« Hospital » (1970), de Frederick Wiseman : savoir ausculter l’hôpital public

Regarder un documentaire intitulé Hospital lorsqu’on est confiné chez soi en pleine pandémie, voilà qui peut sembler légèrement masochiste. C’est pourtant un moment particulièrement adéquat pour réfléchir à ce qu’on attend de l’hôpital public et tenter de se représenter ce que vivent au jour le jour les femmes et les hommes qui y travaillent. Réalisé à Harlem en 1969 par Frederick Wiseman, Hospital continue de nous éclairer sur le sujet tout en constituant une leçon de cinéma documentaire.

L’idée de s’asseoir devant sa télé pour regarder un film sur les hôpitaux, alors que ces derniers sont en surchauffe suite aux attaques combinées d’un méchant virus et de politiques irresponsables, peut sembler un peu anxiogène. On aurait pourtant pu pousser le vice à revisionner Burning Out, l’excellent et effrayant documentaire de Jérôme Le Maire sur le bloc opératoire de l’hôpital Saint-Louis, pour se rappeler, si besoin était, quelles sont les politiques qui ont cours dans le domaine de la santé et quels sont leurs effets sur le personnel soignant. L’hôpital français n’a pas attendu le Covid-19 pour flancher, et le film de Le Maire est un indispensable témoignage sur la vie d’un hôpital en temps de crise. Découvrir celui que Frederick Wiseman a tourné dans un hôpital new-yorkais il y a cinquante ans n’est pas moins intéressant, tant il donne à voir, sans artifice, le quotidien d’un hôpital, en temps « normal », dans un pays développé.

Les temps ne sont pas les mêmes, et le système de santé américain réserve quelques scènes qui nous paraissent ahurissantes, comme cette femme sourde et diabétique déclarant qu’elle ne veut pas être à la charge du gouvernement et qu’il faut se contenter de tenir aussi longtemps que possible, des propos qui auraient enchanté certaines personnalités politiques il y a encore quelques semaines. Pour le reste, ce qui se passait là-bas, à cette époque, pourrait fort bien se passer ici, aujourd’hui. Ainsi de ce vieil homme, diabétique lui aussi, craignant d’avoir un cancer, évoquant difficilement des problèmes très intimes, en pleurs devant l’infirmière qui le rassure sans l’infantiliser, lui disant qu’elle doit tout savoir pour pouvoir le guérir. Ainsi de cet enfant, certes indemne après une chute par la fenêtre, qu’une infirmière ne souhaite pas renvoyer chez sa grand-mère alcoolique. Ainsi de ce psychiatre, en pleine bataille téléphonique avec les services sociaux qui refusent d’aider un jeune prostitué mineur, travesti, noir et abandonné par sa mère. Ainsi de ce jeune étudiant, drogué à son insu, répétant en boucle qu’il ne veut pas mourir, jusqu’à ce que l’ipéca fasse son effet et qu’il vomisse plus que ce qui semblerait humainement possible. Ainsi de cet homme, la gorge en sang après une attaque au couteau, et de sa femme à son chevet qui lui tient la main

On pourrait continuer longtemps cet inventaire, comme toujours chez Wiseman lorsque l’accumulation de cas particuliers aboutit à une représentation fidèle de l’institution qu’il est venu filmer. Des situations sordides qui, pourtant, mettent moins mal à l’aise que ce qu’on pourrait croire. Le personnel soignant y est pour beaucoup : on ne peut qu’admirer leur compétence médicale, leur diplomatie, leur capacité à garder leur sang-froid, malgré les patients difficiles, malgré les problèmes d’organisation internes ou externes à l’hôpital, malgré l’afflux de drames. Wiseman, qui ne verse jamais dans l’angélisme, ne les filme pourtant pas en héros, mais en tant que professionnels tout à leur travail, en tant que fonctionnaires faisant tourner la machine de l’hôpital public.

Le film échappe également au voyeurisme par le regard de Wiseman. L’empathie qu’il manifeste dans ses films, notamment les plus sociaux, est toujours en équilibre avec une certaine distance, qui se manifeste aussi bien par la taille de son équipe, réduite au maximum, que par l’absence de commentaire et d’entretien. Malgré la violence de certaines scènes, le spectateur n’a jamais l’impression d’être là où il ne devrait pas être. A aucun moment Wiseman ne peut être suspecté de voler un moment d’intimité aux personnes qu’il filme. Sa manière de faire des films, de tourner sa caméra sur des individus et de les traiter tous sur un pied d’égalité, chacun étant une pièce du puzzle complexe que constitue le film achevé, n’est finalement pas très éloignée de celle que le personnel hospitalier met en œuvre au jour le jour, lorsqu’on lui en donne les moyens.

Wiseman montre simplement la réalité de l’hôpital, de manière crue, sans idéalisation ni fausse pudeur. On ne peut que comparer l’image que renvoient Hospital et d’autres films du même acabit (songeons aux Urgences de Raymond Depardon) avec celles, largement fantasmées, véhiculées par les séries médicales qui pullulent à la télévision depuis une trentaine d’années, tandis que l’idéologie néolibérale s’imposait partout, et notamment à l’hôpital. La mise en relation de ce type de productions télévisuelles avec ces politiques visant à faire de l’hôpital une entreprise comme une autre nécessiterait sans doute une étude plus poussée qu’un jugement au doigt mouillé, mais peut-être que d’autres regards sur ce lieu, qu’on connaît finalement très mal avant d’y être confronté, auraient permis à beaucoup de personnes de prendre conscience de l’ampleur du problème avant qu’une catastrophe sanitaire ne le mette sous les projecteurs. Il va falloir très vite penser à l’avenir, et changer de regard, ou même parfois apprendre à regarder. Cela vaut pour les métiers de l’audiovisuel (fiction, documentaire, reportage télé…) comme pour les citoyens-spectateurs. Dans les deux cas, les films de Frederick Wiseman sont des phares dont on aurait tort de se priver de la lumière.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.