vivre, que Miyazaki offre une rédemption à ses personnages. « Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes  » disait Rosa Luxemburg. Alors le réalisateur japonais fait trembler les chaînes pour qu’elles soient plus bruyantes et visibles. Pour ses personnages oui, mais pour les spectateurs aussi… Le fond du message n’étant pas que le mal n’existe pas, mais qu’on peut le sauver. Le poète autrichien Rainer Maria Rilke écrivait « Let everything happen to you. Beauty and terror. Just keep going. No feeling is final. » C’est une logique que le réalisateur intègre à ses personnages, aucun mal n’est définitif. A toute forme de maux, il y a un remède. Dans Princesse Mononoké, cette idée est à prendre au pied de la lettre. Un malheur semble affecter les créatures de la forêt. Les animaux se transforment en monstres déchaînés. La source de cette situation semble d’ordre naturelle. Tout le long du film Miyazaki oppose des groupes différents du vivant : Ashitaka, les sangliers, Dame Eboshi et son armée, San, le Dieu-Cerf.. Difficile de comprendre qui sont les gentils et les méchants… Mais en faisant cela, Miyazaki propose un pamphlet écologiste d’une complexité rare. Traditionalisme, progressisme, industrialisation, naturalisme… De nombreux concepts de pensées s’affrontent dans le film mais n’apportent que du sang. Chacun a son tour incarne le mal. Le Dieu-Cerf, décapité, devient une masse informe et destructrice. Est-elle malintentionnée ou simplement le résultat d’un bousculement de l’ordre naturel ? Dans Princesse Mononoké, personne n’est méchant… ou plutôt tout le monde l’est. Les sangliers qui ont cédé à la violence et la fierté, Dame Eboshi qui dégrade la nature pour le bien de ses habitants, San qui ne se guide que par la colère..  Au milieu de ça, Ashitaka agit comme un agent du bien essayant de faire communiquer ces mondes a priori distincts. Tout au long de l’histoire, tous apprendront une réalité qui les dépasse, dépassant progressivement les idées préconçues qu’ils avaient sur les autres. Le film plaide pour une acceptation des autres et un équilibre entre le monde naturel et le monde des hommes. La plus grande réussite de Miyazaki est de traiter ses personnages au même niveau que ses spectateurs. Nous sommes les employés de l’établissement de bains qu’il veut libérer, les êtres de la forêt dont il guérit les maux, les monstres dont les apparences ne comptent pas. Le mal chez Miyazaki, c’est celui qui contamine nos sociétés, celui que nous pouvons combattre. L’individualisme, le rejet de l’autre, l’appropriation, l’égoïsme, le repli de soi… Et le bien dans tout ça ? Il n’a jamais été aussi vivant que dans ces films. Tout le monde peut être sauvé, chaque acte compte. Mais pour sûr, rien ne se fait seul. C’est évidemment Miyazaki qui résume le mieux sa propre démarche : « Ce que j’ai appris, et qui est au fond le plus important, c’est qu’il faut toujours montrer aux enfants que c’est une très bonne chose qu’ils fassent partie de ce monde, qu’ils soient parmi nous. Il ne faut jamais introduire auprès d’eux la moindre notion de désespoir. Même dans le cas d’un film aussi tragique que le Tombeau des lucioles : oui, les petits personnages du film vont mourir, mais ils auront auparavant fait de leur mieux, et c’est cela qui compte. » Alors ne désespérons et faisons de notre mieux.

Feud Saison 1 : Bette and Joan. Une pépite à ne pas rater

Feud retrace le destin de deux grandes actrices : Bettes Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1905-1977). Nous faisons un retour sur une époque : 1962 et une critique sur le machisme, la misogynie et l’âgisme. Quelle a été la réception de Feud après sa diffusion ? Et pour terminer quelques mots à propos du fameux procès que Olivia de Havilland intenta sur la série à 101 ans et sur son personnage interprétée par Catherine Zeta-Jones…

Bette Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1905-1977) sont les deux grandes actrices de l’âge d’or d’Hollywood. Malheureusement, passée la cinquantaine dans les années 1960, elles sont considérées comme dépassées et n’ont plus de rôles à jouer. Feud montre que si la rivalité existait entre ces deux actrices, c’était aussi sans doute parce que toutes deux, femmes et actrices, ont dû se battre encore et toujours se battre au sein de la société et de la production cinématographique de leur époque pour montrer qu’elles valaient encore quelque chose.

Feud : une série sur une époque

Feud est une série québécoise créée par Ryan Murphy (Nip/Tuck, Glee) en 2017. Feud signifie rivalité et se déroule en huit épisodes de 42 minutes. Il s’agit bien tout au long de la mini-série d’illustrer cette jalousie entre les deux actrices qui est née très tôt (à partir des années 1930). Cette rivalité va se montrer dans toute sa splendeur pour le film de leur retour Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, dans les  personnages incarnés de façon magistrale par Susan Sarandon qui nous fait une Bette Davis terrible et terrifiante et une Jessica Lange implacable aussi bien dans le milieu professionnel que dans le domaine personnel.

Feud souligne les problèmes de société auxquelles les deux actrices étaient confrontées : elles ont dû sans cesse lutter et se confronter au sexisme et au machisme de leur époque. A 50 ans, Bette Davis et Joan Crawford sont considérés comme terminées dans le métier en 1962 parce que trop âgées pour continuer à tourner.

Cette série a été écrite à partir de Best actresses de Jaffe Cohen et Michael Zam ainsi que de The Divine Feud de Shaun Considine (2000). Feud montre une époque dans laquelle Joan Crawford cherche un livre à faire adapter. Elle tombe sur Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, le roman de Henri Farrell mis en scène par Robert Aldrich (1962). La série souligne combien ce film permet le retour de Joan Crawford et de Bette Davis à l’écran. C’est le film avec lequel commence Feud.

Feud nous montre combien les Studios, les médias ne croient absolument pas en ce projet : un film fait avec deux stars passées et un réalisateur de série B. L’histoire du roman et donc du film souligne la mise en abîme de la rivalité entre les deux femmes, personnages et actrices.

L’histoire principale du film que vont tourner les deux actrices évoque la relation de deux sœurs, Jane et Blanche, leurs années de gloire puis leur chute dans l’oubli, chacune pour des raisons différentes. Jane, enfant star déchue qui a perdu un peu de sa santé mentale tandis que Blanche, sa sœur aînée, a pu percer et faire une belle carrière dans le cinéma, carrière qui s’arrête à cause d’un grave accident qui la rend paralysée. Jane culpabilise et se croit responsable du handicap de sa sœur.

Feud, pendant la moitié de la série, traite du film à proprement parler (production, coups bas…). Le reste de la série montre la conséquence du film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? sur leur carrière (Oscars, réception dans le monde du cinéma, le domaine familial). Selon les dires de Robert Aldrich à propos du tournage du film « à en juger par les premières réactions de la presse à l’annonce du projet, je ne savais pas très bien si j’allais produire et réaliser un film ou bien me contenter d’arbitrer un combat de boxe. »

La thématique de la situation des actrices est une sorte de mise en abîme de celle du roman. Les actrices du roman se fondent dans celles du film. Avec Feud, un autre niveau de mise en abîme se met en place puisque nous voyons à la fois des images d’archives des actrices d’origine du film, Bette Davis et Joan Crawford superposées à celles de la série où nous apercevons Sarandon en Bette Davis et Lange en Crawford, ainsi que des interwiews avec des anciennes relations des deux actrices (acteurs, actrices…).

A travers Feud, nous découvrons les deux actrices montrées sous leur rôle de mère et les problèmes relationnels avec leur entourage. Tout ceci est traité avec doigté et délicatesse. C’est ce qui est très joli dans cette série : on dit certaines choses mais on n’accuse pas (alcoolisme de Joan Crawford, la rivalité) ; on ne porte pas de jugement.

La réception de Feud

Cette saison de Feud : Bette and Joan a été acclamée par la critique aux États-Unis, lors des Emmy Award 2017. Elle fut nommée dix fois dont deux fois pour la meilleure actrice et pour la meilleure série et quatre fois pour les Golden Globes 2018.

La mise en scène, la coiffure, le jeu, vraiment tout est dosé, jamais sur-joué, on se délecte de voir les crêpages de chignon entre Sarandon et Lange / Davis et Crawford, ceux aussi avec leur famille et Mamacita, la bonne à tout faire de Crawford (que l’on adore avec son aspect ultra-rigide, pareil à sa maîtresse, et un accent à couper au couteau).

Vous n’avez jamais vu ce film terrifiant et consacré ? Vous n’avez jamais vu un seul film de Bette Davis ou de Joan Crawford ? Alors vraiment, sans aucune hésitation, ruez-vous oui ruez-vous sur Feud : Joan and Bette et vous verrez quatre grandes stars. Sarandon et Lange explosent à l’écran tellement elles sont géniales. Mais regardez aussi pour les seconds rôles (Katy Bates, Zeta-Jones) qui sont loin de manquer de saveur aussi.

Le cas Olivia de Havilland

A 101 ans, Olivia de Havilland en 2017 , fait un procès à la série et à l’actrice Catherine Zeta-Jones qui joue son rôle dans la fiction.

Le rôle d’Olivia  n’apparaît que 18 minutes sur les 400 de la série. La centenaire a porté plainte contre la chaîne FX en juin 2017, trois mois après la diffusion de la série aux États-Unis afin de préserver son image. « L’une des principales raisons pour le grand respect du public envers Olivia de Havilland est que dans sa carrière de plus de 80 ans, elle a toujours refusé de s’engager dans des potins hollywoodiens sur ses relations avec d’autres acteurs » détaille la motivation de sa plainte.

Selon « The Hollywood Reporter » l’actrice est représentée comme une « commère » et une « vulgaire hypocrite ». Elle est aussi la seule actrice encore vivante dans la série, amie de Bette Davis.

FX a tenté d’invalider cette action juridique en prétextant la liberté d’expression garantie par le premier amendement de la Constitution. Un juge a rejeté cette requête. Finalement la justice a décidé de mettre fin aux poursuites en jugeant que la plainte interférait avec le droit à la création, Ryan Murphy s’est exprimé dans un communiqué : « les créateurs doivent avoir l’espace suffisant pour créer et raconter des histoires inspirées de faits réels ».